‹ Œuvres, lettres et poésies (volume 2)Chapitre 82 sur 151 · A LA MÊME · texte numérisé non relu

A LA MÊME

J'espérois tirer cet avantage de la solitude où vous m'aviez laissé , que je n'y serois diverti de personne, et qu'étant en un lieu où je n'ai point du tout de connoissance, j'aurois loisir de vous mander quelqu'une de mes pensées. Mais voilà qu'à peine me donne-t-on le temps de vous rien dire pourm'emmener à Fontainebleau, et la fortune me présente une occasion importante d'y aller exprès, comme je crois, pour m'ôter le contentement de vous écrire. Au moins quelque beau semblant qu'elle me puisse faire, j'ai trop de sujet de me défier d'elle, après en avoir reçu

Mss. de Conrart, p. 500.

de si mauvais offices , et je ne pense pas qu'elle voulût plus se remettre bien avec un homme à qui elle a tait tant de mal. Toutefois, m' ayant conservé jusqu'ici au milieu de tant de maux, jo pourrois espérer, si je n'avois perdu tout courage , qu'elle me réserve à quelque chose de grand , et que peut-être elle veut faire voir en moi quelques-uns de ses miracles , puisque déjà elle y en a fait un si étrange en me sauvant la vie. Mais la dernière faveur qu'elle m'a faite est beaucoup plus grande que celle-là, et je lui suis plus redevable de m'avoir fait retrouver, par le plus grand bonheur du monde, la première lettre qu'il vous a plu m'écrire, après avoir été deux jours égarée. Je ne sais si je vous le devois avoir mandé : mais dès l'heure qu'elle fut entre mes mains , je reconnus que je puis encore recevoir quelque joie, lorsque je ne vous vois ]:)oint ; et tant que j'ai été à la lire, je doute si j'ai été affligé de votre absence. Ne croyez pas que cela soit peu de temps : car c'est presque tout celui qui a passé depuis que je l'ai reçue, et c'est la seule occasion où mes yeux m'aient servi avec plaisir depuis que je ne vous vois plus. Je vous jure que je vous dis ceci avec vérité, qiioiquc j'aie vu plus d'une fois vos deux bonnes amies, et que je n'aie rien trouvé d'agréable dans le ton de la voix de l'une, ni dans l'action de l'autre. Toutes les fois que j'ai été chez celle avec qui je vous laissai , les vers du Tasse que je la priai de lire, ont fait la moitié de son discours, et ses gestes l'autre : et quoique ce soit deux choses excellentes en leurs espèces, cela pourtant n'a pu empêcher que je n'aie été aussi triste que la première fois que vous

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iri'y avez vu ; et je n'ai rien trouvé en elle qui ne me doive consoler de l'avis que vous me donnez, que je n'en saurois jamais être aimé. Toutefois, son amitié me pourroit être plus ulile que vous ne pensez, et je la devrois rechercher avec plus de peine que je ne fais pas, puisqu'elle est assez résolue pour tuer ceux qu'elle aime, quand ils sont si malheureux que moi. Mais je vois bien qu'elle ne m'accorderoit pas cette laveur, sans connoissance de cause , et que devant que de me faire mourir, elle me voudroit mettre à la (luestion. Au moins , elle commença à me la donner le dernier jour que je l'ai vue , et me fit beaucoup de demandes touchant la cause de mon transissement qui dure encore. Mais un homme qui sait supporter votre absence, saura bien endurer la gêne; et il n'est pas à croire que les tourments me fassent rien dire, puisque je suis tant accoutumé à souffrir, et qu'ayant déjà confessé une fois, je n'ai pas vu que pour cela on ait en rien diminué les miens. C'est à vous à qui je fais ce reproche , et de qui , ce me semble , je me dois plaindre: que vous ayant avoué mon crime, vous ne soyez pas assez juste pour me faire mourir, ni assez bonne pour me laisser vivre. Je vous demande l'un ou l'autre de toute mon affection, et si je ne puis espérer de vos faveurs, au moins faites-moi justice. Mais quoi que vous ordonniez , je vous supplie que je l'entende de votre bouche , et il m'importe peu que ce soit la vie ou la mort, pourvu que j'aie l'une des deux en votre présence. Il n'y a point d'entreprise hasardeuse dont je ne vienne à bout, ni de châteaux enchantés où je n'entre sous votre conduite. Que si les

cncliaatements qui empêchent qu'on no nous voie doivent être achevés par le plus fidèle ou le plus amoureux homme du monde, je vous assure que je les dois mettre à fin et que celle aventure ne peut être due à un autre qu'à moi. Mais voilà que M. de H..., avec qui je m'en vais, m'envoie dire qu'il est prêt de partir, et je n'oserois le laire attendre, car je Thonore beaucoup. Il a une maison au M.-, où il doit aller dans quinze jours. Il me faut plus de loisir que je n'en ai pour répondre à des lettres qui ont besoin de commentaire. Vous me donnerez donc , s'il vous plait, du t(;mps pour cela : car jusqu'ici, à peine en ai-)c eu assez pour les bien entendre.

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