DE LA VIE ET DES OUVRAGES DE VOITURE
11 y a des gens qui ont reçu par dessus tout le don de l'apropos. Voiture l'ut de ces heureux ou de ces habiles. S'il s'était moins pressé de venir, dit quelque part La Bruyère, il arrivait trop tard. Il fit mieux : il se retira à temps. Sa mort précéda d'une quinzaine d'années les débuts de notre grande époque littéraire. En effet les Provinciales sont de 1656; Andromague parut dix ans plus tard, en même temps que les premières comédjes de Molière et les premières satires de Despréaux. Corneille seul avait pris les devants. Or, Voiture était mort dès 1648. Cet homme qui représente si exactement l'époque, ou, si l'on veut, le milieu littéraire où il vécut, s'en alla avec lui. Ce fut son dernier trait d'esprit. Si Boileau l'eût rencontré sur son chemin, croit -on qu'il lui eût fait grâce plus qu'à Chapelain, à Scudéri, à l'abbé de Pure, ses éternelles victimes? L'abbé de Pure, Voiture, ces deux noms étaient faits l'un pour l'autre. Le critique n'y prit pas garde, lui qui était toujours à l'affût d'une rime. Une fois seulement il y songea; mais la rime, au lieu d'un rapprochement, amenait une antithèse :
Et ne savez-vous pas que, sur ce mont sacré, Qui ne vole au sommet tombe au plus bas degré ; Et qu'à moins d'être au rang d'Horace ou de Voiture, On rampe dans la fange avec l'abbé de Pure ?
L'éloge est excessif sans doute, quoiqu'il y eût plus d'un rapprochement à faire entre le courtisan de Mécène et le favori de l'hôtel de Rambouillet. Voiture n'écrit pas pour
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écrire. Son neveu et son premier éditeur, Pinchêne, dans la préface qu'il fit imprimer en tête des œuvres de son oncle, a bien soin de nous avertir « qu'il n'a jamais fait profession de poésie que pour son divertissement et sî^ns regarder sa gloire. » ^our moi, je le croirais assez. Il ne se pique point d'autre chose , sinon d'être un causeur aimable, un galant de profession , comme on disait alors. S'il courtise les Muses, c'est qu'elles sont femmes, et qu'il a accoutumé d'en conter à toutes , « depuis le sceptre jusqu'à la houlette, depuis la couronne jusqu'à la cale *. » Un jour cependant, comme il eut attrapé la cinquantaine, il s'avisa d'y songer. Ses maîtresses étaient toutes ou vieilles ou mariées ; les fleurs de son esprit se fanaient comme les roses de leur teint; il lui avait fait faire tant de tours de gibecière qu'on commençait à voir le fond du sac. « Vous verrez, disait-il à M""' de Rambouillet, qu'il y aura quelque jour d'assez sottes gens pour chercher çà et là ce que j'ai fait, et après, le faire imprimer; cela me fait venir quelque envie de le corriger. » Mais- il était trop tard. Il avait escompté la renommée, comme font ces fils de famille, pressés de jouir, et qui placent leur bien à fonds perdu. En ce temps, oij l'esprit représentait un patrimoine, il eut des rentes et n'eut point de capital. De là vient, que
Il s'en alla comme il était venu.
On y fut pris néanmoins de son vivant: et c'est tout simple. A voir ces prodigues, si sûrs d'eux-mêmes, si confiants dans le lendemain, on reçoit comme argent comptant ce qu'ils veulent bien vous donner et on leur fait crédit du reste. Ce n'est que plus tard qu'on s'aperçoit qu'ils ne possédaient rien en propre. Ils se sont hâtés de vivre, et, arrivés au terme, ils disparaissent sans presque laisser de traces.
Devons-nous les plaindre? non. Il y a là un grand exemple et une haute moralité. C'est grand dommage toutefois, quand
• S.irrazir», Pompe funèbre de Voilure.
cet oubli posthume va si loin qu'on ne s'enquiert plus ni de ce qu'ils ont été, ni de ce qu'ils ont laissé après eux. Il y a toujours dans leurs œuvres une portion intéressante, c'est eux-mêmes. Comme en eux tout est personnel, leurs écrits, vers ou prose, sont de véritables mémoires, d'autant plus sincères qu'ils y parlent d'eux-mêmes, pour ainsi dire, à leur insu; et comme en même temps ils n'ont rien d'original, comme leur personnalité ne leur appartient pas, il se trouve qu'en se peignant au vif, comme eût dit Montaigne , c'est leur époque, ou tout au moins une portion de leur époque, qu'ils ont représentée.
Nous savons fort peu de choses des premières années de Voiture. ïl était né à Amiens, en 1598. Son père était un riche marchand de vins suivant la cour, a homme qui aimait la bonne chère et fort connu des grands, » dit Pellisson. Alors, comme on sait, le cabaret était le rendezvous de la belle compagnie. C'était le temps des conspirations, des billets doux et des duels. On s'y réunissait pour cabaler contre le Cardinal; on y donnait rendez-Vous à ses maîtresses, et quand il prenait fantaisie de dégainer, on se battait à la porte de la rue, sous le réverbère. Le jeune Vincent ha de bonne heure connaissance avec cette jeunesse tant soit peu débraillée, dont Cinq-Mars fut l'un des derniers représentants; et comme il avait pris ses façons sans peine, qu'il portait galamment la toque et la plume, elle n'hésita pas à le reconnaître plus tard, et le poussa dans le monde.
Son éducation, d'ailleurs, avait été soignée. Comme il était de complexion déhcate et ne buvait que de l'eau, son père, ne le jugeant propre à rien ', l'envoya très-jeune au collège de Boncour, et donna sa place dans la maison pater-
' 11 avait coulame de dire qu'on l'avait changé en nourrice. Vo^'cz Pellisson, Histoire de V Académie française.
IV DE LA VIE ET r>ES OUVRAGES
nelle à son frère cadet, bon compagnon comme lui, qui entra plus tard au service du roi de Suède, et fut emporté par un boulet de canon à je ne sais quelle bataille*.
Au sortir de Boncour, il alla étudier en droit à l'université d'Orléans. Mais le droit ne lui prenait pas tout son temps; le jeu et le duel en avaient une bonne part. C'est du moins ce que Sarrazin donne à entendre dans un passage de sa Pompe funèbre : « Comme Vetturius cribloit de nuit dans l'université d'Orléans, et comme un matois Normand lui coupa les doigts *. » Ce matois Normand était M. le président Des Hameaux, qui devint conseiller d'État et premier président à la Cour des aides de Rouen.
Il revint à Paris. Des stances assez médiocres, mais remarquables pourtant pour l'âge du jeune poëte, composées, en 1614, en l'honneur de Gaston, frère du Roi», lui avaient valu la périlleuse faveur de ce prince, qui l'agréa en qualité de contrôleur général de sa maison *; charge qu'il échangea par la suite contre celle d'introducteur des ambassadeurs. 11 renoua connaissance vers la même époque avec un de ses anciens condisciples de Boncour, Claude de Mesme d'Avaux, le futur négociateur de la paix de Munster, qui devint avec le cardinal de La Valette le principal artisan de sa fortune. Une certaine conformité de
' Voiture avait eu un frère aîné, qui mourut jeune. Pinchêne, et un autre neveu, de la fortune duquel il prit également soin, étaient les enfants d'une sœur dont je n'ai pu découvrir le nom.
' Voiture dit lui-même dans une de ses lettres ; « Tout grand jurisconsulte que je suis » ( 1. 1, p. 279), et Tallemant ajoute dans son Commcniuire : « 11 avoit étudié pour être avocat. »
3 Ces stances furent imprimées, en 1614, chez Julliot, ainsi qu'une pièce latine en l'honneur du premier président de Verdun, qu'il avait composée deux ans auparavant. Ces deux pièces, que nous avons jugé inutile de reproduire, ont été insérées à la suite des OEuvres dans l'édition de 1734 elles éditions subséquentes.
* Voyez les Mémoires de Gaston, où il est dit, à la date de l'année 1615, que « le sieur de Voiture fut fait contrôleur général de Monsieur, moyennant vingt mille écus de récompense au commandeur de Sillery, à qui la charge avoit été donnée. » Il doit y avoir une erreur de date : ou peut-être s'agit-il de Voiture le père.