A MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE MAISONS. (Inédite
De Montfrin, fia juin 1642^
Monsieur, si j'ai été quelque temps sans vous écrire, ce n'a pas été par ma négligence que j'y ai manqué : car je n'en puis avoir pour vous , ni manquer en quelque sorte à un devoir auquel je suis si obligé. Mais je n'avois point de nouvelles certaines à vous mander, ayant été tout ce temps hors de cour. M. de Chavigny a fait plusieurs voyages de M. le cardinal au roi et du roi à M. le cardinal , dans lesquels, ne le pouvant suivre sans grande incommodité par la diligence avec laquelle il alloit, j'ai demeuré quelques jours avec monsieur son frère à Béziers et à Montpel-
• Allusion au proverbe qu'une hirondelle ne fait pas le printemps. 2 Mss. de Conrart, in-4, t. X, p. 589.
^ Écrite le surlendemain du jour où Cinq-Mars fut transféré à Montpellier.
lier. Je crois, monsieur, que vous êtes, à cette heure, aussi bien informé que moi de tout ce qui s'est passé à Narbonne ; je ne laisserai pas pourtant de vous en dire quelques particularités : car, quand vous les auriez ouï dire, ce que je vous dirai, et que je sais de bonne part, vous assurera au moins que ce que vous auriez ouï dire est vrai.
Après une conférence de deux heures que M. de Chavigny eut avec le roi, le jour qu'il le vint trouver à Narbonne ', où le roi étoit venu sans autre dessein que de prendre les eaux*, M. le Grand entra en grand soupçon, et commença à être fort étonné. Il fut ce soir-là chez MM. de Beaumont, où, ayant trouvé force monde, il dit à l'aîné qu'il y avoit là beaucoup de gens qu'il ne connoissoit pas, et qu'il le prioit ne s'en défaire. Après le souper, il fut chez un gentilhomme qui étoit à lui, nommé Sioujac, qui a été arrêté et remis en liberté. Étant là, il donna charge à un autre gentilhomme des siens d'aller voir si les portes de la ville étoient fermées. Ce gentilhomme, au lieu d'y aller, se contenta d'y envoyer un laquais, qui vint lui dire qu'elles l'étoient ; ce qui, néanmoins, n'étoit pas vrai : car les portes de Narbonne, qui tous les jours se fermoient à huit heures du soir, ne se fermèrent ce jour-là qu'à neuf heures et demie, à cause des trains qui arrivoient, et pour lesquels on les fit retarder. Il étoit neuf heures quand M. le Grand y envoya, et
' 12 juin.
' Les eaux de Meyne, à Montfrin. Pour ce qui est de la fameuse entrevue où se décida le sort de Cinq-Mars , on en peut voir les détails dans Tallemant, Historiettes, t. II, p. 222
elies ne lurent fermées qu'une demi-heure après '. Voyant cela, il se résolut de coucher hors du logis du roi, et envoya sur les dix heures du soir un des siens, couvert du manteau qu'il avoit porté ce jour-là, lequel passa dans la salle des gardes; et un autre qui survint dit aux gardes qui étoient demi endormis: « Messieurs , voilà M. le Grand qui passe. » On crut donc qu'il éloit retiré, et on le vint déclarer au roi, qui envoya en sa chambre voir ce qu'il faisoit. Ses gens dirent qu'il étoit couché et qu'il dormoit. Sur les onze heures, M. de Charost y fut pour l'arrêter ; mais ayant tiré les rideaux du lit, il ne trouva personne, et sut, après avoir cherché partout, qu'il n'y étoit pas. On crut donc qu'il s'étoit sauvé; néanmoins, ayant envoyé à l'écurie, et ayant trouvé tous ses chevaux, et ayant su aussi que M. de Thou étoit dans Narbonne, on jugea qu'il n'étoit par hors de la ville. On envoya aussitôt commander au lieutenant de roi dans Narbonne de ne faire ouvrir les portes pour qui que ce fût, et de faire faire des rondes toute la nuit sur les murailles. Cependant M. le Grand avoit été mené par Sioujac dans un logis oii il y avoit deux belles tilles sœurs, qui n'ont pas réputation d'être fort chastes, et avec l'une desquelles quelques-uns disent qu'il avoit couché quelques jours devant. Étant là seul, il se fit débotter, et coucha tout habillé sur le lit. Le lendemain on envoya par toutes les maisons faire commandement, sous peine de lèse-majesté et de la vie, aux maîtres de logis, de déclarer ceux qui étoient logés
* Ces détails sont confirmés par Tallemant et par M"»»^ de Motteville, t. I, p. 74 des Mémoires.
chez eux. Les filles, pour cela, ne dirent rien, étant seules; mais leur oncle, qui étoit aux champs, revint ce jour-là, par grand malheur pour M. le Grand, et ayant su qu'il étoit chez lui (car il le connoissoit), le, fit dire au lieutenant, qui y vint aussitôt ; et ayant trouvé M. le Grand fort troublé, et avec le visage, à ce qu'il dit, si changé, qu'à peine étoit-il reconnoissable , il lui dit qu'il avoit charge de l'arrêter. M. le Grand lui demanda à voir son ordre ; il lui dit qu'il n' avoit pas d'autre ordre que celui qu'il avoit reçu de la bouche du roi. M. le Grand lui demanda si le roi lui avoit commandé lui-même ; sur quoi ayant répondu qu'oui : c< Le roi, dit M. le Grand, a bien fait, et vous faites bien de lui obéir. » Le monde dit ici qu'en disant ces paroles, il se prit à pleurer; mais M. de Chavigny, à qui j'ai demandé si cela étoit vrai, m'a dit que le lieutenant ne le lui avoit pohit dit. Il arriva avant-hier dans la citadelle de Montpellier, où il est gardé par Céton. Selon que j'en ai ouï parler, je juge, et sur des conjectures bien raisonnables et quasi assurées, que l'on croit ici qu'il avoit des desseins bien hardis et bien méchants ; et j'ai peur qu'il se trouvera d'autres gens enveloppés dans son malheur. Je crois que nous pourrons bientôt prendre le chemin de Paris, où j'ai une extrême impatience d'être.
Depuis avoir écrit cette lettre j'ai vu ici , à Montfrin, celui qui arrêta M. le Grand, qui m'a dit que le lendemain qu'il le fut voir, il se donna deux cents coups dans le visage et sur l'estomac, en sa présence , de sorte qu'il en vornit le sang.
392 LETTKES DE VOITURE.
tt^A/jlSO, — A MADEMOISELLE DE KAMBOUILLET. / (Inédite'.)
De Montélimart, le 3 juillet 1642.
Mademoiselle, Monsieur est perdu % et tous ses gens, d'une perte, à mon avis, infaillible et certaine. Voyez en quel état doit être mon esprit, et si je ne suis pas le plus malheureux homme du monde. J'eusse quitté la fortune de toutes choses, si elle m'eût laissé entière la joie de vous voir, et elle l'est venue troubler par la plus étrange et la plus funeste aventure qui pouvoit arriver. La seule imagination du plaisir de revenir m'avoit fait résister à toutes les incommodités de ce voyage, et après cela, il faut que je retourne beaucoup plus triste que je ne suis venu. A cette affliction, mademoiselle, je ne vois aucune consolation, de quelque côté que je me tourne : car l'honneur de votre amitié, qui me pourroit consoler de tous les autres malheurs, est celui qui me rend celui-ci plus sensible, et je ne me puis résoudre à une infortune par laquelle je suis menacé de passer le reste de ma vie sans vous voir. Dans ce déplaisir où je suis, je reçois de l'amitié de M. de Chavigny toute l'assistance que j'en pouvois attendre, et de grandes assurances que ma fortune n'en sera pas pire. Mais il me semble que je ne puis hon-
' Mss. de Conrart, t. X, p. 573.
2 A la nouvelle de l'arrestation de Cinq-Mars, Monsieur, qui était à Bourbon, faisant le malade, s'enfuit en Auvergne, où il se tint caché dans les montagnes, jusqu'à ce que Tabbé de la Rivière, qu'il avait envoyé à Tarascon auprès du roi et du cardinal, eût fait son accomodement. Voyez M^ie de Motteville, Mémoires , 1. 1 , p. 8. .
iiêtenient n'être pas misérable, et je ne vois pas qu'il y ait pour moi d'autre parti à prendre que celui qui est le plus ruineux. Nous allons bien vite à Paris, où je pense, selon que l'on conte ici, que nous serons le 19 ou le 20 de ce mois ' ; de sorte que j'espère que j'aurai bientôt l'honneur de vous voir, et de tant loin que je jette ma vue sur l'avenir, c'est la seule étincelle de joie que j'y puisse voir. Vous serez étonnée de ce que l'on a découvert ; nous allons voir d'étranges et de pitoyables choses; l'on en propose à Monsieur de si étranges à faire et de si fâcheuses à soufïrir % que je crois assurément qu'il ne recevra pas l'accommodement que l'on lui offre, si cela se peut appeler accommodement. Je vous supplie très-humblement, mademoiselle, ne montrez cette lettre à personne que de chez vous ; ayez pitié de moi et faites-moi l'honneur de croire que je suis plus que personne, mademoiselle, votre, etc.
A Paris, ... 1643 <?
Monsieur, je vous jure que c'est par pure force d'amitié que je vous écris, et pour ne pouvoir m'empê-
' Après avoir été trouver le cardinal à Tarascon (3 juillet), le roi se mil en route pour Lyon où il arriva le 7, et à Fontainebleau le 23.
^ En récompense de ses indignes aveux, Gaston fut dépouillé de ses principaux domaines, déclaré indigne d'exercer la régence, et relégué à Blois où il arriva le 20 septembre,
^ Mss. de Conrart, p. 673.
* Certains passages de cette lettre sembleraient indiquer qu'elle fut écrite après le retour d'Ilalie, en 1639.
390 LKTTI'.ES ni-, VOlTUnK.
153. — A MONSEIGNEUR LE DUC d'eNT.HIEV (Sur le succès «le la bataille de Rocroi ').
[Paris, .... mai 1G43 2.]
Monseigneur, à cette heure que je suis loin de Votre Altesse, et qu'elle ne me peut pas faire de charge, je suis résolu de vous dire tout ce que je pense d'elle il y a longtemps. Adiré le vrai, monseigneur, vous seriez injuste si vous pensiez faire les choses que vous faites sans qu'il en fût autre chose, ni que l'on prît la liberté de vous en parler. Si vous saviez de quelle sorte tout le monde est déchaîné dans Paris à discourir de vous, je suis assuré que vous en auriez honte, et que vous seriez étonné de voir avec combien peu de respect et peu de crainte de vous déplaire, tout le peuple s'entretient de ce que vous avez fait. A dire la vérité , c'a été trop de hardiesse et de violence à vous d'avoir, à l'âge où vous êtes, choqué deux vieux capitaines que vous deviez respecter, quand ce n'eût été que pour leur expérience; fait tuer le pauvre comte de Fontaine, qui étoit, à ce que l'on dit % un des meilleurs hommes de
' Mss. de Conrart, p. 771. La copie offre en beaucoup d'endroits des différences notables avec l'imprimé ; je l'ai suivie, comme me paraissant de beaucoup la meilleure.
2 19 mai 1643.
^ Var. A cette heure, que je suis loin de Votre Altesse, et qu'elle ne me peut pas faire de charge, je suis résolu de lui dire tout ce que je pense d'elle il y a longtemps, el que je n'avois osé lui déclarer, pour ne pas tomber dans les inconvénients, où j'avois vu ceux qui avoient pris avec vous de pareilles libertés. Mais, monseigneur, vous en faites trop pour le pouvoir souffrir en silence, et vous seriez injuste, si vous pensiez faire les actions que vous faites.
AU DUC d'enghten (1643). 397
Flandres, et à qui le prince d'Orange n'avoit jamais osé tonclier; pris seize pièces de canon qui appartenoient à un prince, qui est oncle du roi et frère de la reine, et avec qui vous n'aviez jamais eu de différend ; et mis en désordre les meilleures troupes des Espagnols, qui vous avoient laissé passer avec tant de bonté. Je ne sais pas ce qu'en dit le père Musnier ' ; mais tout cela est contre les bonnes mœurs, et il y a, ce me semble, grande matière de confession. J'avois bien ouï dire que vous étiez opiniâtre comme un diable, et qu'il ne faisoit pas bon vous rien disputer. Mais j'avoue que je n'eusse pas cru que vous vous fussiez emporté à ce point-là, et si vous continuez, vous vous rendrez insupportable à toute l'Europe, et l'empereur ni le roi d'Espagne ne pourront durer avec vous. Cependant, monseigneur, laissant la conscience à part, et politiquement parlant, je me réjouis avec Votre Altesse de ce que j'entends dire qu'elle a gagné la plus belle victoire et de la plus grande importance que nous ayons vue de notre siècle, et de ce que, sans être Important-,
sans qu'il en fût autre chose, ni que Ton prît la liberté de vous en parler. Si vous saviez de quelle sorte tout le monde est déchaîné dans Paris à discourir de vous, je suis assuré que vous en auriez honte; et que vous seriez étonné de voir, avec combien peu de respect et peu de crainte de vous déplaire, tout le monde s'entretient de ce que vous avez fait. A dire la vérité, monseigneur, je ne sais à quoi vous avez pensé; et c'a été, sans mentir, trop de hardiesse, et une extrême violence à vous d'avoir à votre âge choqué deux ou trois vieux capitaines, que vous deviez respecter, quand ce n'eût été que pour leur ancienneté; fait tuer le pauvre comte de Fontaine, qui éloit, etc.
* Jésuite que M. le Prince mit auprès du duc d'Enghien (T.)* ^ Allusion à la cabale des Importanls. « Ce nom leur vint de I. 34
elle sait faire des aclions qui le soient si fort. La France, que vous venez de mettre à couvert de tous les orages qu'elle craignoit, s'étonne qu'à l'entrée de votre vie vous ayez fait une action dont César eût voulu couronner toutes les siennes, et qui redonne aux rois vos ancêtres autant de lustre que vous en avez reçu d'eux. Vous vérifiez bien, monseigneur, ce qui a été dit autrefois, que la vertu vient aux Césars devant le temps : car vous qui êtes un vrai César en esprit et en science, César en diligence, en vigilance et en courage, César, et per omnes casus Cœsar, vous avez trompé le jugement et passé l'espérance des hommes. Vous avez fait voir que l'expérience n'est nécessaire qu'aux âmes ordinaires ; que la vertu des héros vient par d'autres chemins; qu'elle ne monte pas par degrés, et que les ouvrages du ciel sont en leur perfection dès leurs commencements. Cette nouvelle a ici étonné tout le monde, et a mis de la joie ou de la pâleur sur tous les visages de la cour. Pour les dames, elles sont ravies d'apprendre, que celui qu'elles ont vu dans le bal défaire tous les autres hommes, fasse de plus glorieuses défaites dans les armées ' , et que la plus belle tête de France soit aussi la meilleure et la plus ferme. Il n'y a pas jusquesà M"" de
M'"^ Cornuel qui, voyant qu'ils disoient chaque fois qu'ils sorloient que c'étoit pour des affaires d'importance, les appela /rwporiaiits » (T.).
• Yar. Après cela, vous pouvez vous imaginer^ comme vous serez bien reçu et caressé des seigneurs de la cour, et quelle joie les dames ont eue d'apprendre que celui qu'elles ont vu triompher dans les bals, fasse la même chose dans les armées, et que la plus belle lête, etc.