‹ Œuvres, lettres et poésiesChapitre 122 sur 127 · ET MADEMOISELLE C · texte numérisé non relu

ET MADEMOISELLE C

Madame et mesdemoiselles, sans mentir, vous êtes bien cruelles d'être venues troubler mon repos si à contre-temps, et il faut que vous soyez bien destinées à me tourmenter, puisque les grâces mêmes que vous me voulez faire me nuisent, et qu'il ne me vient jamais de bien de vous, qu'atin que j'en aie après plus de mal. Il n'y a pas fort longtemps que j'eusse donné toutes choses pour recevoir une lettre comme celle que Ton me vient d'apporter, et elle est venue en une saison qu'il n'y a rien que je ne donnasse pour ne l'avoir point reçue. J'ai regret, madame, d'être contraint de répondre ainsi à l'honneur qu'il vous a plu de me faire. Mais les demoiselles qui sont avec vous sont si présomptueuses, que je sais que si je mets ici des douceurs, elles les prendront toutes pour elles, et la compagnie à laquelle vous vous êtes jointe m'oblige à vous parler plus rudement que je ne voudrois. Trouvez donc bon, s'il vous plaît, et elles aussi, que je vous dise que les mécontentements que vous me laissAlcs en partant avoient fait un si bon elTet dans mon esprit, que, sans mentir, vous n'y étiez plus : au moins vous

' H y a une certaine roche couvcrle d'arbres à Rambouillet, qu'on a[ipclle lo Cheval (jrijfon (T.).

'^ Mss. deConrnri, p. 5llJ. ~ Je n'ai pu découvrii- ti qui étaient udrcïsées ces deux loUre::.

A MAIWME DE B., ETC. (1644). 421

n'y faisiez plus les désordres que vous aviez accoutumé d'y faire. Je souffrois votre éloignement avec beaucoup de patience, et j'attendois votre retour dans une parfaite tranquillité. Je commençois à croire qu'il y avoit dans le monde quelques autres choses que vous, qui fussent aimables. Il me sembloit que quand vous seriez revenues, je serois bien trois ou quatre mois sans vous voir, et sans en mourir : et pour vous dire le vrai, je vous haïssois un peu plus que je ne vous aimois. Comme je me réjouissois d'un si grand amendement, votre lettre est venue renverser en un moment tout ce que la raison avait fait en beaucoup de temps et avec beaucoup de peine. Vous avez, comme par un effet de magie, changé mon esprit avec un certain nombre de paroles, et le caractère tout seul des choses que vous avez écrites m'a rendu tout autre que je n'étois. Je m'étonnerois davantage de cette merveille, si je ne savois que des personnes, où il y en a tant, en peuvent bien faire quelques-unes, et si je n'avois connu par d'autres expériences, que dans tout ce qui vient de votre part il y a certains poisons, et je ne sais quels enchantements secrets, dont on ne peut se garder. Cependant il est vrai qu'il ne me pouvoit arriver rien de plus dangereux que cette demi-faveur que vous m'avez faite, qui a assez de force pour m'ôter de colère, et qui n'en a pas assez pour me rendre content. De sorte qu'en l'état où je suis, je ne vois pas quel parti je dois prendre, et ne puis avoir ni la satisfaction de vous haïr, comme je devrois, ni le plaisir de vous aim;M', comme je vondrois. Dans cet embarras où s:; trouve mon esprit, je ne vous puis pas bien démêler ses 1. 30

sentimenls, ni juger de quel côté il se tournera. Ce que je vous puis dire, c'est qu'il me senrible que j'ai assez d'envie de vous revoir, et que je crains que je ne sois assez foible pour retomber entre vos mains. Si cela arrive, traitez-moi mieux que vous n'avez fait : car enfin, tant de dépits font mauvais effet à la longue; et, sans mentir, ce seroit dommage que je ne fusse pas avec la même passion, et le même respect que par le passé, madame et mesdemoiselles, votre, etc.

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