AU LECTEUR
Dans le dessein que j'ai d'honorer la mémoire d'un oncle que j'estimois infiniment, et dont le souvenir me sera toujours précieux, j'ai cru, lecteur, être obligé en te faisant part de ses écrits de te dire quelque chose de sa personne. Que si j'en parle à son avantage, je te prie de ne me point tenir suspect pour être son parent, et de croire au contraire que cette qualité m'oblige d'y apporter plus de retenue que n'auroit pu faire en cette ocîcasion le moins passionné de ses amis. Il n'a pas tenu à moi que je ne me sois dispensé de lui rendre un si juste devoir, tant pour mon peu de capacité, que pour la répugnance que je trouvois en moi-même à publier la vertu d'un homme de qui j'étois si proche. Mais je me suis laissé gagner aux persuasions de ses amis et des miens, qui m'ont fait entendre qu'en me chargeant du soin de faire voir ses œuvres , je m'étois engagé à celui de t' entretenir de son mérite, et de te rendre quelque compte de sa
' Première édition, in-4, 1660.
vie* . Je dirai donc de lui, avec moins d'ornements et d'artifices que de franchise et de vérité, tout ce qu'un semblable sujet me peut permettre. Et pour te faire une peinture de son âme qui aille au delà de ce qui t'en peut paroître dans ses écrits, quelques beautés et quelques agréments qui s'y rencontrent, j'oserai bien t'assurer qu'il avoit en lui beaucoup d'autres qualités pour le moins aussi considérables, et capables toutes seules de le tirer dtt commun et de le faire passer pour un des ornements de son siècle. 11 avoit plusieurs talents avantageux dans le commerce du monde, et entre autres ceux de réussir admirablement en conversation familière, et d'accompagner d'une grâce qui n'est pas ordinaire tout ce qu'il vouloit faire ou qu'il vouloit dire. Il avoit la parole agréable, la rencontre heureuse, la contenance bien composée, et quoiqu'il fût petit et d'une complexion délicate, il étoit fort bien fait et extrêmement propre sur soi. Encore qu'il ait passé la meilleure partie de sa vie dans les divertissements de la cour, il ne laissoit pas d'avoir beaucoup d'étude et de connoissance des bons auteurs. II possédoit bien ce qu'on appelle les belles lettres : et ee qui l'a fait valoir davantage est qu'il en savoit autant que personne le droit usage, et avoit une grande
' Ceci a été mis exprès par ces messieurs {Chapelain el Conrard], pour ré[)ondre à la Pompe funèbre de Voilure, où Sarraziii le fait peu lionnêle liommc. Cependant Martin vouloit qu'on l'iniprlmàt à la fin (Je ce livre, croyant que celle pièce fùl à la louange de son oncte, {Notes manuscrites de Tallernani.)
adresse à s'en servir. Quand il traitoil de quelque point de science , ou qu'il donnoit son jugement de quelque opinion, il le faisoit avec beaucoup de plaisir de ceux qui l'écoutoient , d'autant plus qu'il s'y prenoit toujours d'une façon galante, enjouée, et qui ne sentoit point le chagrin et la contention de l'école. Il entendoit la belle raillerie, et tournoit agréablement en jeu les entretiens les plus sérieux. Cette merveilleuse adresse d'esprit l'a fait bien accueillir des premiers seigneurs de la cour et des princes mêmes. II avoit une noble hardiesse à se produire, tempérée d'une douceur et d'une civilité polie, avec laquelle il savoit se démêler judicieusement de la compagnie du grand monde : et en cela particulièrement il a réussi, et a été de pair avec les plus galants hommes de son temps. Il s'est trouvé pourvu par la nature de lettres de faveur et de je ne sais quel caractère qui l'a fait chérir et honorer des plus grands au delà de sa condition; et l'on peut dire de lui que l'on n'a jamais vu de courtisan de la sorte le porter si haut qu'il l'a porté, puisque, étant d'une naissance médiocre, il est mort entre les plus grandes connoissances et les plus célèbres amitiés de la cour. M. le cardinal de la Valette a été un des premiers qui l'ait poussé auprès des princes et des princesses. Il étoit dès lors introducteur des ambassadeurs près son Altesse Royale, et tant pour cette qualité que pour son propre mérite, il n'auroit point manqué d'emplois s'il
eût voulu s'appliquer aux affaires. Mais il éloil né pour d'autres choses, et c'eût été dommage pour la gloire des Muses et l'entretien des honnêtes gens de son siècle, qu'il s'y fût adonné tout entier. Il n'a pas laissé d'avoir quelques emplois assez honorables. 11 a été longtemps à la cour d'Espagne par l'ordre et pour les affaires de son maître, monseigneur le duc d'Orléans, où il a entretenu familièrement le comte-duc d'Olivarès, et d'autres grands d'Espagne, qui faisoient un particulier état de son esprit. Comme il avoit toujours aimé la langue du pays, et qu'il y avoit fait un autre voyage, il la possédoit si bien, qu'il y fit des vers espagnols qui furent pris pour cire de Lopez , un de leurs plus excellents auteurs. Il a encore été envoyé par le feu roi vers le grand-duc, pour la naissance du roi d'à présent, et ces deux voyages achevèrent de le confirmer dans la connoissance qu'il avoit déjà des langues espagnole et italienne, qu'il a très-bien entendues. 11 auroit pu obtenir assez d'autres commissions honorables ; mais l'amour qu'il a toujours eu pour les lettres ne lui a pas permis de se charger de plus grandes obligations pour les affaires, auxquelles il a préféré le repos. Il a toujours aimé naturellement les gens d'esprit et de savoir, de quelque qualité qu'ils fussent, et en a été pareillement aimé. Entre les personnes de condition, et employées aujourd'hui dans le ministère de l'État, M. d'Avaux a jeté le premier fondement de sa réputation, qui, appuyée sur un
homme d'un jugement si exquis et d'une vertu si éminente et si généralement approuvée, ne pouvoit manquer de se soutenir. Depuis, M. de Chavigny n'a pas peu contribué à l'établir, par les marques d'estime qu'il lui a données. MM. les maréchaux de Schomberg et de Gramont l'ont honoré d'une amitié très-étroite. Et pour monter plus haut, feu M^' le Prince et toute sa maison, lui a encor^e fait l'honneur de le voir de bon œil. M^"^ le Prince d'aujourd'hui l'a aimé e.t écouté souvent avec plaisir, et comme tu verras par ses lettres, lui a donné la liberté de lui écrire souvent avec beaucoup de familiarité. M^' le prince de Conti commençoit aussi à le goûter bien fort, sans oublier ici l'estime que M»' le duc d'Orléans son maître faisoit de lui, et l'affection qu'il lui a toujours témoignée. Il étoit bien aussi dans l'esprit du roi, de la reine, et de M«' le cardinal d'à présent, duquel il avoit Thonneur d'être connu de longue main, et d'avoir reçu quelquefois des marques de bienveillance. ïl a été singulièrement aimé de la plus célèbre maison où la vertu ait été de tout temps connue et honorée, j'entends l'hôtel de Rambouillet. Outre le maître et la maîtresse, tout ce qui y aborde d'honnêtes gens de l'un et de l'autre sexe le chérissoient et en faisoient grand cas. Entre les savants et les hommes de lettres d'une condition plus conforme à la sienne, M. de Balzac, M. Chapelain, et beaucoup d'autres encore qu'il seroit trop long de nommer, l'ont estimé vivant, et ont encore sa
b ELOGE OE VOITURE.
mémoire en singulière recommandation; et l'on peut dire que de tous ceux qui ont aujourd'hui quelque réputation d'esprit, il n'y en a guère qui n'aient goûté et admiré le sien. J'ose avancer cette parole en sa faveur, et je m'assure que l'Académie entière, de laquelle il étoit, ne m'en désavouera pas. Mais je me trompe si le suffrage d'aucun homme, pour qualifié qu'il soit dans l'ordre de la fortune et de la suffisance ', lui est plus avantageux que l'approbation de ces femmes illustres, qui ont fait de son entretien et de ses écrits un de leurs plus agréables divertissements. Ce sexe a le goût très-exquis pour la délicatesse de l'esprit, et il faut prendre ses mesures bien justes pour être toujours lu ou écouté favorablement au cercle et au cabinet; c'est en quoi celui dont je t'entretiens a été un grand maître, il a très-bien pratiqué cet oracle d'un ancien, que c'est bien souvent un tour d'adresse que d'éviter de plaire aux docteurs : aussi vouloit-il plaire à d'autres, je veux dire à la cour, dont les dames sont la plus belle partie. Je me contenterai d'en nommer trois qui tireront facilement après elles la voix et le consentement des autres, protestant qu'en cet endroit je fais beaucoup moins de réflexion
' Suffisance, capacité, mérite .
On parle assez souvent de votre suffisance, Mais on ne parle point de votre probité.
(GOMBiUr^D.)
sur la condition de mes témoins que sur leur mérite. M"'** la duchesse de Longueville doit sans doute de grands biens de naissance et de fortune au sang de Bourbon et de Montmorency , mais elle n'est guère moins redevable à son père et à sa mère pour les avantages de l'esprit. En effet, il semble qu'elle ait hérité de l'un ces lumières et cette clairvoyance qu'il avoit en toutes sortes d'affaires, et qu'elle possède avec l'autre les rares et précieuses qualités qui font toujours considérer M»»® la princesse comme la merveille de notre siècle. Elle y a joint tant de grâces et tant de belles acquisitions par le commerce des meilleurs livres, que c'est à bon titre que les nations étrangères disent d'elle, à l'envi de la France, tout ce qui se peut dire de plus glorieux d'une personne bien faite et d'une âme bien raisonnable. Tout le monde la regarde comme on faisoit autrefois la statue de cet excellent ouvrier, qui étoit si achevée que les autres sculpteurs l'appelèrent la règle. Le don qu'elle a d'un discernement parfait, je ne dis pas entre les bonnes et les mauvaises choses, mais entre le bien et le mieux, cette justesse de sa raison, sa force et son étendue, qui lui font pénétrer les défauts les plus cachés et les traits les plus délicats des ouvrages de Tesprit, lui donnent droit de prononcer souverainement en telles matières. M™^^ les marquises de Sablé et de Montausier ne sont pas sitôt nommées que notre âme se remplit de l'image de deux personnes accom-
plies en elles-mêmes et dans toutes les belles connoissances. Je n'entreprends pas leur éloge, mais je sais que des princes, des ambassadeurs et des secrétaires d'État gardent leurs lettres comme le vrai modèle des pensées raisonnables et de la pureté de notre langue. Cette princesse et ces dames veulent bien que je dise d'elles, pour la gloire de notre auteur, qu'elles ont jugé qu'il approchoit de fort près des perfections qu'elles se sont proposées pour former celui que les Italiens nous décrivent sous le nom de parfait courtisan, et que les François appellent un galant homme. Mais il est temps que je t'entretienne de ses mœurs, qui ont bien été aussi recommandables en lui comme les autres choses. Il était parfaitement bon ami, et c'est cette bonne condition de son cœur, autant que celle de son esprit, qui lui en a acquis un si grand nombre. M. le président de Maisons l'a cordialement chéri, et lui en a rendu à lui et aux siens des témoignages pleins de tendresse et de générosité jusque après sa mort. Il n'a jamais contracté d'amitié avec personne qui se soit démentie, et comme elle étoit fondée sur la vertu de ceux qu'il aimoit, plutôt que sur leur fortune, elle n'a point cessé par leur disgrâce. 11 a eu les mœurs aussi douces comme il avoit l'esprit, il a été sans animosité et sans envie pour les ouvrages et pour la gloire d'autrui, il a jugé des choses sainement et sans passion, et n'a jamais médit ni pris plaisir à diminuer la réputation de personne.
Il a toujours eu le sentiment qu'on doit avoir de la religion, a été charitable envers les pauvres, et ceux qui l'ont connu dès sa jeunesse l'ont toujours trouvé fort éloigné de toute sorte de libertinage '. Quoiqu'en autre chose il ait aimé la raillerie, il n'a jamais rien écrit de satirique, et l'on ne voit rien de lui qui ne soit à l'avantage de ceux dont il a parlé. Cette dernière qualité, lecteur, t'invite à user de sa réputation comme il a fait de celle des autres, et à l'épargner autant qu'il te sera possible. Je ne doute point qu'il ne se rencontre quelque chose dans ses écrits digne de ta censure, comme il s'en trouve dans tous les autres, puisque ceux mêmes qui font profession d'être des plus grands maîtres n'en sont pas exempts, et que personne n'a encore trouvé le secret d'écrire au gré de tout le monde. Mais je te prie de ne considérer pas tant ses écrits en détail comme en gros, de n'y peser pas tant les paroles que le bon sens, et d'y remarquer le génie et l'esprit que tu y trouveras possible beau partout. Je pourrois ici entreprendre de défendre ses œuvres : mais quel crédit leur pourroit donner une approbation comme la mienne? Peut-être que celle de quantité d'honnêtes gens de ses amis feroit un plus grand effet sur ton esprit. Mais il faut plutôt croire qu'elles se soutiendront assez d'elles-
' Plus tard (1654) Girac fit une dissertation contre Voiture, où il l'accusait d'irréligion et de libertinage. Costar répondit à cette imputation dans la Défense des ouvrages de Voiture.
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mêmes sans autre recommandation, et il est juste de laisser cela à la discrétion de ton jugement. Si plusieurs personnes de condition dont les noms t'ont été marqués ci-devant, et beaucoup d'autres encore, n'en avoient souhaité et même sollicité l'impression, tu ne serois pas aujourd'hui en la peine d'en dire ton sentiment. Ses proches, de leur mouvement propre, ne les auroient jamais données au public, soit par la modestie dont ils étoient obligés de seconder la sienne, soit dans la connoissance qu'il n'a jamais rien écrit à cette fin. Et ce n'est pas une dés moins louables conditions de ses mœurs , de ce qu'il a fait si peu de vanité d'une chose, que tu pourras trouver qu'il savoit si bien faire. Mais il est certain que ce sont ses amis plutôt que lui-même qui ont publié ses ouvrages, et qu'il n'a jamais rien écrit que pour eux ; ce qui n'est que trop évident par des périodes et des pages mêmes tout entières de divers sens, tellement nés dans son sujet , et étroitement attachés aux circonstances des temps, des lieux et des personnes, que hors de là ils ne sauroient être trouvés bons, ni goûtés et estimés selon leur juste valeur. C'est ce qui m'a obligé de te faire souvent de longs titres qu'il a fallu mettre par nécessité, à moins que de te donner ses écrits sans leur prêter en même temps les moyens de se faire entendre. A cela, et à la conduite de tout ce recueil, m'a servi beaucoup l'assistance et le conseil de quelques-uns de ses amis, et entre autres de
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MM. Chapelain et Conrart, à qui j'ai celte obligation de s'y être offert de bonne heure, d'y avoir mis la main avec beaucoup d'affection pour k mémoire de l'auteur. C'est avec eux particulièrement que je me suis conseillé du choix que je devois faire de ses lettres : car, dans la quantité que j'en ai recouvrée, nous avons trouvé à propos d'en tirer les plus propres à être vues, et de ne les pas produire toutes indifféremment. Quant à ce qui est de l'ordre que je leur ai donné, je me suis réglé à peu près selon le temps auquel j'ai *cru qu'elles avoienlété écrites. Que si tu n'y trouves pas toujours cet ordre bien observé comme il seroit à souhaiter, tu t'en prendras à la négligence de l'auteur plutôt qu'à la mienne ', et à ce
' Dans la préface placée en tôle de la seconde édition, et que reproduisent les éditions subséquentes, Pincliêne ajoute :
« 11 mettoit fort peu de dates à ses lettres, principalement celle de l'année, ce qui a été cause que je n'ai pu leur donner une suite sans beaucoup de peine. Tu trouveras au reste, comme je l avoia promis, cette nouvelle édition beaucoup plus cori'ecle que la première, et peut-être assez pour être content. Tu la trouveras aussi augmentée de beaucoup de lettres, et de quantité de vers encore, qui m'ont été donnés depuis. Les mots françois que lu y verras en' lettres italiques plus fréquemment qu'en la première édition ont été mis ainsi pour faire connoître que ce sont des termes qui demandent une particulière explication, laquelle je n'ai pas voulu enlrepiendre de te faire, de peur de m'y troiiiper, n'en n'ayant su avoir tout l'éclaircissement nécessaire, quelque enquête que j'en aie faite. Ce sera donc au lecteur à s'en informer de ceux qui ont eu plus de part dans le secret de ses conversations. 11 sulTit que j'aie marqué de la façon que j'ai dit tous ces mots qui portent un sens
qu'on m'a donné de ses lettres à divers temps depuis que l'on en a commencé l'impression. Tu excuseras, au reste, si elle n'est pas extrêmement correcte ; le peu d'exemplaires qu'on en a tiré n'est seulement qu'un essai pour voir si ses écrits agréeront au public, et, s'ils sont recherchés, tu les auras à la seconde édition en meilleur ordre et plus exactement corrigés. Ce n'est pas avoir fait peu pour cette fois-ci que d'avoir débrouillé ces papiers qui étoient en un extrême désordre, et d'avoir tiré du cabinet de ses amis ce qui nous manquoit dans le sien. J'en ai fait une recherche assez diligente, et les ai toutes rassemblées pour t'en faire le présent que nous te donnons aujourd'hui. De tout ce que j'en ai recouvré, quoiqu'il y eût encore quelque autre chose, et entre autres une histoire en forme de nouvelle sous le nom à'Alcidalis, avec un discours des aflaires d'Espagne du temps qu'il y étoit, et du gouvernement du comte-duc d'Olivarès, mais tous deux par fragments et fort imparfaits, nous n'avons trouvé que ses lettres et ses vers qui se pussent donner au public '.
extraordinaire. Ses lettres purement amoureuses seront ici distinguées de celles qui sont de galanterie, pour la satisfaction de ceux qui ne les ont pas trouvées de la beauté et de la force des autres j mais comme elles n'ont pas laissé de plaire à plusieurs, et que ciiacun a son goût, nous avons trouvé à propos en cette nouvelle édition de les mettre à part, afin qu'elles n'y soient que pour ceux qui les voudront voir, sans inteirompre la suite de la lecture des autres. » ' Ces pièces furent ajoutées plus tard sous le titre de Nouvelles 4£uvres de M. de Voilure. Yovez V lutroduclion.
Je ne veux point m'étendre à l'avantage des uns ni des autres. Il suffit que je te dise de ses lettres que tu n'y trouveras pas une uniformité de style lassante et ennuyeuse, que tu y verras les inventions, les figures et les paroles même extrêmement variées, et que tout y est écrit facilement et nettement, avec un air et un agrément tout particulier. Il se pourra faire que sa façon d'écrire te semblera un peu trop familière pour quelques personnes de la condition de celles à qui il écrivoit; mais tu considéreras qu'il s'étoit acquis ce privilège par l'habitude qu'il avoit contractée à traiter de cette sorte avec les plus grands, et par la liberté qu'ils lui en donnoient eux-mêmes : ce qui faisoit que l'on ne trouvoit point mauvais de lui ce qui n'auroit peut-être pas réussi à tout autre. Il en a toutefois usé avec beaucoup de discrétion, et dans des matières si chatouilleuses et si délicates, il s'est toujours gouverné avec beaucoup de jugement. Pour ee qui est de sa poésie, si elle ne te semble écrite avec tout l'art et toutes les règles qu'une sévérité bien exacte le peut requérir, tu y rencontreras en récompense un si beau génie, des passions si tendres et si bien touchées, et partout des grâces si naturelles et si naïves, que tu avoueras qu'il n'y a point d'art ni d'étude qui les vaille. Ce n'est pas pourtant qu'il en ait manqué en ce qu'il a fait, mais il l'a conduit avec tant d'adresse qu'il n'y paroit pas et n'y éclate point au prix de la beauté du naturel. Il faut encore ajouter I. 2,
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à cela qu'il n'a jamais fait profession de poésie qne pour son divertissement et sans regarder sa gloire. Tu lui départiras celle que tu trouveras qu'il a méritée, et sans que pour cet effet je brigue ta faveur, j'ai assez bonne opinion de tout ce qu'il a fait pour m'en remettre à ta justice. Si, pour le faire valoir davantage, j'avois à comparer son génie avec quelqu'un de ceux des anciens, ne pourroit-on pas dire , pour la poésie , qu'il auroit quelque rapport avec la douceur de celui de Catulle, et pour la fine et délicate raillerie de ses lettres et sa façon de tourner en jeu les choses graves et sérieuses , avec l'esprit de Lucien ? Mais disons plutôt qu'en ce point il n'est comparable qu'à lui-même, et que comme avant lui nous n'en avons point vu qu'il n'ait surpassé, il sera malaisé que l'on en voie après lui qui s'en acquitte d'aussi bonne grâce. 11 a été d'ailleurs bien plus retenu que pas un de ces deux auteurs. Surtout, en sa façon d'écrire, reluit la naïve familiarité de Térence et la pureté et propriété des termes , avec laquelle il a imité en notre langue la perfection de la sienne, par où il a assez donné à connoître le fruit qu'il a fait en la lecture de ce judicieux écrivain, qu'il a chéri par-dessus les autres. Mais ces jugements ne sont pas de ma portée, et je ferai mieux de les laisser à de plus savants que moi. Cependant, tu ne trouveras pas mauvais que, comme une matière qui m'est plus propre, je donne à un sexe qu'il a toujours honoré le reste de ce discours, et que je le prie de lui
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continuer après sa mort ses bonnes grâces, qu'il a su gagner durant sa vie; car, dans la délicatesse du goût des dames et l'extrême politesse qu'elles demandent dans les écrits et dans l'entretien, il a toujours eu le bonheur de leur plaire et de réussir auprès d'elles. Et comme cette belle moitié du monde, avec la faculté de lire, a encore celle de juger aussi bien que nous, et est aujourd'hui maîtresse de la gloire des hommes autant comme les hommes mêmes, c'est par elle que j'ai résolu de finir. Souffrez donc, beau sexe qu'il a de tout temps singulièrement respecté, que je conclue par la prière que je vous veux faire de lui conserver le glorieux avantage de votre estime, et qu'après avoir laissé les hommes dans la liberté de leurs jugements, je brigue la faveur des vôtres. Accordez-lui vos suffrages et vos applaudissements; voyez les ouvrages qui sont sortis de ses mains d'aussi bon œil qu'il a vu en vous le plus bel ouvrage qui soit sorti des mains de la nature ; prenez courageusement son parti contre ceux qui le voudront reprendre, et ne dites jamais rien de lui qu'à son honneur, puisqu'il n'a jamais rien écrit que pour votre gloire. Avouez avec moi que les amours et les grâces étoient nées avec lui, et que si elles ne vivoient encore en vous, elles seroient mortes avec lui-même. Si j'en dis trop au jugement de quelques-unes, elles donneront cet excès à la passion que j'ai de l'honorer, et si je n'en dis pas assez au sentiment de quelques autres, elles
le donneront à la proximité du sang, et à la modestie avec laquelle, comme son parent, j'étois obligé de parler de lui.