A MADAME DU VIGEAN
(En lui envoyant une élégie qu'il avait faite, et qu'elle lui avait demandée plusieurs fois ').
[Même date.]
Madame, voilà cette élégie que vous m'aviez beau-
' Mss. de Conrart. — Voiture joue ici sur le mot de lionne qu'il donnoit à M'ie Paulet, à cause de son ardeur, et de ses cheveux, et de son courage... Gela s'entendra mieux par la suite (T). — Tallemant s'exprime à peu près dans les mêmes termes dans l'historiette de M"«^ Paulet : « L'ardeur avec laquelle elle aimoit, son courage, sa fierté, ses yeux vifs et ses cheveux trop dorés, lui firent donner le surnom de Lionne. » Voiture fait dans ses Lettres de fréquentes allusions à celte plaisanterie. Voyez surtout les lettres 53 et 54.
2 Mss. de Conrart, p. 851. — Anne de Neuf bourg , mariée à François Poussard, marquis du Vigean. Sa fille cadette inspira une vive passion au duc d'Enghien, depuis prince de Condé, et finit
coup trop demandée, et qui jusqu'ici avoit été ouïe do quelques-uns, mais qui n' avoit encore été lue de personne. Je voudrois bien qu'il m'en arrivât autant qu'à vous, qui, après avoir caché longtemps la plus belle chose du monde', avez ébloui en la montrant tous ceux qui l'ont vue. Mais c'est être trop amoureux de mes vers que de leur souhaiter cet avantage; et je ne voudrois pas qu'ils fussent meilleurs, puisqu'ils n'ont pas été faits pour vous. Si vous les trouvez fort mauvais, vous m'en devez savoir d'autant plus de gré de ce que les connoissant comme vous, je n'ai pas laissé de vous les envoyer. Et, sans mentir, pour m'obliger à cela, il ne falloit pas avoir moins de puissance sur moi que celle que vous y avez acquise depuis quelques jours; et sans votre commandement, madame, ils n'eussent jamais été ailleurs que dans ma mémoire. Mais il est temps qu'ils en sortent pour laisser place à quelque objet plus agréable; et ce que M^^e Paulet- me fit voir l'autre jour l'occupe tellement à cette heure, que je ne sais s'il y aura plus de lieu pour pas une autre chose. Je vois bien, madame, que je vous fais un poulet, en ne pensant faire qu'une lettre d'excuse et
par se faire carmélite. Voyez Tallemant, Historiettes, t. III, p. 20 ; les Mémoires de M^o de Montpensier, à l'année 1037 ; et principalement M. Cousin, la. Jeunesse de M^^o de Longuevitle.
' Sa gorge, qu'elle avoit fort belle, et qu'elle n'avoit jamais montrée (T.). — L'usage était alors de se découvrir la gorge; d'où vient que dans les Portraits si fort en vogue à cette époque, il en est toujours fait mention, comme des yeux, de la bouche, etc. Mme du Vigean , à ce qu'il paraît , faisait exception à la règle générale.
' M'io Paulet, qui ôla les mouchoirà de dessus celle gorge (T).
de compliment. Mais je voudrois bien que les autres fautes que vous trouverez ici fussent aussi excusables que celle-là. Cependant je vous jure qu'il y a bien longtemps que je ne m'étois tant engagé, et qu'il y a beaucoup de personnes à qui je n'en voudrois pas dire autant, quand bien elles me tiendroient l'épée sur la gorge. Mais puisqu'il n'y peut avoir de scandarie, vous devez, ce me semble, madame, recevoir favorablement ce commencement d'affection, pour voir comme je ferois si je devenois amoureux , et ce qui en arriveroit si on me laissoit faire.
(Sur la mort de son frère, qui mourut de peste, et qu'elle assista
pendant sa maladie ' ).
[Septembre ou octobre 1631 ^ .]
Mademoiselle, n'ayant pas moins d'admiration de Vôtre courage et de votre bon naturel que de ressen-
' Mss. de Conrart, p. 613. — Ce frère de M^'e de Rambotiillet avait huit ans quand il mourut. M"'^ de Rambouillet, sa fille e{ M^'e Paulet l'assistèrent jusqu'à la fin. Flôchier n'a eu garde d'omettre ce trait dans son Oraison funèbre. C'est de celte époque que date la première connaissance de la belle Julie et de M. de Montausier. Le dévouement avec lequel Mil*' de Rambouillet avait assisté son jeune frère pendant les neuf jours que dura sa maladie firent du bruit dans le monde; tout ce qu'il y avait de personnes distinguées à la cour et à la ville allèrent en foule témoigner à M™e et à M'ie de Rambouillet l'admiration qui était due à leur vertu et la part qu'elles prenaient à la perle qu elles venaient de faire. Le marquis de Salles y alla des preu)itrs, et à la seule vue de M"e de Rambouillet, il se sentit, dit son biographe, percé d'un trait imperceptible.
- « La contagion diminue fort en celte ville par la bonne police qu'on y a apportée » {Gazette de France, du G novembre iCol. De Paris). Elle avait sévi dui-ant toute cette année 1C3I avec une
liment de voire douleur, je suis si forl louclié de Viu\ cl de l'autre, que si j'étois capable de vous donner los louanges qui vous sont dues, et la consolation dont vous avez besoin, j'avoue que je serois bien empêché par où commencer : car quelles obligations peuvent être également plus pressantes que de rendre à une si éminerrte vertu les honneurs qu'elle mérite, et à une si violente affliction le soulagement qu'elle désire? Mais j'ai tort de désunir ces deux choses, puisque votre charité les a si parfaitement unies, que l'assistance incomparable que vous avez rendue à feu M. votre frère, vous doit être maintenant une consolation nonpareille, et que Dieu vous donne en cela par justice ce que les autres lui demandent par grâce; sa bonté infinie ne pouvant laisser sans reconnoissance une action si extraordinaire de bonté que celle qui vous a fait mépriser votre vie, pour porter les devoirs de la meilleure sœur du monde au delà de vos obligations, et par une constance admirable demeurer ferme au milieu d'un péril qui fait trembler les plus courageux. Cette même raison ne me peut permettre de douter qu'il ne vous en préserve et qu'il ne verse sur vous pour récompense de votre vertu les bénédictions que vous souhaite, mademoiselle, votre, etc.
[Même date.]
Madame, pour vous consoler de la mauvaise nou-
grande intensité; les hôpitaux ne pouvaient suffire à contenir les malades.
» Mss. de Conrart, \. X, p. 566. Insérée pour la première fois,
A LA MARQUISE DE SABLÉ (l63l). 61
velle quG vous avez déjà apprise, je ne sais point de meilleur moyen que de vous faire peur pour vousmême. Sachez donc que moi qui vous écris j'ai été, trois jours durant, en une maison où deux personnes mouroient de la peste. Jamais vous ne fîtes mieux que de sortir de Paris, puisque c'étoit le temps où les honnêtes gens dévoient être affligés .M"^^ de Rambouillet a perdu son petit-fds, qui est mort de la peste en trois jours', et elle n'a pas voulu sortir de sa maison tant qu'il a été en vie. Vous pouvez juger, madame, que rien ne m'a pu empêcher d'être toujours parmi eux, puisque vous n'étiez point ici. Mais j'ai peur que je ne vous épouvante trop, et que le remède dont je veux guérir votre ennui ne soit plus violent que le mal. Sachez donc que moi qui vous écris ne vous écris point, et que j'ai envoyé cette lettre à vingt lieues d'ici pour être copiée par un homme que je n'ai jamais
de même que les suivanlep, dans la seconde édition. Voyez i'7«troduciion. — Madeleine de Souvré, femme de Philippe-Emmanuel de Laval, marquis de Sablé, seigneur de Bois-Dauphin, fils du maréchal de Bois-Dauphin, morte en 1G78, à l'âge de soixantedix-neuf ans *. Voyez son Historiette dans Tallemant (t. IV, p. 74). Elle est Stéphanie dans le Grand Dictionnaire des Précieuses, et Parthénie dans Cyrus (sixième partie, liv. lerj. Voiture la courtisa, et il ne tint pas à lui que l'on ne crût qu'il avait été aussi heureux que M. de Montmorency. W^^ de Scudéri raconte toute cette intrigue en détail. M'ne de Sablé était des amies de Mademoiselle, qui la mit (1G58) dans son Histoire de la Princesse de Paphtayo^ nie, ainsi que M"*^ de Vandy et les autres dames de sa société.
* Le biographe de M. de Montausier (Paris, 1729, 2 vol. in-12) dit que la maladie dura neuf jours.
* D'après le Nécrologe de Porl-Royaly cité par M. Cousin.
vu'. Je prends l)eaiicoiip de part, madame, au déplaisir que vous avez ; je vois bien que ce mallieiir ue pouv<Mt arriver en une plus malheureuse saison. La modération que je connois en votre esprit et la négligence que vous avez pour toutes les choses du monde me font espérer que vous aurez meilleur marché de cette affliction qu'une autre; et que la porte de cinquante mille livres de rente qui sortent de votre maison % par où une autre plus intéressée que vous seroit principalement touchée, ne vous affligera que médiocrement. Mais, madame, je ne me puis résoudre de répondre par une lettre de consolation au plus obligeant poulet du monde : car la dernière partie de votre lettre ne se peut appeler qu'ainsi. Je vous supplie très-humblement, madame, soyez bien aise de m'avoir écrit aussi favorablement que vous avez fait. Car dans tous les ennuis que j'ai, j'ai reçu cette joie aussi sensiblement que si je n'avois point du tout de déplaisir, et je ne me puis estimer malheureux tant que j'aurai l'honneur d'être aimé de vous. Je suis si heureux et si
' Ceci est une raillerie de notre auteur. « Elle a l'honneur d'être une des plus grandes visionnaires du monde sur le chapitre de la mort, » dit Talleniant en parlant de M""^ de Sablé. Lui et Mademoiselle {Histoire de la Princesse de Paphlarjonie) lont des récils incroyables de ses peurs et de ses imaginations continuelles {Historieltcs, t. IV, p. 81 ). Cela faillit la brouiller une fois avec M"»" de Rambouillet. Voyez M. Cousin, M"'c de Sablé, p. IG el sniv.
^ Par la mort de M. l'évêque de Gominges, son frère (T.). Cependant M"'c (le Sablé n'était pas autrement riche ; avec cela qu'elle n'était guère d'humeur à bien gouverner sa maison. L'amour, la friponnerie (bonne chère), la dévotion plus lard, lui prenant tout son temps.
A LA MARQUISE DE SABLÉ (i63l). 63
hardi que je n'en doute point du tout : et mon bonheur est fort grand en cela, que le bien du monde que j'estime le plus, est celui que je crois posséder le plus assurément. Vous doutez si peu de moi, madame, que je sais bien que vous recevrez de meilleur cœur les assurances que je vous témoigne avoir de votre affection que celles que je pourrois donner de la mienne '; et vous qui souhaitez mon bien en toutes choses, ne sauriez rien désirer davantage pour moi, sinon que je croie que vous m'aimez. Ceux qui ont vu quel changement votre absence a fait en moi et quelle part de mon esprit vous avez emportée avec vous, vous pourront témoigner quelque jour, que je me rends en quelque sorte digne de cet honneur. Mais, madame, je no puis m'empecher de vous dire que M. Le Maître % qui vit avec quelle tendresse je vous dis adieu, se sera bien confirmé en l'opinion qu'il avoit% et qu'il croit bien voir un jour nos chiffres gravés ensemble sur les arbres de Bourbon. Au moins suis-je bien aise de ce qu'il a vu, que notre affection est bien reconnue et qu'elle est réciproque. Pour moi, madame, je vous dis encore ce dont je vous assurai, en partant, que je n'estimerai ni n'aimerai jamais rien tant au monde que vous, et que je serai toujours avec toute sorte de respect, madame, votre, etc.
' Voyez les Dociles sur la langue française, p. 259.
2 Fermier de Bourgon, terre de Mme de Sablé (T.).
^ Ces bonnes gens, qui ne croient pas qu'on puisse aimer que d'amour, voyant que Voiture se trou voit mal, soit pour s'être levé trop matin, ou pour n'avoir pas mangé, prirent sa foiblessc pour une pâmoison amoureuse, cela lui étant arrivé devant M^c de Sablé (T.).
Post-scriptum inédit, — [Madame , M. de Chaudebonne m'écrit que Monsieur trouvera bon que je prenne un passe-port : cela et quelques affaires me retiendront ici encore quelque temps. Je vous remercie très-humblement des lettres que vous m'avez envoyées, et je ferai exactement tout ce que vous me commandez '].
Au bas de la lettre précédente était ce billet à M^l^ de Chalais: