A LA MÊME
[A Paris, fin de 1631 ' ].
Madame, j'ai reçu avec votre lettre la plus grande joie que j'aie eue depuis que vous n'êtes plus ici. Si
* Mss. de Conrarl,
2 C'étoit une fille d'esprit qui étoit à elle, mais qui ne la servoit plus; au contraire, M^e de Chalais avoit une servante à elle (T.). ' Elle en avoit pris pour quelque incommodité de la jaunisse (T.). ^ Des yeux d'écrevisse (T.).
^ 11 prenoit assez souvent de l'émétique (T.). ^ Mss. de Conrarl^ p. 551.
' Celle lettre et les suivantes, adressées également à M^nc de
A LA MARQUISE DE SABLÉ (l63l). 65
VOUS VOUS souvenez avec combien d'amitié et d'esprit sont écrites toutes celles que vous me faites l'honneur de m'envoyer, vous n'en douterez pas et vous n'auriez pas l'opinion que vous avez de ma négligence, si la fortune n'avoit fait perdre la dernière que je vous ai écrite. C'est une perte qui vous doit toucher, puisqu'il y en avoit une aussi de M^'e de Rambouillet. Elle vous supplie de savoir de M"^^ de Saint- Amand ', h qui elle s'adressoit, ce qu'elle est devenue, car elle en est en peine pour beaucoup de choses qu'elle vous mandoit. Pour moi, madame, je vous assure que je prends tant de plaisir à vous écrire, que je n'en trouve guère davantage à ne rien faire, et mes lettres se font avec une si véritable affection, que si vous les jugez bien, vous les estimerez davantage que celles que vous me redemandez. Celles-là m'étoient à charge et celles-ci me soulagent extrêmement. N'est-il pas vrai, madame, que je vous aurois fait grand dépit, si j'avois mis encore cinq ou six fois, celles-ci et celles-là, et que vous vous seriez étonnée de la nouveauté de ce style? Je l'ai pensé faire, pourvoir ce que vous diriez, mais je n'ai plus envie de rire depuis que vous n'êtes plus ici. J'en serois parti il y a longtemps, si le changement de quelques affaires ne m'y avoit retenu. Ma
Sablé, ont été écrites vraisemblablement pendant l'hiverde 1631 à 1632, comme Voiture se préparait à aller retrouver Monsieur, qui, après son mariage avec la princesse de Lorraine (décembre 1631) avait rejoint la reine-mère à Bruxelles (janvier 1632).
' La femme de l'auteur du Moïse sauvé, vraisemblablement. Nous savons par Tallemant que ce dernier était un des habitués de l'hôtel de Rambouillet.
paresse est née sous la plus heureuse constellation qu'il est possible. Elle trouve toujours quelque pré-* texte à toutes les choses qu'elle ne veut pas faire, et j'ai remis de huit en huit jours mon partement, sans qu'il y ait de ma faute d'être demeuré jusqu'à cette heure. Je crois, madame, que vous ne trouverez pas cela étrange, vous qui y seriez encore, si le chariot des pestiférés ne vous en eût chassée. Mais je suis résolu de m'arracher de Paris dans dix ou douze jours : et je crois que je n'y aurai pas beaucoup de peine. Au moins la plus forte racine qui m'y tenoit fut ôtée le jour que vous en partîtes , et si quelque chose m'y pouvoit à cette heure retenir, ce seroit M'"^ et M"^ de Rambouillet, qui me disent tous les jours que je m'en dois aller. Je vous puis assurer, madame, sans pécher contre la franchise que je vous dois, que vous êtes aimée de ces deux personnes, autant que vous le sauriez désirer, et je les entends tous les jours parler de vous avec tant de tendresse, qu'une des choses que j'aime à cette heure autant en elles est l'afTection qu'elles vous portent. Ne doutez donc non plus d'elles que de moi, et no mettez point leur amitié entre les biens que vous pouvez perdre.
Je suis extrêmement aise de ce que vous avez assuré les autres qui ne sont pas de cette nature, et que vous ayez mis l'ordre que vous désiriez dans vos affaires. [Mais je crains que cela ne vous ait plus coûté qu'il ne vaut ; et ce que vous dites que vous avez achevé en un jour avec M. le marquis de Sablé, j'ai peur que vous n'y ayez mis un jour et une nuit]. Je vous remercie trèshumblement de ce que parmi les vôtres, vous ne lais-
sicz pas d'avoir soin des miennes. Dans la négligence que j'ai pour cela, il est nécessaire pour moi que je sache ce qu'il faut faire, de si bonne part que je n'y ose désobéir, et que je reçoive les avis d'une personne qui commande en conseillant. Ce qui me mettoil si en peine, et qui m'avoit retenu, est en meilleur état que je n'avois espéré, et je crois que nous y donnerons ordre moyemiant quelque argent que nous contribuons pour cela. Mais je croirai en être sorti heureusement, s'il ne m'en coûte que cela. Et puis, madame, je me soucie moins que jamais d'avoir du bien, à celle heure que je suis assuré que vous en aurez. Au pis aller, avec les secrets que j'ai dans la chimie et dans la médecine, vous me pourrez bien retirer chez vous, et vous [me] ferez habiller en gentilhomme quand vous voudrez que je vous mène. Vous avez bien jugé que j'auroisbesoindevotre faveur auprcsdeM'^^ d'Attichy ', et je vous supplie très-humblement, madame, de lui écrire pour moi. Je no l'ai vue qu'une fois depuis votre partcmcnt. Cela, et ce que M. Nerli ^ lui aura pu dire, lui feront bien croire, comme j'espère, que vous recommanderez une personne qui ne vous est pas indifférente et qui vous est assez fidèle pour mé* ritcr ce soin-là de vous. Si elle le croit ainsi, je pense,
•' Une jeune dame, belle et spirituelle, d'une sen9ibilil(^ voisine de l'exaltation, M"e Anna-Doni d'Attichy, depuis la comtesse de Maure (Cousin, jI/^c de Sablé). — Elle était fille du maréchal de Marillac et d'un commis d'Adjacelti, nommé Doni, qui se disait gentilhomme. Elle épousa depuis le comte de Maure, cadet du ma)'quis de Mortcmart, de la maison de Rochechouart.
'^ M. Le Maître, fermier de Dourgon (T.).
madame, qu'elle en jugera mieux que de beaucoup d'autres choses, car il est vrai (et pardonnez-moi, madame, si je ne vous le dis pas avec assez de respect) que je n'aime rien au monde tant que vous, et que je suis de tout mon cœur, madame, voire, etc.
Post-scriptum inédit. — [ M"" de Chalais est bien sage et bien discrète. J'avois toujours bien attendu cela de cette fîlle-là. Je vous supplie très-humblement , madame, de l'exhorter à continuer et à m' aimer toujours. • Mais, madame, vous ne me dites rien de M"^ Arnou ' ].