GUSTAVE-ADOLPHE
[A Paris, avril 1632.]
Monseigneur, quoique j'espère être dans quelques jours plus près de vous que je ne suis , je crois qu'il est à propos que j'en prenne congé dès cette heure, et que je vous die qu'enfin, après beaucoup de peine, je suis résolu d'aller trouver mon maître, voyant que je n'en ai plus ici. Selon que je puis entendre, ce n'est pas me mettre du côté des plus forts , et je ne crois pas que je le fortifie guère par ma présence. Au moins je vois bien, par l'exemple de M. de Lorraine, et le peu de secours qu'il a apporté aux affaires de l'empereur, que les grands hommes ne font pas toujours toutes choses, et qu'ils ont besoin de l'assistance des autres et de celle de la fortune. Tant y a, monseigneur, que je ferai toujours une grande action en sortant de Paris, et je crois qu'il faut autant de courage et de force pour quitter cette ville , que pour en prendre autant que le roi de Suède en tient en Allemagne. Il est vrai, monseigneur, qu'il y a moins de difficultés,
' Gustave-Adolphe entra à Nuremberg dans le courant de mars, ce qui permet de fixer approximativement la date de cette lettre.
76 LETTRES DE VOITUKE.
à celte heure que vous n'y êtes pas, cl j'avoue que la fortune m'a aidé beaucoup à m'y résoudre, en vous en tirant : car, sans mentir, je doute si j'eusse jamais pu en sortir, tant que j'eusse eu l'honneur de vous y voir et que j'eusse pu y demeurer avec un si beau prétexte que celui d'être auprès de vous. Mais, monseigneur, les personnes qui me pourroient ici donner de la joie, remettent toutes les leurs à votre retour, et tous les desseins de bals et de comédies se diffèrent jusques à ce temps-là. Je ne sais pas, monseigneur, si c'est votre absence ou celle de la cour qui ôte quelque chose de leur gaieté; mais je vous assure que je ne leur vois plus rien faire de bon cœur, que quand elles parlent de vous. Dans un si grand nombre des plus aimables personnes du monde, dont vous possédez l'affection, je n'ai garde de croire , monseigneur, que la mienne vous puisse être considérable. Mais il me semble que je serois ingrat si je m'empêchois de vous dire que les grâces que j'ai reçues de vous, ont fait en moi reiïel qu'elles doivent en un cœur bien reconnoissant, et qu'entre tant d'hommes à qui vous avez fait du bien, il n'y en a point qui soit tant que moi, votre, etc.
[De Bruxelles, mai 1632.]
Mademoiselle, je vous remercie très-humblement de ce que vous ne vous plaignez point de moi ; et je vous assure aussi que vous en avez moins de raison que qui que ce soit au monde. Je m'étonne de ce que
' Mss. de Conrart, p. G99.
VOUS dites que les personnes qui me font l'honneur de m'aimer ' me blâment de ma paresse, et qu'ellesmêmes en ont tant qu'elles me font reprocher cela par un ^ autre. En l'état où je suis, il seroit bien plus raisonnable de m'envoyer des consolations que des plaintes; et ce ne sont guère ceux qui sont affligés, qui sont bannis et qui perdent leurs biens, qui divertissent les autres. En disant ceci, ne croyez pas, s'il vous plaît, que je me plaigne de cette rare personne que son mérite et son peu de santé mettent au-dessus de toutes sortes de devoirs \ Mais celles qui écrivent de gaieté de cœur, et seulement pour dire des gentillesses % ne sont pas, ce me semble, excusables, de ne m'avoir pas fait cet honneur. Je vous assure qu'il n'y eut jamais une tristesse pareille à la mienne , et si j'osois écrire des lettres pitoyables, je dirois des choses qui vous feroient fendre le cœur. Mais, pour vous dire le vrai, je serai bien aise qu'il demeure entier, et jecraindrois que, s'il étoit une fois en deux, il ne fût partagé en mon absence. Vous voyez comme je me sais bien servir des jolies choses que j'entends dire. Mais vous, mademoiselle, de qui je tiens celle-ci, et
1 M'"« la Princesse, Mi'e de Bourbon, le cardinal de la Valette, M., Mrn« et Mii»^ de Rambouillet et quelques autres, pour pouvoir avoir des nouvelles de Voilure qui avoit suivi Monsieur, se servirent de M"e Paulet pour entretenir commerce, sans qu'on les soupçonnât de rien. Outré cela. Voiture étoit un peu féru de la dame (T.).
^ Var. une [Mss. de Conrart).
2 M"'e de Rambouillet.
' M"e de Rambouillet, M"'« de Sablé et les autres amies de l'hôtel de Rambouillet.
dont je n'oublie pas un bon mot, deux ans après que je l'ai ouï dire , ayez soin de m'en demander quelquesuns, puisque j'en sais si bien profiter , et envoyez-moi quelques paroles dont je me doive souvenir aussi longtemps que de celles-là. Toutes celles que j'ai vues jusqu'ici de votre part sont si indifférentes, qu'elles n'ont rien diminué de mon ennui , et je vous supplie trèshumblement de m'en envoyer qui aient plus de vertu, vous qui savez donner aux vôtres toute celle qu'il vous plaît '. Sinon, je croirai que cette réconciliation si précipitée, qui fut faite si peu de temps devant mon départ, fut fausse, et qu'il n'y a eu rien de sincère en vous que votre froideur et votre indifférence \ Vous pouvez juger s'il est possible que je vive avec cette imagination, et si vous n'êtes pas la plus méchante personne du monde, si vous me mettez en ce hasard. Je vous conjure d'avoir plus soin de moi. Car vous y êtes extrêmement obligée, puisqu'il est vrai que je suis plus que jamais, mademoiselle, votre, etc.
Posi'Scripiiim. — Après avoir écrit cette lettre, il m'a semblé qu'il y avoit cinq ou six dragmes d'amour. Mais il y a si longtemps que je n'en ai parlé, que je n'ai pu m'en retenir, et puis je suis si petit, que vous savez bien qu'il n'y a pas de danger en moi. [Je vous envoie une lettre que je vous supplie trèshumblement, mademoiselle, de bailler au gentilhomme
' Var. qui vous plaît (^/M. de Conrari).
^ Mi'c Paulel et Voilure se brouillèrent souvent. La dernière querelle, suivie cette fois d'une rupture complète, eut lieu après le retour de Flandres. Voyez Tallemant, Himrieiies, t. IV, p. 4 1 .
A MADEMOISELr.E PAULET (1632). 79
que VOUS appelez votre serviteur • , et qui me fit l'honneur de pleurer quand je lui dis adieu. Monsieur partit d'ici mardi \ J'étois déjà à cheval pour partir avec lui ; mais mon cheval de bagage s'estropia en sortant à vingt pas de mon logis. Ainsi, sans dire adieu à M. de Chaudebonnc, qui étoit à trois cents pas devant moi, j'ai été contraint de demeurer ici. J'en espère partir dans trois ou quatre jours avec M. de Jouy et plusieurs autres qui sont demeurés]. Au reste, cet homme dont vous me parlez est mort , il y a longtemps ^ : il ne reste qu'à l'enterrer; mais on le laisse là par négligence.