A LA MÊME
De Vouroy, ce 10 juillet [1632].
Mademoiselle, vous auriez plus souvent de mes nouvelles, si je pouvois; mais pour l'ordinaire, nous arrivons en des lieux où l'on trouve plus aisément toute autre chose, que de l'encre et du papier. Et puis
' 11 avoit joué à la mourre avec M"e de Rambouillet (T.). Les éditions postérieures à l'édition de 1656, annotée par Tallemant, portent : de Vamour. J'ai préféré l'aufre variante, comme étant plus dans le goût de Voiture. — Quant à la mourre, c'est un jeu que les Italiens ont emprunté des Latins, et qui consiste à deviner à l'improviste combien l'adversaire a levé ou baissé de doigts ; dig ■ nus est quicum in tenebris micas. De micare on a fait micaiura, et de mica/ara mourre {Menmjiana).
- Mss. de Conrarl, p. 703.
82 LETTUES DE VOITUUE.
il faut écrire avec tant de retenue qu'étourdi comme je suis, je ne prends jamais la plume que je ne tremble de peur d'en trop dire, et que je ne fasse d'étranges efforts pour m'en empêcher. Môme à cette heure, je meurs d'envie d'écrire des choses qu'il est plus à propos de taire, et que peut-être vous-même ne trouveriez pas trop bonnes. Car il me souvient que par votre dernière vous m'avez défendu de parler d'amour : et il finit que je vous obéisse quelque peine que j'y aie. Et je ne puis pourtant, mademoiselle, que je ne vous dise que, quelque autre passion que j'aie pour la guerre, il y en a quelque autre qui est bien plus forte en moi, et que je connois que nos premières inclinations sont toujours les maîtresses. Nous ne trouvons rien qui nous résiste. Nous nous approchons tous les jours du pays des melons, des ligues et des muscats, et nous allons combattre en des lieux où nous ne cueillerons point de palmes qui ne soient mêlées de fleurs d'oranges et de grenades. Mais je vous assure que je quitterois volontiers ma part de toutes nos victoires pour avoir l'honneur d'être à cette heure à vos pieds, et que j'estimerai toujours moins le titre de conquérant que celui de votre, etc.
Post'scriptuin inédit. — [Je vous assure que j'aime toujours tout ce que je dois aimer, mieux que jamais'].
' M™edc Rambouillet, c tulle quanie.
[Juillet 1632 2.]
Mademoiselle, je n'ai garde de trouver rien à redire à voire prudence, puisqu'elle est jointe avec tant de bonté, et qu'elle ne s'emploie pas moins à pourvoir aux biens des autres, qu'aux vôtres mêmes. J'avoue que je me fusse étonné d'être le premier malheureux que vous eussiez abandonné, et que vous eussiez fait sur moi l'apprentissage de cette vertu impitoyable, qui n'a encore pu compatir avec votre générosité. Aussi puisque les actions qui se font avec péril sont plus estimées que les autres, il ne faut pas toujours cliercher toute sorte de sûreté à bien faire, et vous êtes, ce me semble, mademoiselle, particulièrement obligée d'avoir soin des misérables, puisqu'avec des paroles seulement, vous pouvez changer^ leur condition. Celles que vous m'avez fait l'honneur de m'cnvoyer ont fait en moi tout l'effet que vous pouvez imaginer, et je n'ai été depuis tourmenté de rien, que du regret de ne pouvoir témoigner le ressentiment que j'en ai. Il est vrai, mademoiselle, que lorsque vous ne voulez pas être méchante, vous êtes la plus accomplie personne du monde, et la bonté qui est si aimable en tous les sujets où elle se trouve est beaucoup plus estimable en vous, en qui elle est mieux accompagnée
' Mss. de Conmrt, p. Gl 1.
^ Celle lettre ne porte point de date ; i)cul-elre était-elle jointe à la précédente.
^ Changer au sens actif, c'est-à-Mre « faire changer. »
qu'elle ne fut jamais en personne. Je n'eusse pas tant différé à vous remercier très-humblement de celle qu'il vous a plu avoir pour moi, si j'en eusse trouvé l'occasion, et je mets cette lettre entre les mains de la fortune, sans voir comme elle pourra passer au travers de tant de difficultés et de feux qui nous entourent. Je crois pourtant qu'elle sera assez heureuse pour ne se point perdre, puisque c'est à vous qu'elle s'adresse, et que vous ne manquerez pas de la recevoir par ce bonheur que vous dites que vous avez en toutes les petites choses. J'en aurois ici beaucoup à vous dire qui ne sont pas petites, et que je voudrois bien que vous sussiez. Mais je crois que vous voulez que je sois prudent aussi bien que vous, et que je n'écrive rien qui soit sujet à être expliqué. Cependant, quoique nous soyons du parti contraire, je crois que je puis dire sans crime qu'il n'y a personne dans le nôtre que je suivisse si volontiers que vous, et que je serai toute ma vie, avec toute sorte de respect et de véritable estime, votre, etc.
A Madrid, ce 11 septembre 1632.
Monsieur, si je meurs, votre philosophie vous consolera assez. Mais je crois que ce sera avec quelque
' Chaudebonne était de la maison du Puits-Sainl-Martin, de Dauphiné, el le meilleur des amis de M^e de Rambouillet, dit Tallemant. Ce fui lui qui, après avoir introduit Voiture dans le grand monde, le fit entrer chez Monsieur, à qui il était lui-même. Au retour des Flandres, il se jeta dans la dévotion ; il commençait à en prendre le chemin dès les Pays- Bas. Voyez lettre G6.
peine, et qu'il y a longtemps que la Fortune ne vous a rien fait perdre qui vous fût si cher. Je pense qu'il seroit bien mal à propos que je vous donnasse ici des assurances de mon affection. Vous connaissez mon cœur comme celui qui l'avez fait en partie, et vous savez les obligations que je vous ai. Cela étant, il est impossible que vous ne voyiez bien que vous l'avez tout entier. Je reconnois, monsieur, que c'est à vous à qui je dois le meilleur de ma vie, et à qui j'espère devoir la résolution que j'aurai à la mort. Si j'en viens jusquelà, comme il est assez douteux, je vous supplie trèshumblement de consoler mon père autant que vous pourrez, et dire adieu pour moi a toutes mes amies, que je quitterai avec quelque sorte de regret. Je vous supplie aussi très-humblement de vouloir reconnoître pour moi les obligations que j'ai à M. de Puylaurens. Pour ce qui est de l'amitié que vous avez pour moi, je vous prie de la continuer toujours : car c'est une chose que je ne me puis résoudre de perdre, même en quittant le monde. Adieu, monsieur, je suis comme vous savez, votre, etc.
[De Madrid, novembre 1632.]
Mademoiselle, il ne manque à vos fortunes que d'avoir été criminelle d'État, et voici que je vous en fais naître une belle occasion. La fortune qui n'a pas accoutumé d'en perdre pas une de vous mettre en jeu, ne manquera pas peut-être à se servir de celle-ci. Je
' Mss. de Conran, p. 711.
vois bien que je vous mets en quelque péril en vous écrivant, sans que celte considération m'en puisse empêcher. Par là vous pouvez juger qu'il n'y a rien que je ne hasardasse pour vous faire souvenir de moi, puisque je vous hasarde vous-même, vous que je liens chère et précieuse ' entre toutes les choses du monde. Je vous dis ceci, mademoiselle, en un temps où je ne voudrois pas mentir, même dans un compliment. Car, alin que vous le sachiez, j'ai su extrêmement profiter de la maladie que l'on vous aura dit que j'ai eue. Elle m'a fait prendre de bonnes résolutions; que si je ne les avois pas, je les voudrois acheter de toute ma santé. Je vois bien *que vous vous rirez de ceci, vous qui connoissez ma foiblesse, et que vous ne croirez pas que je garde de simples résolutions, moi qui ai rompu tant de vœux. Il est vrai pourtant que j'ai vu jusqu'ici toutes les Espagnoles, comme si c'étoit encore les Flamandes de Bruxelles, et que j'espère d'être homme de bien au lieu du monde, où il y a de plus grandes tentations, et où le diable se met sous de plus agréables formes. Dans cette grande réformalion, il ne me reste qu'un scrupule; c'est qu'il me semble que je pense trop souvent en vous, et que je désire avec trop d'impatience d'avoir l'honneur de vous revoir. En modérant toutes mes affections je n'ai pu encore réduire celle que je vous porte au point où il nous est permis d'aimer notre prochain , c'est-à-dire autant que nous-mêmes, et je crains que vous n'ayez plus de part en mon âme qu'il ne faudroit en donner
' Var. « [Laquelle, sans mentir], je tien?, etc.»
à une créature. Voyez, s'il vous plaît, mademoiselle, quel remède il y a à cela, ou plutôt quelle excuse il y a pour le défendre : car, de remède, je crois qu'il n'y en a point, et qu'il est impossible que je ne sois pas toujours avec toute sorte de passion, mademoiselle, votre, etc.