‹ Œuvres, lettres et poésiesChapitre 52 sur 127 · A LA MÊME · texte numérisé non relu

A LA MÊME

[De Madrid, avril 1633.]

Mademoiselle, vous devez croire plus que personne que le changement de pays n'en a point apporté en mon esprit: car je vous assure qu'il n'y en aura jamais en moi pour ce qui vous regarde. Si vous pensez que j'ai des affections à tous prix , croyez aussi que ces prix-là sont justes et proportionnés à la valeur des personnes. Tant (pie je suivrai cette règle, vous devez être assurée (pie je n'aurai point de passion plus vio-

' M»« d'AUichy.

' Ce mot élant un jour écliappù au comte de Maure au sens qu'il est ici, Voilure en railla (T.).

' Mss. de CÔnran, p. 715.

lente que celle de vous servir. Si cela est selon la raison, il n'est pas moins selon mon inclination, et vous devez croire que je ne m'empêcherai jamais de vous aimer, vous qui dites tant que je ne me saurois contraindre et que je ne suis point prudent en tout ce qui est de mon plaisir. Je n'en ai point, je vous jure, de plus grand qu'à vous honorer et à m'imaginer souvent toutes les bontés et les beautés que je connois en vous. Quoique les présents que vous me faites soient empoisonnés , je les reçois de fort bon cœur et je recevrai toujours de même tout ce qui me viendra de votre part. J'ai été bien aise, mademoiselle, de trouver ma justification dans les mêmes pièces par lesquelles on me pensoit convaincre. Ces deux arcs de couleur noire, dont il est parlé dans les Stances du Garçon ', montrent qu'elles n'étoient pas pour la de-

' Ces vers où il trouve sa maîtresse travestie en garçon (T.). Voici le passage auquel il est fait allusion :

Sur un front blanc comme l'ivoire.

Deux petits arcs de couleur noire Étoient mignardemenk -voûtés ; D'où ce dieu qui me fait la guerre, Foulant aux pieds mes libertés, Triomphe sur toute la terre.

Mais, avec tout cela, cet endroit de la lettre de Voiture n'en reste pas moins obscur pour nous. Là où le commentaire de Tallemant ne dit rien, nous sommes réduits aux conjectures les plus vagues el les plus hasardées. Je crois voir que M"c Paulet lui faisait son procès au sujet de ces stances, dont, sans doute, une copie lui était parvenue, el qu'elle l'accusait de les avoir composées pour une demoiselle qu'elle lui nommait. \)uelle est celle demoiselle à qui levers,

Deux petits arcs de couleur noire, ne saurait convenir? Elle est blonde assurément. J'imaginerais M"e de Rambouillet ou M''e Paulet elle-même, si je ne trouvais

moiselle. Elle mérite ce nom -là aussi bien que M"e de Neufvic ' , et je vous assure que les tablettes sont venues en ses mains de la même sorte. L'affaire de M"e Mandat^ est encore plus innocente, et si vous en avez ouvert les lettres, c'est une grande méchanceté que de m'en faire tant la guerre. J'ai lu néanmoins avec honte les stances que vous m'avez envoyées, et je me trouve bien plus coupable d'avoir fait de mauvais vers que de mauvaises galanteries. Cela m'a fait voir que depuis que M. de Chaudebonne m'a réengendré avec M"'^ ou M^^^ de Rambouillet, j'ai pris d'eux un autre esprit, et que j'étois un sot garçon en ce temps où M''^ du Plessis^ dit que j'étois si joH. Mais, mademoiselle, quand on me voudra faire de ces affronts, je vous en supplie de ne vous en point charger. On mande à votre mari '' qu'il ait bien du soin de moi et qu'il m'enveloppe dans de la soie et dans du coton, et on fait en môme temps tout ce qu'on peut pour me faire mourir. Je trouve l'avis de M^'^ de Bour-

quelques lignes plus bas que ces stances furent composées avant l'entrée de Voiture à l'hôtel de Rambouillet.

• M"e de Neufvic. Voyez Tallemant, Hisiorieiies, t. I, p. 79.

^ On découvrit qu'il adressoit des paquets à une demoiselle Mandat; mais il ne lui écrivoit point. C'étoit une personne qui prèloit son nom ou une adresse simplement afin qu'on allât retirer les lettres qui arrivoient sous son couvert (T.). — Le même Tallemant, dans «es Hisiorieites, parle (t. Vil, p. 206) d'un conseiller Mandat, sans autre indication. Il dit ailleurs qu'il était conseiller au grand conseil et amant de M^^ d'Ecquevilly.

^ Fille de Henri de Guénegaud, seigneur du Plessis et garde des sceaux, et d'Isabelle de Choiseul, femme de beaucoup de mérite, fort liée avec M"'»' de La Fayette, M'"R de Sévigné et Mi'e de Scudéri.

' Le comte de Maure, qu'elle appeloit en plaisantant «o;j mari(T.).

bon excellent de me conserver dans du sucre ' . Mais il en faudroit beaucoup pour adoucir tant d'amertumes, et j'aurois après cela le goût des petits citrons confits. Avec mille grâces très-humbles, je ne puis reconnoître l'extrême honneur qu'elle me fait de se souvenir de moi. Je souhaite de tout mon cœur que cette Aurore ^ ( car ce nom que vous lui donnez lui vient bien ) soit suivie d'un aussi beau jour qu'elle le mérite , et que tous ceux de sa vie soient exempts de nuages, et aussi clairs et sereins que son visage et son esprit. Je baise très-humblement les mains, et avec toute la passion que je dois, à M""^ de Clermont et à M'^^^ ses filles ^ Je remercie très-humblement M. Godeau * des vers qu'il m'a envoyés. Je les ai trouvés comme le reste de ses ouvrages, lesquels je relis tous les jours; et je n'étudie quasi plus que dans les choses qu'il a faites.

De Madrid, ce 17 d'avril [1633].

Monsieur, le malheur qui a retardé mes lettres, et qui vous a empêché de les recevoir devant que vous me fissiez l'honneur de m'écrire pour la seconde fois, a été au moins heureux en cela qu'il vous a donné occasion de faire une si grande bonté , et à moi de recevoir tant de témoignages de la vôtre. Vos intérêts

' Il revient plus loin sur cette plaisanterie.

2 Mlle de Bourbon. Voyez t. II , la chanson commençant par ce vers :

Notre Aurore vermeille, etc.

^ Plus tard Mn»es d'Avaugour et de Marsin. Voyez Tallemant, t. VI, p. 138.

^ Voyez plus bas, p. 139.

me louchent de telle sorte plus que les miens, que je vous assure, monsieur, qu'en cela je n'ai pas eu tant de joie do connoître que vous m'aimez beaucoup que de voir que vous savez parfaitement aimer ceux qui sont à vous, et que votre générosité mérite toutes les louanges qu'on lui donne. Vous ne le sauriez mieux faire paroître qu'en ayant soin d'une personne qui vous est si inutile et en laquelle je ne vois rien qui vous puisse obliger à cela, que l'extrême inclination que j'ai à votre très-humble service. Si d'aventure, monsieur, vous y voyez quelque autre chose, je tâcherai de ne pas démentir votre jugement, et d'être tel (jue l'on ne vous accuse pas de faire de mauvais choix et d'employer mal une chose si précieuse que votre affection. C'est déjà, ce me semble, quelque disposition à cela que de vous honorer aussi particulièrement que je fais, et il n'y a qu'une âme bien faite qui peut avoir une si juste et si grande passion qu'est celle que j'ai d'être, monsieur, votre, etc.

40. — A MONSIEUR DE CHAUDEBONNE, Chevalier d'honneur de madame la duchesse d'Orléans.

De Madrid, 17 mai 1633 '.

Monsieur, j'ai cru avoir trouvé un trésor quand, dans un même paquet , j'ai reçu trois de vos lettres. Ce bonheur me fait croire que ma fortune est changée et que je vais entrer dans une saison plus heureuse.

' Toutes les éditions porttnt 17 avril ; c'est une erreur, à cause de ce qui est dit, en commençant, de l'arrivée de M. de Lingendes, laquelle n'eut lieu que le 12 mai, ainsi qu'il est rapporté dans la Gazelle de France de cette année.

L'arrivée de MM. de Lingendes me confirme encore cette opinion et me fait espérer de sortir bientôt de ce lieu. Au moins, mon devoir ne m'y arrête plus, et une des chaînes qui m'attachoient ici est rompue. 11 ne reste plus que celle de la nécessité , laquelle, si elle n'est la plus forte, est sans doute la plus pesante, et je crois que j'aurai peine à m'en défaire. Ce que je vous puis dire, monsieur, c'est que jamais esclave n'est sorti d'Alger et n'a fui de son maître avec tant de joie que j'irai trouver le mien. Je vous supplie trèshumblement d'y prendre part, et que la présence de M. deVaugelas ne vous empêche pas de trouver la mienne à redire. On m'a appris qu'il est logé avec vous. Je vois bien quel hasard je cours en cela , et combien il est difficile que je garde la place que j'avois dans votre amitié et qu'il ait celle qu'il mérite. Je ne sais pas ce que vous en ferez, mais il est difficile que vous soyez en cela juste et constant tout ensemble. Je vous conseille pourtant, monsieur, d'avoir plus d'égard à vous et à lui qu'à moi : j'aime mieux quitter quelque chose de mon droit , et si vous me demandez mon avis, la justice est la dernière vertu que l'on doit violer. Je crains que ceci ne paroisse pas tant modération que prudence, et que l'on attribue à finesse en moi de feindre de demeurer d'accord d'une chose que je ne puis empêcher. Quand il seroit ainsi, encore cela auroit-il son prix, et ce n'est pas peu de sagesse de pouvoir dissimuler en un intérêt si sensible. Voyez, monsieur, en quelle bonne humeur m'ont mis vos lettres. J'ai oublié tons les soins qui m'agitoient, et il me semble qu'il ne me reste plus rien à craindre, si

120 LETTRES DE VOITIRË.

ce n'est que vous aimiez M. de Vaugelas plus que moi. Cependant il me faut trouver moyen de sortir de ce lieu, et résoudre si je m'en dois retourner par la France ou par la mer, et quel péril j'aime mieux courir d'être noyé ou d'être pendu. Mais pourvu que vous m'aimiez toujours , je ne me donnerai point de peine du reste, et je dois, ce me semble, être assuré contre la fortune, moi qui ai l'honneur de vous avoir connu si particulièrement, et qui suis depuis si longtemps, monsieur, votre, etc.

Post-scriptum. — Monsieur, j'avois à mettre ici mille très -humbles baise -mains pour beaucoup de personnes. Mais cela voudroit plus de temps que je n'en ai. Je crois qu'il vaut mieux les faire tous à M""^ la comtesse de Barlemont.

[De Madrid, mai 1633.]

Mademoiselle, puisque la faveur que vous m'avez faite de m'écrire ne pouvoit recevoir de prix, et qu'il n'éloit pas en moi de la mériter, vous ne la deviez pas discontinuer, quoique j'aie témoigné de manquer à la reconnoître. L'état où j'étois, il y a deux mois, me contraignit de laisser partir l'ordinaire sans vous écrire, et si cela a été cause, comme il y a apparence, que celui-ci ne m'ait point apporté de vos lettres, je vous assure que c'est le plus grand mal que ma colique m'ait jamais fait. Puisqu'elles me sont si nécessaires, ne refusez pas, s'il vous plaît, mademoiselle,

' Mss, de Conrart, p. 725.

A MADEMOISELLE PAllLET (1633). 1^1

de me donner secours; et vous qui êtes si charitable pour ceux qui sont en affliction, témoignez de l'être pour une personne qui en a de tant de sortes. Vous y êtes davantage obligée, puisque la plus grande des miennes, et à laquelle je sais moins résister, est de me voir éloigné de vous. Que si, avec regret, j'en ai quelque autre sensible, c'est pour des personnes que vous n'aimez pas moins que vous-même. Je vous supplie très-humblement de leur dire souvent que la passion que j'ai pour elles ne se peut dire, et conservez-moi toujours quelque place dans leur esprit, vous qui en avez une si grande, afin qu'au moins nous puissions être là ensemble, si nous ne le pouvons ailleurs. Pour vous, mademoiselle, je vous supplie encore une fois de ne me point abandonner. L'honneur de recevoir de vos lettres est un bien que je n'eusse pu espérer, mais dont je ne me saurois plus passer à cette heure que j'y suis accoutumé. Ne me l'ôtez donc pas, après me l'avoir donné si généreusement, et n'allez pas en cela contre deux vertus qui vous sont si naturelles, la libéralité et la constance. N'étant pas en mon pouvoir de payer cette obligation, au moins je ferai des souhaits pour cela, et ne demanderai jamais rien de si bon cœur à la fortune, que de pouvoir témoigner que je suis beaucoup plus que je ne le dis , mademoiselle, votre, etc.

Post'Scriptum inédit, [On m'écrit que M. Guillemot a eu une inspiration de moi, et qu'il assure que je serai bientôt en France. Je ne sais pas pourquoi il le dit, ni comment il le fera; mais je suis bien aise de I. Il

voir qu'il est toujours admirable, et qu'il se souvieut de moi. Que cela pourtant ne vous fasse point de peur. Je reçus il y a deux mois une lettre à M. d'Aluin, que vous me faisiez l'honneur de m'envoyer. Mon père me mande que j'écrive si j'ai reçu un livre de M. (iodeau; je ne sais si c'est cela : j'avois oublié tout à fait M. Godeau, et j'ai cru quelque temps que c'étoit un livre de M. Bodeau ' dont mon père me parloit : jugez avec quel étonnement.]

De Madrid, ce 8 juin 163.1.

Monsieur, en me louant de mon éloquence, vous deviez avoir soin de ma modestie, et craindre de me faire perdre une bonne qualité que j'ai, en m'en voulant donner une que je n'ai pas. J'ai reçu pourtant vos louanges avec beaucoup de joie, non pas que je croie de moi ce que vous m'en dites, mais pour ce que ce m'est une grande marque de votre amitié, et qu'il faut que vous m'aimiez beaucoup, puisque, en ma faveur, vous vous êtes trompé en une chose de laquelle d'ailleurs vous êtes si bon juge. Ainsi, monsieur, je trouve qu'il est plus à mon avantage de croire que je ne suis pas digne de l'honneur que vous me faites; et ce qui me donne bonne oi)iniou de votre amitié me rend plus glorieux que ce qui me la donneroit de moi-môme. Aussi bien quand je serois aussi élocpient que vous

' Ce M. Bodeau ùlait le marchand de la rue Aubry-lJouclier qui se meUail au nombre des adorateurs de >!"« Paulet. Voyez plu» haut, p. 112.

^ Mss, deConran, p. 912.

A MONSIEUR DE CHAUDEBONNE (t633). 123

dites, je n'en voudrois pas tirer de plus grand frnit, que de gagner en votre âme la place que je connois par là que j'y ai déjà, et de vous persuader de m'aimer autant que vous faites. Que si, après cela, je désirois encore quelque chose, ce seroit de remercier, avec les plus belles paroles du monde, les dames que vous dites qui me font l'honneur de se souvenir de moi •. Mais particulièrement j'emploierois pour l'une d'elles toutes les fleurs et toutes les grâces de la rhétorique, et lui ccrirois dès cette heiu-c une lettre d'amour si galante, qu'elle seroit disposée de m'écouter à mon retour. Puisqu'elles sont trois, il me semble que pas une ne se doit offenser de cela : elles seroient bien rigoureuses, si elles vouloicnt m'ôter la liberté des souhaits et m'empêcher de faire des châteaux en Espagne, puisque c'est le seul contentement que j'y aie. Je commence d'avoir plus d'espérance de mon retour que je n'en avois eu jusqu'ici; le plaisir que j'aurai d'en sortir me récompensera de l'ennui que j'ai eu d'y demeurer, et je jouis déjà par avance de la joie que je recevrai en vous voyant. Ainsi, monsieur, toutes choses sont mêlées : le bien et le mal se rencontrent partout, et quand l'un n'est pas au commencement, il ne manque pas de se trouver à la fin. Je suis encore incertain du chemin que je prendrai; je crois pourtant que j'irai m'embarquer à Lisbonne. Si on eût laissé cela à mon choix, je fusse passé par la France, quelque danger qu'il y pût avoir. Ce n'est pa» que j'aime fort à m'aflermir l'âme, ni à prendre, comme vous, un

' Les dames de Flandres (T.).

chemin périlleux, quand j'en puis prendre un autre; mais le plus court me semble aisément le plus sûr ; et puis, pour vous dire le vrai, je ne saurois m'imaginer que je sois destiné à être pendu. Néanmoins, on me commande d'aller par ailleurs, et les personnes à qui vous avez donné toute sorte de pouvoir sur moi, et qui en devroient avoir sur tout le monde, me l'ordonnent si expressément, qu'il ne m'est pas permis seulement de le mettre en délibération. Cependant, en me défendant de me hasarder, elles me font mettre à la merci de la mer et des pirates. Je vous puis dire pourtant que je n'ai peur ni de l'un ni de l'autre, et je crains davantage les bonaces qui me peuvent retarder le bonheur de vous voir. Je me passerai de tous les autres, pourvu que je puisse avoir bientôt celui-là et le moyen de vous témoigner quelque jour, en vous servant, que vous avez rendu un autre homme aussi généreux que vous, et que je suis autant que je dois, monsieur, votre, etc.

Post-scriptum, — Pour ne point mettre ici cette longue suite de noms que vous dites être ennuyeux, je ne fais de baise-mains à personne. Maisjenepuism'empêcher de vous supplier très-humblement, monsieur, de donner ordre que si M"^^ la comtesse de Moret ' , et M. son mari et M . son frère m'ont oublié, au moins ils me reconnoissent à mon retour. Je ne puis comprendre par quel malheur je n'ai rien ouï dire de leur part, leur ayant

' Joséphine de Bueil, comtesse de Bourbon-Moret. Elle mourut empoisonnée au mois d'octobre 1661. Son mari et son frère étaient à Bruxelles avec Monsieur.

Page 1