‹ Œuvres, lettres et poésiesChapitre 56 sur 127 · A La même · texte numérisé non relu

A La même

[De Madrid, juillet 163 3.]

Mademoiselle, s'il ne m'est pas bien séant d'avoir quelque contentement en ne vous voyant pas, ce m'est au moins quelque excuse de ce que je n'en ai pas un que vous ne me donniez. C'est vous qui faites ici toutes mes joies; et quoique j'aie été voir depuis peu l'Escurial et l'Aranjuez, et que je me sois trouvé à des fêtes de taureaux et à des canas^y je n'aurois rien vu d'agréable en Espagne, si je n'y avoisreçu de vos lettres. Vos soins m'ôtent la plus grande partie des miens : j'oublie que je sois malheureux, quand je songe que vous ne m'avez pas oublié. Cette obligation est si grande que je doute qu'un autre que moi y pût satisfaire. Mais s'il vous plaît d'y songer, vous trouverez qu'il y a longtemps que j'ai payé tout cela par avance, et dès le moment que j'ai eu l'honneur de vous connoître, il ne s'est point passé de jour que je n'aie mérité tout le bien que vous me sauriez jamais faire. Je sais bien, mademoiselle, que vous n'attribuerez pas ceci à vanité, mais à une estime extrême de la passion avec laquelle je vous honore et aune créance que j'ai qu'une affection parfaite vaut mieux que toutes choses. Celle que j'ai à vous servir est à un si haut point, qu'il n'y a plus que la vôtre qui la puisse récompenser; et quand vous m'auriez donné cent fois la vie et avec elle tous les biens du monde, vous me devrez toujours beaucoup de reste, tant que vous ne m'aimerez pas.

' Mss. de Conrari, p. 739.

- Canas, cannes, courses de cannes.

138 LEITUES DE VOITUKE.

Et certes, en cela au moins êtes-vous bien juste, que ne me pouvant donner ce qui m'est dû , vous tâchez à me contenter d'ailleurs et à couvrir une injustice avec beaucoup de civilité. Mais toutes les belles paroles ne valent pas un peu de volonté; et s'il y en avoit quelques-unes qui pussent être de ce prix-là, ce seroient sans doute les vôtres, et vous n'auriez pas besoin d'employer celles des autres pour cela. Je suis surpris toutes les fois qu'en recevant de vous un gros paquet, je trouve qu'il n'y a qu'une lettre, et que ce qui est de votre main ne fait que la moindre partie de ce qui vient de votre part. Comme il me souvient que je n'ai quasi jamais eu l'honneur de vous voir chez vous qu'il n'y ait eu cinq ou six personnes dans votre chambre, vous avez trouvé moyen d'en mettre autant dans vos lettres, et de ne me plus écrire qu'en public. Ne croyez pas pourtant m'obliger par là à vous parler avec moins de hardiesse. Je prendrai pour confidents ceux qu'il semble que vous me vouliez donner pour juges, et j'aimerois mieux leur déclarer mon secret que de vous le cacher.

Mais pour parler sérieusement (car je sais bien, mademoiselle, que vous ne voudriez pas que j'eusse dit ainsi tout ce que vous venez de lire), au lieu de me plaindre de cela, j'ai à vous en rendre mille gmces très -humbles et à vous remercier de l'extrême honneur que vous me faites recevoir de tant d'hpnnétes personnes, et que je ne pourrois jamai^î mériter sans vous. Je vous avoue que je ne puis souhaiter de plus grand contentement que de voir de vos lettres; mais je suis bien uise qu'en cela vous pas-

siez mes souhaits, et que vous me fassiez plus de bien que je n'en saurois désirer. Si je ne me trompe, j'ai reconnu dans votre dernière quelques lignes de la meilleure main du monde ' , et je les ai reçues avec la même vénération que l'on recueilloit les feuilles où la sibylle écrivoit ses oracles. J'estime plus ces quatre vers que toutes les œuvres de Malherbe, et moi qui en ai vu autrefois d'amour et qui étoient [faits] à ma louange, je vous assure que je n'ai jamais lu de poésie qui m"ait été si agréable. Je ne sais de quelle sorte est l'alTection que j'ai pour cette personne ; mais je n'entends ni ne vois rien de sa part qui ne me touche jusqu'au fond de l'âme, et je ne puis comprendre comment il arrive que l'estime et le respect fassent en moi les mêmes effets qu'une passion bien violente. Quoique vous ne me disiez rien de M"^« de Clermont, je suis assuré qu'elle ne peut m'avoir oublié, et je vous supplie très-humblement, mademoiselle, de me faire la faveur de lui dire que, pour me rendre digne de son affection, je tâche tous les jours à devenir meilleur. Les sermons que vous me faites et les livres que vous m'envoyez ne me servent pas peu à cela. Je vous remercie du Psaume ^ Mais pourquoi m'envoyer en l'état où je suis des choses si tristes, et quelle meilleure paraphrase peut-on voir du Miserere que moi-même'/ J'ai eu enfin les Épitres de saint Paul ^ Les deux livres que vous m'avez envoyés, Tun au mois de décembre et

' De M"'^!(le RamboLiiilet (T.).

- Ouvrage de Godeau.

•' Aulre ouvrage de Godeau. Voir une leUre do Balzac du 10 mai

l'autre depuis six semaines, me sont arrivés en un même jour, et, à ce que je puis juger, cette personne que vous m'avez fait si petit est un des plus grands hommes de France. La préface, entre autres choses, m*a semblé parfaitement belle, et j'ai eu un extrême plaisir à la lire. J'en dirois davantage, mais je ne puis rien admirer pour cette heure que M^^^ de Rambouillet. Je vous l'avouerai franchement, mademoiselle, soit que ce soit stupidité ou présomption, javois vu sans jalousie toutes les belles choses que jusques ici vous aviez eu soin de me faire voir; mais quand j'eus achevé de lire la réponse de l'infante Fortune à messire Lac ', je fus en peine qui la pourroit avoir faite, et eus, sans mentir, un extrême dépit de ce que c'étoit un autre que moi. Je cherchai longtemps parmi les personnes plus galantes qui en seroit l'auteur, sans jamais pouvoir m'en imaginer pas une ; mais quand j'eus trouvé dans votre lettre qui c'étoit (car je la garde toujours pour la dernière), je vous confesse que j'eus une des grandes joies que j'aie eues il y a longtemps. J'eus un extrême soulagement et fus consolé de savoir que cette gloire étoit due à une personne que j'honorois déjà tant, et à qui j'ai donné une si grande partie de mon esprit, que je puis douter si ce n'est du sien ou du mien qu'elle s'est servie à faire une si jolie lettre. Tout de bon, il semble qu'elle ait celui de tout le monde, à voir comme elle est née à toute chose ; et outre que personne n'en a tant qu'elle , il n'y en a point qui ait tant de différents lustres, ni

' Boissat l'Esprit écrivit en vieux style à M»e de Rambouillet (T.) . — Pierre de Boissat, de l'Académie française, mourut en 1662.

A MADEMOISELLE PAULET (1633). I4l

qui soil si beau à toutes sortes de jours, comme le sien. Peut-être qu'elle le trouvera mauvais; mais je ne puis m'empêcher de vous dire que j'ai pensé demeurer dans cette même incrédulité où je fus une fois pour un autre miracle de son esprit, et je ne pouvois croire qu'il fût possible qu'elle eût rencontré à écrire si bien de cette sorte, n'ayant jamais lu de cette manière de livres. Mais c'est par foi qu'il la faut connoître et non pas par raison : et comme elle compose des histoires où toutes les passions sont représentées sans que jamais elle en ait éprouvé pas une ', qu'elle fait la description de l'Italie et de l'Espagne sans en avoir vu la carte de sa vie, et qu'elle connoît toute la terre n'ayant jamais été que jusqu'à Chartres; de la même sorte, sans avoir vu de vieux romans, elle parle le langage de Lancelot du Lac mieux que n'eût su faire la reine Genièvre , et je crois qu'elle parleroit arabe si elle l'avoit entrepris. Il faut avouer que c'est une personne bien difficile à comprendre, et que si M^e de Rambouillet est la plus parfaite chose du monde, mademoiselle sa fille est la plus admirable. Entendez toujours, s'il vous plaît, mademoiselle, les louanges que je donne avec la restriction que je dois mettre, vous connoissant comme je fais. C'a été au reste un grand bonheur pour moi de n'avoir vu ce témoignage de son esprit qu'en un temps où j'en ai un autre de sa civilité; car ce m'eût été une extrême peine de ne pas aimer une personne qu'il m'est force de tant estimer. Les cinq ou six lignes qu'elle m'a fait l'honneur de m'é-

• Dans le roman d'Alcidalis et de Zélide.

î42 LKITRKS DE VOITLIIE.

crire ont été reçues de moi avec tout le respect , l'atlection et la joie qu'elle peut penser, et ont effacé le ressentiment que j'avois de l'autre lettre. C'est un des avantages que les méchantes personnes ont sur celles qui ne le sont pas, que toutes les bontés qu'elles font sont beaucoup mieux reçues, et qu'il semble que la rareté donne encore quoique prix à l'action. Quoique je sache qu'elle ne m'ait fait cette faveur que pour me faire mieux sentir un dépit dans quelque temps, je ne puis pas m'empêcher de m'y laisser attraper, et je l'aime, pour celte heure, autant que si c'éloit la meilleure personne du monde. Pour ce qui est des reproches qu'elle réserve à me faire quelque jour, cette menace ne me fait pas moins désirer d'avoir l'honneur de la voir, et je me saurai défendre de sorte qu'elle connoitra que j'ai mérité dans les choses même où elle croit que j'aie failli.

Parmi une infinité de choses qui m'ont donné beaucoup de contentement dans votre lettre, j'y ai vu avec une joie très-particulière ce que vous me mandez : que lorsque vous m'écrivîtes , un honnête homme se fâchoit de se retirer à une heure après minuit sans m'avoir vu '. Il y a longtemps que je désirois ardemment un témoignage de l'honneur de son souvenir. Je ne craindrai point de vous dire qu'il n'y a point d'homme au monde que je respecte tant que lui, mais je n'oserois vous avouer combien je l'aime, de peur que l'intérêt de votre mari ^ ne vous

' Le cardinal de la Valelle.

^ M. de Monlausier (T.). — N'est-ce pas plutôt le comte de Maure •' Voyez plus haut, p, U6. noie 4.

le fasse trouver mauvais et que vous ue me reprochiez de régler mal mes alTectious. Vous qui tenez pour règle certaine que toutes les personnes de cette sorte ne peuvent aimer, vous devez pourtant faire quelque exception pour lui, et comme je vous ai ouï dire beaucoup de fois, qu'il avoit plus de générosité que les autres, vous pouvez croire qu'il a aussi plus d'amitié. Mais quand cela ne seroit point et qu'il m'auroit entièrement oublié , il est vrai qu'il ne seroit pas en ma puissance de retrancher rien de la passion que j'ai pour lui. Je ne puis non plus résister à cette inclination qu'à celle que j'ai pour vous, et vous ne devriez pas trouver étrange que j'aimasse un ingrat, vous qui savez qu'il y a si longtemps que j'aime une ingrate. Sans mentir, au temps môme où je croyois qu'il ne se souvenoit point du tout de moi, je n'ai passé pas une belle nuit dans le Prade ' que je ne \y aie souhaité. Les gros d'eau'^ seroient aussi beaux à faire dans Madrid que dans Paris, et si je le tenois ici, je le mènerois chanter devant des portes qui s'ouvrent pins aisément que la vôtre et où nous serions mieux reçus que nous ne l'étions chez vous. Il y a en ce lieu certains animaux, que ceux du pays nomment morc-

' I.e cours de Madrid (T.) : lo Prado.

2 Pendant le siège de la Rochelle, on disoil toujours : Il faut attendre le premier gros d'eau qui est en pleine lune (nom donné aux marées sur les côles de la Rochelle, Noies de Iluei) pour voir si la digue résistera. Or, M. le cardinal de la Valclle, en fai:^ant partie avec Voiture pour aller voir M"'c Aubry à Surtsnes, dit : « Il laul que ce soit à la pleine luno [JOur revenir d'autant plus lard. Nous ferons cette partie au premier gros d'eau. » Ainsi on ap[)c!a ces promcnados-là les yj-os d'eau (T.).

nistes\ qui ont la forme du corps fort agréable et la peau extrêmement douce, souples, éveillées et plaisantes, fort aisées à apprivoiser et naturellement amies des hommes. La fraîcheur de la nuit, dont elles aiment à jouir, fait qu'en ce temps on en trouve communément dans les rues, et selon qu'il est curieux de cette sorte de choses, je sais qu'il seroit bien aise d'en voir. Je vous supplie très-humblement, mademoiselle, vous qui me procurez toutes sortes de biens, d'employer tout le crédit que vous avez auprès de lui pour faire qu'il me fasse l'honneur de se souvenir de moi, et si vous pouvez faire qu'il m'aime, je vous donne répit de six mois pour ce que vous me devez.

Je ne sais si votre serviteur ^ m'a fait l'honneur de m'écrire quelque chose. Je suis toujours le sien très-humble, avec autant de passion que jamais, et il n'y a pas trois jours que je m'enfermai dans une chambre , et qu'en souvenance de lui , je chantai une demi -heure, Père Chambaut ^ 11 y a au bas de votre lettre trois écritures différentes que je n'ai pu reconnoître et que je crois que je n'ai jamais connues. J'avois résolu d'y faire répondre par trois Espagnols de mes amis, mais je n'en ai pas eu le loisir, étant à la veille de mon partement. J'espère sortir

' Petites brunetles, des tilles (T.).

'^ M. de Pisani (T.).

' M. de Pisani aimoit fort une chanson faite à Angers?, qui cnmmençoit ainsi :

Père Ciiambaut, Seigneur de la Bigotière, Le cousin Margotière Vous tient pour un nigaud ( T.).

A MADEMOISELLE PAULET (l633). 145

d'ici dans trois ou quatre jours pour commencer la promenade dont je vous avois écrit et aller voir le Portugal et l'Andalousie. Quelques-uns m'en vouloient dissuader pour les chaleurs qu'il y aura en ce temps. Mais afin de me déniaiser, je suis résolu de voir un peu le monde ; et pour me remettre d'un hiver que j'ai été ici sans me chauffer, je m'en vais chercher les jours caniculaires en Afrique et passer l'été en un pays où les hirondelles passent l'hiver. Les périls que j'ai à courre ' en ce voyage ne m'étonnent point, et peut-être que j'en trouverois de plus grands auprès de vous. Il me fâche seulement que, si j*y meurs, M"e de Rambouillet aura du plaisir à dire qu'il y avoit déjà trois ans qu'elle m'avoit prédit que je mourrois dans quatre. Mais, mademoiselle, une personne qui est dans vos prières doit espérer un meilleur succès que cela : je ne sais pas si j'ai encore beaucoup de temps à vivre; mais il me semble qu'il me reste beaucoup d'années à vous aimer, et mon affection étant si grande et si parfaite, je m'imagine qu'il n'est pas possible que je cesse si tôt d'être, mademoiselle, votre, etc.

Post-scriptum inédit. — [Si ]e ne dis rien ici de cette divine personne que tous les honnêtes gens adorent% vous jugerez bien, mademoiselle, que c'est par respect , et vous ne laisserez pas de croire que je suis avec la même vénération que jamais son très-humble et très-obéissant serviteur.

' Courre pour courir. « Courre est plus en usage que courir, et plus de la cour. Mais courir n'est pas mauvais... On en peut user deux ou trois fois la semaine. » Voyez t. 11, lettre 1 i, à Coslar.

^ Madame la Prince.^'se.

Jo crois, niadomoisclle, qu'il y on a de vos amis ', lequel entendant lire cette lettre, quelque puissant et heureux qu'il soit, ne laisseroit pas de me porter envie, en quelque sorte, dans ma mauvaise fortune. Je vous supplie très- humblement de me faire la faveur de lui dire que je suis toujours avec toute sorte de passion son très-humble et très-obéissant serviteur, et que je ne vois rien de remarquable que je ne le mette en ma mémoire pour avoir l'honneur de l'en entretenir quelque jour.

Dans ma dernière lettre, j'oubliois à remercier îe sage Icas ' de l'honneur de son souvenir ; je m'étonne qu'il se soit hasardé à m'écrire les trois lignes que j'ai reçues de lui, et qu'il n'ait point craint en cela cauda draconis. Avec votre permission, je l'assurerai, mademoiselle, que je suis son serviteur.]

[De Madrid, 1633.]

Mademoiselle, si votre autre lettre étoit de la sorte de celle que j'ai reçue, ce n'a pas été pour moi un si grand malheur de la perdre , et il eût été à souhaiter qu'encore à cette seconde fois j'eusse su seulement, sans en voir autre chose, que vous m'aviez fait l'honneur de m'écrire. Ayant lu ce que vous me mandez , que vous aviez eu de la peine à hasarder vos compliments, j'en attendois quelques-uns ; et ensuite de cela

• C'est, je croi?, M. de Cliaudebonne {Noie de M. de Monmer^ que). Je ne le pen?e pas : Cliaudebonne se trouvait alors avec Gaston. Ce scrail pliilôl le cai-dinal de la ValoUe. m

^ Arnauld de Corbeville. Vovcz pins bas, p, S-'"^, if

' Mss. deConrarl, p. 733.

je n'en ai point trouvé d'autres, sinon que vous me faites souvenir que je suis petit et que vous m'assurez que je ne suis guère galant. Si vous n'aviez, mademoiselle, que ceux-là à me faire, il n'étoit point besoin de les mettre sous la protection de la plus vaillante fille de France'. Encore qu'ils eussent été trouvés, on ne vous eût pas accusée par là de favoriser les rebelles , et de la façon que votre lettre étoit écrite, vous ne deviez rien craindre, sinon qu'elle me fut rendue. Après avoir eu tant d'envie d'en avoir une des vôtres, qu'il est vrai que j'employois tous mes désirs en cela, lorsqu'il me restoit tant d'autres choses à souhaiter, vous prenez la peine d'écrire cinq ou six lignes où vous vous plaignez de ce que la fortune ose s'attaquer aux choses qui sortent de vos mains. Et pour ce qui est de moi, « Il y a ici un homme plus petit que vous d'une coudée et, je vous jure, mille fois plus galant. » Voilà une belle lettre de consolation, après avoir été tant attendue, et des paroles bien choisies pour me faire oublier tant de sortes d'afflictions ! Je pense, mademoiselle, vous l'avoir dit quelque autre fois : vous êtes beaucoup plus propre à écrire un cartel qu'une lettre. Il ne vous reste plus après cela que d'ajouter que vous soutiendrez en la cour de Trébizonde ce que vous venez d'écrire et signer Alastraxérée ^ Est-il possible qu'ayant tant de merveilleuses qualités et tant de pouvoir sur moi, vous ne vous serviez de l'un ni de l'autre que pour me faire du mal, et que vous soyez de ces fées qui ne se plaisent qu'à nuire et à

' Mii« Paulcl(ï.).

" Dans les Amadis.

148 LKTTftKS DE VOliLJU'.

gâter le bien que font les autres? Après que M"^ Paulet m'a écrit une belle et obligeante lettre; que M"'^ la marquise m'assure par elle de l'honneur de son amitié ; que M"^ de Clermont me promet des prières, et que même la plus rare et la plus parfaite personne du monde ' m'honore de son souvenir, vous venez la dernière troubler la joie de tout cela et défaire ce qu'elles onl fait en ma faveur. Cela est étrange que les Pyrénées, qui servent de bornes à deux grands royaumes, ne se puissent défendre de vous. Sans que mes malheurs vous puissent adoucir, vous venez me persécuter au bout du monde et me tourmenter même plus que ma mauvaise fortune. En un temps où mes meilleurs amis n'oseroient avoir commerce avec moi, et auquel c'est se mettre en péril que de m'écrire, vous passez par-dessus toutes sortes de considérations pour me dire que vous ne me trouvez guère galant et qu'il y a un nain qui vous plaît mille fois plus que moi. Il me semble , mademoiselle , que j'aurois sujet de gronder de cela et de faire toutes ces plaintes. Mais pour ne pas confirmer ce que vous dites de moi , et ne pas montrer que je suis peu galant de ne pas bien recevoir tout ce qui me vient d'une si bonne part, je vous dirai, mademoiselle, que

(( Je croyois que mes maux ne pouvoient recevoir de soulagement, et ils ont été apaisés dès que j'ai lu ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Ce n'est pas que j'eusse mal jugé de leur grandeur. Mais c'est que rien ne vous est impossible , et que

' Madame la Trinccsse (ï.).

A MADEMOISELLE UE UAMBOUILLET (l633). 149

VOUS pouvez donner remède aux choses qui n'en ont point. Je m'ctonne pourtant, qu'en ne disant que du mal de moi, vous ayez pu me faire tant de bien, et que, sans m'arrêter à ce que vous me mandez, j'aie été content en voyant seulement votre caractère. Ceux de la magie ne font pas des effets plus merveilleux; et cela fait voir que vous savez aussi bien qu'elle donner aux paroles une vertu secrète, et une autre force que celle qu'elles ont d'elles-rncmes. Qu'en me reprochant quelques défauts, vous m'ayez ôté tous mes déplaisirs, et que j'aie eu du contentement à Hrc que vous en estimiez un autre plus que moi, c'est une merveille que je ne puis comprendre; mais il y a longtemps, mademoiselle, que je ne cherche plus do cause naturelle en la plupart de ce qui est de vous. Je sais qu'une personne qui est pleine de miracles en peut bien faire quelques-uns; mais quelque grands que soient les vôtres, le plus étrange que vous ayez fait est d'avoir donné de la joie à une personne qui est en l'état où je suis, et d'avoir rendu heureux un homme qui est tout ensemble pauvre, banni et malade. En cela, vous faites voir que la fortune, qui a le monde sous ses pieds, est dessous les vôtres, et que vous pouvez donner grâce à ceux qu'elle condamne à être malheureux. Aussi, pourvu que je vous aie favorable, il ne m'importe point que les étoiles me soient contraires, et quoiqu'elles soient toutes conjurées à ma ruine, si vous me voulez défendre, je croirai que la meilleure partie du ciel est pour moi. N'abandonnez pas, s'il vous plaît, mademoiselle, une personne qui a tant do contiance en vous. Il suffit, pour me rendre

heureux, que vous vouliez que je le sois; et si dans votre cœur seulement vous me désirez du bien, je sentirai dès ici des effets de vos pensées et de vos souhaits. Vous êtes obligée d'en faire quelques-uns pour moi : car je vous jure que tous les miens sont pour vous, et que les plus passionnés que je fais, c'est que vous ayez tout ce que votre beauté et votre vertu méritent. Il est vrai que mon intérêt se rencontre aussi là dedans. Car si cela étoit, il n'y auroit plus de parti différent, ni de division dans le monde; tout le monde n' auroit qu'une volonté, et toute la terre vous obéiroit. »

C'est pour vous apprendre, mademoiselle, à regarder une autre fois comme vous parlez, et que je ne suis pas si peu galant que vous dites. Que si vous voulez que je vous croie, faites faire à votre petit homme une lettre mille fois plus galante que celle-ci. Mais quand il auroit cet avantage sur moi, il m'en resteroit un autre, que je n'estime pas moins, c'est qu'assurément je suis mille fois plus que lui, et plus que tout autre, mademoiselle, votre, etc.

A Madrid, ce 9 juillet 1633.

Monsieur, enfin je pense que l'enchantement est rompu. Au moins il me semble qu'il n'y a plus rien qui me puisse arrêter. Mais je n'oserois me vanter de sortir de ce lieu jusqu'à ce que j'en sois bien loin. Etant à la veille de mon partement, je vous écris avec le peu de loisir que vous pouvez imaginer que doit avoir un homme aussi négligent que moi et qui a ac-

A MONSIEUU DE CHAUDEBONNE (1633). 151

coutume de remettre toutes choses jusqu'au dernier jour. Outre quelques afl'airesqui me restent, il me faut aller dire adieu à dofia Antonia, à dona Inez et Isabelina, à la Guzmana, à la Catalana, y a las dos Tôledanas. Il faut que j'envoie un recade ' à dona Elvira; que j'écrive un billet à dona Urraza, et que je donne des chapin y un manto^ à dona Alonza, et un chapelet à sa mère dona Pedraza. Sans mentir, monsieur, j'ai vécu ici comme un saint ; mais je n'ai pu moins que de faire toutes ces amitiés. Je vous assure pourtant qu'elles ne m'ont point débauché, et si vous me passez en toutes les autres vertus, je me puis vanter d'avoir exercé en ce pays une tempérance que vous auriez mal gardée. Le diable n'est jamais si à craindre que sous les formes où il apparoît ici; et il y a de certains yeux noirs dans lesquels, quand il se met, il fait tout ce qu'il veut, et il n'y a point d'exorcisme qui l'en puisse chasser. Je m'en vais trouver à Se ville des démons encore plus dangereux, et qui sont de ceux que l'on appelle Ignées. Pour ce qu'il n'y a guère d'embarquements à Saint-Sébastien, et que l'on n'y trouve que de fort petits vaisseaux, je me suis résolu de prendre cette route. Beaucoup me le déconseillent, pour les grandes chaleurs qu'il y a en cette saison, en Andalousie; mais il me semble qu'il est difficile que je meure de chaud, et c'est une sorte de mort que je ne puis appréhender. Si, d'aventure, le soleil, la mer, ou les pirates (j'ai tout cela à craindre), accourcissent mon voyage et ma vie, je vous prie très-humblement,

' Recado, mesBage, compliment, cadeau.

' Des socques et une mante.

152 LKTTHES DE VOULUE.

nionsiciir, d'avoir soin de mon père, en lui faisant obtenir ma survivance, et de ne me plaindre qu'autant que vous jugerez raisonnable, c'est-à-dire fort peu. Mais au cas que j'échappe, comme je l'espère (car il me semble qu'il me reste plus de temps à vivre, et que je ne dois pas sitôt guérir de la colique), je vous supplie de me faire la grâce de penser à ma fortune ; et s'il arrive quelque changement durant mon absence, de voir s'il y aura lieu de faire quelque chose en ma faveur. Je crois, monsieur, outre l'extrême bonté que Monseigneur a pour tous ses serviteurs, que vous y trouverez encore quelque chose de particulier pour moi, et qu'encore que j'aie été éloigné depuis un an de sa personne, je n'aurai rien perdu de la bonne volonté dont il a plu de tout temps à Son Altesse de m'honorer. Pour ce qui est de M. de Puylaurens, je vous réponds de son affection, et je suis assuré qu'il sera bien aise d'avoir moyen de faire du bien à une personne en qui il croit qu'il y en a un peu, et au moins de la fidélité de laquelle il ne sauroit douter. Il n'y a pas trois jours que je parlai longtemps de lui, et en telle occurrence, et à telle personne', que je crois que je puis dire que ce fut avec quelque utilité. Cette étoile que vous savez qui me fait quelquefois aimer plus que je ne mérite, a fait son effet en celui qui peut tout ici, et je me puis vanter à vous, à qui je puis dire toutes choses, qu'il m'a témoigné une affection particulière. Je crois, monsieur, que, s'il étoit besoin, M. le marquis du Fargis parleroit aussi très-volontiers pour moi; mais je vous

' Le comlc d'Olivarcs.

ai assez d'autres obligations à l'un et à l'autre, et je désire avoir celle-là à M. de Puyiaurens tout seul. Si vous voulez, monsieur, m'obliger autant en autre chose, faites-moi, s'il vous plaît, la faveur de faire souvenir vos amis de moi; souvenez- vous- en vousmême, et croyez que je suis de tout mon cœur, votre, etc.

[A Madrid,.... 1633.]

Monsieur, je n'ai point d'autre excuse à vous donner du long temps que j'ai été à vous écrire et à m'acquitter de ce queje vous dois, que ma paresse. Outre la mienne naturelle, j'ai encore contracté celle du pays où je suis, qui passe sans doute en fainéantise toutes les nations du monde. La paresse des Espagnols est si grande, qu'on ne les a jamais pu contraindre à balayer devant leurs portes, et il en coûte quatre-vingt mille écus à la Ville. Quand il pleut, ceux qui apportent du pain à Madrid des villages ne viennent point, quoiqu'ils le vendissent mieux, et souvent il y faut envoyer la justice. Quand le blé est cher en Andalousie, s'ils en ont en Castille, ils ne prennent pas la peine de l'y envoyer, ni les autres d'en venir quérir, et il faut qu'on leur en porte de France, ou d'ailleurs. Quand un villageois qui a cent arpents en a labouré cinquante, s'il croit en avoir assez, il laisse le reste en friche. Ils laissent les vignes venir d'elles-mêmes, et sans y rien faire. Un Italien qui tailla la sienne, en trois ans la racheta de prix. La terre d'Espagne est très-fertile, leur soc n'entre que quatre doigts dedans, et souvent rapporte

154 LKTIRES DE VOITUIŒ.

quatre-vingts pour un. Ainsi, s'ils sont pauvres, ce n'est que parce qu'ils sont rogues et paresseux...

SO. — A UNE DAME (En lui envoyant le verbe j'aime, tu aimes).

[A Madrid, 1633.]

Le (levé parecer estrafio a V. S. que en las dos primeras palabras ayadicho tan gran verdad y tan grande mentira. Pero en esso puede ver quan razonable es amor a quien ama. Pues los que hizieron las reglas de las palabras segun la razon de las cosas, en diziendo yo amo, luego dixeron tu amas, como si fuesse necessario, amando el uno, que el otro le amo. Assi sera juste que de buena gana diga V. S. yo amo, pues ay tanto tiempo que lo digo, y sin cansarse la memoria, en sabiendo essa palabra, luego sabra una lengua que es la de amor, mas linda que la Espanola, y mucbo mas cstendida, porque essa se habla por todo el mundo, y no ay rincon en las Tndias donde no se entienda. V. S. que huye de las reglas, y que no quiere aprender sino lo que se ensena en un dia, mas gusto deve tener de esta que de ninguna otra, pues se sabe en un instante, y en las cosas de amor no solamentc no ay régla, mas aun séria defeto tener alguna. Hablela por su vida V. S., y no sea verdad que en très anos no le aya podido aprender una lengua que basta las ninas saben ' .

' {Traduction.) Il pourra sembler étrange à votre Seigneurie, qu'en ces deux premières paroles j'aie dit une si gninde vérité et un si grand mensonge; mais en cela vous pouvez voir combien il est raisonnable d'aimer qui vous aime, puisque ceux qui firent les

[De Grenade, juillet 1G33.]

Mademoiselle, j'aurois à celle heure de quoi vous écrire un beau poulet, et je pourrois dire sans mentir que je passe les jours sans lumière et les nuits sans fermer les yeux. Au moins j'ai toujours vécu de cette sorte depuis que je suis parti de Madrid. En dix nuits j'ai fait dix journées, et je suis arrivé à Grenade sans avoir vu le soleil, si ce n'est aux heures qu'il se couche et qu'il se lève. Il est ici si dangereux, que les yeux que Bordier ^ a quelquefois comparés à lui ne le sont pas davantage. Aussi bien qu'eux, il brûle tout ce qu'il voit et n'est guère moins à craindre que le feu

règles (les paroles selon la raison des choses, en disant j'aime, dirent aussitôt tu aimes, comme s'il était nécessaire que l'un aimant, l'autre aimât aussi. Ainsi il est juste que votre Seigneurie dise sans répugnance j'aime, puisqu'il y a si longtemps que je le dis, et sans qu'il soit besoin de vous charger davantage la mémoire, en apprenant cette seule parole vous aurez appris une langue, qui est celle de l'amour, plus belle que l'espagnole, et aussi bien plus répandue, puisqu'on la parle par tout le monde, et qu'il n'y a point de lieu si reculé dans les Indes, où elle ne soit entendue. Votre Seigneurie, qui fuit toutes les règles et qui ne veut étudier que ce qui se peut enseigner en un jour, prendra sans doute plus de plaisir à celle-ci qu'à toute autre, puisqu'elle se peut apprendre en un instant, et que dans les choses d'amour non-seulement il n'y a point de règles, mais que ce serait un défaut s'il y en avait quelqu'une. Que Voire Seigneurie la parle donc pour toute sa vie, et qu'il ne soit pas vrai qu'elle n'ait pu apprendre en trois ans une langue que savent jusqu'aux petites filles.

' ,)ts$. de Conrart, p. 595.

2 Mauvais poêle qui perséculoit M"<^ Paulet de sa passion (T.). — Voyez plus haut, p. 112.

du ciel. Je m' en suis sauvé dans les ténèbres et mettant toujours toute la terre entre lui et moi. Je me repose à cette heure à Tombre d'une montagne de neige, dont cette ville est couverte. Il y a trois jours que je vis dans la Sierra Morena le lieu où Cardenio et Don Quichotte se rencontrèrent, et le même jour je soupai dans la venta où s'achevèrent les aventures de Dorothée. Ce matin j'ai vu l'Alhambra, la place de Vivarambla et le Zacatin , et la rue où je suis se nomme la calle de Ahenamar :

Abenamar, Âbenamar, Moro de la Moreria ' .

J'ai beaucoup de plaisir à voir les choses que j'avois autrefois imaginées. Mais j'en ai bien davantage à imaginer celles que j'ai autrefois vues. Quelque excellents que soient les objets qui se présentent à mes yeux , mes pensées m'en font toujours voir de plus beaux, et je ne donnerois pas les images que je regarde dans ma mémoire pour tout ce que je vois de plus réel et de plus précieux. Hier, en considérant les allées et les fontaines du Généralif et souhaitant d'y voir Galiane, Zaïde et Daxare ^ en l'état qu'elles y avoient été autrefois , j'y désirois encore davantage une autre personne. Aussi, à la vérité, estelle mille fois plus galante et plus aimable ; et Xarife mise auprès d'elle perdroit son nom et sa beauté. Avec ces enseignes, je pense que je donnerai assez à entendre qui elle est. Mais cela est cruel, mademoi-

' Vers de romance.

2 Voyez pins haut , p. 90.

selle, qu'il m'en faille parler avec tant d'artifice et de précaution, et que j'aie peine à me résoudre de dire (fue c'est vous. Vous devez pourtant me permettre d'être galant, à cette heure que je me trouve à la source de la galanterie et au lieu d'où elle s'est épandue par le monde. Au sortir d'ici je me rendrai, Dieu aidant, dans quatre jours à Gibraltar. De là j'ai résolu de passer à Ceuta et d'aller voir le lieu de votre naissance, et vos parents qui régnent dans les déserts de ce pays-là '. Comme je leur dirai de vos nouvelles, je vous supplie très-humblement, mademoiselle, d'en dire des miennes aux personnes que vous savez que j'honore et que j'aime le plus, et de me faire la faveur d'assurer particulièrement trois d'entre elles ^ que , quelque loin que me jette ma fortune, la meilleure partie de moi-même sera toujours au lieu où elles seront. Pour ce qui est de vous, vous ne sauriez douter de la passion que j'ai à vous honorer, et vous savez bien que je ne suis que trop votre, etc.

[Gibraltar, premier jour d'août 1633.]

Monsieur, je vous écris à la vue de la terre de Barbarie, et il n'y a entre elle et moi qu'un canal, qui n'a au plus que trois lieues de largeur, quoique ce soit l'Océan et la mer Méditerranée tout ensemble. Vous serez étonné de voir si loin un homme qui prend si peu

' On se souvient que M"<^ Paulel avait été surnommée la lionne.

■2 M«'«, M"<^ de Rambouillet et M"o Paulet(T.).— M'ie Paulet ne saurait cire comprise dans les trois, puisque c'est à elle que la lettre est adressée.

2 Mss. de Conrarl, p. 907.

de plaisir à courre, et qui avoit tant de Iiàle de se rapprocher de vous. Mais l'avis que l'on m'a donné, que cette saison n'étoit guère propre à la navigation, pour les grands calmes qu'il y a, et que difficilement je trouverois embarcacion devant le mois de septembre, m'a fait naître l'envie et le loisir de faire celte promenade; et j'ai mieux aimé souffrir le travail du chemin que l'oisiveté de Madrid. De sorte qu'après avoir vu à Grenade tout ce qui y reste de la magnificence des rois mores, l'Alhambra, le Zacatin et cette célèbre place de Vivarambla où j'avois imaginé autrefois tant de tournois et de combats, je suis venu jusqu'à la pointe de Gibraltar; d'où, aussitôt que l'on aura équipé une frégate, j'espère passer le détroit et voir Ceuta, et au retour de là, prendre le chemin de Calis, San-Lucar et Séville, et me rendre à Lisbonne. Jusqu'ici, monsieur, je ne me suis point repenti de cette entreprise, laquelle en cette saison a semblé téméraire atout le monde. L'Andalousie m'a réconcilié avec tout le reste de l'Espagne, et l'ayant passée en tant d'autres endroits, je serois bien fâché de ne l'avoir point vue en celui seul par où elle peut paroître belle. Vous ne trouverez pas étrange que je loue un pays où il ne fait jamais froid et où naissent les cannes de sucre '. Mais je vous assure qu'il y a ici tel melon que l'on pourroit venir manger de quatre cents lieues; et cette terre pour laquelle tout un peuple erra si longtemps dans les déserts ne pouvoit être, à mon avis, guère plus déli- , cieuse que celle-ci. J'y suis servi par des esclaves qui

' Nous voyons, par maint endroit de ces lellres, que Voilure \ était très-frileux et friand de toute espicc de rue rciic?. '

A MONSIEUR DE CHAUDEBONNE (l633). 159

pouiToient être mes maîtresses, et sans péril j'y puis l)artout cueillir des palmes. Cet arbre, pour qui toute rancienne Grèce a combattu et qui ne se trouve en France que dans nos poètes, n'est pas ici plus rare que les oliviers, et il n'y a pas un habitant de cette côte qui n'en ait plus que tous les Césars. On y voit tout d'une vue les montagnes chargées de neiges et les campagnes couvertes de fruits. On y a cIb la glace en août et des raisins en janvier. L'hiver et l'été y sont toujours mêlés ensemble; et quand la vieillesse de l'année blanchit la terre partout ailleurs, elle est ici toujours verte de lauriers, d'orangers et de myrthes. Je vous avoue, monsieur, que je tâche à vous la faire sembler la plus belle qu'il me sera possible; et vous ayant exagéré autrefois le mal que j'ai rencontré en Espagne, si je ne veux pas m'en dédire, je crois au moins être obligé de vous décrire avantageusement ce que j'y trouve de bon. Cependant, il y a de quoi s'étonner qu'un homme aussi libertin que moi se hâte de quitter tout cela pour aller trouver un maître. Mais, à la vérité, le nôtre est tel, qu'il n'y a point de délices que l'on ne doive préférer à l'honneur et au contentement de le servir, et la liberté, qui est estimée la plus aimable chose du monde, ne l'est pas tant que Son Altesse. Vous savez que je n'ai guère d'inclination à la flatterie, et une des plus remarquables singularités qui soient en Monseigneur est de ne la pouvoir souffrir. Mais il faut avouer que, outre les hautes vertus que la grandeur de sa naissance lui donne, son affabilité et sa bonté, la beauté et la vivacité de son esprit, le plaisir avec lequel il écoute les bonnes

160 LETTUES DE VUlïUlŒ.

choses et la grâce dont il les dit lui-même, sont des qualités qui à peine se trouvent nulle part au point qu'elles paroissent en lui. Et si ce n'est que pour voir quelque chose de rare que je cours le monde, je n'ai que faire de passer plus loin et je ferai mieux de me ranger auprès de sa personne. Je considère ici tout ce que je vois avec plus de curiosité que je n'en ai de moi-même pour satisfaire quelque jour à celle de Son Altesse, et je sais que quand j'aurai eu l'honneur de l'entretenir une fois, il le saura toute sa vie mieux que moi. La prodigieuse mémoire de ce prince est une des considérations qui m'a autant consolé durant cet éloignement : car je suis assuré que j'y suis encore, puisque j'ai eu l'honneur d'y être autrefois, et je ne serai pas si malheureux que d'être la seule chose qui en soit jamais sortie. Son Altesse, qui n'a jamais oublié un tribun, ni un édile, ni même un soldat légionnaire qui ait été une fois nommé dans l'histoire ', n'oubliera pas, que je crois, un de ses serviteurs, et tout le globe de la terre étant en son imagination mieux que dans nulle carte du monde, quelque loin que j'aille, je ne dois pas craindre pour cela de sortir de l'honneur de son souvenir \ Je vous supphe pourtant très-humblement, monsieur, vous qui avec tant de bonté me procurez toutes sortes d'honneurs et d'avantages, de me faire la faveur de trouver occasion de témoigner à Monseigneur l'extrême désir que j'ai

• Tallemant confirme dans ses Historiettes (t. lll, p. 8'2 ), ce que Voilure dit ici de l'étonnante mémoire de Gaston, et ajoute qu'il savait par cœur les noms de tous les simples.

' Voyez Doutes sur la langue française, p. 71.

d'avoir l'honneur de me voir à ses pieds ', et les vœux que je fais tous les jours pour une santé si importante à tout le monde que la sienne. Si, après cela, je désire encore quelque chose de vous , c'est seulement que vous preniez garde, s'il vous plaît, que le temps ne m'ôte rien de la part que si libéralement vous m'avez donnée en votre affection. Mais voyez où me porte l'excès de la mienne, qu'elle me fait douter du plus constant et du plus généreux de tous les hommes. Vous qui savez, monsieur, qu'en tous ceux qui aiment beaucoup il y a toujours quelques mouvements qui ne sont pas de la raison, pardonnez-moi, s'il vous plaît, cette crainte, et considérez que je suis excusable, étant avec tant de passion, monsieur, votre, etc.

Post-scriptum. — Je voudrois bien que M™^ la comtesse de Barlemont et M"^^ la princesse de Barbançon ^ sussent que je me souviens extrêmement d'elles à un des bouts de l'Europe, et que je vais passer la mer pour voir si l'Afrique, que l'on dit produire toujours quelque chose de rare, a rien qui le soit tant qu'elles.

De Ceuta, ce 7 août 1633.

Mademoiselle, enfin je suis sorti de l'Europe, et j'ai passé ce détroit qui lui sert de bornes. Mais la mer

* Voyez Doutes sur la langue française, p. 236.

- Dans une lettre écrite de Bruxelles pur M, de Marigny à Gaston d'Orléans, à Blois, sur les dames de la cour de Lorraine, il est parlé d'une duchesse de Wirleniberg, autrefois M^'^ de Barbanyon (Voyez Mss. de Conrari, in-Iol., l. V, p. G8o).

^ 5Iss, Conrart, p. 749.

162 LETTUES DE VOlTUllE.

qui est entre vous et moi ne peut rien éteindre de la passion que j'ai pour vous, et quoique tous les esclaves do la chrétienté se trouvent libres en abordant cette côte, je ne suis pas moins à vous pour cela. INe vous étonnez pas de m'ouïr dire des galanteries si ouvertement : l'air de ce pays m'a déjà donné je ne sais quoi de félon, qui fait que je vous crains moins, et quand je traiterai désormais avec vous, faites état que c'est de Turc à More'. Il ne vous doit pas pourtant déplaire que l'on vous parle d'amour de si loin : et quand ce ne seroit que par curiosité, vous devez être bien aise de voir des poulets de Barbarie. Il manquoit à vos aventures d'avoir un amant au delà de TOcéan , et comme vous en avez dans toutes les conditions % il faut que vous en ayez dans toutes les parties du monde. Je gravai hier vos chiffres sur une montagne qui n'est guère plus basse que les étoiles, et de laquelle on découvre sept royaumes; et j'envoie demain des cartels aux Mores de Maroc et de Fez, où je m'offre à soutenir que l'Afrique n'a jamais rien produit de plus rare, ni de plus cruel que vous. Après cela, mademoiselle, je n'aurai plus rien à faire ici, que d'aller voir vos parents, à qui je veux parler de ce mariage, qui a fait autrefois tant de bruit, et tâcher d'avoir leur consentement % afin que personne ne s'y oppose plus. A ce que j'entends, ce sont gens peu accostables. J'aurai de la peine à les trouver. On m'a dit qu'ils doivent être

- ' Ce proverbe est tout à fait de circonstance, comme le remarque justement le P. Bouhours [Remarques nouvelles, p. 692).

2 Voyez plus haut, p. 112.

^ Cela s'entend de lui et d'elle. Une vieille parente de M^'c Paulet ,

au fond de la Libye, et que les lions de cette côte sont moins nobles et moins grands. On en vend ici de jeunes qui sont extrêmement gentils. J'ai résolu de vous en envoyer une demi-douzaine, au lieu de gants d'Esl)agne ; car je sais que vous les estimerez davantage, et ils sont à meilleur marché. Tout de bon, on en donne ici pour trois écus qui sont les plus jolis du monde : en se jouant, ils emportent un bras ou une main à une personne, et après vous, je n'ai jamais rien vu de plus agréable. Disposez, s'il vous plaît, ]yf me \nne à s'accommoder avec eux et à leur donner la place de Dorinthe '. Je vous les enverrai par le premier vaisseau qui partira, et plût à Dieu que je pusse aller avec eux me mettre à vos pieds ! Ce sera là, mademoiselle, qu'ils auront sujet d'être les plus fiers animaux de la terre, et de s'estimer les rois de tous les autres.

Mais une des plus grandes marques que je puisse donner que l'air d'Afrique m'a inspiré quelque félonie, c'est que j'ai écrit déjà trois pages, et que j'ai pensé achever celte lettre sans parler de [M"^^ de Rambouillet]. Je vous assure pourtant, qu'en quelque part que je sois, elle est toujours dans mon cœur et dans mon souvenir, et même en ce moment, ben chedi tanta lontanaiiza, H fo umilissima riverenza^ et suis son très-humble et très-obéissant serviteur, Braîibano \ Tant que je serai hors de la chrétienté, je n'oserois rien

nommée Mme Anne, craignoit fort que ce mariage ne se fît (T.). — Elle est nommée quelques lignes plus las.

' Femme de chambre de M"c Paulct.

'^ Ainsi flnissoit ses lettres un homme d'affaires que M. de I\ambouillet avoit à Rome (T.).

164 LKTTIŒS DE VOITURE.

dire à M^^ [de Clermont]. Pour W^^ [de Hambouillet], elle ne me voudra pas, que je crois, plus de mal pour cela. J'espère lui payer quelque jour le plaisir que j'ai eu d'ouïr les aventures d'Alcidalis, en lui racontant les miennes. Je lui ferai entendre des choses étranges et incroyables, et pour les fables, je lui rendrai des histoires. Votre serviteur ' a toujours dans mon esprit la place que son mérite et l'affection qu'il me fait l'honneur d'avoir pour moi, lui doivent donner. Mais, mademoiselle, il y a un de vos amis ^ que j'aime avec tant de passion, que j'en oublie mon devoir, et qu'il ne me souvient pas de dire combien je le respecte et l'honore. L'extrême envie que j'ai d'être dans son souvenir, m'a pensé obliger à faire une folie: car, sans considérer toutes les raisons qui me doivent arrêter, il ne s'en est guère fallu que je ne lui aie écrit, et j'avois résolu de commencer ainsi :

« Monseigneur, je ne saurois m'empêcher de vous « écrire, quand ce ne seroit que pour dater ma lettre u de Ceuta. Après avoir vu les palais des rois de Grèce nade et la demeure des Âbencerrages, j'ai voulu voir « le pays de Rodomont et d'Agramant, et connoître la « terre d'où sortirent tous ces grands hommes,

Che furo al tempo che passaro i Mori D'Africa il mar e in Francia nocquer tanlo.

Je crois, mademoiselle, que ce commencement lui eût donné envie de voir le reste, que j'eusse continué de cette sorte :

« Si vos incHnations no sont changées, je sais, mon-

' M. de Pisani.

' Le cardin.il de lu Vulelle.

A MADEMOISELLE PAULET (l633). 165

« seigneur, que vous ne désapprouverez pas cette cu- « riosité, et que dans la félicité où vous êtes, il y aura « quelques heures où vous envierez la condition d'un « banni et d'un misérable. Au cas que j'obtienne un « passe-port que j'espère à Tetuan, et que les Alarbes ' « qui couvrent cette campagne ne rompent pas mon « dessein, j'aurai le plaisir de voir dans quelques jours « une ville toute pleine de turbans, un peuple qui ne « jure que par Allah, et des Africaines qui n'ont rien « de barbare que le nom, et lesquelles, malgré le soleil « qui les brûle, sont plus belles et plus brillantes que « lui. C'est un pays, monseigneur, où il n'y a point de « sottes, de froides, ni de cruelles. Elles sont toutes « amoureuses, pleines de feu et d'esprit : et (ce que « quelqu'un y estimera davantage) elles ne vont ja- « mais à confesse. Par le contentement que j'aurai de « voir toutes ces choses % vous pouvez juger, mon- « seigneur, que ce n'est pas toujours la fortune qui « rend les hommes heureux, et qu'il n'y en a point de « si mauvaise qui n'ait quelques bons endroits, pourvu « que l'on les sache trouver. Tandis que votre bonce heur vous occupe et qu'il vous donne au moins les « soins de vous en servir et de le bien employer, je « jouis du loisir et de la liberté, où mon malheur me « laisse. Il me semble qu'en m'ôtant la France, on m'a « donné le reste de la terre, et que je ne me dois non « plus plaindre du destin qui m'en a chassé, que les

' Nom donné anciennement aux Arabes établis en Barbarie, et qui paraît avoir été formé de l'article al, et du substantif Arabes ; les Alarabes, puis les Alarbes pour les Arabes.

=* Yar. tout cela (G.).

166 LETTRES DE VOITIRE.

« lélliargiques de ceux qui les pincent et qui les frap- « pent pour les réveiller. Au lieu que je passois ma vie « entre dix ou douze personnes, en cinq ou six rues et <L deux ou trois maisons; changeant maintenant de « lieu à toute heure, je vois des montagnes, des déserts « et des précipices, des fleurs et des fruits que je « n'avois jamais ouï nommer, des peuples différents, « et des rivières et des mers qui m'étoient inconnue « Je change tous les jours'de villes, toutes les semaines « de royaumes. Je passe en un moment d'Euroixî en « Afrique, et j'irois plus aisément à la source du Nil, « que je n'eusse été autrefois à celle de Rungis '. Si en « cet état de vie, monseigneur, je ne goûte pas les dc- « lices dont vous jouissez dans Tentretien des seul< « aimahles pei-sonnes du monde, au moins n'ai-je pas « aussi ces heures de chagrin et d'accablement qui « empoisonnent jusqu'à l'âme et qui peuvent tuoi « en une heure le plus fort homme du monde. Dans « l'innocence où je vis, je prie Dieu qu'il vous garde « et qu'il conserve longtemps en votre personne la « plus pure générosité de notre siècle, et tant d'autres « belles qualités qu'il vous a données. Si, après cela, « je fais quelque souhait particulier pour moi, c'est « qu' [ayant trouvé] la fin de tant d'erreurs, je puisse « avoir l'honneur de vous en entretenir et vous témoi- « gner, monseigneur, que je ressens, comme je dois, « les solides obligations que j'ai d'être, monseigneur, « votre, etc. »

' Petit village, à une lieue de SitesLux, célèbre par ces wureei d'eaux naturelles. Le cardinal Kichelieu y avait deux maisons de campagne dont il fil présent à Colletet.

A MADEMOISELLK PAULET (1633). 167

Mais, madomoisell(% pour un liomme qui vonloit vous ocriiv; uu poulet, il uic scuiblo que je mets ici bcaucoui) de choses qui n'y pouvoient entrer. Voilà ce que c'est que de n'y être pas accoutumé, et de m'avoir tenu si longtemps en contrainte. Si vous m'eussiez permis dès le commencement de vous en envoyer, j'en saurois taire à cette heure de fort jolis, et je ne finirois pas niaisement comme je fais, en disant que je suis, mademoiselle.

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

VOITURE l'africain.

54. — A LA même' (En lui envoyant plusiours lions ilc cire rouge).

[Même date.]

Mademoiselle, ce lion ayant été contraint, pour (pielques raisons d'État, de sortir de Libye avec toute sa famille et quelques-uns de ses amis, j'ai cru ipiMl n'y avoit point de lieu au monde où il se put retirer si dignement qu'auprès de vous, et que son malheur lui sera hciu'cux en quelque sorte, s'il lui donne occasion de connoîlre une si rare personne. Il vient en droite li^ne d'un lion illustre, qui commandoit, il y a trois cents ans, sur la montagne de Caucase, et de l'un des petits-fils duquel on tient ici qu'étoit descendu votre bisaïeul, celui qui le premier des lions d'Afrique passa en Europe. L'honneur qu'il a de vous appartenir me fait espérer que vous le recevrez avec plus de douceur et de pitié, que vous n'avez de coutmne

' Mss. (k Cowavt, p. nor).

«l'en avoir, et je crois que vous ne trouverez pas indigne de vous d'être le refuge des lions affligés. Cela augmentera votre réputation dans toute la Barbarie, où vous êtes déjà estimée plus que tout ce qui est delà la mer, et où il ne se passe jour que je n'entende louer quelqu'une de vos actions/Si vous leur voulez apprendre l'invention de se cacher sous une forme humaine, vous leur ferez une faveur signalée : car par ce moyen , ils pourroient faire beaucoup plus de mal et plus impunément. Mais si c'est un secret que vous vouliez réserver pour vous seule, vous leur ferez toujours assez de bien, de leur donner place auprès de vous et de les assister de vos conseils. Je vous assure, mademoiselle, qu'ils sont estimés les plus cruels et les plus sauvages de tout le pays, et j'espère que vous en aurez toute sorte de contentement.. Il y a avec eux quelques lionceaux qui, pour leur jeunesse, n'ont encore pu étrangler que des enfants et des moutons ; mais je crois qu'avec le temps ils seront gens de bien, et qu'ils pourront atteindre à la vertu de leurs pères. Au moins sais-je bien qu'ils ne verront rien auprès de vous qui leur puisse radoucir ou rabaisser le cœur, et qu'ils y seront aussi bien nourris que s'ils étoient dans leur plus sombre forêt d'Afrique. Sur cette espérance que j'ai que vous ne sauriez manquer à tout ce qui est de la générosité, je vous remercie déjà du bon accueil que vous leur ferez, et vous assure que je suis, mademoiselle.

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

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