A MONSIEUR ARNAULD (Sous le nom du sage Icas
Monsieur, quand je ne saurois pas que vous êtes un grand magicien et que vous avez la science de commander aux esprits, le pouvoir que vous avez sur le mien, et les charmes que je trouve dans ce que vous m'avez écrit, m'auroient fait juger qu'il y a en vous quelque chose de surnaturel. Avec vos caractères, j'ai vu dans un petit morceau de papier des temples et des déesses, et vous m'avez fait voir dans votre lettre, comme dans un miroir enchanté, toutes les personnes que j'aime. Surtout j'ai remarqué, avec beaucoup de plaisir, le tableau où vous représentez parmi les ombres les plus belles lumières de notre siècle, et me montrez le soin qu'a eu de moi une personne qui n'a point aujourd'hui de pareille, et à qui vous n'en connoissez pas vous-même, quoique vous sachiez le passé et l'avenir. Mais vous, monsieur, qui pouvez décou-
* Manuscrit de Conrart, p. 441. — II s'appeloit Isaac, et savoit tourner une certaine pirouette ; ce qui fit qu'on le mit comme magicien dans un certain roman qu'on mettoit sous le nom du Sage Jcas (T.). — Isaac Arnauld de Corbeville, lieutenant général des armées du roi et gouverneur du château de Dijon, cousin d' Arnauld d'Andilly. Voyez les Historiettes de Tallemant, t. IV, p. 53, et les Mémoires de l'abbé Arnauld. Il se piquait de poésie, surtout dans le genre burlesque. 11 m^ourut le 22 octobre 1651, d'après la Gazette historique de Loret :
Arnauld est mort , ce cavalier
Qui fut jadis poëte et guerrier,
Et les déesses du Parnasse,
Pour pleurer cette disgrâce.
N'eurent aucun besoin d'oignons :
Carc'étoit un de leurs mignons.
286 LETTRES DE VOITUIIE.
vrir les choses plus cachées, et qui n*avez qu*à dire : Parlez-, dénions\ jetez un sort, je vous supplie, pour savoir ce que c'est que cette créature, et faites-moi la faveur de me dire ce que vous en aurez appris. C'est, sans mentir, une curiosité digne d'être sue. et je vous promets qjie je ne révélerai pas le secret. Car, en cela comme en toute autre chose, je suivrai toujours vos commandements, et vous témoignerai que je suis, votre, etc.
Madame, sans alléguer l'histoire sainte ni profane', tout ce que vous écrivez est toujours excellent. Je recueille les moindres billets qui échappent de vos mains comme les feuilles de la sibylle; et j'y étudiô cette haute éloquence que tout le monde cherche, et qui seroit nécessaire pour parler dignement de vous» Que s'il est vrai, comme vous dites , que cela me soit arrivé, et s'il est possible que je vous aie bien loué, je me puis vanter d'avoir fait la plus difficile chose du monde, et celle, quand et quand, que je désire le plus. Car je vous assure, madame, que je n'ai point d'envié plus passionnée que de faire voir au monde les deux plus grands exemples qui furent jamais, d'une vertu accomplie et d'une affection parfaite , en donnant à connoître combien vous êtes estimable, et combien je suis, madame, votre , etc.
' Paroles du ballet (T.).
' M«>e de Rambouillet se niio(ïuôil dans èà lettre de certaine femme, qui les avoit fort ennuyées en citant l'histoire sainte et profane (T.).
Ali CARDINAL DE LA VALETTE (1637). 2^7
CeîSjaillet 1637.
Monseigneur, je ne sais pas pourquoi vous vous plaignez de moi, si ce n'est qu'à celle heure que vous ave? les armes à la main, vous voulez quereller lout le monde, et que prévoyant que les Espagnols ne dureront guère devant vous, vous cherchez déjà des matières de nouveaux différends. Il est difficile d'êlre équitable et conquérant en même temps, et je vois bien que la vaillance et la justice sont deux vertus qui ne marchent guère ensemble. Il n'y a pas beaucoup de jours que je vous écrivis une lellre si longue, que je crus que vous n'auriez pas le loisir de la lire ; et je ne me sens pas coupable d'avoir laissé passer une occasion de faire mon devoir. Quand je ne considérerois pas, monseigneur, les infinies obligations que je vous ai, et que je ne me soucierois point de donner quelque satisfaction de moi au plus honnête homme que j'aie connu de ma vie, toujours ne laisserois-je pas de vous écrire, et je me garderois bien de donner aucun sujet de mécontentement à un homme qui est aujourd'hui le plus redoutable de France. Mais sous ombre que vous avez à cette heure une infinité d'affaires, que vous faites le métier de travailleur, de soldat et de général tout ensemble, que vous songez à fortifier un camp et à prendre une ville; à mettre l'ordre et la justice dans une armée, et à rendre disciplinable une nation qui ne l'avqit encore jamais été, il vous semble que tous les
' Mss. de Conrari, p. 811.
288 LETTRES DE VOTURE.
autres ont du loisir, et qu'il n'y a que vous qui travaillez. Cependant, je vous assure que, quand je n'aurois ici autre affaire qu'à écouter ceux qui disent de vos nouvelles, et à en dire à ceux qui en demandent, je ne serois guère moins occupé que vous, et il ne me resteroit que fort peu de temps à vous écrire. Telle personne qui se contentoit les autres années de parler deux ou trois heures de vous, en parle maintenant six heures sans se lasser. Ceux qui aiment le gouvernement et ceux qui le haïssent s'informent également de ce que vous faites ; et il n'y a plus personne à qui vous soyez indifférent, que ceux à qui la France l'est aussi.
Comme j'écrivois ceci, monseigneur, j'ai appris que la composition de Landrecies étoit faite, et que dimanche prochain vous serez dedans. Je loue Dieu et me réjouis avec vous de ce que vous avez appris aux étrangers qu'il n'est pas impossible que nous prenions de leurs places, et de ce que vous avez rompu le charme qui nous en avoit empêchés depuis tant d'années. Louvain, Valence et Dole avaient persuadé à nos ennemis que nous ne gagnerions jamais rien sur eux, et que le plus que nous pouvions faire étoit de reprendre ce que l'on nous avoit ôté. Il sembloit que les plus méchantes villes devenoient imprenables dès que nous les attaquions; nos armées, qui faisoient assez bien dans toutes les autres rencontres, se ruinoient et perdoient courage dès qu'on les employoit à un siège ; et quelque grande et victorieuse que fût notre fortune, il n'y avoit point de si petit fossé ni de foible rempart qui ne l'arrêtât. Enfin, monseigneur, vous avez changé ce mauvais destin ; vous avez montré à ceux qui vous
renvoient à Dôle qu'ils vous prenoient pour un autre. Vous avez fait ouïr votre canon, pour ainsi dire, jusque dans Bruxelles; et ce bruit a fait reculer le cardinal-infant jusqu'à Gand, au lieu de le faire avancer au secours d'une place que vous lui alliez prendre. Mais ce que je trouve en cet exploit de plus considérable, c'est l'ordre, la diligence et la certitude avec laquelle il s'est fait. Le jour que vous ouvrîtes vos tranchées, on peut dire que Landrecies étoit à nous; et quand Picolomini, et tous ces gens qui nous effrayèrent tant l'an passé, y fussent venus avec toutes les forces de l'empire, ils n'eussent pas pu vous Tôter des mains. Nous n'avions pas accoutumé de nous prendre de la sorte à attaquer des places, et l'on peut dire que le premier siège que vous avez fait a été le premier siège régulier que l'on ait vu en France.
[Mais, monseigneur, parmi les acclamations et les honneurs que vous recevez de tous côtés, permettezmoi de vous faire de très-humbles remontrances, et trouvez bon, s'il vous plaît, que de la part de tous vos bons amis je vous supplie de vous corriger d'un défaut dont tout le monde vous accuse, qui est de vous exposer au péril beaucoup plus qu'il n'est nécessaire, même pour l'ostentation. Vous qui ne voudriez pas hasarder sans nécessité les moindres soldats, épargnez un peu. leur général ; et ayant, comme vous avez, toutes les louanges d'un grand chef d'armée, ne cherchez pas celles d'un volontaire. De la même sorte que vous ferez tout ce qui vous sera possible pour conserver au roi les places que vous lui aurez gagnées, ayez soin de lui conserver aussi celui qui les a su prendre, et suivant I. 25
en toutes choses l'ordre , la discipline du feu prince d'Orange, ne tâchez point d'être plus vaillant que lui. S'il eût fait comme vous faites, il fût, possible, demeuré dans l'un de ses premiers exploits, et si, au contraire, le roi de Suède n'eût pas suivi une façon de faire la guerre si hasardeuse, peut-être qu'à l'heure que nous parlons il prendroit Lisbonne ou Séville, au lieu qu'on joue à cette heure des comédies de sa mort dans Madrid '. C'est un malheur que ceux qui ne servent de rien dans le monde voudroient n'en sortir jamais, et font tout ce qu'ils peuvent pour y demeurer longtemps, là où ceux qui y pourroient être utiles, et qui valent le mieux, ont pour l'ordinaire moins de soin de s'y conserver. La vie qui, possible d'elle-même, n'est pas estimable, et que la philosophie met au rang des choses indifférentes, doit être désirée comme un moyen à faire de grandes choses, et, sans mentir, monseigneur, si vous n'aimez pas la vôtre davantage, vous n'aimez pas votre pays. Conservez-vous donc, mon-
' « Le 8 du courant finit la comédie intitulée la Mort du roi de Suède, qui a été jouée dans la salle publique de cette ville, douze jours durant, à deux représentations par jour ; le roi et la reine d'Espagne étant venus de deux lieues d'ici, pour y assister dès le commencement, et à leur exemple tous ceux qui ne vouloient pas être déclarés fauteurs d'hérétiques. Vrai est que le Conseil de Castille la repurgea le second jour de quelques Tables qui passoient les flatteries ordinaires. C'étoit une merveille des ravissements que sentoit la cour de pouvoir regarder sans crainte sur le théâtre ceux qui lui font si grand peur en la campagne » [Gazette de France, — De Madrid, le 12 février 1633.)
M. de Monmerqué fait observer avec raison que l'on ne pouvait imprimer ceci dans Voiture du vivant de la reine.
seigneur, pour venir ici jouir en repos de la plus grande et de la plus haute gloire que vous ayez encore eue. 11 n'y a point de contentement ni de joie que vous ne deviez attendre cet hiver à Paris. Rien ne vous oseroit plus résister; il n'y a point de place qui osât espérer de se pouvoir défendre contre vous, et toutes celles qui n'ont pas plus de cinq bastions se rendroient à la première sommation. Regardez combien il y en a qui n'en ont pas tant, et qu'il y auroit plaisir de gagner'. Tout de bon, non-seulement vous y êtes plus eslimé de tout le monde, mais aussi pins aimé et plus désiré que jamais, et je vous en réponds sur ma vie, que j'aime comme un moyen à faire de grandes choses.
Après vous avoir fait lire sept grandes pages, il seroit raisonnable que je me tusse, et en écrire davantage sera sansdoijte vous ennuyer; mais comme je voulois fermer ma lettre, je viens de recevoir la vôtre, et je ne puis pas m'empêcher, monseigneur, de vous rendre trèshumbles grâces de l'honneur qu'il vous a plu me faire. C'étoit mon dessein d'aller au camp deLandrecies et je ne l'avois dit à personne pour vous surprendre; mais Monsieur arriva ici qui m'arrêta. N'étant pas sorli de Paris depuis un an pour le suivre, je craignis de lui déplaire si j'en partois comme il y arrivoit, et j'eus peur qu'il ne trouvât mauvais que je fusse plus vaillant que tout le reste de sa maison. A cette heure, monseigneur, qu'il n'y a plus de hasard, je le ferois encore plus librement; j'irois volontiers cajoler la fdle
' On aura trouvé ceci trop gai pour avoir été adressé à un cardinal Noie manuscriie de M, de Monmerqué),
du gouverneur, et je serois bien aise d'aller jouir de vos conquêtes. Mais ', Monsieur s'en va à Blois; il m'a commandé d'aller avec lui, et je m'en suis excusé sur des affaires très-importantes, que je lui ai fait entendre que j'ai ici. Ces affaires très-importantes, c'est un siège que j'ai commencé d'une place assez jolie et fort bien située; j'en ai fait la circonvallation à la mode de Hollande et à la vôtre, et Picolomini ne me sauroit empêcher de la prendre. Les choses étant si avancées, il me déplairoit extrêmement de lever le siège : car, entre nous autres conquérants, cela est fâcheux.