A MOÏÎSEIGNÉUR l/ÉVÊQUE DE LISIEUX
A Paris, le 13 janvier 1639.
Monseigneur, j'eusse bien voulu vous porter la lettre qui est avec celle-ci, et vous aller remercier moi-même de la faveur que vous m'avez faite, de me recommander à celui qui vous l'envoie. Aussi bien n'étant pas devenu plus homme de bien à Rome, je voudrois voir si je ne profiterois pas davantage à Lisieux, et si vous ne m'apprendriez pas comme il faut que je gagne les pardons que j'ai reçus du pape. Je crois que ce voyagelà me seroit plus utile que celui que je viens de faire ; car il est vrai , monseigneur, que je ne vous vois jamais que je n'en sois meilleur pour quelques jours, et
* Voyez au t. II, la lettre 4, à Co?tar.
' Mss. de Conrart, p. 646. — Philippe de Cospéan ou Cospéau, né en 1568, mort en 1646. Bossuet lui dédia sa première thèse de philosophie. Voyc^ son Ukioriet(e dans Tallemant, t, lY, p» 94f
toutes les fois que je vous approche, je sens que mon bon ange reprend de nouvelles forces et qu'il me conduit avec plus d'assurance. Il y a longtemps que j'ai dans l'esprit que si Dieu veut jamais ma conversion , il ne se servira point d'autres moyens que de vos discours et de vos exemples pour me faire cette grâce, et que s'il m'envoie une voix du ciel pour me rappeler, il me la fera entendre par votre bouche. Déjà il me semble que la volonté que j'ai de vous servir me sanctifie en quelque sorte, et que je ne saurois être tout à fait profane, ayant tant de respect et d'affection pour une personne si sainte. Au moins êtes-vous cause que j'ai quelque passion raisonnable parmi tant d'autres qui ne le sont pas, et que dans le dérèglement où je suis , il y a une partie de mon cœur qui est saine. Quoique j'aie accoutumé de l'employer bien mal , et que j'en sois fort mauvais ménager, je pense avoir mis à couvert pour toujours ce que vous y avez, et je ne saurois plus perdre ni engager la place que je vous y ai donnée. Elle est assez grande, monseigneur, pour sauver quelque jour tout le reste, et je ne désespère pas qu'il ne soit bientôt tout à vous. De temps en temps vous y acquérez quelque chose, et il ne s'en faut plus guère que vous n'y ayez autant de pouvoir que tout le reste du monde. Achevez, je vous supplie, de le gagner tout entier, et réjouissez-vous de cette acquisition comme d'une conquête que vous avez faite dans un pays infidèle, et duquel vous êtes destiné à chasser les idoles. J'ai quelque espérance que cela arrivera, et sachant les témoignages que vous avez rendus en ma faveur, et connoissant d'ailleurs que vous ne sauriez vous tromper,
je prends pour une propbélie tout le bien que vous avez dit de moi, et je crois que je serois tel à l'avenir que vous avez assuré au cardinal Barberin que j'étois dès à cette heure. Je ne puis assez bien vous exprimer le bon accueil qu'il m'a fait à votre recommandation, et l'affection qu'il témoigne avoir pour tout ce qui vous regarde. L'Italie , monseigneur, ne vous connoît guère moins que la France; et, sans mentir, je n'ai rien vu à Rome qui m'ait tant édifié que l'estime et la passion que l'on y a pour vous. Mais sur tous les autres, le cardinal Barberin m'a semblé être parfaitement votre ami, et avoir [pour votre esprit], pour votre vertu, cette affection et ce respect que vous jetez dans l'âme de tous ceux qui vous pratiquent. 11 m'a commandé de vous faire entendre quelques particularités de sa part, que je réserve à vous dire lorsque j'aurai l'honneur de vous voir et de vous pouvoir assurer moi-même que je suis plus que personne, monseigneur, votre, etc.