RAPPORT FAIT, AU NOM DE LA SECTION CENTRALE, PAR M. AUG. COUVREUR
Messieurs,
C’est une œuvre commencée depuis plus de quinze années que le Gouvernement vient vous demander de continuer aujourd'hui, et la libéralilé de l'artiste éminent qui lègue son œuvre à l'État rend cette tâche singulièrement facile.
Il est presque superflu de répéter et vous aurez tous remarqué combien la situation de l'État est avantageuse : Moyennant un usufruit, dont M. Wiertz a joui : quinze années, pour une somme de 30,000 francs, douze années pour 34,000 francs et quatre années pour une dernière somme de 23,000 francs, — l’État reste propriétaire, non-seulement d’un terrain qui vaut aujourd’hui le double de toute la somme avancée, mais aussi d’un bâtiment qui peut servir de Musée publie, et de sept tableaux, dont un seul, évalué dans les conventions, a été estimé à 300,000 francs.
Mais l'artiste n'avait qu'un but en faisant avec le Gouvernement ces conventions, pour lesquelles il conservait envers l'honorable M. Rogier une véritable reconnaissance, et son but n'était rempli qu'à demi.
Dès le début de sa carrière, en 4839, il avait écrit familièrement à un ami : « Peindre des tableaux pour la gloire, des portraits en buste pour la » soupe, telle sera l'occupation invariable de ma vie! »
Par ces mots : Peindre pour la gloire, l'artiste entendait ne pas vendre ses œuvres pour les léguer à son pays, el sa résolution fut invariable.
Dès 1848, il la communiquait en ces termes à M. le Ministre de l'Intérieur : « J'ai offert un tableau au Gouvernement; mon intention même esl » de lui offrir un jour tous mes ouvrages. » (Lettre du 4 novembre 1848.)
En 1859, il répétait : «Je me permettrai de vous rappeler, M. le ministre, » que mon intention est de laisser à la fin de ma carrière la totalité de mes » ouvrages fixés aux murs de l'atelier. » (Leltre du 27 octobre.)
Ses dernières conventions avec le Gouvernement datent de 1861. En
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1862, il songe à compléter l'œuvre commencée. En eflet, lors de la levéc des scellés, il a été trouvé, dans les papiers du défunt, deux copies de différente rédaction d'un même projet, contenant chacune : une donation cntre-vifs, cédant de nombreux tableaux à l'État belge, el un testament instituant un légalaire universel, chargé de lui donner le reste. M. Wierlz avait déjà fait choix alors de ce légataire, et l'on comprend que son conseiller ait jugé préférable que l'artiste simplifiât la mission de son légataire universel en remettant lui-même à l'État toutes ses œuvres achevées, sauf à demander le concours d'un ami pour celles qu'il laisserait après sa morl.
Ces copies peuvent êlre considérées comme des instruetions écriles données au légataire universel el M. Wiertz ne fit qu'en reproduire une des clauses, lorsque, le 17 juin 1865, il écrivit ses dernières volontés en ces Lermes :
«Je nomme mon ami Ch. Potvin mon légataire universel. »
Ce Lestament venait-il contredire toute la vie de l'artiste? Non, sans doute; si M. Wierlz avait choisi pour légataire celui de ses amis qu'il avait mis le plus dans la confidence de ses projets, qui en avait préparé avec lui l'exécution et qui, tout récemment, venait de renouer, en son nom, avec le Gouvernement, des négociations pour la mise dans le domaine publie du procédé de peinture mate (mémoire de M. Potvin au ministre de l’intérieur, suivi d’un projet de convention, en date du 23 mai 1864), ce ne pouvait être que pour que cet ami menät à bonne fin des projets médités ensemble.
En efet, le testament ayant élé ouvert le 22 juin, le 24 juin, M. Polvin écrivait à M. le ministre pour lui annoncer qu'il était chargé de faire remise à l'État des œuvres du musée Wierlz, et depuis ce jour, ses déclarations n'ont pas varié ; les conditions qu'il soumettait alors au Gouvernement sont celles qu'on nous propose aujourd'hui.
Le déclaration de M. Potvin pouvait suffire el répondait à toul; on peul être cru sur parole quand on fait un pareil usage d’un droit que la loi rend absolu et dont on ne doit compte qu’à sa conscience.
Cependant, le légataire universel lui-même a voulu entourer sa déclaralion de toutes les preuves, et elles sont complètes. L'exposé des motifs a donné la plus importante, et nous avons trouvé utile d’en soumettre quelques autres à la Chambre pour établir ce premier point : l'intention de l'artiste de léguer son œuvre à l'État.
Un second point : la condition imposée à l’État de conserver ce legs dans le musée Wiertz, n'es pas moins mis en lumière par diverses pièces dont quelques-unes sont bonnes à rappeler ici.
La première convention (du 2 juillet 1850) stipule celte condition, nonseulement pour les tableaux cédés, mais pour tous ceux dont l'artiste
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pourrait ultérieurement disposer en faveur du Gouvernement. L'exposé des motifs vous a déjà fait connaître cette clause qui pourvoit à tout et engage l'avenir.
La dernière convention, faite du vivant de M. Wiertz, répète : « Il (ce » lableau) restera fixé au mur de l'atelier et sera soumis aux stipulations » faites entre M. le ministre de l'intérieur, d'une part, et M. Wiertz, d'autre » part, par rapport à d'autres tableaux dont la propriété a été précédem- » ment cédée à l'État. Ces stipulations sont consignées dans une convention » du 2 juillet 4850, à laquelle les parties se réfèrent. »
Les projets de donation entre-vifs et de testament s'expriment de même, et l’on y sent la préoccupation de donner à cette clause la rédaction la plus
expressive. L'une de ces copies porte : « Cette donation est faite à la condi. » tion expresse, à laquelle le gouvernement s'engage, que cette œuvre » (toute l'œuvre du musée) restera perpétuellement et inséparablement » réunie dans le grand atelier actuel, ete. »
Enfin, l'artisle se préoccupait tellement de cette condition, qu'un des projets de testament, après l'avoir reproduite, ajoute : « Pour l'exécution de cette condition, sans laquelle aucune de mes œuvres ne serait devenue la pro- » priclé de l'État, je m'en remets à la bonne foi de mon pays. »
On pourrait se demander pourquoi l'artiste, ayant ces intentions, n’a pas institué l'État son légataire universel. Une clause d'un de ses projets de testament nous l'explique : « Je charge mon légataire universel de faire don » à l'État belge de toutes celles de mes œuvres que je ne lui aurais pas » données, et que mon légalaire jugera dignes de figurer dans mon musée, » sans que l'État ait le droit d'intervenir en rien dans ce choix de mon léga- » taire qui connaît mes instructions. »
CT correspondance de l’arliste aussi bien que les déclarations de son légataire
Ainsi, les actions et les écrits, les conventions comme les proje
universel, tout s'accorde; et le premier sentiment que nous tenons à exprimer, en présence de cel ensemble de vues patriotiques, c’est la reconnaissance du pays pour un artiste qui a renoncé, non-seulement à la fortune, mais aussi à l'honneur de voir ses œuvres figurer dans les musées et les galeries de l'étranger, pour mettre toute sa gloire dans la création d’un musée national.
Ces points principaux bien établis, la section centrale n’en a négligé aucun autre. Nous avons trouvé tout en règle : le testament en due forme; la levée des scellés, l'envoi en possession, l’inventaire notarié, faits dans la plus sévère légalité.
Les conditions proposées dès le 24 juin ont été acceptées. Il n’y manquait que la forme, et le légataire universel s'était abstenu de la proposer au Gouvernement.
La forme légale à donner à des déclarations aussi formelles et appuyées de tant de preuves a demandé une sérieuse instruction. Le gouvernement, vous le comprendrez, ne pouvait s’entourer de trop de lumières; lorsqu'il s’agit d’une œuvre perpétuelle à instituer, quelques mois de délai ne se marchandent pas.
La forme préférée présente le double avantage d'être à la fois l’expression la plus nette de la vérité tout entière, et le moyen de transmission de propriété le plus sûr dans l'espèce.
Quant à la deuxième partie du projet de loi, elle nous semble être autant dans l'intérêt de l'État qu'en faveur de l'artiste teslateur, et elle serait le fait d'un bon propriétaire, s’il n’était plus digne d'y voir le premier gage de la reconnaissance de l'État légataire. À ce double titre, le gouvernement aura, dans l'avenir, d'autres soins à prendre pour lesquels la Chambre ne lui ménagera pas son concours (1).
Déjà, en 1839, Messieurs, le Moniteur belge rendait hommage au succès d'un artiste « inconnu jusqu'alors, qui, d'un bond, venait de s'asseoir au premier rang. » Il applaudissait « au brillant avenir qu’annonçait cette peinture homérique du Patrocle » et constatait la presque unanimité du public en faveur « de la belle et grande pensée exprimée dans l'Ange du mal. »
En 1857, le Moniteur universel de France parlait de même. Il donnait des éloges à « la grande puissance de composition, de coloris et de dessin de ces épopées » et à certaines pages des œuvres littéraires de l'artiste « que les écrivains les plus renommés de la France ne renieraient pas. »
La postérité confirmera-t-elle ce jugement sur des œuvres que la critique, en Allemagne et en Angleterre, a exaltées bien davantage encore ? Nous l'espérons pour la gloire de notre pays. Mais ce que nous pouvons affirmer à coup sûr, c’est que l’histoire honorera ce caractère invariable dans son dévouement, cette puissante individualité qui a rêvé de grandes choses et à laquelle aucun succès n’a manqué, pas même celui des oppositions violentes ; et la Législature belge tiendra à honneur que l'histoire ajoute que les représentants du pays ont accueilli, avec non moins d'empressement
(1) Nous supprimons les demandes de renseignements faites par la section centrale et les réponses du Gouvernement. On les trouvera au Moniteur. Citons seulement la 6° question :
«6° La clôture du Musée et l'aménagement de ses abords sont-ils compris dans le » crédit de 75,000 francs ?
» Non, comme on peut le voir d'après le détail de cette somme donné plus haut. C’est » une dépense à laquelle le Gouvernement aura à pourvoir, et qui concerne exclusive- » ment le département des travaux publics. »
PS
que le gouvernement, le legs d'un artisle qui a tout sacrilié à son art, et pour qui l'amour de la gloire se confondail si intimement avec l'amour de lapatrie (1).
Le Président, Le Rapporteur A. MOREAU.