‹ Œuvres littérairesChapitre 249 sur 262 · LXIV. — Un Repas de serpent · texte numérisé non relu

LXIV. — Un Repas de serpent

Petite maquette en terre glaise,

« Voici un sujet terrible, effrayant : un chasseur, un simple bûcheron peut-être, est attaqué par un serpent. L'homme se débat, broyé, expirant sous l'étreinte des nœuds multipliés du reptile. Quoique armé d'une hache, il ne peut se défendre ; ses membres sont paralysés ; son corps plié, ramassé en une sorte de boule, offre une idée sais ssante ; mais on recule d'horreur quand on songe que cette forme est celle que lui inprime d'instinct le monstre qui va le dévorer. Déjà, la proie n’est plus une conquête qui résiste, qui combat; c'est une pulpe de chair qui passe à l'état d'alimentation. Elle doit d'abord se plier, s’assouplir, se faconner comme une pâte molle, après quoi, prendre une forme convenable, suffisamment pétrie, pour s’introduire petit à petit dans le long tube destiné à la digérer. Encore quelques instants, et vous la verrez apparaître, ainsi qu'un point introduit de force dans la jambe d'un bas; vous la verrez passer doucement, lentement, sans obstacle, dans lhorrible canal qui doit lui servir de tombeau.

L'invention, l'imprévu, la combinaison des lignes, tout est surprenant dans ce groupe effrayant. L'artiste assurément à puisé dans le coin le plus brûlant de son cerveau cette idée extraordinaire et saisissante.

Laocoon et ses fils.

La maquette manque.

« Le progrès dans les arts, les sciences, les lettres, le progrès dans l'industrie, le progrès dans toutes les connaissances humaines, c'est la science du présent, fruit du passé. Sans l'expérience du passé, que ferions-nous? Recommencer ce que nos pères ont fait : des œuvres grossières, de pitoyables essais: Avant la pioche, la scie et le marteau. l'homme se ereusait des habitations avec les ongles ; avant la navette, il se couvrait de feuilles ou de la peau de quelque animal tombé sous ses coups. [l est des hommes aujourd'hui qui s'imaginent progresser en oubliant les enseignements de nos pères. Un écolier griffonnant des bons-hommes sur ses cahiers d'études est, selon eux, dans la bonne voie : il est lui, il n’a étudié personne; il fait ce qu'il sait, ce qu'il sent, c'est un artiste. Voilà pour l'art. Maintenant vous, charpentiers, vous, serruriers, Vous, maçons, si vous voulez être à la hauteur de votre siècle, si vous voulez progresser, ne vous embarrassez ni du marteau, ni de la scie de vos devanciers : vous gratterez le bois, le fer, le marbre avec vos doigts, il est vrai; mais an moins, vous serez original, vous serez vous, Vous ferez ce que vous sentez, vous serez dans le bon chemin. — De telles folies ne peuvent être prises au sérieux : à faut être à sa mode, c'est le cri de l'impuissance et du désespoir. Ceux qui le poussent ne sont pas plus sincères que l'homme chauve qui disait à ceux qu'il voyait pourvus d'une riche chevelure : « Portez perruque, portez perruque, cela vaut mieux, c'est infiniment plus beau, » Une foule d'individus sont euæ parce qu'ils ne peuvent être autre chose. etils trouvent consolant de persuader aux autres qu'il faut leur vessembler.

» L'art est un édifice encore en construction, où chacun doit apporter sa pierre. Le degré de perfection où nous le voyons aujourd'hui est le résultat de beaucoup d'efforts réunis. Les uns ont apporté la grâce, les autres la couleur, ceux-ci les effets de lumière, ceux-là le modelé, le rendu, et la dernière perfection sera celle où toutes ces qualités réunies seront portées aux dernières limites du possible.

» L'œuvre que nous avons sous les yeux est le résultat d’une tentative de l'artiste, tentative qui, aux yeux de certains esprits, sera considérée comme une irrévérence de la plus haute gravité. Heureux si à cette occasion les épithètes les plus injurieuses ne lui sont pas adressées, Peu soucieux des cris désapprobateurs, Wiertz, nourri dans les discussions et les combats opiniâtres, marche droit où il a dessein d'aller. Donc, il s’est dit ceci : « Le moyen de s'élever, c'est de chercher à établir un parallèle entre nos œuvres et celles des maîtres les plus renommés, » Ce qu'il a dit si souvent pour le travail du pinceau, il le répète pour celui de l'ébauchoir. On sait avec quelle malignité .on a interprété les paroles du maître : on l'accusait d'orgueil, d'audace insensée: on l'accusait de suivre un principe qui conduit à l'imitation servile, Nous ne répéterons pas ici les réponses victorieuses que fit l'artiste à ces accu- Sations, nous citerons seulement ses œuvres et nous demanderons si elles sont originales.

» Le groupe qui nous occupe représente Laocoon et ses fils dévorés par des serpents. L'artiste, fidèle à son principe, place à côté de son essai le célèbre groupe des Grecs. Ce que nous avons sous les veux est l'esquisse d'une œuvre qui sera exécutée sur de grandes proportions.

» Afin de faciliter le moyen de comparer sa composition à celle des anciens, l'artiste à mis en regard la réduction esquissée de cette dernière et la place ainsi dans les mêmes conditions, c'est-à-dire au même degré d'achèvement. Cette audacieuse entreprise, nul avant Wiertz n'a osé y songer. L'admiration traditionnelle qu'a excitée le chef-d'œuvre antique, le re ligieux respect que de tout temps cette merveille de l'art a inspiré, la science profonde enfin que demande l'exécution d'un tel sujet, tout cela constitue une série de motifs puissants qui ont fait tomber le ciseau des mains des plus habiles. Ges motifs, notre artiste ne s'en est point ému, et il Sest dit : « Quelle que soit la témérité de mes tentatives, je veux exposer aux yeux de la critique le résultat de mes efforts. »

» Laocoon était prêtre d'Apollon. Minerve, irritée un jour contre lui, fit sortir de la mer deux serpents monstrueux qui le dévorèrent lui et ses deux fils, au moment où il offrait un sacrifice aux dieux.

» L'artiste a choisi l'instant où Laocoon, déjà enlacé dans les nœuds du serpent, cherche à fuir : son amour paternel a dù lui faire songer bien moins à sa vie quà celle de ses enfants. Dans sa précipitation, il a enlevé dans ses bras le plus jeune de ses fils, il le presse contre sa poitine, il le couvre de son corps palpitant, il veut le sauver au prix de

sa vie ! Avec quel 6 nergique désespoir il repousse de son bras gauche le monstre affreux prêt à atteindre l'être chéri! Quel mouvement et ire justesse dans l’action de ce bras !

» À la jambe gauche du malheureux père, s'attache l'aîné de ses fils : doté nt aussi vrai, aussi touchant, aussi pathé tique que celui qu'exrime le bras du Laocoon. En cet instant suprème, l'artiste ne pouvait mieux choisir ses motifs d'expression. Le mouvement général imprimé à l’ensemble est d’un aspect saisissant, et l'on doit conclure que cette œuvre, à l'état d’ esquisse seulement, exprime déjà parfaitement, et de à manière la plus énergique, cette scène horrible et si pleine d'émotion.

Avec tout le respect que l'on doit aux anciens, nous nous permetrons de dire un mot de critique sur l'œuvre antique. Les qualités que nous trouvons absentes dans la composition des Grecs, sont précisément celles que nous ferons remarquer dans la composition de l'ariste moderne. Le lecteur peut donc, en jetant un coup d'œil attentif sur les deux esquisses mises en regard , comprendre facilement notre pensée sur l'objet qui nous occupe.

» Laocoon, comme nous l'avons vu, est prêt à offrir un sacrifice aux dieux. Notre imagination nous le représente placé respectueusement debout devant l'autel, lorsque tout à coup les horribles serpents s'élancent pour le dévorer. Quoi de plus naturel à ce père infortuné que de chercher à fuir, de saisir ses enfants, de les protéger de son corps et de toute la puissance de ses bras?

» Or, que voyons-nous dans le groupe antique? Au moment de cette attaque terrible, Laocoon s'assied tranquillement, et sur quoi, sur l'autel préparé pour les sacrifices. N'est-ce pas manquer tout à la fois de convenance, de vérité, de sentiment et d'expression? Nous savons combien les anciens mettaient de sobriété dans le mouvement; mais cette sobriété est-elle bien ici à sa place? — L'attitude un peu académique du père, et celle des deux fils placés symétriquement de face à ses côtés, l'indifférence enfin de ce père pour ses enfants, indifférence qui se trahit par l'attitude d’une défense toute personnelle, constituent, selon nous, des fautes réelles et d'une importante gravité. Le mouvement, le sentiment, l'expression, la vie, sont des qualités artistiques mieux rendues dans les temps modernes que dans les temps anciens. L'amour de la beauté pure, calme, sans passion, fut, chez les artistes grecs, l'objet de constantes préoccupations; les sujets empreints de douce quiétude étaient propres à leur génie. Mais quand les ciseaux de ces grands maîtres avaient à traiter la fougueuse épopée, la passion violente, le drame aux poignantes douleurs, aux terribles épouvantes, ils faiblissaient, ils manquaient de force, de vie, de mouvement. — Nous savons tout ce que l'on nous répondra au sujet de la symétrie et de la raideur que nous reprochons au Laocoon; nous savons que cette composition dut se soumettre aux exigences architecturales, qu'elle fut destinée à l'ornementation d'une niche; mais nous ne persistons pas moins à soutenir que le vrai dans le sentiment, l'expression, le mouvement, manquent essentiellement dans cette grande œuvre. Les qualités que nous désirerions lui voir, s'opposent-elles aux conditions qui lui furent imposées? Nous ne le pensons pas, et nous croyons que, dans toutes les conditions possibles, l'expression la plus vraie, la plus parfaite des passions humaines, excitera de tout temps l'admiration des hommes.

» D'après ce que nous venons de dire, il est facile de deviner à laquelle de ces deux compositions nous donnons la préférence. Nous ne pouvons parler encore des qualités d'exécution, nous attendrons que l'œuvre soit entièrement terminée. »

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