‹ Œuvres littérairesChapitre 5 sur 28 · FÉNELON · texte numérisé non relu

FÉNELON

Aventures d'Aristonoûs.

J'avais une extrême envie de connaître M. de Buffon. Instruit de ce désir, il voulut bien m'écrire une lettre très honnête, où il allait de lui-même au-devant de mon impatience, et m'invitait à passer dans son château le plus de temps qu'il me serait possible.

Il est à propos, comme on le verra dans un moment, que je fasse ici mention de la lettre que je lui répondis. Elle finissait par ces mots :

« Mais quelle que soit mon avidité, Monsieur le (( Comte, de vous voir et de vous entendre, je « respecterai vos occupations ; c'est à dire une « grande partie de votre journée. Je sais que « tout couvert de gloire, vous travaillez ence core; que le génie de la nature monte avec « le lever du soleil au haut de la tour de Montce bard, et n'en descend souvent que le soir. Ce « n'est qu'à cet instant que j'ose solliciter « l'honneur de vous entretenir et de vous con- (( sulter. Je regarderai cette époque comme la « plus glorieuse de ma vie, si vous voulez bien « m'honorer d'un peu d'amitié, si l'interprète (( de la nature daigne quelquefois communiquer « ses pensées à celui qui devrait être l'interprète « de la société. »

Je me rendis en effet à Montbard, mais à mon passage à Semur, qui n'en est distant que de trois heues, j'appris que M. de Buffon endurait des douleurs de pierre excessives, qu'il grinçait des dents et frappait du pied, lui qui a toujours affecté d'être plus fort que la douleur; qu'il était enfermé dans sa chambre, et ne voulait voir absolument personne, pas même ses gens ; qu'il ne souffrait auprès de lui aucun de

(septembre 1785) 5

ses parents, ni sa sœur, ni son beau-frère^ et qu'il permettait tout au plus à son fils d'entrer pendant quelques minutes. Je pris donc le parti de rester quelques jours à Semur, n'osant pas même envoyer savoir des nouvelles du malade, de peur d'être importun en lui annonçant mon arrivée.

Malgré mes précautions, je ne restai que trois jours à Semur. M. de Buffon apprit, par une lettre de Paris, que j'étais parti pour sa terre : il eut aussitôt, au milieu même de ses douleurs, l'attention de m'envoyer un exprès; de me faire dire que, quoiqu'il ne vît personne, il voulait me voir; qu'il m'attendait chez lui, et me recevrait dans les intervalles de ses souffrances. Je partis à l'instant. Quelle palpitation de joie me saisit, lorsque j'aperçus de loin la tour de Montbard, les terrasses et les jardins qui l'environnent ! J'observais la position des lieux, la colline sur laquelle cette tour s'élève, les montagnes et les coteaux qui la dominent, les cieux qui la couvrent. Je cherchais le château de tous mes yeux. Je n'en avais pas assez pourvoir la demeure de l'homme célèbre auquel j'allais parler. On ne peut découvrir le château que lors-

b VISITE A BUFFON

qu'on y est ; mais au lieu d un château, vous vous imagineriez entrer dans quelque maison de Paris. Celle de M. de Buffon n'est annoncée par rien ; elle est située dans une rue de Montbard, qui est une petite ville. Au reste elle a une très belle apparence.

En arrivant, je trouvai M, le comte de Buffon fils, jeune officier aux gardes, qui vint à ma rencontre, et me conduisit chez son père. De quelle vive émotion j'étais pénétré en montant les escaliers, en traversant le salon, orné de tous les oiseaux enluminés, tels qu'on les voit dans la grande édition de V Histoire naturelle! Me voici maintenant dans la chambre de Buffon. Il sortit d'une autre pièce ; et je ne dois pas omettre une circonstance qui m'a frappé, parce qu'elle marque son caractère : il ouvrit la porte, et quoiqu'il sût qu'il y avait un étranger dans son appartement, il se retourna fort tranquillement, et fort longtemps, pour la fermer ; ensuite il vint à moi. Serait-ce un esprit d'ordre qui met dans tout la môme exactitude? C'est la tournure de M. de Buffon. Serait-ce le peu d'empressement d'un homme qui, rassasié d'hommages, les attend

(septembre 1785) 7

plutôt qu'il ne les recherche? On peut aussi le supposer. Serait-ce enfin la petite adresse d'un homme célèhre, qui, flatté de l'avidité qu'on témoigne de le connaître, augmente encore avec art cette avidité en reculant, ne fût-ce que d'une minute, l'instant même oii il satisfait votre désir, et se prodigue d'autant moins que vous le poursuivez davantage? Cet artifice ne serait pas tout à fait invraisemblable dans M. de BufFon. Il vint à moi majestueusement, en ouvrant ses deux bras. Je lui balbutiai quelques mots, avec l'attention de dire toujours M. le comte ; car c'est à quoi il ne faut pas manquer. On m'avait prévenu qu'il ne haïssait pas cette manière de lui adresser la parole. Il me répondit en m'embrassant : « Je dois vous regarder comme une an- « cienne connaissance, car vous avez marqué du (( désir de me voir et j'en avais aussi de vous « connaître. Il y a déjà du temps que nous « nous cherchons. »

Je vis une belle figure, noble et calme. Malgré son âge de soixante-dix-huit ans, on ne lui en donnerait que soixante ; et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que venant de passer seize nuits sans fermer l'œil, et dans des souffrances inouïes

qui duraient encore, il était frais comme un enfant, et tranquille comme en santé. On m'assura que tel était son caractère ; toute sa vie, il s'est efforcé de paraître supérieur à ses propres affections. Jamais d'humeur, jamais d'impatience. Son buste, par Houdon, est celui qui me paraît le plus ressemblant; mais le sculpteur n'a pu rendre sur la pierre ces sourcils noirs qui ombragent des yeux noirs, très actifs, sous de beaux cheveux blancs. Il était frisé lorsque je le vis, quoiqu'il fut malade ; c'est là une de ses manies, et il en convient. Il se fait mettre tous les jours des papillotes, qu'on lui passe au fer plutôt deux fois qu'une; du moins, autrefois, après s'être fait friser le matin, il lui arrivait très souvent de se faire encore friser pour souper. On le coiffe à cinq petites boucles flottantes; ses cheveux, attachés par derrière, pendaient au milieu de son dos. Il avait une robe de chambre jaune, parsemée de raies blanches et de fleurs bleues. Il me ht asseoir, me parla de son état, me fit des compliments sur le peu d'indulgence dont il prétendit que le public me favorisait, sur l'éloquence, sur les discours oratoires ; pour moi je l'entretenais de sa gloire, et ne me lassais point d'ob-

(septembre 1875) 9

server ses traits. La conversation étant tombée sur le bonheur de connaître jeune l'état auquel on se destine, il me récita sur-le-champ deux pages qu'il avait composées sur ce sujet dans un de ses ouvrages. Sa manière de réciter est infiniment simple et commune, le ton d'un bonhomme, nul apprêt, levant tantôt une main, tantôt une autre, disant comme les choses lui viennent, y mêlant seulement quelques inflexions. Sa voix est assez forte pour son âge : elle est d'une extrême familiarité; et en général, quand il parle, ses yeux ne fixent rien ; ils errent au hasard, soit parce qu'il a la vue basse, soit plutôt parce que c'est sa manière. Ses mots favoris sont : tout ça, et pardieu, qui reviennent continuellement; sa conversation paraît n'avoir rien de saillant, mais quand on y fait attention, on remarque qu'il parle bien, qu'il y a même des choses très bien exprimées, et que, de temps en temps, il y sème des vues intéressantes. Un des premiers traits de son caractère, c'est sa vanité; elle est complète, mais franche, et de bonne foi. Un voyageur (M. Target) disait de lui : « Voilà « un homme qui a beaucoup de vanité au ser- <( vice de son orgueil. »

On sera curieux d'en connaître quelques traits. Je lui disais qu'en venant le voir, j'avais beaucoup lu ses ouvrages. « Quelisiez-vous?» me ditil. Je répondis : « Les vues sur la nature ».« Il « y a là, répliqua-t-il à l'instant, des morceaux de « la plus haute éloquence ! » Ensuite il parla nouvelles et politique, contre son ordinaire, ce qui lui donna occasion de me faire lire une lettre de M. le comte de Maillebois, sur les événements de la Hollande. 11 en vint, un moment après, à la mort du pauvre M. Thomas, pour me faire lire une lettre que son fils avait reçue de madame Necker, lettre étrange, où madame Necker paraît déjà consolée de la perte de son ami intime, malgré l'emphase et Tenthousiasme qu'elle meta la décrire, en s'appuyant sur M. de Bufïon, qu'elle célèbre avec plus d'emphase encore. Il y a une phrase qu'il me fit remarquer avec complaisance. Madame Necker, mettant un moment en parallèle ses deux amis, dit en parlant de M. Thomas : l'Homme de ce siècle; et en parlant de M. de Buffon : l'Homme de tous les siècles.

Le comte de Buffon fils venait d'élever un monument à son père, dans les jardins deMontbard. Auprès de la tour, qui est d'une grande élévation.

(septembre 1785) 11

il avait fait placer une colonne avec cette inscription :

Excelsœ Turri, Hianilis Columna.

Parenti suo, Filius Buffon^ 1785,

A LA Haute Tour, l'Humble Colonne A SON Père, Buffon fils, 1785.

On m'a dit que le père avait été attendri jusqu'aux larmes de cet hommage. Il disait à son fils : a Mon fils, cela te fera honneur. »

Il termina notre première entrevue, parce que ses douleurs de pierre lui reprirent. Il m'ajouta que son fils allait me mener partout, et me ferait voir les jardins et la colonne. Le jeune comte de Buâon me conduisit d'abord dans toute la maison, qui est très bien tenue, fort bien meublée : on y compte douze appartements complets; mais elle est bâtie sans régularité, et quoique ce défaut dût la rendre plutôt commode que belle, elle a encore de la beauté. De la maison nous parcourûmes les jardins, qui s'élèvent au-dessus. Ils sont composés de treize terrasses, aussi irrégulières dans leur genre que la maison ; mais d'où l'on découvre une vue immense, de magni-

fiques aspects, des prairies coupées par des rivières, des vignobles, des coteaux brillants de culture, et toute la ville de Montbard ; ces jardins sont mêlés de plantations, de quinconces, de pins, de platanes, de sycomores, de charmilles, et toujours des fleurs parmi les arbres. Je vis de grandes volières oii Buffon élevait des oiseaux étrangers qu'il voulait étudier et décrire. Je vis aussi la place d'une fosse qu'il avait comblée, et où il avait nourri des lions et des ours. Je vis enfin ce que j'avais tant désiré de connaître, le cabinet où travaille ce grand homme : il est dans un pavillon que l'on nomme la tour de Saint- Louis. On monte un escalier : on entre par une porte verte à deux battants; mais on est fort étonné de voir la simplicité du laboratoire. Sous une voûte assez haute, à peu près semblable aux voûtes des églises et des anciennes chapelles, dont les murailles sont peintes en vert, il a fait porter un mauvais secrétaire de bois, au milieu de la salle, qui est carrelée, et devant le secrétaire, est un fauteuil ; voilà tout. Pas un livre, pas un papier ; mais ne trouvez-vous pas que cette nudité a quelque chose de frappant? On la revêt des belles pages de Buifon, de la magnifi-

(septembre 1785) 13

cence de son style et de Tadmiration qu'il inspire! Cependant ce n'est pas là le cabinet où il a le plus travaillé : il n'y va guère que dans la grande chaleur de l'été, parce que l'endroit est extrêmement frais. Il est un autre sanctuaire où il a composé presque tous ses ouvrages^ le Berceau de l'Histoire NATURELLE, commo disait lo prince Henri, qui voulut l'aller voir, et oii J.-J. Rousseau se mit à genoux et baisa le seuil de la porte. J'en parlais à M. de Buffon. « Oui, me dit-il, Rousseau y fit un hommage. » Ce cabinet a, comme le premier, une porte verte, à deux battants. Il y a intérieurement un paravent de chaque côté de la porte. Le cabinet est carré, boisé et tapissé des images des oiseaux et de quelques quadrupèdes deV Histoire naturelle. On y trouve un canapé, quelques chaises antiques, couvertes de cuir noir, une table sur laquelle sont des manuscrits, une autre petite table noire; voilà tous les meubles. Le secrétaire où il travaille est dans le fond de l'appartement, auprès de la cheminée. C'est une pièce grossière de bois de noyer. Il était ouvert : on ne voyait que le manuscrit dont Buffon s'occupait alors : c'était un Traité sur r aimant ; à côté était sa plume ; au-dessus du

secrétaire était un bonnet de soie grise dont il se couvre. En face, le fauteuil où il s'assied, antique et mauvais fauteuil sur lequel est jetée une robe de chambre grise, à raies blanches. Devant lui, sur la muraille, la gravure de Newton. Là BufFon a passé la plus grande et la plus belle portion de sa vie. Là ont été enfantés presque tous ses ouvrages. En effet, il a beaucoup habité Montbard, et il y restait huit mois de Tannée : c'est ainsi qu'il a vécu pendant plus de quarante ans. Il allait passer quatre mois à Paris, pour expédier ses affaires et celles du Jardin du roi, et venait se jeter dans l'étude. Il m'a dit luimême que c'était son plus grand plaisir, son goût dominant, joint à une passion extrême pour la gloire.

Son exemple et ses discours m'ont confirmé, que qui veut la gloire passionnément, finit par l'obtenir, ou du moins en approche de bien près. Mais il faut vouloir, et non pas une fois ; il faut vouloir à tous les instants. J'ai ouï dire qu'un homme qui a été maréchal de France et grand général, se promenait tous les matins un quart d'heure dans sa chambre, et qu'il employait ce temps à se dire à lui-même : « Je veux être maréchal de

(septembre 1785) 15

« France et grand général. » M. de Buffon me (lit à ce sujet un mot bien frappant, un de ces mots capables de produire un homme tout entier : « Le génie n'est qu'une plus grande aptitude à la (( patience. » Il suffît en effet d'avoir reçu cette qualité de la nature : avec elle on regarde longtemps les objets, et l'on parvient à les pénétrer. Cela revient au mot de Newton. On disait à ce dernier : « Comment avez-vous fait tant de dé- « couvertes? — En cherchant toujours, répon- « dit-il, et cherchant patiemment. » Mais remarquez que le mot patience doit s'appliquer à tout : patience pour chercher son objet, patience pour résister à tout ce qui s'en écarte ; patience pour souffrir tout ce qui accablerait un homme ordinaire.

Je tirerai mes exemples de M. de BufFon luimême. Il rentrait quelquefois des soupers de Paris, à deux heures après minuit, lorsqu'il était jeune ; et à cinq heures du matin^ un domestique venait le tirer par les pieds, et le mettre sur le carreau, avec ordre de lui faire violence, dût-il se fâcher contre lui. Il m'a dit aussi qu'il travaillait jusqu'à six heures du soir. « J'avais « alors, me dit-il, ma petite maîtresse que j'ado-

(( rais : eh bien ! je m'efforçais d'attendre que six « heures fussent sonnées pour Taller voir, sou- « vent même au risque de ne plus la trouver. » AMontbard, après son travail, il faisait venir une petite flUe, car il les a toujours beaucoup aimées; mais il se relevait exactement à cinq heures. Il ne voyait que des petites filles, ne voulant pas avoir de femmes qui lui dépensassent son terme K Voici maintenant comme il distribuait sa journée, et on peut même dire comment il la distribue encore. A cinq heures, il se lève, s'habille, se coiffe, dicte ses lettres, règle ses affaires. A , six heures, il monte à son cabinet, qui est à

1. M. de Buffon a toujours été fortement occupé de luimême, et préférablement à tout le reste. Comme je savais que beaucoup de femmes avaient reçu son hommage, je demandais si elles ne lui avaient pas fait perdre de temps. Quelqu'un qui le connaissait parfaitement, me répondit : « M. de Bulfon a vu constamment trois choses avant toutes « les autres; sa gloire, sa fortune et ses aises. » Il a presque toujours réduit l'amour au physique seul. Voyez un de ses discours sur la nature des animaux, où, après un portrait pompeux de l'amour, il l'anéantit d'un seul trait et le dégrade en prétendant prouver qu'il n'y a que du physique, de la vanité, de l'amour-propre dans la jouissance. C'est là qu'est son invocation à l'amour : « On l'a mise à côté de celle « de Lucrèce, » me dit-il un jour. Les femmes lui en ont voulu à la mort de cet effort, ou de cet abus de raison. Madame de Pompadour lui dit à Versailles : « Vous êtes un joli « garçon... »

(septembre 1785) 17

l'extrémité de ses jardins, ce qui fait presque un demi-quart de lieue, et la distance est d'autant plus pénible qu'il faut toujours ouvrir des grilles^ et monter de terrasses en terrasses. Là, ou il écrit dans son cabinet, ou il se promène dans les allées qui l'environnent. Défense à qui que ce soit de l'approcher : il renverrait celui de ses gens qui viendrait le troubler. Sa manière est de relire souvent ce qu'il a fait, de le laisser dormir pendant quelques jours ou pendant quelque temps, u 11 importe, me disait-il, de ne pas se presser : on revoit alors les objets avec des yeux plus frais, et l'on y ajoute ou l'on y change toujours. » Il écrit d'abord : quand son manuscrit est trop chargé de ratures, il le donne à copier à son secrétaire, jusqu'à ce qu'il en soit content. C'est ainsi qu'il a avoué au théologal de Semur, homme d'esprit et son ami, qu'il avait écrit dixhuit fois ses Epoques de la nature, ouvrage qu'il méditait depuis cinquante ans. Je ne dois pas oublier de dire que M. de Buffon, qui a beaucoup d'ordre, a placé ainsi son cabinet, loin de sa maison, non seulement pour n'être pas distrait ^ ;

1. A l'égard de ces complaisants, de ces courtisans, de ces adorateurs, j'ai une réflexion à l'aire, que je n'ai trouvée nulle

mais parce qu'il aime à séparer ses travaux de ses affaires. « Je brûle tout, me disait-il ; on ne « trouvera pas un papier quand je mourrai. J'ai (( prisée parti-là en considérant qu'autrement je « ne m'en tirerai jamais. On s'ensevelirait sous « ses papiers. » Il ne conserve que les vers à sa louange, dont j'aurai occasion de parler dans un moment. Aussi, dans sa chambre à coucher, on ne trouve que son lit, qui est, comme la tapisserie, de satin blanc, avec un dessin de fleurs. Auprès de la cheminée est un secrétaire, où l'on ne

part. Outre qu'il est bien difficile à un grand homme de vivre sans cette espèce de cercle qui s'attache à lui naturellement, soit par la curiosité, soit par l'admiration, par l'envie de l'imiter, comme font les jeunes gens, soit par la vanité et l'idée que l'on est quelque chose, lorsque l'on tient du moins à un grand homme, ne pouvant l'être soi-même Pour moi je ne suis pas révolté de voir un tel homme aimer à être entouré. Je ne dirai pas seulement c'est une consolation de ses efforts, un adoucissement à ses fatigues, une ressource qui lui rappelle sans cesse sa gloire au milieu même de ses maux et de ses souffrances; je dirai plus, c'est un encouragement même pour ses études, et il serait possible qu'il en reçût une nouvelle facilité. Ces admirateurs vous rappellent sans cesse la présence de votre génie et de votre grandeur. D'ailleurs, il est de fait que l'on a plus de supériorité avec les inférieurs eux-mêmes. On a remarqué que la conversation devenait plus riche, plus libre, plus abondante ; il y a plus d'aisance dans les manières, et la liberté y fait beaucoup. Ainsi, loin de trouver une petitesse dans le cortège qui peut environner un homme célèbre, j'y découvre souvent une excuse et un moyen d'être fidèle à sa renommée.

(septembre 1785) 19

voit auprès du tiroir d'en haut, qu'un livre, qui est apparemment son livre de pensées. Auprès de son secrétaire, qui est toujours ouvert, est le fauteuil sur lequel il est toujours assis, et dans un coin de la chambre est une petite table noire pour son copiste.

Il ne prend la plume que lorsqu'il a longtemps médité son sujet, et encore une fois, n'a guère d'autre papier que celui sur lequel il écrit. Cet ordre de papiers est plus nécessaire qu'on ne croit. M. Necker le recommande avec soin dans son livre ; l'abbé Terray le pratiquait de même. L'ordre que Ton contemple autour de soi se répand en effet sur nos productions. Si un écrivain aussi célèbre, et surtout si deux contrôleurs généraux aussi laborieux ont donné pareil exemple, il serait bien difficile qu'il restât des prétextes pour ne point l'imiter.

Je reprends la journée de M. de Buffon. A neuf heures, on lui apporte à déjeuner dans son cabinet, ou bien quelquefois, il le prend en s'habillant. Ce déjeuner est composé de deux verres de vin et d'un morceau de pain ; il travaille ensuite jusqu'à une ou deux heures. Il revient alors dans sa maison. Il dîne, il aime à dîner longtemps ;

c'est à dîner qu'il met son esprit et son génie de côté ; là il s'abandonne à toutes les gaietés, à toutes les folies qui lui passent par la tête. Son grand plaisir est de dire des polissonneries, d'autant plus plaisantes, qu'il reste toujours dans le calme de son caractère ; que son rire, sa vieillesse^ forment un contraste piquant avec le sérieux et la gravité qui lui sont naturels, et ces plaisanteries sont souvent si fortes que les femmes sont obligées de déserter. En général la conversation de Buffon est très négligée K On le lui a dit, et il a répondu que c'était le moment de son repos, et qu'il importait peu que ses paroles fussent soignées ou non. Ce n'est pas qu'il ne dise d'excellentes choses quand on le met sur

1. Sa manière est ordinairement peu de suite : il aime mieux les conversations coupées. 11 est une raison de cette manière de converser, que Ton peut alléguer en faveur des gens de lettres : premièrement, ils n'ont plus, comme autrefois, celte habitude qu'avaient les philosophes de converser sous des platanes, avec leurs disciples, et de rendre compte de leurs idées. En second lieu, leurs idées sont bien plus combinées et plus réfléchies que celles des philosophes anciens. On a besoin de pensées neuves; le lecteur et les auditeurs les demandent; l'homme de génie, inexorable pour luimême, ne se permet donc qu'un petit nombre de phrases, qu'il place de temps à autre dans sa conversation, à moins qu'il ne soit frappé, entraîné par l'attrait de quelque vue soudaine qui le domine, et dont il ne puisse éluder l'ascendant.

(septembre 1785) 21

l'article du style ou sur riiistoire naturelle ; il est encore très intéressant, lorsqu'il parle de lui : il en parle souvent avec de grands éloges. Pour moi, qui ai été témoin de ses discours, je vous assure que loin d'en être choqué, j'y trouve du plaisir. Ce n'est point orgueil, ce n'est point vanité; c'est sa conscience que l'on entend : il se sent, et se rend justice. Consentons donc quelquefois d'avoir des grands hommes à ce prix. Tout homme qui n'aurait pas le sentiment de ses forces, ne serait pas fort. N'exigeons pas des êtres supérieurs une modestie qui ne pourrait être que fausse. Il y a peut-être plus d'esprit et d'adresse à cacher, à voiler son mérite ; il y a plus de bonhomie et d'intérêt à le montrer *. Au reste, il ne se loue pas, il se juge : il se

1. On doit convenir d'ailleurs que son amour-propre n'a jamais offensé personne. — En voici un nouveau trait, mais il honore son caractère : c'est ce qui fait que nous ne craignons point de l'ajouter à ceux épars déjà peut-être en trop grand nombre dans cet ouvrage.

Buffon avait pour principe qu'en général les enfants tenaient de leur mère, leurs qualités intellectuelles et morales ; et lorsqu'il l'avait développé dans la conversation, il en faisait sur-le-champ l'application à lui-même, en faisant un éloge pompeux de sa mère, qui avait en effet beaucoup d'esprit, des connaissances étendues, une tête très bien organisée, et dont il aimait à parler souvent.

juge comme le jugera la postérité, avec cette différence, qu'un auteur a plus que qui que ce soit le secret de ses productions. Il me disait : « J'apprends tous les jours à écrire : il y a dans « mes derniers ouvrages, infiniment plus de perce fection que dans les premiers. Souvent je me (( fais relire mes ouvrages, et je trouve alors des (( idées que je changerai, ou auxquelles j'ajoute- « rai. Il est d'autres morceaux que je ne ferais « pas mieux. »

Cette bonne foi a quelque chose de précieux^ d'original, d'antique et de séduisant. On peut d'ailleurs s'en rapporter à M. de Buffon, personne n'est plus sévère que lui sur le style, sur la précision des idées, qu'il regarde comme le premier caractère du grand écrivain, sur la justesse et la correspondance exacte des contrastes que les idées demandent entre elles pour se faire valoir, ou des développements qu'elles exigent pour le manifester. Je lui ai entendu discuter des pages entières^ avec une raison, un sens admirable, mais en môme temps avec un sens inexorable. « J'ai été obligé, me disait-il, de prendre (( tous les tons dans mon ouvrage ; il importe de « savoir à quel degré de l'échelle il faut monter. »

(septembre 1785) 23

Par une suite naturelle, il exige dans un auteur de la bonne foi, de la bienséance dans le tissu de ses opinions, et surtout qu'il soit conséquent. Il ne pardonne pas à Rousseau ses contradictions ; ainsi Ton peut dire qu'il calcule sa phrase et sa pensée, comme il calcule tout; qualité remarquable qui a pu naître de ses connaissances dans les mathématiques et de l'habitude de les appliquer. 11 m'a dit qu'il les avait étudiées avec soin et de bonne heure; d'abord dans les écrits d'Euclide, et ensuite dans ceux du marquis de l'Hôpital K A vingt ans, il avait découvert le Binôme de Newton, sans savoir qu'il eût été découvert par Newton, et cet homme vain ne l'a imprimé

1. Dès ses plus jeunes années, lors même qu'il était écolier, il se passionna pour la géométrie. Cette passion fut telle, qu'il ne pouvait se séparer des éléments d'Euclide, dont il portait toujours un exemplaire avec lui, et qu'en jouant à la paume avec ses camarades, il lui arrivait souvent d'aller se cacher dans un coin, ou de s'enfoncer dans quelque allée solitaire pour ouvrir son livre, et tâcher de résoudre un prohlème qui le tourmentait. Un jour, entraîné par son goût extraordinaire pour le mouvement, il monta sur un clocher, en descendit ensuite avec une corde nouée, s'écorcha douloureusement les mains qui glissaient sur cette corde, et ne s'aperçut pas du mal qu'il s'était fait, tant il était occupé d'une proposition de géométrie qu'il n'avait pu comprendre et qui se présenta tout à coup à son esprit, au moment où il descendait.

nulle part ; j'étais bien aise d'en savoir la raison : (( C'est, me répondit-il, que personne n'est (( obligé de m'en croire. » Il y a donc cette différence entre sa vanité et celle des autres, que la sienne a fait ses preuves, si l'on peut s'exprimer ainsi. Cette différence vient de la trempe de son âme, âme droite, qui veut partout la bonne foi, et proscrit rinconséquence.

Il me disait, en parlant de Rousseau : « Je « Taimais assez; mais lorsque j'ai vu ses Conc( fessions, j'ai cessé de l'estimer. Son âme m'a « révolté, et il m'est arrivé pour Jean-Jacques le « contraire de ce qui arrive ordinairement : « après sa mort, j'ai commencé à le méses- « timer. » Jugement sévère, je dirai même injuste ; car j'avoue que les Confessions de Jean- Jacques n'ont pas produit sur moi cet effet. Mais il se pourrait que M. de Buffon n'eût pas dans son cœur l'élément par lequel on doit juger Rousseau. Je serais tenté de croire que la nature ne lui a pas donné le genre de sensibilité nécessaire pour connaître le charme ou plutôt le piquant de cette vie errante, de cette existence abandonnée au hasard et aux passions. Cette sévérité, ou plutôt ce défaut, qui se trouve peut-

(septembre 1785) 25

être clans l'àme de M. de Buffon, en annonce sous un autre rapport la beauté, et même la simplicité. Aussi, par une suite naturelle, il est facile à tromper, quel que soit Tordre extrême qu'il mette dans ses atfaires, et on vient d'en avoir la preuve.

Il y a un an que le directeur de ses forges lui a fait perdre 120.000 livres. M. de Buffon, depuis trois ans, avait consenti à n'en être pas payé, et s'était abandonné à tous les prétextes et tous les subterfuges dont la fraude se colorait. Heureusement cet événement n'a point altéré sa sérénité ni influé en rien sur la dépense et sur l'état qu'il en tient. Tl a dit à son fils : « Je n'en (( suis fâché que pour vous ; je voulais vous « acheter une terre, et il faudra que je diffère « encore quelque temps. » Il a toujours une année de son revenu devant lui. On croit qu'il a cinquante mille écus de rentes. Ses forges ont dû beaucoup l'enrichir. Il en sortait tous les ans huit cents milliers de fer ; mais il y a fait d'un autre côté des dépenses énormes. Cet établissement considérable lui a coûté cent mille écus à créer. Elles languissent aujourd'hui, à cause du procès qu'il a avec ce directeur ; mais

lorsqu'elles sont en activité, on y compte quatre cents ouvriers.

Il n*est pas étonnant que M. de Buffon, avec une àme aussi simple^ croie tout ce qu'on lui dit; il y a plus, il aime à écouter les rapports et les propos. Ce grand homme est quelquefois un peu commère ; du moins une heure par jour, il faut en convenir. Pendant le temps de sa toilette, il se fait raconter par son perruquier et par ses gens tout ce qui se passe dans Montbard, toutes les histoires de sa maison. Quoiqu'il paraisse livré à ses hautes pensées, personne ne sait mieux que lui les petits événements qui Tentourent. Cela tient aussi peut-être au goût qu'il a toujours eu pour les femmes, ou plutôt pour les petites filles. Il aime la chronique scandaleuse ; et se faire instruire de cette chronique dans un petit pays, c'est en apprendre presque toute l'histoire.

Cette habitude des petites filles, ou bien aussi la crainte d'être gouverné, a fait aussi qu'il a mis toute sa confiance dans une paysanne de Montbard qu'il a érigée en gouvernante, et qui a fini par le gouverner. Elle se nomme mademoiselle Blesseau : c'est une fille de quarante ans,

(septembre 1785) 27

bien faite, et qui a dû être assez jolie. Elle est depuis près de vingt ans auprès de M. de Buffon. Elle le soigne avec beaucoup de zèle. Elle participe à l'administration de la maison ; et comme il arrive en pareil cas, elle est détestée des gens. Madame de Buffon, morte depuis beaucoup d'années, n'aimait pas non plus cette lille : elle adorait son mari, et l'on prétend qu'elle en était d'une jalousie extrême. Mademoiselle Blesseau n'est pas la seule qui commande à ce grand homme.

Il est un autre original qui partage l'empire, c'est un capucin : il se nomme le père Ignace. Je veux m'arrêter un instant sur l'histoire d'Ignace Bougot, né à Dijon. Ce moine possède éminemment l'art précieux dans son ordre, de se faire donner ; si bien que celui qui donne semble devoir lui en être bien obligé. « Ne me donne pas « qui veut », dit souvent le père Ignace. Avec ce talent, il est parvenu à faire rebâtir la capucinière de Semur. Ce mérite est assez ordinairement celui des gens d'Eglise. J'ai vu un curé, rival d'Ignace dans ce genre de gueuserie : il ensorcelait de vieilles femmes, au point qu'elles se croyaient trop heureuses de lui donner ce qu'elles

avaient, et souvent plus qu'elles n'avaient. Les gens d'un caractère pareil ont aussi de l'intelligence. Ils aiment à se mêler de tout, ils ont de Texactitude pour les affaires et les commissions ; l'activité ne leur est pas étrangère ; ils sont aussi attentifs à ne pas déplaire aux laquais, par qui ils ont besoin de se faire pardonner les profits qu'ils leur dérobent, qu'à plaire aux maîtres dont ils s'occupent à capter la faveur : tel est Ignace.

Si vous voulez vous faire une idée de sa personne, vous vous représenterez un gros homme à tête ronde, à peu près semblable à un masque d'Arlequin de la Comédie italienne, et cette comparaison me paraît d'autant plus juste, qu'il parle précisément comme parlait Carlin : même accent, même patelinage. C'est à ce révérend père, curé de Buffon, village à deux lieues de Montbard, que M. de Buffon abandonne une grande partie de sa confiance, et même sa conscience, s'il suffisait de s'en rapporter à l'extérieur. En effet, Ignace est le confesseur de Buffon. Il est tout chez lui : il s'intitule capucin de M. de Buffon. Il vous dira quand vous voudrez qu'un jour M. de Buffon le mena à l'Aca-

(septembre 1785) 29

demie frant^aisc ; qu'il y attira tous les regards ; qu'on le plaça dans un fauteuil des quarante ; que M. de ButFon, après avoir prononcé le discours, le ramena dans sa voiture aux yeux de tout le public, qui n'avait des yeux que pour lui. M. de Buffon l'a cité comme son ami dans l'article du serin. Il est aussi son laquais : je l'ai vu le suivre en promenade^ tout en clopinant derrière lui, parce qu'il est boiteux, ce qui faisait un tableau à peindre, tandis que l'auteur de XHistoire naturelle marchait fièrement, la tête haute, le chapeau en l'air, toujours seul, daignant à peine regarder la terre, absorbé dans ses pensées, semblable à l'homme qu'il a dépeint dans son Jiistoire de l'homme, sans doute d'après lui-môme, tenant une canne dans sa main droite, et appuyant avec majesté l'autre main sur sa hanche gauche. Je l'ai vu, lorsque les valets de M. de Buffon étaient absents, ôter sa serviette et la petite table sur laquelle il venait de dîner. Buffon lui répondait : « Je te remercie, mon (c cher enfant. » Et Ignace, prenant une humble attitude, avait l'air plus domestique que les domestiques eux-mêmes.

Ce même Ignace, capucin laquais, est encore

le laquais confesseur de M. de Buffon. Il m'a conté qu'il y a trente ans, Fauteur des Epoques de la nature, sachant qu'il prêcherait un carême à Monthard, le fitvenir au temps de Pâques, et se flt confesser par lui dans son laboratoire ; dans ce même lieu où il développait le matérialisme ; dans ce même lieu oii Jean-Jacques devait venir, quelques années après, baiser respectueusement le seuil de la porte. Ignace me contait que M. de Buffon, en se soumettant à cette cérémonie, avait reculé d'un moment, « effet de la (( faiblesse humaine », ajoutait-il, et qu'il avait voulu faire confesser son valet de chambre avant lui. Tout ce que je viens de dire vous étonne peut-être. Oui ! BufTon, lorsqu'il est à Monthard, communie à Pâques, tous les ans, dans la chapelle seigneuriale. Tous les dimanches, il va à la grand'messe, pendant laquelle il sort quelquefois pour se promener dans les jardins qui sont auprès, et revient se montrer aux endroits intéressants. Tous les dimanches, il donne la valeur d'un louis aux différentes quêteuses.

C'est dans cette chapelle qu'est inhumée sa femme, femme charmante qu'il a épousée à quarante-cinq ans, par inclination, et dont il a

(septembre 1785) 31

toujours été adoré, malgré les nombreuses infidélités qu'il lui faisait. Elle était reléguée dans un couvent de Monîbard : de bonne naissance, mais sans fortune. 11 lui fit la cour pendant deux ans ; et au bout de ce temps, il l'épousa malgré son père, qui vivait encore, et qui, étant ruiné, s'opposait au mariage de son (ils par des vues d'intérêt. Elle se nommait mademoiselle de Saint-Belin.

Je tiens de M. de Buffon qu'il a pour principe de respecter la religion ; qu'il en faut une au peuple ; que dans les petites villes on est observé de tout le monde, et qu'il ne faut choquer personne. « Je suis persuadé, me disait-il, que dans « vos discours, vous avez soin de nerienavan- « cer qui puisse être remarqué à cet égard. J'ai « toujours eu la même attention dans mes livres ; « je ne les ai fait paraître que les uns après les (c autres, afin que les hommes ordinaires ne pus- « sent pas saisir la chaîne de mes idées. J'ai « toujours nommé le créateur; mais il n'y a « qu'à ôter ce mot, et mettre mentalement à la <( place la puissance de la nature, qui résulte « des deux grandes lois, l'attraction et l'impul- « sion. Quand la Sorbonne m'a fait des chi-

« canes, je n'ai fait aucune difficulté de lui donce ner toutes les satisfactions qu'elle a pu dési- « rer : ce n'est qu'un persiflage ; mais les (( hommes sont assez sots pour s'en contenter. (( Par la même raison, quand je tomberai dan- (( ^creusement malade et que je sentirai ma « fin s'approcher, je ne balancerai point à a envoyer chercher les sacrements. On le doit « au culte public. Ceux qui en agissent autrece ment, sont des fous. Il ne faut jamais heurter (( de front, comme faisaient Voltaire, Diderot, « Helvétius. Ce dernier était mon ami : il a passé « plus de quatre ans à Montbard, en différentes « fois; je lui recommandais cette modération, (( et s'il m'avait cru, il eût été plus heureux. »

On peut juger en effet si cette méthode a réussi à M. de Buffon. Il est clair que ses ouvrages démontrent le matérialisme, et cependant c'est à l'imprimerie royale qu'ils se publient.

(( Mes premiers volumes parurent, ajoutait-il, a en môme temps que V Esprit des lois : nous « fûmes tourmentés par la Sorbonne, M. de « Montesquieu et moi ; de plus, nous nous « vîmes en butte au déchaînement de la critique. « Le président était furieux. Qu'allez-vous ré-

(SEPTEMHRK 1785) 33

(c pondre? me disait-il. Rien du tout, président, (( répliquai-je ; et il ne pouvait concevoir mon (( sanij^-froid. »

Je lisais un soir, à M. de Buffon, des vers de M. Thomas sur l'immortalité de Tàme, il riait : (( Pardteu, la religion nous ferait un beau pré- « sent, si tout ça était vrai ! » 11 critiquait ces vers sévèrement, mais avec justice^ car il est inexorable pour le style, et surtout pour la poésie qu'il n'aime pas. Il prétend qu'il est impossible dans notre langue d'écrire quatre vers de suite sans y faire une faute, sans blesser ou la propriété des termes, ou la justesse des idées. Il me recommandait de ne jamais faire de vers. « J'en aurais fait tout comme un autre, me di- « sait-il ; mais j'ai bien vite abandonné ce genre, <( où la raison ne porte que des fers. Elle en a « bien assez d'autres, sans lui en imposer encore « de nouveaux. »

Ces vers me rappellent un petit mouvement de vanité plaisant, qui les suivit. Le matin du jour dont, je parle M. de Buffon, sous le prétexte de sa santé qui ne lui permettait pas de se fatiguer à parcourir des papiers, m'avait prié de lui faire la lecture d'une multitude de vers

qu'on lui avait adressés ; il les conservait presque tous, quoique presque tous fussent médiocres. Quand on l'appelait génie créateur, esprit sublime : c( Eh! eh! disait-il avec complaisance, il « y a de l'idée, il y a quelque chose là. » Le soir, en écoutant les vers de M. Thomas, il me dit, avec une naïveté charmante : « Tout ça, ne « vaut pas les vers de ce matin. » Je veux joindre ici un autre trait du même genre : « Un « jour, me disait-il, que j'avais travaillé longce temps, et que j'avais découvert un système « très ingénieux sur la génération, j'ouvre Aris- « tote, et ne voilà-t-il pas que je trouve toutes « mes idées dans ce malheureux Aristote ? Aussi, « pardieut c'est ce qu' Aristote a fait de mieux. » Le premier dimanche que je me trouvai à Montbard, l'auteur de V Histoire naturelle demanda son fils la veille au soir : il eut avec lui une longue conférence, et je sus que c'était pour obtenir de moi que j'allasse le lendemain à la messe. Lorsque son fils m'en parla, je lui répondis que je m'emmesserais très volontiers, et que ce n'était pas la peine de tant comploter pour me déterminer à une action de la vie civile. Cette réponse charma M. de Bufïon. Lorsque je

(septembre 1785) 35

revins de la grand'messe, où ses douleurs de pierre l'avaient empêché d'aller, il me fit un million de remerciements de ce que j'avais pu supporter trois quarts d'heure d'ennui ; il me répéta que dans une petite ville comme Monthard la messe était d'obligation.

Quand Buffonsort de l'office, il aime à se promener sur la place, escorté de son filsj et entouré de ses paysans. Il se plaît surtout à paraître au milieu d'eux en habit galonné. Il fait le plus grand cas de la parure, de la frisure, des beaux habits ; lui-même, il est toujours mis comme un vieux seigneur, et gronde son fils lorsqu'il ne porte qu'un frac à la mode. Je savais cette manie, et je m'étais muni, pour m'introduire chez lui, d'un habit galonné, avec une veste chargée d'or. J'ai appris que ma précaution avait réussi à merveille : il me cita pour exemple à son fils. Yoilà un homme, s'écriait-il ; et son fils avait beau dire que la mode en était passée, il n'écoutait rien. En effet, c'est lui qui a imprimé, au commencement de son Traité sur l'Homme, que nos habits font partie de nousmêmes. Notre machine est tellement construite, que nous commençons par nous prévenir en

faveur de celui qui brille à nos yeux ; on ne le sépare pas d'abord de son habit, l'esprit saisit l'ensemble, le vêtement et la personne, et jug-e par le premier du mérite de la seconde. Cela est si vrai, que M. de Buffon a fini par s'y prendre lui-même, et j'ai opéré sur lui, avec mon habit, l'illusion qu'il voulait communiquer aux autres. Que sera-ce, surtout, si nous connaissons déjà le personnage dont nous approchons, si nous sommes instruits de sa gloire, de ses talents, alors le génie et l'or conspirent ensemble à nous éblouir, et l'or semble l'éclat du génie même.

Buffon s'est tellement accoutumé à cette magnificence, qu'il disait un jour qu'il ne pouvait travailler que lorsqu'il se sentait bien propre et bien arrangé. Un grand écrivain s'assied à sa table d'étude, comme, pour paraître dans nos actions solennelles, nous produisons nos plus belles parures. Il est seul; mais il a devant lui l'univers et la postérité; ainsi, les Gorgias et les sophistes de la Grèce, qui étonnèrent des peuples frivoles par l'éloquence de leurs discours, ne se montraient jamais en pubhc que parés d'une robe de pourpre.

Il me reste à terminer la journée de M. de

(sEPTEMimi: 1785) 37

Biiffon. Après son dîner, il ne s'embarrasse guère de ceux qui habitent son château, ou des étrangers qui sont venus le voir. Il s'en va dormir une demi-heure dans sa chambre, puis il fait un tour de promenade, toujours seul, et à cinq heures il retourne à son cabinet se remettre à l'étude jusqu'à sept heures ; alors il revient au salon, fait lire ses ouvrages, les explique, les admire, se plaît à corriger les productions qu'on lui présente, et sur lesquelles on le consulte. Telle a été sa vie pendant cinquante ans (*). 11 disait à quelqu'un qui s'étonnait de sa renommée : (( J'ai passé cinquante ans àmon bureau. » A neuf heures du soir il va se coucher, et ne soupe jamais; cet infatigable écrivain menait encore cette vie laborieuse jusqu'au moment où je suis arrivé àMontbard, c'est-à-dire à soixantedix-huit ans; mais de vives douleurs de pierre

1. Indépendamment de ceux qui le consultaient sur leurs ouvrages, il était peu d'écrivains qui ne tinssent à honneur de lui faire hommage de leurs productions ; mais il lui restait peu de temps pour lire les livres qu'on lui envoyait, il se bornait ordinairement à la table des chapitres, pour voir ceux qui paraissaient les plus intéressants ; dans les quinze dernières années de sa vie, il y a peu d'ouvrages qu'il ait lus autrement. Parmi les auteurs qui n'existent plus, outre ceux dont ci-après on verra qu'il conseille l'étude, il faisait un cas particulier de Fénelon et de Richardson.

lui étant survenues, il a été obligé de suspendre ses travaux. Alors, pendant quelques jours, il s'est enfermé dans sa chambre, seul, se promenant de temps en temps, ne recevant qui que ce soit de sa famille, pas môme sa sœur, et n'accordant à son fils qu'une minute dans la journée. J'étais le seul qu'il voulût bien admettre auprès de lui; je le trouvais toujours beau et calme dans les souffrances, frisé, paré même : il se plaignait doucement de sa santé, il prétendait prouver, par les plus forts raisonnements, que la douleur affaiblissait ses idées. Comme les maux étaient continus, ainsi que l'irritation des besoins, il me priait souvent de me retirer au bout d'un quart d'heure, puis il me faisait rappeler quelques moments après. Peu à peu les quarts d'heure devinrent des heures entières. Ce bon vieillard m'ouvrait son cœur avec tendresse; tantôt il me faisait lire le dernier ouvrage qu'il composait, c'est un Traité de l'Aimant ; et en m'écoutant, il retravaillait intérieurementtoutes ses idées, auxquelles il donnait de nouveaux développements, ou changeait leur ordre, ou retranchait quelques détails superflus ; tantôt il envoyait chercher un volume de ses ouvrages, et me faisait lire les

(septembre 1785) 39

beaux morceaux de style, tels que le discours du premier iiomme, lorsqu'il décrit l'Histoire de ses sens, ou la peinture du désert de TArabie, dans Farlicle du Chameau, ou une autre peinture plus belle encore selon lui, dans l'article du Kamichi ; tantôt il m'expliquait son système sur la formation du monde, sur la génération des êtres, sur les moules intérieurs, etc. ; tantôt il me récitait des lambeaux entiers de ses ouvrages, car il sait par cœur tout ce qu'il fait; et c'est une preuve de la puissance de sa mémoire, ou plutôt du soin extrême avec lequel il travaille ses compositions. Il écoute toutes les objections qu*on peut lui faire^ les apprécie et s'y rend quand elles sont fondées. 11 a encore une manière assez bonne déjuger si les écrits doivent réussir, c'est de les faire lire de temps en temps sur son manuscrit même; alors si, malgré les ratures, le lecteur n'est point arrêté, il en conclut que l'ouvrage se suit bien K Sa principale attention

1. Il avait aussi une autre manière de juger ses ouvrages. Lorsqu'on les lui lisait, il priait son lecteur de traduire en d'autres mots certains morceaux dont la composition lui avait beaucoup coûté : alors si la traduction rendait fidèlement le sens qu'il s'était proposé, il laissait le morceau tel qu'il était ; pour peu, au contraire, que l'on s'écartât du sens, il

pour le style, c'est la précision des idées, et leur correspondance ; ensuite il s'applique, comme il le recommande dans son excellent discours de réception à TAcadémie Française, à nommer les choses par les termes les plus généraux : ensuite vient Iharmonie qu'il est bien essentiel de ne pas négliger; mais elle doit être la dernière attention du style.

C'est de l'histoire naturelle et du style qu'il aime le mieux à s'entretenir. Je ne sais même si le style n'aurait pas la préférence. Nul homme n'en a mieux senti la métaphysique, si ce n'est peut-être Beccaria ; mais Beccaria, en donnant le précepte, n'a pas également donné l'exemple comme M. de Buffon. « Le style est l'homme « mêmÇ:, me répétait-il souvent, les poètes n'ont « pas de style, parce qu'ils sont gênés par la « mesure du vers qui fait d'eux des esclaves; « aussi quand on vante devant moi un homme, « je dis toujours : voyons ses papiers. » Comment trouvez-vous le style de M. Thomas, lui demandais-je ; « assez bon, me répondit-il, mais « trop tendu, trop enflé. » Et le style de Rous-

revoyait le passage, cherchait ce qui pouvait y nuire à la clarté, et le corrigeait.

(septembre 1785) 41

seau? « Beaucoup meilleur; mais Rousseau a « tous les défauts de la mauvaise éducation; il (( a rinlerjection, Texclamation en avant, l'apos- (c trophe continuelle. »

Donnez-moi donc vos principales idées sur le style. « Elles sont dans mon discours à FAca- « demie ; au reste, en deux mots, il y a deux « choses qui forment le style, l'invention et (( l'expression. L'invention dépend de la pa- « tience; il faut voir, regarder longtemps son « sujet, alors il se dérouie et se développe peu à « peu, vous sentez comme un petit coup d'élec- « tricité qui vous frappe la tête, et en même (( temps vous saisit le cœur; voilà le moment du « génie, c'est alors qu'on éprouve le plaisir de « travailler, plaisir si grand, que je passais douze « heures, quatorze heures à Fétude, c'était tout « mon plaisir; en vérité je m'y livrais hien plus « que je ne m'occupais de la gloire, la gloire (( vient après si elle peut ; et elle vient presque « toujours. Mais voulez-vous augmenter le plai- « sir, et en même temps être original? Quand « vous aurez un sujet à traiter, n'ouvrez aucun « livre, tirez tout de votre tête, ne consultez les « auteurs que lorsque vous sentirez que vous ne

« pouvez plus rien produire de vous-même, c'est « ainsi que j'en ai toujours usé ; on jouit vérita- « blement par ce moyen quand on lit les auteurs, c( on se trouve à leur niveau, ou au-dessus « d'eux, on les juge, on les devine, on les lit « plus vite. A l'égard de l'expression, il faut « toujours joindre l'image à l'idée ! il faut môme « que l'image précède l'idée pour y préparer « l'esprit; on ne doit pas toujours employer le (( mot propre, parce qu'il est souvent trivial; « mais on doit se servir du mot auprès ; en gé- « néral une comparaison est ordinairement né- « cessaire pour faire sentir l'idée ; et pour me « servir moi-même d'une comparaison, je me « représenterai le style sous l'image d'une dé- « coupure qu'il faut rogner, nettoyer dans tous « les sens, afin de lui donner la forme qu'on lui « désire. Lorsque vous écrivez, écoutez le pre- « mier mouvement, c'est en général le meilleur, « puis laissez reposer quelques jours, ou môme « quelque temps ce que vous avez fait. La « nature ne produit pas de suite, ce n'est que « peu à peu qu'elle opère, après le repos et avec « des forces rafraîchies; il faut seulement s*oc- « cuper de suite du môme objet, le suivre, ne

(septembre 1785) 43

« pas se livrer à plusieurs genres. Quand je « faisais un ouvrage, je ne songeais pas à autre « chose. J'excepte cependant votre état, me dit « M. de Buffon; vous avez souvent plusieurs « plaidoyers à composer à la fois, et dans des (( matières peu intéressantes; le temps vous « manque, vous ne pouvez parler que sur des (( notes ; dans ces cas, au lieu de correction, il « faut donner davantage à Féloquence des pa- « rôles, c'en est assez pour des auditeurs ; par- (( dieu, pardieu^ la lettre que vous m'avez I « écrite » (j'en ai cité la fm au commencement de cet article, pour avoir occasion d'en parler maintenant) « fournirait un beau parallèle entre (( l'interprète de la nature et l'interprète de la « société. Faites cela dans quelques discours, le « morceau produirait un effet superbe. Il serait « curieux de considérer les bases des opinions, c( et de montrer combien elles sont flottantes « dans la société. »

Je demandai ensuite à M. de Buffon quelle serait la meilleure manière de se former. Il me répondit qu'il ne fallait lire que les ouvrages principaux ; mais les lire dans tous les genres et dans toutes les sciences, parce qu'elles sont

parentes, comme dit Gicéron, parce que les vues de l'une peuvent s'appliquer à Tautre, quoiqu'on ne soit pas destiné à les exercer toutes. Ainsi, même pour un jurisconsulte, la connaissance de Fart militaire, et de ses principales opérations, ne serait pas inutile. C'est ce que j'ai fait, me disait l'auteur de V Histoire naturelle; au fond Fabbé de Condillac a fort bien dit, à la tête de son quatrième volume du Cours d'éducation, si je ne me trompe, qu'il n'y a qu'une seule science, la science de la nature. M. de Buffon était du même avis, sans citer l'abbé de Condillac, qu'il n'aime pas, ayant eu jadis des discussions polémiques avec lui ; mais il pense que toutes nos divisions et classifications sont arbitraires," que les mathématiques elles-mêmes ne sont que des arts qui tendent au même but, celui de s'appliquer à la nature, et de la faire connaître ; que cela ne nous effraye point au surplus. Les livres capitaux dans chaque genre sont rares, et au total ils pourraient peut-être se réduire à une cinquantaine d'ouvrages qu'il suffirait de bien méditer.

C'est surtout la lecture assidue des plus grands génies que me recommandait M. de Buf-

(septembre 1785) 45

fon, il en trouvait bien peu dans le monde. « Il « n'y en a guère que cinq, me disait-il, New- (( ton. Bacon, Leibnitz, Montesquieu et moi. A « regard de Newton, il a découvert un grand (( principe ; mais il a passé toute sa vie à faire « des calculs pour le démontrer, et par rapport « au style il ne peut pas être d'une grande uti- (( lité. » Il faisait plus de cas de Leibnitz que de Bacon lui-même ; il prétendait que Leibnitz emportait les choses à la pointe de son génie, au lieu que, chez Bacon, les découvertes ne naissent qu'après de profondes réflexions ; mais il disait en même temps que ce qui montrait mieux le génie de Leibnitz, n'était peut-être pas dans la collection de ses ouvrages ; qu'il fallait le chercher dans les mémoires de l'Académie de Berlin. En citant Montesquieu, il parlait de son génie, et non pas de son style, qui n'est pas toujours parfait, qui est trop écourté^ qui manque de développement. (( Je l'ai beaucoup connu, me di- « sait-il, et ce défaut tenait à son physique. Le « président était presque aveugle, et il était si vif « que la plupart du temps il oubliait ce qu'il vou- « lait dire, en sorte qu'il était obligé de se res- « serrer dans le moindre espace possible. » Enfin,

j'étais bien aise de savoir ce que M. de Buffon me dirait de lui-même^ comment il s'appréciait ; et voici le tour dont je m'avisai.

II m'avait demandé à voir de mon style, je craignais ce moment ; cependant l'extrême envie d'entendre ses observations, et de me former par ses critiques, me fit oublier les intérêts de mon amour-propre. Je lui récitai donc la seule chose dont je me souvinsse pour lors ; je vis avec plaisir qu'il ne corrigea qu'un seul mot, qu'il critiqua avec rigueur, mais avec raison, et il me dit avec sa franchise accoutumée : « Voilà une page (( que je n'écrirais pas mieux. » Enhardi par cette première réussite, il me parut plaisant d'écrire une autre page sur lui-même, el de la lui présenter. Il était téméraire d'oser ainsi juger le génie en présence du génie même. Je pris le parti de comparer l'invention de M. de Buffon avec celle de Rousseau, me doutant pour qui, sans injustice, pencherait la balance. Voilà donc que je m'enferme le soir dans ma chambre, je prends V Emile et le volume des Vues sur la Nature, ie me mets à lire alternativement une page de l'un, une page de l'autre; j'écoutais ensuite les impressions que je ressentais intérieurement. J'en

(septembre 1785) 47

comptais les différentes espèces ; au bout d'une heure je parvins à les réaliser, et à les écrire. Le lendemain je portai cette pa^e à M. de Buffon ; je puis dire qu'il en fut prodigieusement satisfait. A mesure que je la lui lisais, il se récriait, ou bien il corrigeait quelques mots ; enfin il passa cinq jours à relire, à retoucher lui-même ce morceau. Continuellement il me faisait appeler pour me demander si j'adhérais à tel changement; je le combattais quelquefois, je me rendais presque toujours. M. de Buffon, depuis ce temps, ne mit plus de bornes à son affection pour moi. Tantôt il s'écriait : « Voilà une haute conception, par- « dieu^ pardieu, on ne peut pas faire mieux une (( comparaison, c'est une page à mettre entre « Rousseau et moi. » Tantôt il me conjurait de la mettre au net de ma main, et de la signer, et de permettre qu'il l'envoyât à M. et Madame Necker. Tantôt il m'engageait à la faire insérer, sans me nommer, dans le Journal de Paris, ou dans le Mercure. Voulant me divertir un peu de la bonne et franche vanité du personnage, je lui demandai si je ne ferais pas bien d'envoyer en même temps aux journaux l'inscription que son fils venait de lui dédier au pied de la colonne

qu'il lui avait élevée. « Pour une autre fois, me « répondit-il, il ne faut pas diviser l'attention. « Ce sera le sujet de deux lettres. »

Enfîn^ ne sachant quelle fête me faire, ni comment me témoigner sa joie, voici ce qu'il me dit un jour. Je ne devrais pas le dire ; car je vais tomber dans un amour-propre bien plus ridicule et bien moins fondé que le sien ; mais la fidélité de ma narration exige que je dise tout; je parlerais même contre moi si cette même narration l'exigeait. J'entendis donc un matin sa sonnette dont il sonne toujours trois coups, et l'instant d'après son valet de chambre vint me dire : M. de Buffon vous demande. Je monte; il vient à moi, m'embrasse, et dit : « Permettez-moi de « vous donner un conseil » ; je ne savais où il en voulait venir, je lui promis que tout ce qu'il voudrait bien me dire serait reçu avec une entière reconnaissance. « Vous avez deux noms, « me dit-il ; on vous donne dans le monde, tan- (( tôt l'un, tantôt l'autre, et quelquefois tous les « deux ensemble. Croyez-moi, tenez-vous-en à (( un seul ; il ne faut pas que l'étranger puisse « s'y méprendre. »

Il me parla ensuite avec passion de l'étude,

(septembre 1785) 49

(lu bonheur qu'elle assure ; il me dit qu'il s'était toujours placé hors de la société, que souvent il avait recherché des savants, croyant gagner beaucoup dans leur entretien ; qu'il avait vu que pour une piirase quelquefois utile qu'il en recueillait, ce n'était pas la peine de perdre une soirée entière; que le travail était devenu pour lui un besoin, qu'il espérait s'y livrer encore pendant trois ou quatre ans qui lui restaient à vivre, qu'il n'avait aucune crainte de la mort ; que l'idée d'une renommée immortelle le consolait; que s'il avait pu chercher des dédommagements de tout ce qu'on appelle des sacrifices au travail, il en aurait trouvé d'abondance dans l'estime de l'Europe, et les lettres flatteuses des principales têtes couronnées. Ce vieillard ouvrit alors un tiroir, et me montra une lettre magnifique du prince Henri, qui était venu passer un jour à Montbard ; qui l'avait traité avec une sorte de respect ; qui, sachant qu'après son dîner il avait coutume de dormir, s'était assujetti à ses heures; qui venait de lui envoyer un service de porcelaine, dont lui-même avait donné les dessins, et oij des cygnes sont représentés dans toutes leurs attitudes, en mémoire de l'histoire du

50 VISITE A BDFFON

Cygne que M. de Bufïon lui avait lue à son passage; enfin, qui lui écrivait ces paroles remarquables : <( Si j'avais besoin d'un ami, ce serait « lui ; d'un père, encore lui ; d'une intelligence « pour m'éclairer, eh ! quel autre que lui. »

M. de Buffon me montra ensuite plusieurs lettres de l'Impératrice de Russie, écrites de sa propre main, pleines de génie, où cette grande femme le loue de la manière qui lui a été la plus sensible, puisqu'il est clair qu'elle a lu ses ouvrages, et qu'elle les a compris en savant. Elle lui mandait : « Newton avait fait un pas, vous « avez fait le second. » En effet. Newton a découvert la loi de l'attraction, Buffon a démontré celle de l'impulsion, qui, à l'aide de la précédente, semble expliquer toute la nature. Elle ajoutait : « Vous n'avez pas encore vidé votre « sac au sujet de l'homme », faisant allusion par là au système de la génération, et Buffon s'applaudissait d'avoir été plus entendu par une femme, que par une Académie. Il me montra aussi des questions très épineuses que lui proposait l'Impératrice sur les Epoques de la nature ; il me confia les réponses qu'il y faisait. Dans cette haute correspondance de la puissance et du

(septembre 1785) 51

génie, mais oii le génie exerçait la véritable puissance, je sentais mon âme attendrie, élevée ; la gloire paraissait se personnifier à mes yeux ; je m'imaginais la toucher, la saisir, et cette admiration des Souverains, forcés de s'humilier ainsi eux-mêmes devant une grandeur réelle, touchait mon cœur, comme un hommage bien audessus de tous les honneurs qu'ils eussent pu décerner dans leur empire.

Je quittai peu de jours après ce bon, ce grand homme, emportant dans mon cœur un souvenir profond et immortel, de tout ce que j'avais vu, de tout ce que j'avais entendu. Je me récitais, en m'éloignant, ces deux beaux vers de \ Œdipe de Voltaire :

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des Dieux, I Je lisais mon devoir, et mon sort dans ses yeux.

Il était dit que j'aurais encore une fois le bonheur de le voir. En quittant Semur, pour retourner à Paris, la poste me ramena par Montbard, contre mon attente. Je ne pus m'empécher, quoiqu'il fût sept heures du matin, d'envoyer mon valet de chambre savoir des nouvelles de M. de Buffon. Il me fit dire qu'il voulait absolument me voir.

Lorsque je le revis, je me jetai dans ses bras, et ce bon vieillard me serra longtemps contre son sein, avec une tendresse paternelle. Il voulut déjeuner avec moi, remplit ma voiture de provisions, et me parla pendant trois heures avec plus de chaleur et d'activité que jamais. Il semblait m'ouvrir son âme, et m'y laisser pénétrer à loisir ; Pamour de l'étude ne fut point oublié dans cet entretien.

Je consultai M. de BufTon sur un projet d'ouvrage que j'ai formé sur la législation, qui occuperait, il est vrai, une grande partie de la vie, et peut-être la vie tout entière. Mais quel plus beau monument pourrait laisser un magistrat? Nous en raisonnâmes longtemps. Il s'agirait de faire une revue générale de tous les droits des hommes, et de toutes leurs lois ; de les comparer, de les juger, et d'élever ensuite un nouvel édifice. Il approuva mes vues, m'encouragea; il augmenta mon plan, et en fixa la mesure. Il me persuada, comme c'était mon projet, de ne prendre que les sommités des choses, capita rerum, mais de les bien développer, quoique sans longueur, do resserrer Fouvrage en un volume in-4^, ou deux tout au plus; de le travailler sur quatre

(SEPTEMBRK 178?)) 53

parties : 1^' morale universelle, ce qu'elle doit être dans tous les temps et dans tous les lieux; 2" législation universelle, prendre l'esprit de toutes les lois qui existent dans Tunivers. Comme je lui disais qu'il y aurait un bel ouvrage à faire sur la manière de rédiger une loi, en suivant toutes les circonstances possibles, où la raison humaine pourrait avoir à s'exercer; il me dit que ce serait la troisième partie de mon ouvrage ; S'' d'une réforme qu'il faudrait introduire dans les différentes lois du globe; 4° enfin, il m'ajouta qu'il y aurait une magnifique conclusion, qui serait de terminer par un grand chapitre sur la nécessité et sur l'abus des formes. Par ce moyen on embrasserait tous les objets possibles qui peuvent concerner la législation. Ce plan, quoiqu'immense dans le détail, m'a paru très satisfaisant, et je me suis proposé de l'exécuter. Je sais tout ce qu'il m'en coûtera ; mais un grand plan et un grand but laissent du bonheur dans l'âme, chaque jour qu'on se met à l'œuvre. M. de Buffonne me cacha point, et je le sentais bien, que j'aurais plus à travailler qu'un autre, ayant en outre à remplir les devoirs de ma charge, qui suffisaient pour absorber un homme ; mais quelle supériorité une

pareille étude constamment suivie ne me donnaitelle pas, même pour remplir ces mêmes devoirs? Il me conseilla donc de ne les point négliger ; mais il m'avertit qu'avec de la patience et de la méthode, je m'apercevrais chaque jour du progrès et de la vigueur de mon intelligence. Il m'exhorta à faire comme lui, à prendre un secrétaire uniquement pour ce travail. En effet, M. de Buffon s'est toujours heaucoup fait aider; on lui fournissait des observations, des expériences, des mémoires, et il combinait tout cela avec la puissance de son génie. J'en ai trouvé une fois la preuve dans le peu de papiers qu'il avait laissé dans un carton. Je vis un mémoire sur l'aimant, auquel il travaille, envoyé par le comte de Lacépède, jeune homme plein d'ardeur et de connaissances.

Buffon a raison ; il y a mille choses qu'il faut laisser à des manœuvres, autrement on serait écrasé, et on n'arriverait jamais à son but. 11 me dit que dans le temps de ses plus grands travaux, il avait une chambre remplie de cartons, qu'il a depuis brûlés. Il me fortifia dans la résolution de ne point consulter les livres, de tirer tout de moi-même, de ne les ouvrir que quand je ne pourrais plus aller plus loin que le point oii J

(septembre 1785) 55

je me trouvais. Encore, parmi les livres il me conseilla de ne lire que Thistoire naturelle, Fhistoire et les voyages; il avait bien raison. La plupart des hommes manquent de génie, parce qu'ils n'ont pas la force ni la patience de prendre les choses de haut ; ils partent de trop bas, et cependant tout doit se trouver dans les origines. Quand on connaît l'histoire naturelle d'un peuple, on doit trouver sans peine quelles sont ses mœurs, quelles sont ses lois. On trouverait presque son histoire civile tout entière ; mais quand on connaît de plus son histoire civile, on doit encore plus aisément découvrir et juger ses lois en les combinant, soit avec sa constitution, soit avec les événements.

« Je ne suis pas en peine de vous, me disait « M. de Buffon, pour la première partie ; savoir, « pour la morale universelle, vous vous en ti- « rerez bien : il suffit d'avoir une âme droite et « un esprit pénétrant et juste; mais c'est lors- « qu'il s'agira de découvrir et classer cette mul- » titude innombrable d'institutions et de lois ; « voilà un grand effort, et digne de tout le cou- « rage humain. )> Je ne pus m'empêcher de lui faire une observation délicate : et la religion.

monsieur^ comment nous en tirerons-nous? Il me répondit : « Il y a moyen de tout dire; vous re- « marquerez que c'est un objet à part ; vous vous « envelopperez dans tout le respect qu'on lui doit « à cause du peuple; il vaut mieux être compris « d'un petit nombre d'intelligents, et leur sufa frage seul vous dédommage de n'être point « compris par la multitude. Quant à moi, je trai- (( terais avec un égal respect le christianisme et (( le mahométisme. » Ainsi s'écoulaient les heures dans ces entretiens de gloire et d'espérance. Je ne pouvais m'arracher du sein de ce nouveau père, que la science et le génie m'avaient donné. Il fallut enfin le quitter : cène fut pas sans être resté longtemps dans les plus étroits embrassements, etsans une promesse réitérée de me nourrir beaucoup de ses ouvrages qui contiennent toute la philosophie naturelle, et de le cultiver en même temps avec une assiduité filiale, le reste de sa vie. Voilà tout ce que je sais sur M. de BufFon ; comme ces détails ne sont que pour moi, je m'y suis étendu avec complaisance, et avec une sorte de vénération.

Page 1