‹ Œuvres littéraires: portraits littérairesChapitre 2 sur 15 · EUGÈNE DIDIER · texte numérisé non relu

EUGÈNE DIDIER

6, rue des Beaax-Arts.

MDCCCLII

M. de Chateaubriand est la plus belle et la plus lumineuse figure qui se dresse à l'entrée de notre littérature contemporaine ; Timagination se le représente à peu près comme le Hoïse de Michel-Ânge, ramenant les muses françaises de la captivité de Rome et d*Athènes, leur écrivant les tables de la loi nouvelle, et les plaçant à Feutrée delà terre de promission, où lui-même ne doit pas parvenir. Il y a en effet, selon nous, ces deux circonstances dans la mission littéraire de M. de Chateaubriand, qu il aura clos parmi nous la période de la renaissance grecque et latine, et commencé la restauration des traditions nationales dans la langue et dans Tart, non-seulement sans la poursuivre et san§ la compléter, mais encore, chose singulière et qui n'est pas unique pourtant, sans avoir la conscience de son œuvre, sans la vouloir, sans la comprendre et sans l'avouer.

Nous n'altribuons ainsi à M. de Chateaubriand qu*une coopération extérieure, et, si Ton peut ainsi parier, qu'une initiative indirecte, dans la rénovation littéraire qui se poursuit en France, depuis à peu près vingt ans; mais nous la lui attribuons pleinement et entièrement; il a vraiment commencé, et il a commencé tout seul. Ce n'est pas sans intention, en effet, que nous ne nommons pas madame de Staël en ceci, comme on a coutume de le faire. Nous savons qu'il y a une opinion fort répétée et fort répandue, qui veut que madame de Staël ait contribué plus que tout autre à la fondation de notre jeune littérature, et que ce soit elle qui, à proprement dire, nous Tait apportée d'Allemagne dans son giron. A notre avis, il en est de madame de Staël, allant chercher ce qu*on appelle le romantisme en Allemagne, comme des décemvirs allant chercher les lois des Douze-Tables en Grèce. Il est prouvé aujourd'hui que les décemvirs n'ont jamais mis le pied hors de Rome, et nous espérons faire voir, non pas que madame de Staël n'est pas allée en AUemagoe, mais qu'elle n'en a point rapporté notre littérature d'aujourd'hui, laquelle est de bonne et de pure race française, et sent le caillou de son terroir.

On devrait remarquer, en effet, que, lorsqu'un peuple prend la littérature d'un autre peuple, il lui prend toujours beaucoup plus que cela ; comme la littérature se trouve dans les livres, il faut, pour la trouver, lire ces livres; et, comme elle s*y trouve mêlée et associée aux idées morales, philosophiques et politiques, il faut, pour la saisir, saisir en même temps les idées politiques, philosophiques et morales ; pour emporter chez soi la forme, on est bien obligé d'y emporter le fond. Un peuple se

fait quelquefois voleur d* idées, mais jamais voleur de phrases.

Lorsque la France du seizième siècle s'est faite grecque et latine, et a commencé ce grand mouvement d'art qu'on appelle la renaissance, elle s'est mise à étudier Virgile et Démosthènes, non pas seulement dans les mois, mais dans les pensées. C'est fort gravement et fort sérieuse ment qu'elle a commencé son travail, recherchant, exa* minant et étudiant tout, la politique, le droit, la morale, la philosophie, la littérature, l'art, jusqu'à la mythologie. Les ouvriers de la renaissance ne fouillent donc pas les livres grecs et latins uniquement pour y prendre des mots, mais encore pour y prendre des choses; chacun d'eux l'un après l'autre, et de distance en distance, se charge les épaules de quelque débris d'antiquités, qu'il voiture péniblement jusqu'à nous. Tandis que Ronsard emporte les mots composés d'Homère, et Malherbe Texagération de la périphrase virgilienne, Philibert de l'Orme butine dans Tarchitecture du Parthénon; Cujas, dans le droit de Justinien ; La Boétie, dans la politique d*Aristote; Jean Goujon, dans la statuaire de Phidias. En philosophie, c'est une ardeur, un enivrement, presque une fureur: on est péripatélicien, platonicien, académicien, pythagoricien, épicurien, stoïcien, alexandrin; on adopte les anciens tout entiers, fond et forme, idées et langues; les enfants sont élevés par des nymphes antiques, comme Bacchus sur le mont Ida ; Montaigne parlait grec à sept ans. Lors donc que la France du seizième siècle s'est donné la littérature grecque etlalittérature'romaine, elle s'est donné en même temps les idées romaines et les idées grecques; même elle n'a pris la littérature que parce

qu'elle a pris les idées; c*est le tout qui a entraîné la partie. Cette grande invasion des anciens parmi les modernes s'explique d'ailleurs par Tempire irrésistible que la civilisation grecque et la civilisation romaine, Tune et Tautre achevées, complètes et closes, devaient nécessairement exercer sur la civilisation française encore en ébauche, et par la profonde vérité historique dont est ce proverbe qui dit qu'on n'emprunte jamais qu'aux riches Or, et pour reprendre notre sujet, qu'est-ce que l'Allemagne aurait pu prêter à la France, et quelles causes auraient pu faire succéder une renaissance allemande à une renaissance grecque et latine ? Est-ce que TAllemagne est en possession de quelque grande idée que nous n'ayons pas? est-ce qu'elle a quelque art qui nous manque? est-ce que sa civilisation est tellement grosse et débordée, et la nôtre si pauvre, si étroite et si basse, que son trop-plein ait dû nécessairement se répandre et s'épancher sur nous? Qu*a-t-elle donc de plus que la France? Sa politique? nous l'avons dépassée; sa philosophie? notre Descartes la lui a donnée; sa religion? mais le luthéranisme est moins que le catholicisme, dont il est une négation ; d'ailleurs, négation pour négation, nous avons le calvinisme, qui est une négation beaucoup plus forte. On a donc beau chercher, beau examiner, beau interroger, on ne trouve aucune raison plausible et suffisante qui autorise à croire que le mouvement littéraire qui s'opère en France depuis vingt ans procède de l'Allemagne. Uy a même plus : en France, on ignore généralement l'Allemagne : peu de gens savent ses institutions, ses mœurs, ses habitudes, sa langue. Elle est plus connue des caporaux de la grande armée que des chefs de la lit-

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térature romantique. Nous ne voudrions pas assurer que H. de Chateaubriand, M. de Lamartine et M. Victor Hugo aient jamais lu Schiller en allemand.

Nous en dirons autant de TAngleterre, à Tinfluence de laquelle on a pareillement Thabitude d'attribuer en partie la rénovation littéraire que nous poursuivons. Elle n'a rien d'essentiel en elle qui ne se trouve pas en nous. Toutes les nations modernes de TEurope sont filles jumelles du christianisme; elles ont grandi ensemble et marché de front. Même la France pourrait passer pour rainée; car c'est elle qui s'est toujours chargée du soin de penser et d'agir pour les autres, et toutes les révolutions sont parties du milieu de nous. La France est le pays le plus initiateur de l'Occident; et même, à l'heure présente, les peuples parlent beaucoup plus sa langue qu'elle ne parle la leur. 11 y a donc toute gratuité et tout oubli des faits à vouloir que le grand mouvement littéraire qui se fait en France depuis vingt années vienne de l'Angleterre ou de l'Allemagne; l'Angleterre et TAUemagne ne sont pas assez, et la France assez peu, pour que cela ait pu être ainsi.

Lorsque l'Italie commença, du temps de Platon, à étudier les lettres grecques, l'Italie était pauvre, rude et ignorante, et la Grèce riche, instruite et fastueuse; lorsque la France commença, sous Charles VIII, Tétude et l'inventaire de la littérature et de l'art de l'antiquité, rimprimerie venait* de la faire pénétrer dans deux mondes immenses : le monde romain et le monde grec ; l'un et l'autre expression et résumé de deux civilisations complètes et closes; mais est-ce à dire que l'Allemagne ait une civilisation riche d'idées, de siècles et de résultats,

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que la France, ignorante et inexpérimentée, se soit trouvée heureuse de prendre? Est-ce à dire que T Angleterre soit en possession de quelque grand secret intellectuel, que nous nous soyons empressés d'apprendre? Est-ce à ( ire que la littérature et les arts de la France soient destinés à vivre désormais sur les idées allemandes ou anglaises? En vérité, c'est là une supposition si étrange, que nous ne savons comment la combattre sérieusement. Que tel ou tel écrivain français se soit quelquefois inspiré de tel et tel écrivain anglais ou allemand, que telle œuvre reflète telle œuvre ; que René procède peut-être un peu de Goethe, Henri III de Schiller, les Enfants d'Edouard de Shakspeare, c'est possible, et nous ne voulons pas le nier; mais que la littérature romantique en masse, prose et vers, art et langue, romans, drames et odes, procède de l'Angleterre et de l'Allemagne; que les Méditations poétiques viennent d'ailleurs que de M. de Lamartine ; que Notre-Dame, les Chants du Crépuscule et le Roi s'amuse viennent d'ailleurs que de M. Victor Hugo, qu' Antony vienne d'ailleurs que de M. Dumas, voilà qui nous parait parfaitement déraisonnable et impossible, et que nous nions parfaitement.

Non, la rénovation littéraire qui se poursuit n'est ni anglaise, ni allemande, elle est française ; elle n'a sa racine ni dans Schiller, ni dans Shakspeare, elle a sa racine dans les traditions et dans les éléments mêmes de la langue et de la littérature nationales ; elle est la fin de la période de la renaissance et la reprise des inspirations esthétiques propres à la civilisation chrétienne et au génie du moderne Occident.

La muse française est en effet dominée par l'art an-

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tique depuis le règne de Cliarles YIII. A partir de cette époque, les influences nationales cessent d'être pures et sans mélange, et la ligne droite de la littérature indigène cède au choc de Tinvasion grecque et latine. Si ce fut un bien, si ce fut un mal, ce n'est pas ici le moment de juger le fait ; nous nous bornons à le constater. Le mouvement de la renaissance mit près de deux siècles à se régulariser, depuis Alain Chartier jusqu'à Voiture. La grande critique de saint François de Sales, de Yaugelas, de Ménage, de Bouhours, de Chapelain, termina le travail intérieur de la langue, arrêta, contrôla et scella le mélange des éléments antiques et indigènes ; et la littérature de la dernière moitié du règne de Louis XIV, profitant de cette œuvre patiente de lime et de marteau, qui s'était opéfée par Ronsard, par Régnier, par le chancelier du Yair, par toute TAcadémie naissante, se montra parfaitement éblouissante et parfaitement pure, et sans que Tœil le plus jaloux de sa gloire ait pu découvrir la trace de Talliage grec et de la soudure latine.

Dès le dix-huitième siècle, la nationalité française paraît impatiente de Tart antique oQ elle est emprisonnée. On la voit, fougueuse et irritée, briser de sa corne la carrière classique et se répandre à droite et à gauche, selon le cours de son humeur et le penchant de ses instincts. En peinture, elle s'échappe dans les charmantes fantaisies de Watteau, ouïes coquettes mélancolies de Greuze; en sculpture, elle s*amuse aux dentelles des bustes de Gaffieri, ou elle sème de ses mille bluets, de «es mille roses, de ses mille marguerites épanouies, les urnes, les vases, les pendules et les girandoles de Sèvres ; en littérature, elle s'essaye à quatre ou cinq styles fantasques,

individuels, pleins de caprices et d'arabesques, comme celui de La Noue, celui de Regnard, celui de Crébillon fils, celui de Marivaux, celui de Beaumarchais; on voit clairement qu'elle tâtonne, qu'elle se mesure, qu'elle se cherche, qu'elle se compte; elle ressemble à un conspirateur qui attend la nuit décisive et qui encourage, l'un après Tautre, tous les conjurés ; encore cinquante ans, beaucoup moins peut-être, et la renaissance était refoulée et vaincue, et les Grecs et les Romains étaient chassés, et la terre et l'art de France étaient libres, et la muse nationale de Joinville, de Marie de France, de Froissard et de Commines, allait reprendre ses harmonies interrompues, lorsque tout d'un coup la révolution éclata. La révolution recommença une seconde fois la renaissance près de finir. La révolution, en effet, fut bientôt dominée parles théories républicaines. Dès lors, la pensée de la France populaire se reporta sur l'antiquité. On exhuma tous ces princes anciens : Léonidas, Gincinnatus, Gaton, Brutus, les'Gracques, dont l'érudition boiteuse de l'époque faisait autant de sans-culottes. Il y eut donc une deuxième invasion grecque et latine; heureusement la première, qui s'était opérée lentement, avait tout à fait saturé la France, et il n'était pas possible de lui infuser un atome de plus de la civilisation antique, qu'elle avait entièrement absorbée. Les flots de la première invasion, qui mirent trois siècles à couvrir la France, avaient fertilisé son sol en y déposant le limon des idées grecques et romaines; les flots delà seconde, qui l'inondèrent en trois années, y charrièrent confusément toute sorte d'immondices, de chlamydes, de palliums, de robes prétextes et de bonnets phrygiens ; la première fois on avait pris à

la Grèce et à Tltalie l'œuvre de leurs philosophes et de leurs poètes; la deuxième fois, on leur prit Tœuvre de leurs cordoaniers et de leurs tailleurs. Ronsard imitait le langage, qui est Tenveloppe de Tâme ; David imitait le vêtement, qui est Tenveloppe du corps.

Aussi y eut-il, entre la renaissance de la fin du quinzième siècle et celle de la iin du dix-huitième siècle, toute la différence qu'il y a entre Tacte spontané et intelligent et Tacte artificiel et brutal ; aussi la première renaissance avait-elle magnifiquement défrayé la littérature et les arts pendant trois siècles, tandis que la deuxième ne les défraya pas, même pauvrement et ridiculement, pendant vingt années. Cette deuxième renaissance, œuvre stérile et efflanquée, sorte de mousse, de lichen, de champignon poussé sur les ruines de Tancienne, se développa à travers TEmpire, s'épancha en poèmes maladifs, en tragédies somnolentes, mère épuisée d'une postérité rachi tique, nouée et scrofuleuse. Cet art misérable, assez bon peut-être pour les collets verts du Directoire, eut aussi ses critiques, les Suard, les Morellet, les Malte- Brun, les Duviquet, gens qui firent la langue et Tart de TEmpire, comme saint François de Sales, Vaugelas, Ménage, Bouhours et. Chapelain, avaient fait la langue et l'art du siècle de Louis XIV.

Il était clair, même dès le commencement de cette deuxième renaissance, qu'elle ne pourrait pas durer longtemps, et que les instincts nationaux de la langue et de l'art ne tarderaient pas à jeter, comme on dit, aux orties la tunique romaine et la chlamyde grecque. 11 se trouva précisément un homme jeune, ardent, mélancolique, opulent d'imagination, riche d'idéeS; Breton au surplus.

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du pays qui donne, de distance en distance, les Pelage, les Abeilard, les Descartes, c'est-à-dire les hommes puissants et individuels, qui font les révolutions tout seuls. Cet homme, qui était le Thrasybule prédestiné de Fart indigène, qui était comme créé avec des haines natives contre toute cette race de faux Lysandres et de Spartiates frelatés, auxquels la révolution avait livré la littérature; cet homme, auquel la langue opprimée de Joinville et de Commines pouvait avoir confiance, parce qu il était bon gentilbomme,-auquel Fart chrétien pouvait remettre ses destinées, parce qu'il était bon catholique ; cet homme, qui résumait Tancienne France, la France religieuse et aristocratique, c'était François-Auguste de Chateaubriand.

M. de Chateaubriand était le champion merveilleusement choisi des traditions de la langue et de l'art autochthones. Pour comble d'à-propos, la langue et Fart propres de la France, ce produit de Tinfluence chrétienne mariée aux éléments du moyen âge, se trouvaient opprimés par la tyrannie de quelques idées sans racines et de quelques faits sans valeur : d'un côté, les éléments chrétiens de l'art et de la langue avaient pour adversaire la théologie de Billaud-Varennes et de La Révellière ; de Tautre, leurs éléments nationaux et traditionnels étaient sous le joug d'une république renouvelée et réchauffée des Grecs, république superficielle, qui consistait tout entière dans l'habit et s'arrêtait à l'épiderme des citoyens. L'ancienne muse française, la muse religieuse et monarchique, devait donc rallier autour de ses inspirations, non-seulement tous les esprits qui étaient las des Grecs et des Romains, surtout depuis que le siècle de Louis XIV, qui leur avait

pris tout Tor, n'en avait laissé que les scories; mais rendre toutes les passions qui s'étaient aventurées de premier mouvement dans la tourmente révolutionnaire, et qui avaient été désenchantées et prises de dégoût en voyant que leurs sanglants efforts n'avaient fait que mettre la philosophie à la place du christianisme et la démagogie des faubourgs ivres à la place de la royauté, madame Momoro sur le maître-autel de Notre-Dame, et un vendeur de contremarques sur le trône des Tuileries. I/ancienne littérature et l'ancienne France se trouvaient donc, par le hasard des temps, tout à fait réunies dans la même cause; H. de Chateaubriand se fit le serviteur de l'une et de l'autre, avec une fidélité qui fut une gloire pour tous trois. Héme il entreprit cette défense avec une solennité tout à fait sublime, qui porta bonheur à ses efforts. A l'imitation des anciens chevaliers, qui se fortifiaient la veille des combats par le jeûne et par la prière, il alla tremper son corps dans le Jourdain, ceindre son épée religieuse au Saint-Sépulcre et ses éperons royalistes à Carthage, sur le lit de cendres où était mort saint Louis; puis, ainsi fortifié et armé, il passa devant le Parthénon en revenant dans sa patrie, et il cria loya« lemenl aux mânes qui dorment dans la campagne athénienne : « Grecs I oppresseurs des âmes de mon pays, c'est un Gaulois chrétien qui vous défie. »

Le mouvement littéraire qui se poursuit aujourd'hui en France vient donc des choses, et non des hommes; des instincts nationaux, et non des influences étrangères; c'est une spontanéité, et non pas une imitation. Il n'est question ni de Schiller, ni de Shakspearc ; ni de TAllemagne, ni de l'Angleterre; il est question des éléments

mêmes de Tart moderne, qui se dégage des étreintes de Fart grec; nous redevenons libres, nous reprenons notre histoire à la fin du règne de Louis XI ; nous secouons la poussière des idées antiques; nous cassons Tarrét du parlement en faveur d'Aristote; nous essayons d^étre nous-mêmes, c'est-à-dire Français et chrétiens.

Madame de Staël n'est donc pour rien dans ceci. Madame de Staël n'a pas fait que les inspirations propres de la France fussent étouffées dès la fin du quinzième siècle par le débordement de la renaissance grecque et latine, et elle n*a pu faire non plus que ces inspirations essayassent de se relever à la fin du dix-huitième siècle, pour triompher maintenant. Tout ce mouvement d idées est passé à côté d'elle; rien même ne se trouvait en elle qui l'entraînât à s'y mêler. Protestante et bourgeoise d'une municipalité suisse, elle ne sentait rien et ne pouvait rien pour la France historique et pour la France religieuse, qui étaient en cause. Seul, M. de Chateaubriand se trouvait, par sa qualité de gentilhomme et de catholique, une sorte d'incarnation des instincts de l'art national, et seul il servit de drapeau dans l'insurrection générale des éléments de la civilisation moderne contre l'envahissement de Tantiquité; car, de même que la renaissance grecque et latine s'empara de tout, on la chassa de partout. Depuis Descartes, on lui a repris la philosophie; depuis M. de Chateaubriand, on lui ai repris le roman ; depuis M. de Lamartine, on lui a repris l'ode ; depuis M. Victor Hugo, on lui a repris le drame; depuis M. Eugène Delacroix, on lui a repris la peinture; depuis M. Barye, on lui a repris la sculpture ; à l'heure qu'il est, un groupe de jeunes artistes lui dispute l'architecture et

la lui enlèvera. Encore quelques années, et les septante semaines de la captivité seront finies.

Ce qui se passe parmi nous n'est même pas sans exemple dans l'histoire des littératures ; il nous arrive ce qui arriva aux Romains, vers la fin du règne d'Auguste : le goût grec se perdit alors en Italie, comme il se perd eu France maintenant. Sous Tibère, sous Claude, sous Néron, il se manifesta par Tempire des idées et des formes d'art, qui échappaient à Forihodoxie de Térence, de Virgile et de Cicéron. Ce fut un grand sTcandale pour Rome, qui était toute faite d'idées grecques et de marbres grecs. Les écoles et les grammairiens crièrent à la décadence, absolument comme nous Tavons vu faire à l'apparition iAtala et à'Hemani, Néron, qui se piquait de connaître le fin des choses et qui était classique, se moquait fort du style nouveau de Sénèque, qu'il appelait du sable sans chaux. Mais ce terrible critique n'arrêta pas l'élan qui était donné; il est certain que, sous le feuilleton de Néron, comme sous le feuilleton de Tabbé Morellet, il s'agissait d'une même chose : du dégagement d'une nationalité captive. L'Italie était grecque depuis Gaton, comme la France depuis Charles VIII; Tune et l'autre étaient, à corps défendant, ce qu'on les avait faites; et les instincts natifs du peuple, lassés de cette longue servitude, secouaient vigoureusement leur prison, pour renouer leurs traditions brisées et reprendre leur voie perdue.

Seulement, la littérature romaine ne devait pas avoir la fortune de la nôtre. Lorsque la littérature romaine se fut révoltée contre l'art grec, et eut même regagné un commencement d'individualité et d'indépendance , le

temps lui manqua pour s'organiser et pour se développer sous son point de vue national ; à peine victorieuse de la Grèce; elle fut vaincue par la chrétienté, et elle ne triompha d'Homère que pour succomber sous Jésus-Christ. Les grammairiens qui ont accusé la décadence latine ont donc été bien injustes vis-à-vis d'elle. D'abord, ils ont eu tort de croire et de prétendre qu elle a été absolument une époque de décadence, tandis qu'elle ne l'était que relativement au goût grec, dont elle s'éloignait, et contre lequel elle était une lutte et une protestation, au nom des instincts propres de Ilttilie. Or, on n'avait pas plus de sujet de reprocher à Sénèque de ne point ressembler à Cicéron, qu*il ne voulait pas imiter, qu'on n'en a eu de reprocher à M. Victor Hugo de ne point ressembler à Racine, qu'il n'a jamais pris pour modèle. La question n'était donc point de savoir si Sénèque avait eu tort de ne pas imiter (licéron, ou si M. Victor Hugo avait eu tort de ne pas imiter Racine; la question était de savoir si Cicéron avait eu raison de copier Platon, et Racine de copier Sophocle; la question était de savoir si des peuples séparés d'instincts, d'origine, de langue, de mœurs et de lois, pourraient ou ne pourraient pas avoir des arts séparés. Ensuite, les grammairiens ont été mal fondés à présenter l'essai de la littérature nationale, commencé après le siècle d'Auguste, comme le dernier mot de l'art dont ils signalaient la venue; ce n'en élai^ au contraire, que le premier vagissement et le premier cri. C'est comme si Ton eût voulu juger en dernier ressort de la nouvelle littérature française en 1820. 11 faut du temps au corps pour croître et à Tâme pour grandir; et les idées, comme les enfants, rampent avant de marcher.

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D'ailleurs, il arriva aux instincts nationaux de l'Italie, sous les premiers empereurs, ce qui est arrivé aux instincts nationaux de la France, à la (in du dix4)uitièine siècle : au moment de vaincre et de s'affranchir peut-être, ils furent envahis et dominés par une nouvelle renaissance grecque ; et, de même que La Noue, Crébillon fils, Regnard, Marivaux, Lesage, Beaumarchais, sont allés donner du front et se briser contre un entassement subit d'oripeaux athéniens et Spartiates, de chlamydes, de chaises curules et de palliums; de mémeJuvénal, Perse, Lucain, Sénèque, Stace, Martial, trébuchèrent dans une grande résurrection d'idées grecques, causée par la résistance qu*on opposa, au nom des théogonies païennes, au christianisme naissant.

C'est une singularité bien grande que cette similitude d'accidents qui surviennent ainsi à la littérature romaine et à la littérature française, à deux moments identiques, et que ces deux nouvelles renaissances qui, les surprennent l'une et Fautrc quand elles allaient repousser une première invasion. Toute la différence qu'on y trouve, c'est qu'à nous cette seconde renaissance nous est venue du côté de la politique, et qu'aux Romains elle leur vint du côté de la philosophie; c'est qu'en France elle -s'opéra par Mirabeau, par le peintre David, par Camille Desmoulins, par Saint4ust, par Robespierre; et en Italie par Plotin, par Porphyre, par Jamblique, par Celse, par Apulée : ici, par des révolutionnaires; là-bas, par des conservateurs.

En Italie, comme en France, celte seconde renaissance, qui était un mouvement factice, un accès de fièvre d'idées caduques, ne dura pas; mais eu France, au moins,

après la lutte de la révolution et de Taucien régime, la nationalité de la langue et de Tart a pu reprendre ses prétentions et recommencer son œuvre ; en Italie, au contraire, pendant la bataille du néoplatonisme et du christianisme, de rÉvangile et d'Homère, la nationalité romaine disparut sans retour, et la vieille patrie d'Évandre, de Gaton et de César, ne fut pas retrouvée sous les décombres. En France, il y a eu des artistes après la révolution pour continuer la tâche de Beaumarchais, de Marivaux et de La Noue ; en Italie, il n'y eut personne, après le néoplatonisme, pour continuer la tâche de Juvénal, de Sénèque et de Lucain. L'art de la décadence latine périt donc inachevé, parce que la nationalité romaine qu'il représentait fut anéantie ; mais Tart du moyen âge, submergé deux fois sous Charles VIII et sous Louis XVI, et toujours submergé en vain, s'est relevé avec le christianisme et avec la nationalité française, deux choses dont Tune ne périra que la dernière de toutes les choses, et dont l'autre ne périra jamais.

Ainsi, quelque grande que soit la similitude entre l'époque littéraire connue sous le nom de décadence latine et l'époque littéraire où nous nous trouvons ; et certes, loin de l'avoir dissimulée, nous croyons l'avoir singulièrement étendue et affermie ; quelle que soit donc cette similitude, il n'y a, dans un pareil rapprochement, aucun augure funeste pour nous. Notre jeune littérature a de la décadence latine ce qu'elle avait de grand et de légitime, c'est-à-dire sa sève d'indépendance et son caractère national ; mais elle n'est pas dans la triste condition où se trouva celle-ci, éclose à la fin d'une vieille civilisation et d'une nationalité épuisée, et, tandis qu'elle luttait contre

la domination intellectuelle de la Grèce, enveloppée tout à coup par rinvasion du christianisme, qui emporta dans la peau du lion Athènes avec Rome, Isocrate avec Sénèque, le vainqueur avec le vaincu. Nous autres chrétiens, nous avons le temps ; nos autels ne branlent pas encore, et il se passera bien des siècles avant que les rats viennent faire leurs nids dans la tête de nos dieux.

II ne faut donc pas que notre jeune littérature s'effraye des prophéties de malheur qui, depuis vingt ans, lui prédisent sa ruine. Ces prophéties ont prouvé ou' elles avaient la vue courte ; elles qui signalaient la confusion et la chute des nouvelles théories de Tart, et qui n'apercevaient pas, à rhorizon de la pensée moderne, Ré^ié, les Harmonies poétiques^ Notre-Dame de Pari*, les Feuilles (Tautomney et tant d'autres œuvres au-dessous de celles-là, à peine aujourd'hui remarquées, mais dont tous les siècles seraient fiers .

Ce qui arrête peut-être son développement et paralyse son essor, c'est qu'elle ne se comprend pas assez, qu'elle ne voit pas encore très-nettement son but, et que la critique de son œuvre lui manque. C'est en effet une chose inouïe et presque incroyable que la lenteur et la difficulté avec lesquelles les peuples parviennent à se rendre compte de ce qu'ils font, et que la distance à laquelle les hommes qui expliquent l'art demeurent ordinairement en arrière de ceux qui le font. Ainsi, l'art nouveau qui s'élève n'est véritablement compris ni par ceux qui lui résistent, ni par ceux qui le poussent; par les premiers, parce qu'ils s'obstinent à persister dans le point de vue de la renaissance grecque et latine, dont cet art est une négation ; par les derniers, parce que les poètes, comme les oiseaux,

ne chantent pas pour eux, et que Dieu les a fait ressembler à ce que Schiller dit de la trompette, qui ne comprend pas les sons qu'elle rend.

Toutefois, et contre l'ordinaire des choses, les obstacles les plus sérieux qu'ait à renverser l'art moderne ne lui viennent pas tant de ses ennemis que de ses amis. Ses ennemis ne peuvent pas grand' chose contre lui, parce que les théories grecques qu'ils soutiennent encore sont d'elles-mêmes perdues et brisées, et que ces nouveaux Symmaques ne sauveront pas leur Jupiter. Les plus grands médecins du monde né guérissent pas les malades qui sont morts. Les amis de Tatt moderne, au contraire, du moins ceux qui ne sont pas bien dans le secret de sa nature, de ses lois et de son but, lui suscitent mille reproches injustes, mille critiques imméritées, mille déboires pleins d'amerlume, surtout si ces amis sont tels que Fart leur doive sa délivrance, son éclat et sa fortune, et qu'il puisse à peine leur crier, pour ne pas être ingrat, le cri de TEsprit à Tapôtre : SaulCy quid me persequeris?

Tel est, ce nous semble, parmi tous les autres et avant tous les autres, M. de Chateaubriand. Le premier, il a lutté en faveur de Tart nouveau, et le premier il Taccuse, le premier il Tattaque, le premier il le répudie en quelque sorte. 11 y a peu de pages, dans V Essai sur la liuérature anglaise, qui ne soient pleines de récriminations et d'accusations; même, toutes ces choses y sont dites avec un ton d'amertume qui afflige, et qui fait qu'on se demande presque avec le poëte, comment de telles rancunes peuvent entrer dans l'âme des dieux?

A mesure qu'on avance dans ce livre étrange, et qu'on rencontre des jugements et des critiques sur la j^une lit-

térature, comme en écrivaient, au style près, Marie-Joseph Ghénier etFabbé Moreliet sur les premiers ouvrages de H. de Chateaubriand, on est d'abord tout à fait troublé, et Ton se demande si ce grand esprit se sentirait pressé de quelque repentir littéraire et s*il aurait hâte de frapper sa poitrine de poète avant de mourir. Puis, quand on repasse son œuvre, quand on cherche ce qu'il est dans ce qu'il fut, quand on voit que sa pensée a toujours marché de la même allure et que son style est même devenu plus ferme, plus net, plus profondément sculpté, en vieillissant ; quand on trouve qu'il n'y a dans sa critique ni regret ni palinodie, et qu'il a toujours fait ce qu'il dit, alors, après plus de réflexion et plus d'étude, on reconnaît que M. de Chateaubriand est un de ces artistes qui font plutôt rœuvredeDieu que la leur; qu^il obéit à la pensée de son siècle plus qu'il ne lui commande ; qu'il a servi la révolte des instincts nationaux contre la renaissance grecque, plutôt avec sa main qu avec sa tête ; qu'il n'était pas dans le secret de sa propre tentative, et qu'il était peut-être trop près de la révolution littéraire pour la juger. Il y a en effet, dans les ouvrages de M. de Chateaubriand, une oscillation perpétuelle qui l'éloigné et qui le rapproche tour à tour de l'art grec, qui prouve qu'il n'<ivait pas nettement la critique de sa poésie, la réflexion de son action.

D'abord il s'insurge contre la renaissance, et c'est là en effet ce qui lui donne sa valeur propre, ce qui le marque au front pour la postérité, ce qui en fait un symbole, un drapeau, une incarnation. C'est pour avoir relevé et redressé ainsi les instincts de l'art indigène, c'est pour avoir été Français et chrétien, le premier, tout d'un

coup et entièrement, qu'il a été ce qu'on Ta vu, couvert de risées et de gloire. Pourquoi la littérature du Directoire Ta-t-elle si ardemment poursuivi ? C'est qu'il était la négation complète de cette littérature; c'est qu'il n'en acceptait ni le point de vue artiste, ni le point de vue philosophique ; c'est qu'il ne voulait ni de Quintilien pour la forme, ni d'Homère pour l'idée ; c'est qu'il regardait l'antiquité comme une chose morte, et qu'il fallait laisser dans son sépulcre, avec la religion et la morale dont cette antiquité avait été le développement. Sans cela, la littérature du Directoire l'aurait^elle tant persécuté? André Ghénier, qui avait recommencé la renaissance grecque et latine avec un procédé tout différent de celui des poètes les plus accrédités du dix-huitième siècle, n'a jamais eu un ennemi. Il y avait donc en M. de Chateaubriand quelque chose d'essentiellement antipathique à l'art du Directoire : c'était l'art national.

D'un autre côté, après avoir solennellement rompu avec le parti de la renaissance, après avoir fait Atala, qui n'était qu'un gant jeté ; après avoir fait René, qui était une épée tirée ; après avoir fait le Génie du Christianisme, qui était comme la justification et la poétique de l'art nouveau, M. de Chateaubriand revient tout à coup sur ses pas, et il écrit les Martyrs^ une œuvre de renaissance pure, une amplification perpétuelle d'Homère, un pastiche de l'antiquité; seulement, il associe l'Iliade à la Bible , et il fait en même temps de la renaissance grecque et de la renaissance juive ; c'est-à-dire qu'après avoir reproché une faute à la littérature du Directoire, lui-même en faisait deux.

Si l'abbé Horellet avait alors interpellé M. de Château-

briand, qu^st-ce que Fauteur des Martyrs aurait pu répondre? Rien, absolument rien. Au contraire, la littérature du Directoire pouvait à son tour le gourmander et Taccuser. « Vous nous reprochez vous-même d'être des parasites, de ramasser pour vivre les miettes des festins d'Homère ; mais que faites-vous donc? N'étes-vous pas allé vous asseoir à sa table aussi bien que nous? Ne ressuscitez-vous pas, comme nous le faisons, tous les vieux instincts, toutes les vieiUes idées de la Grèce pour en composer Tart actuel de la France? Et, si cette manière de faire le présent avec le passé, de tuer l'idée d'aujourd'hui au profit de Tidée d'hier, est étrange sous notre plume, pensez-vous qu'elle sera natureUe sous la vôtre? Au moins, nous autres, nous nous contentions de bâtir l'art de la France avec les matériaux et les décombres de Tart grec et de l'art romain ; nous ne mêlions que les civilisations de la Grèce, de Tltalie et de la France, c'est-à-dire les civilisations de trois pays occidentaux, de trois pays voisins, de trois pays qui se touchent, de trois pays dont les peuples, qui étaient de même race, se sont rapprochés, unis et mêlés, et dont les trois langues n'étaient presque au fond que la même langue ; vous, vous effacez les zones, vous transportez les pays, vous rapprochez les peuples étrangers l'un à Tauire, vous aUiez entre elles des civilisations antipathiques ; vous associez des langues qui n'ont ni la même souche ni le même alphabet ; vous concevez une sorte d'art cosmopolite, un art à la fois juif, grec, romain et français, un art impossible, un art inutile, un art que nous avions, un art que Racine a essayé, auquel il a sculpté le corps comme Pygmalion, sans lui pouvoir jamais donner l'âme. » Si la Httérature du Direc-

toire avait parlé à peu près ainsi à M. de Chateaubriand, il n'aurait eu qu'à baisser la tête, car il s'était fait son complice.

En vérité, il faut le dire, en répétant qu'il y a de nombreux exemples de cette étrangeté, M. de Chateaubriand a été l'occasion de la littérature moderne plutôt que sa cause ; il Ta rendue possible en son temps, mais il ne Ta pas faite ; et de là vient qu'il s'est trompé sur sa nature, sur sa marche, sur son caractère, sur son but ; puis Tinexactitude de son opinion a fait l'injustice de sa critique.

Si l'on nous permet d'avoir cet avis, il nous semble donc que M. de Chateaubriand s'est trompé sur la direction du mouvement littéraire de ce siècle, car la littérature moderne s'élève aussi fortement que lui contre tous les manquements dont il l'accuse. Peut-être voudra-t-on savoir qui nous donne cette hardiesse, de penser qu'un si grand esprit soit resté aveugle en une difficullé où nous serions clairvoyants. Ce sont des raisons bien calmes et bien sincères, que nous allons produire comme elles se sont produites en nous. D'ailleurs, c'est l'avantage de ceux qui viennent après l'émission des idées, de les ramasser et de s'en enrichir. Le faible passereau, qui grimpe au haut d'une tour, est plus près du ciel que la tour elle-même.

Le point sur lequel l'art moderne et M. de Chateaubriand se sont au moins une fois parfaitement entendus, c'est la révolte en plein jour contre la deuxième renaissance du Directoire et de l'Empire, laquelle était à la grande renaissance du seizième siècle ce que l'écho est à la voix, ce que la convulsion maladive est au jeu normal

des organes, ce que la cbose qui meurt est à la chose qui naît. Mais, tandis que cette révolte était dans Tart un instinct, un besoin, une volonté sincère, un parti pris, sérieux, c'était en M. de Chateaubriand une convenance, une ardeur, une boutade, un caprice. L'art ne pouvait ni composer, ni se rendre; M. de Chateaubriand, au contraire, oublia sa colère dans ses courses du vieux et du nouveau monde ; dès qu on lui eut passé Mcïse, il passa Homère. En ce moment Tart moderne et M. de Châteaubriand se séparèrent donc ; Tart partit, M. de Chateaubriand resta; et, depuis lors, chacun d'eux marcha vers son étoile. M. de Chateaubriand n'a vu et connu l'art moderne que durant leur lutte commune contre l'invasion grecque ; il ne connaît ni son œuvre de conquête, ni son œuvre d'organisation ; il sait comment l'art moderne regagne sa liberté, il ne sait pas comment il en use.

C'est la synthèse visible de l'art moderne que nous allons essayer d'expliquer et de construire.

La réforme qui se poursuit aujourd'hui a évidemment porté sur deux points, sur la langue et sur les formes littéraires ; et chercher le penchant actuel de l'art, c'est s'enquérir du but où tendent la langue et la forme, la phrase et le livre.

L'un des meilleurs et des plus sûrs moyens de savoir où vont les choses, c'est de rechercher d'où elles viennent; pour les idées comme pour les fleuves, la source conduit à l'embouchure. C'est donc en recherchant ce que la langue a fait le plus généralement, le plus naïvement, le plus volontiers dans ces dernières années, qu'on arrivera à connaître son intention réelle, sa loi propre, sa constitution à venir.

Or, n'est-il pas vrai que Foccupation la plus habituelle de la langue et des styles depuis quinze années, c'a été de se dépouiller de tous les caractères qu'ils avaient empruntés à l'ordre des idées antiques, et de se rapprocher le plus possible de Tordre des idées modernes ?

Depuis vingt-cinq ans, l'œuvre principale de la langue et des styles consiste à abjurer les faux dieux ; la mythologie est mise à la porte de la grammaire ; ainsi les larmes de Taurore ne sont plus pour nous que de l'humidité atmosphérique, et s'appellent simplement rosée.

Il s'est donc opéré un grand travail dans la langue, lequel consiste à changer le nom de la plupart des choses, et ce travail est parallèle à un autre, qui s'opère dans la pensée, et qui consiste à changer le point de vue des objets ; partout le point de vue de la réalité moderne est substitué au point de vue de la réalité antique, lequel est devenu pour nous une fiction ; et ce changement radical dans la manière d'estimer les choses ayant en quelque sorte modifié leur nature, on "^a été invinciblement entraîné à modifier leurs noms. Une fois les noms changés, « les formules créées avec les mots ont été également changées ; tous les tropes, toutes les figures, toute la science des topiques et des lieux communs ont été bouleversés ; et, comme au dessous de ce mouvement des signes s'opérait simultanément un mouvement des idées qui en était la cause, on peut dire qu'une langue entière d'un certain génie, d'une certaine allure, d'un certain caractère, a été substituée à une langue d'un génie, d'une allure et d'un caractère différents.

il nous semble que l'œuvre de la langue et des styles, que nous venons d'indiquer rapidement et de décrire

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sommairement, aura été reconnue et comprise, et qu'on peut la caractériser légitimement, en disant que la langue est tout à fait sortie du milieu antique où elle se mourait, et qu'elle est entrée dans le milieu moderne, où elle vit, où elle se développe, où elle se constitue; qu*elle s'est détachée tout à fait de la réalité grecque et romaine, et qu elle a travaillé et travaille encore à se coordonner entièrement par tous ses points, par tous ses aspects, avec la réalité historique de la France.

Voilà pour la révolution de la langue et des styles.

La révolution des formes littéraires s'est opérée dans le même sens ; les formes littéraires se sont également dérobées à la réalité antique, qui est aujourd'hui une chose morte, pour se superposer à la réalité moderne, qui est aujourd'hui une chose vivante, féconde et inspiratrice. C'est ainsi que quelques formes littéraires de l'antiquité se sont arrêtées sur le seuil des temps modernes et ont expiré en y entrant, comme dans une atmosphère où les conditions de la vie étaient autres et où l'air leur manquait pour respirer : de ce nombre, sont, avec d*autres, l'épopée et l'idylle.

L'épopée ancienne, c'est-à-dire l'épopée grecque, parce qu'il n'y a que celle-là qui soit spontanée dans le paganisme, l'épopée ancienne était, quand elle se produisit, dans toutes les conditions de la réalité. La fable était une vérité avant de devenir une fable, et la filiation des dieux est une chose aussi rigoureuse dans la théologie d*Homère que le homoiousios dans la théologie catholique; seulement, toute cette réalité antique s'est trouvée une fiction en arrivant dans le christianisme, et la forme qui enveloppait le fond s*est dès lors irrévocablement

brisée. L'art d'aujourd'hui, qui tend, comme nous Tavons vu, à s'asseoir et à se fonder sur la réalité historique de la société moderne, repousse et exclut sans pitié toute forme qui ne sert pas d'enveloppe à une idée vivante, et l'épopée n'enveloppe plus qu'une idée morte. C'est ainsi que M. de Chateaubriand, traduisant Hilton, n'est pas dans la voie de l'art moderne.

L'idylle, et toutes les autres formes adoptées par la poésie pastorale, sont également repoussées par l'art nouveau. L'idylle est la forme de ces temps anciens où l'esclave gardait les troupeaux du maître dans son immense seigneurie. Aujourd'hui Tircis et Damète sont citoyens ; Amaryllis est une belle dame ; et toutes ces peines, toutes ces joies, toutes ces amours des races esclaves ayant disparu, ont emporté avec elles le poëme où elles s'étaient peintes et animées.

On pourrait encore citer, parmi les formes littéraires qui se sont évanouies faute d'un appui dans la réalité de notre temps, l'oraison funèbre, cet héritage de l'antiquité, qu'aucune grandeur humaine ne peut |dus recueillir dans l'ère de démocratie où nous sommes. D'ailleurs, soit que l'on considère les formes littéraires qui s'en sont allées, soit que l'on considère celles qui se sont conservées^ on reconnaît toujours, par les unes comme par les autres, que le mouvement constant de l'art, auquel elles appartiennent, est de s'établir et de se construire dans les conditions du réel et du vrai.

C'est ainsi que s'explique la révolution qui s'opère au théâtre. La tragédie s'en est allée, la comédie s'en va, deux genres de poèmes quelque peu factices en raison de l'abstraction qu'ils supposent : la tragédie, de la vie plai-

santé, la comédie, de la vie sérieuse ; et elles sont remplacées par le drame, un genre de poërae plus réel et plus complet, en ce qu'il embrasse tout à la fois les deux faces diverses de l'homme et de la société dans leur vérité et dans leur sincérité. La critique que beaucoup ont faite, et que H. de Chateaubriand fait aussi, des oppositions de personnages et d'idées dans le drame moderne, nous parait être mal fondée, en ce qu'elle s'adresse à la tendance que l'art manifeste de sortir de Tabstraction pour se rapprocher du vrai, tendance très légitime, à ce qu'il nous semble. Ce n'est pas que nous pensions que, plus l'art est réel, plus il soit beau, de telle sorte que le beau idéal dans les théories de l'art moderne, ce soit la réalité elle-même ; bien loin de là. L'art et la réalité sont évidemment deux choses distinctes : sans quoi, Tune des deux n'existerait pas pour son propre compte ; mais il nous parait que Tart ne doit jamais s'abstraire au point d'échapper au sentiment et de n'appartenir plus qu'à Tidée. Pour citer un exemple, nous ne trouvons pas que l'art ait gagné grand'chose à ce procédé de Shakspeare, qui consiste à désigner une bataille par deux épées en sautoir au fond du théâtre, ou à ce procédé de Racine, qui consiste à remplacer la réalité de l'action par le grand récit qu'en viennent faire les personnages. En toute chose, quand la tête travaille, le cœur reste oisif. Or, il nous semble que c'est surtout à la porte du cœur que l'art doit aller frapper.

11 en est de même de ce soin scrupuleux de mise en scène que le drame affectionne, et que la critique de M. de Chateaubriand attaque, selon nous, sans motif. C'est toujours ce penchant de Fart moderne de s'établir

dans la vérité, dans la vérité géographique aussi bien que dans la vérité morale. II est clair que, si un drame est mauvais, ce ne sont pas les décors qui le rendront bon; et, s'il est bon, ce ne sont pas les décors qui le rendront mauvais. Il faut donc raisonner dans Thypothése d'une bonne pièce. Or, il est incontestable qu'un fait ou qu'une idée, quels qu*ils soient, gagnent toujours infiniment à être présentés dans toute la vérité et dans toute la naïveté de leurs circonstances ; si Fidée est gaie, elle sera plus gaie; si elle est triste, elle sera plus triste; si elle est terrible, elle sera plus terrible. Un cercueil sans drap noir ne cesse pas d'être un cercueil; mais un cercueil avec un drap noir est plus complet et plus lugubre. C'est donc une erreur de croire que le costume, les meubles, l'architecture, soient au théâtre des accessoires inutiles; ce ne sont pas des accessoires, mais des nécessités. Le costume, les meubles et l'architecture sont trois enveloppes, trois formes concentriques de Thomme, et la forme est inséparable du fond. L*homme ne se produit jamais sans vêtement, sans meuble et sans maison, pas plus que Tarbre ne végète sans terre; et mettre des hommes au théâtre en violant l'exactitude du vêtement, du meuble et de l'architeeture, c'est commettre, en fait d'art dramatique, une faute aussi gratuite et aussi grossière qu'on la commettrait, en fait de paysage, en plaçant des palmiers en terre grasse et des choux dans le désert.

C'est donc à tort que l'on rappelle l'exemple d/e Molière et de Racine, pour combattre le soin que mettent les poètes d'aujourd'hui à installer le drame moral dans une grande vérité matérielle. Outre que du temps de Racine et de Molière les salles de spectacle ne permettaient

pas les décorations de ces temps-ci ; que la peinture architectonique n'était pas encore un art magnifique, comme elle Test devenue, et qu'en outre les marquis ambrés et les chandelles coulanles, qui se disputaient la scène, eussent donné peu de place aux fleuves et aux forêts ; le défaut de vérité géographique laisse un grand vide et un grand froid dans les pièces du dix-septième siècle; et nous trouvons qu'il faut une somme remarquable de bonne volonté classique pour né pas s'en apercevoir. En tout état de cause, loin de féliciter Racine d'avoir manqué à la vérité matérielle, nous l'en plaignons sincèrement. Un mérite nouveau de plus ne lui aurait pas 6té les autres.

Maintenant, si nous reprenons et si nous résumons ce que nous avons dit de la marche de Tart moderne durant ces quinze dernières années, soit dans la langue et les styles, soit dans les formes littéraires, nous trouvons qu*il a tendu constamment, comme nous avons d^à dit, à se séparer de la réalité selon l'ancien monde, pour s'asseoir dans la réalité selon le monde nouveau.

Or, cette tendance est et doit être la loi même de son avenir. Lorsque l'art ancien se produisit, s'occupa-t-il à autre chose, sinon à se constituer dans la réalité religieuse, morale, philosophique, de son temps? Que pouvaient faire les poètes grecs, si ce n'est donner une forme aux idées de la Grèce? Tout le travail de l'art ancien at-il donc pu consister et a-t-il en effet consisté en autre chose qu'à porter la littérature dans tous les recoins où r&me et le cœur de l'homme étaient allés, et à planter, comme un signe de conquête, le drapeau de la poésie sur tout le terrain découvert par les passions et par les idées ?

L'art moderne ne marche pas et ne peut pas marcher

50 M. DE CUATEÂUBRIAKD.

par un autre chemin. Il se retire du monde ancien, où la renaissance l'avait égaré, et il va à la découverte et à la conquête du monde moderne. Langue et formes, il y transporle tout; et il y transporte la langue et les formes, parce que la pensée y est déjà.

II nous parait donc que Favenir de Tart actuel est de se coordonner, pour la forme et pour le fond, avec la réa* lité morale et matérielle du monde moderne, et de mettre en œuvre les faits et les idées de notre civilisation. Il faut que Fart se remplisse' de quelque chose; Homère est plein de Jupiter; Tart moderne se remplira de Jésus- Christ.

Par ces derniers mots, nous voulons dire que, le monde moderne étant un produit du christianisme, Tart moderne qui sidentiGera avec lui deviendra un art chrétien.

Disons aussi que nous ne croyons pas, comme quelques critiques le pensent, que l'art doive guider les sociétés : à notre avis, Tart suit les sociétés et se nourrit de leur substance ; mais il ne les précède jamais. C'est la religion qui initie les peuples, et non pas Tart; le prêtre ouvre la marche, Tartiste la ferme.

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