‹ Œuvres littéraires: portraits littérairesChapitre 5 sur 15 · LETTBE SUR LE SAINT-SIEGE · texte numérisé non relu

LETTBE SUR LE SAINT-SIEGE

Ceux qui aiment le christianisme, qui en acceptent le dogme et qui en révèrent la calme et divine autorité, n'ont pas ouvert sans un vif empressement et sans une intime joie la lettre de H. Lacordaire. Ils espéraient, le connais* sant pour Tavoir vu à l'œuvre, qu'il y aurait quelque grave parole sur les petits désordres qui troublent aujourd'hui le monde des esprits, et que le pèlerin n'aurait pas quitté Rome sans emporter quelque vénérable relique, quelque idée, seule relique devant laquelle s'agenouille la piété raisonneuse de ce temps. En outre, car il faut tout dire, le schisme de M. de L<amennais, de ce prélre qui se révolte contre l'Église et contre lui-même, à Theure de la vie où les passions s'éteignent, où l'orgueil s'abaisse avec le front, où le cœur se soumet, où Thomme se rend à la mort et à

Dieu, est quelque chose à la fois de si étrange et de si triste, de si révoltant et de si pitoyable, qu*on se tient, malgré soi, comme aux aguets, pour savoir si quelque voix d*en haut ne tombera pas sur ce Saûl aveuglé, sur ce gardeur d'habits des bourreaux de la tradition et de la foi ; et Ton écoute, tout inquiet, après la bouche qui a condamné, la bouche qui instruit et qui pardonne.

Cette attente a été trompée à demi. La lettre de H. Lacordaire vient après le Livre du peuple, mais par pur hasard, et sans se préoccuper des questions qu*il soulève. Ce sont soixante belles pages, écrites d'un style quelquefois un peu jeune et luxuriant, remplies d'idées justes et grandes, mais plus vivement exposées que rigoureusement déduites, et marchant à d'autres conclusions que celles dont la curiosité du monde est en peine maintenant.

Est-ce un bien, est-ce un mal? Nous ne savons. Le Livre du peuple se débat maintenant entre M. le docteur Lherroinier et madame George Sand ; et notre avis est que cette querelle est un chapitre naturel de l'ouvrage. Il est assez bon que ceux qui sèment du vent voient bien qu'ils moissonnent des tempêtes. Peut-être donc ne faut-il pas se plaindre du silence que l'Église garde sur tout ceci ; on n'a pas besoin de pousser les choses qui tombent. Cependant, nous voudrions pour beaucoup que quelqu'un rappelât aux panthéistes nains de ce temps-ci qu'il y a eu autrefois de grands panthéistes, qui s'appelaient Pelage et Arius; que ces prodigieux esprits ont labouré et profondément retourné autrefois les mêmes questions qu'on effleure à peine aujourd'hui, et cent autres encore dont on ne parait pas avoir seulement l'idée; et surtout, qu'il est, tout à la fois, plaisant, lamentable et ridicule, que

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des femmes ennuyées s'en prennent, dans leurs crises nerveuses, aux plus hautes questions des destinées humaines, et chiffonnent la majesté de Dieu dans leurs caprices, comme le billet trop tiède d'un amant.

H. Lacordaire a donc laissé tout cela ; il a choisi à son aise le terrain de la discussion, la nature et la pente de son idée. Voici en quelques mots cette idée et cette discussion :

D*abord, H. Lacordaire établit que rien de beau, de grand et de fort, n'existe que par Tunité ; après quoi il montre que Tunité a toujours existé dans TÉglise ; puis il fait voir comment Tltalie était dans le monde, et Rome dans ritalie au point précis où devaient et pouvaient aboutir les nations ; et il raconte avec quelle prudence, quelle unité et quelle force, les souverains pontifes ont toujours accueilli, dominé et conduit les hommes. Aujourd'hui, on suppose qu'il y a une guerre entre les rois et les peuples, et Ton accuse l'Église de prendre parti pour les rois. Suivant H. Lacordaire, il n*y a guerre ni entre les peuples ni entre les rois, ni entre les rois et les peuples, ni entre les idées; il y a guerre entre** la raison et la foi, entre le rationalisme et le catholicisme, et le saint-siége se tient au-dessus de ces dissensions. 11 conclut en disant que l'Église n'a qu'à attendre, parce qu'elle seule possède ce qui est nécessaire à l'humanité.

Voilà le contenu de la lettre sur le saint-siége. Les aperçus en sont vrais et bien mis en saillie, quoique en général imparfaitement soudés l'un à l'autre et péniblement déduits. Le seul point théorique qu'on y trouve est celui où l'auteur juge la cause des troubles actuels iles esprits en Europe, et leur assigne pour causé la lutte de

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la raison et de la foi. Là est Tidée culminante, là même est toute ridée.

H est certain, il est évident que cette cause est vraie et très-réelle ; mais est-elle la seule, ou bien est-elle la principale qui agisse ? Nous ne le croyons pas. La foi et la raison, qui sont, ainsi que le fait observer M. Lacordaire lui-même, deux formes de l'intelligence humaine, et par conséquent Télément de toutes les époques et de tous les lieux, ne paraissent pas pouvoir produire les luttes morales toutes spéciales et propres à notre temps. En outre, nous avons sous les yeux des obstacles de tant de natures, d*aspects et de caractères, qu'il est bien difficile de croire, et plus difficile encore de comprendre, qu'ils aient tous pour origine la lutte de la raison et de la foi. A notre avis, M. Lacordaire a oublié au moins deux causes, et les plus réelles peut-être, du bouleversement des faits et des idées en Europe ; nous lui demandons la permission de les rétablir comme en supplément à sa lettre; et, si nous ne nous faisons pas d'illusion à nous-même, nous croyons pouvoir prédire qu'une fois ces deux causes bien exposées, il doit se répandre un grand jour sur toutes les obscurités qui voilent l'avenir de TOccident.

De ces deux causes, Tune est plus particulièrement historique , l'autre plus particulièrement dogmatique. Voici d'abord la première :

Il nous a toujours semblé qu'un grand mouvement, qui n'a été bien saisi jusqu'à présent ni par les historiens ni par les publicistes, emportait naturellement, nécessairement, depuis un peu plus de deux mille ans et demi, tous les peuples européens. Pour faire connaître tout d'un coup et en deux mots la nature et la direction de ce

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mouvement, sauf à le démontrer ensuite, nous dirons qu'il tend à substituer partout, dans les fonctions sociales, les hommes de race roturière aux hommes de race noble. Nous prions le lecteur d*étre quelque peu patient à uos idées; ceci va lui être expliqué.

S'il y a un fait indubitable dans Thistoire, c'est que, chez toute nation européenne sans exception, toutes les fonctions sociales, comme la guerre, la juridiction, le sacerdoce, la science, ont été d*abord exclusivement remplies par des hommes de race noble. En effet, durant les premiers siècles de toutes ces nations, les hommes y étaient divisés en deux classes, les maîtres et les esclaves ; ceux qui possédaient et ceux qui étaient possédés. Or, d'un côté^ les fonctions sociales étaient évidemment entre les mains des maîtres, et, de l'autre, maître et noble sont historiquement «ynont/me^, ' car les juristes de tous les temps ont unanimement défini le gentilhomme : celui qui n*a jamais été en servitude, ni par lui ni par ses aïeux.

Nous ne voulons pas ici juger ce fait ; nous le constatons. Qu'il ait été en lui-même bon ou mauvais, naturel ou artificiel, violent ou pacifique, ce sont là autant de questions dont la solution, à mon avis assez simple et facile, n'aurait rien de commun avec le but que nous voulons atteindre et la conclusion que nous voulons tirer. Nous les tenons donc actuellement à Técart, et, sans avoir besoin de dire ce qu*a été le fait, nous nous contentons de dire qu'il a été.

L'existence de ce fait dans le passé des nations européennes est si évidente et si claire, que nous ne croyons pas être obligé de la discuter. 11 nous suffira de rappeler

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que toute juridiclion a commencé par être seigneuriale, avant de devenir civile et bourgeoise, et que, même dans les anciens sénats, qui appartiennent pourtant à Tépoque secondaire, où les démocraties se sont formées par Féroancipation des esclaves, les nobles seuls parvenaient à la magistrature; que les armées primitives étaient exclusivement composées de gentilshommes , puisque, durant les premiers siècles, les esclaves n'avaient pas de personnalité; que les bourgeois, c'est-à-dire les hommes de race affranchie, ne sont arrivés que fort tard à la vie guerrière ; que c'est même là ce qui fait que les^rmécs de toute nation ont été d'abord exclusivement formées de cavalerie ; qu'à cette heure même, Finfantcrie n'existe presque pas chez les nations encore barbares de TOccident, comme chez les Arabes, et que, chez tous les peuples anciens, les cavaliers se montaient et s'armaient à leurs frais, dépense qui excluait naturellement les gens pauvres; que ç*a toujours été un principe, chez les peuples de Tantiquité, d'exclure du corps des prêtres et de la science augurale tous ceux qui n'étaient pas nobles ; et qu'un des plus notables scandales qui révoltèrent à Rome les dévots païens, même du temps de César, ce fut l'entrée dans le. corps des pontifes de Ventidius Bassus, roturier d'origine, et qui pourtant était devenu consul ; enfin que chez toute nation, ancienne ou moderne, ce sont toujours les gentilshommes qui ont, les premiers, cultivé les lettres et écrit la langue ; et qu'en France, par exemple, on ne trouverait peut-être pas deux bourgeois ayant composé un livre en français, avant le milieu du seizième siècle. Noi^s le répétons, dans toutes les nations européennes, les fonctions sociales ont été d'abord ex-

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clusivement remplies par des hommes de race noble. Ce fait-là n*a besoin que d'être énoncé ; nous passons outre à ses conséquences.

La première conséquence et la plus naturelle de ce fait, ce devait être naturellement l'affaiblissement progressif et Tanéantissement futur et inévitable des races nobles. En effet, l'instrument qui sert le plus souvent, est celui qui s*use le plus vite.

D*abord, tant que dura la période primitive, pendant laquelle les hommes de race noble eurent dans la main les fonctions sociales, ce fut aussi parmi eux que germèrent les ambitions politiques, que s'ourdirent les trames et qu'éclatèrent les conspirations ; parmi eux donc tombèrent les condamnations capitales et se dressèrent les échafauds. Jamais, à Rome, un roturier ne fut jeté du haut de la roche Tarpéienne ; presque jamais, en France, un bourgeois ne vit en face la haute justice du roi. Louis le Grès, Philippe le Bel, Louis XI, Henri IV, Louis XIII, firrat faire par le bourreau une effroyable trouée dans la noblesse. En Angleterre, il y a des familles qui paraissent avoir été destinées héréditairement à la hache. Dans la maison de Norfolk, par exemple, avant le dix-septième siècle, sur six générations, il y en a toujours trois qui sont décapités.

Ensuite, tant que dura la domination sociale des nobles, eux seuls firent la guerre, et la firent par conséquent aux dépens de leur race. Durant toutes les luttes des peuples grecs contre les Perses et entre eux, la cavalerie grecque fut toujours formée de gentilshommes. Jusqu'à Télablissement de Tempire, et même quelque temps après, la cavalerie romaine ne compta que des no-

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bles. Qu'on imagine doao ce que la conquête du monde dut coûter à Rome de sang noble, depuis celle bataille où trois cents Fabiens furent tués, jusqu'à la bataille de Gaunes, où Ton remplit trois boisseaux avec les anneaux des chevaliers restés morts sur la place?

En France, et même en Europe, toutes les guerres du moyen âge se sont faites avec des gentilshommes. Les croisades, la prise de Gonstantinople, la conquête de la Grèce, les luttes contre les Turcs, les guerres de succession, tout cela a éclaté avant l'épanouissement de la bourgeoisie. Les gentilshommes français ont donc, avant de disparaître, couvert de leur sangTEspagne, l'Italie, T Allemagne, TÂngleterre, TÊgypte, la Syrie, la Grèce, Tancien pays de Carthage, et livré des batailles dans lesquelles, comme à Poitiers, à Grécy et à Azincourt, il s'éteignit en un seul jour plus de mille vieilles familles.

Enfin, il y a dans Thistoire de certaines époques solennelles, durant lesquelles disparaissent sans cause connue les anciennes races. Par exemple, le seizième siècle fut en Europe un de ces moments funèbres où la grande noblesse s'amoindrit; et Ton est presque tenté de douter de soi-même, lorsqu'on se dit que dans l'espace d'un siècle, de 1512 à 1612, il s'écroula coup sur coup dixsept maisons souveraines I

Donc, il était dans les destinées de la noblesse de disparaître, précisément à cause de la part qu'elle prenait à la conduite des sociétés naissantes, comme si Dieu ne lui

avait permis de donner la vie aux peuples qu'en la perdant, ou comme s'il était dans la destinée de tout instrument de civilisation de se rompre nécessairement à l'œuvre.

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Du reste, ce fait de raCTaiblissement graduel des races nobles n'a jamais échappé, même à la noblesse. Chez les anciens, et au moyen âge, à Tépoque où le corps des gentilshommes s'affaiblit visiblement, on voit la noblesse se recruter abondamment dans la bourgeoisie, et remplir, avec les roturiers riches, instruits ou braves, les vides nombreux que la mort avait faits dans les rangs des siens. Ce sont les anoblissements.

Les anoblissements furent pratiqués de diverses manières chez tous les peuples, mais toujours dans le but unique de renforcer la vieille noblesse de race entamée. Par malheur, les anoblissements, qui étaient un expédient politique et un empirisme, eurent le sort de tous les expédients, ils prolongèrent de quelques siècles une vie languissante, mais sans empêcher de mourir. Et cela se con(^oit sans peine. Les anoblis, qui sont gens intrus, ne peuvent pas avoir, quoi qu'ils fassent, la tradition du corps dans lequel ils entrent. Les principes traditionnels de la noblesse se corrompirent donc dans leurs mains. Ils furent durs, hautains, vaniteux, et ce furent eux qui amassèrent dans le cœur des peuples ces entassements de rancunes, de jalousies et de colères, qui ont éclaté tant de fois au jour des révolutions. Rien de moins semblable à un noble, qu*un anobli.

Ainsi, les forces que la noblesse puisa dans les anoblissements, ne l'empêchèrent pas de périr. Même, si elles ne hâtèrent pas sa mort, elles la rendirent plus amère, en la privant de la reconnaissance qu'elle avait acquise par des siècles de courage, d'intelligence et de dévouement. Pour la noblesse, périr, ce n'était pas seulement dispa-

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raitre de sa personne, c*était encore disparaître de ses idées. Ceci veut être expliqué.

Quand la noblesse vivait comme corps politique, tenant en main les hautes fonctions sociales, elle existait avec de certaines lois morales et domestiques, que les races d'origine affranchie ne connaissaient pas. Par exemple, le mariage, la paternité, la tutelle, le testament, la succession, la propriété, n'étaient point constitués dans la noblesse au même poini de vue que dans la bourgeoisie; et la mort de la noblesse n'a pas été seulement, comme beaucoup de personnes se l'imaginent, la chute des titres, ç*a été la révolution sociale la plus profonde qui se soit opérée dans les sociétés après le christianisme. Dans les lois des peuples, la mort de la noblesse correspond à Tabolition du droit féodal et à la formation du droit civil ; dans la politique, la mort de la noblesse correspond à Tavénement des bourgeoisies.

Les bourgeoisies ont donc pris la place de la noblesse dans la conduite des nations ; elles ont envahi et conquis toutes les fonctions sociales, la juridiction, la guerre, le sacerdoce, la science.

S'il y a encore un fait vrai et incontestable au monde, c'est cet avènement logique et nécessaire des bourgeoisies, à un moment donné de l'histoire des nations. Elles arrivent toujours quand la noblesse affaiblie ne tient plus avec fermeté les rênes des peuples ; et nous avons vu qu'il est dans la destinée des races nobles de s'affaiblir peu à peu et de disparaître un jour.

A l'heure qu'il est, cette substitution des races bourgeoises aux races nobles ne s'est encore opérée que dans une partie de l'Europe. Nous devons même dire qu'on se

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fait généralement une fausse idée des conditions de cette substitution. Il n'est pas (lu tout nécessaire dans un pays que les nobles soient exclus du pouvoir, ou même que les races bourgeoises Talent complètement envahi, et quHl y ait, comme on dit, suffrage universel et république, pour que la noblesse soit morte et remplacée; il suffit seulement que les lois morales et domestiques qui la constituaient aient péri. Là où le mariage, la paternité, la tutelle, le testament, la succession, la propriété, ne sont pas conçus au point de vue de la loi historique des nobles, il n'y a plus de noblesse comme pouvoir social ; il n'y a plus que des familles marquées au coin d'une tradition spéciale, et qui ne ressemblent aux autres ni par leur origine, ni par leurs souvenirs, ni par leurs mal* heurs.

La substitution des bourgeoisies à la noblesse ne s'est donc encore opérée que dans une partie de TEurope. Eq général, la partie révolutionnée ou modifiée correspond à retendue de l'ancien monde romain. Lltalie, TEspagne, la France, la Suisse, les Pays-Bas, une partie des provinces rhénanes, voilà les pays où Rome avait fait déjà, avant l'invasion du moyen âge, triompher les bourgeoisies, et où le christianisme les a fait triompher une seconde fois ; l'Angleterre, la Prusse, rAutriche, la Russie, la Suède, Tempire ottoman, voilà les pays où les races conquérantes ont couvert le sol romain, et où les principes des codes de l'invasion résistent autant qu'ils peuvent à l'envahissement du fait social, représenté par un livre qui se nomme les Institutes.

Or, il n'est pas douteux pour nous, premièrement, que toute l'Europe ne passe, en un temps donné, entre les

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mains des bourgeoisies ; secondement, que la lutte flagrante et le tiraillement actuel des deux races ne soit une des causes qui agitent aujourd'hui TOccident. Tant que ce tiraillement existera, c'est-à-dire tant que les peuples européens, destinés à vivre ensemble, ne se seront pas nivelés, sous le rapport de leurs métamorphoses sociales, il est clair, évident, incontestable, que les nations, dissemblables, et, si Ton peut dire ainsi, civilement disparates, se mesureront d'un œil inquiet et courroucé, et se demanderont toujours laquelle des deux absorbera l'autre.

Voilà, selon nous, la cause historique des troubles européens, que M. Lacordaire n'a pas aperçue ; voici maintenant la cause dogmatique :

Pour dire en deux mots la seconde cause des troubles qui agitent sourdement l'Europe, que M. l'abbé Lacor* daire a oubliée, et dont nous avons seulement annoncé ceci, qu'elle était plus spécialement dogmatique, nous la désignerons sous le nom de lutte du pouvoir spirituel et du pouvoir civil. Toutefois, nous amenderons sur-le-champ l'expression du pouvoir civil, en prévenant qu'elle est en elle-même, selon nous, parfaitement inexacte, par la raison qu'il ne peut pas exister deux pouvoirs dans le monde, et que le pouvoir civil ferait double emploi. Nous tâcherons de prouver ceci tout à l'heure, mais nous avons besoin de faire deux remarques avant d'aborder la question.

Premièrement, il faut observer que la lutte du pouvoir spirituel et de ce qu'on nomme le pouvoir civil est un fait entièrement propre aux temps modernes, et que l'antiquité ne connut jamais. Il n'y avait parmi les peuples an-

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ciens qu'un seul pouvoir,, qui était le pouvoir spirituel ou religieux. Dans tous les petits gouvernements de la Grèce, dans le gouvernement romain lui-même, Tautorité était pontificale avant toute chose, et les corps délibérants formaient un concile avant de former un aréopage ou un sénat. Ce que nous autres modernes nous appelons la liberté de conscience, était considéré parmi les anciens comme une horrible impiété; Fautorité supérieure de 1 État prescrivait théologiquement les croyances publiques et le culte extérieurement professé, sans qu'il fût permis à personne de s'enfermer dans un protestantisme d'aucune sorte ; et c'est pour avoir voulu s'attribuer le droit d'être religieux à sa guise, que Sophocle fut décrété d'accusation capitale et Socrate condamné à mort. L'aréopage athénien procéda en ces deux circonstances eu'véritable tribunal d'inquisition. Du reste, les longues et sanglantes persécutions des chrétiens, durant les trois premiers siècles de l'ère vulgaire, n'avaient pas d'autre fondement que la violation de l'autorité religieuse du sénat romain et le crime d'hérésie dont les martyrs se rendaient coupables aux yeux du paganisme, crime de lèse*majestè divine au premier chef. La foi religieuse était ainsi, chez les anciens, la base de la loi civile et politique, et c'est pour cela que la jurisprudence est définie dans les Institûtes : la science des choses divines et humaines. La théologie et Tart augurai formaient donc la base de la science sociale ; Tagriculture, les arts, la navigation, étaient sous l'invocation des dieux ; la guerre, la paix, les ambassades, les combats, et même les actes les plus simples de la vie ordinaire, rien n'avait lieu sans la permission des dieux, transmise par le corps des prêtres.

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Deuxièmement, la question qui nous occupe, c'est-àdire la question de savoir lequel des deux, du pouvoir spirituel et du pouvoir civil, a raison dans la lutte qu'ils soutiennent, est une question déjà vieille et depuis longtemps débattue, car elle n*est au fond que la question de savoir en qui réside la souveraineté, ou le droit de commandement ; toutefois, elle a été jusqu'ici toujours mal résolue, parce qu'elle a été toujours mal posée. Avant de chercher, en effet, en qui la souveraineté réside, il faut chercher d'abord en quoi elle consiste. Quand on saura bien ce qu'elle est, on saura bien où elle est. En outre, il faudrait bien se garder de croire qu'il puisse y avoir deux ou trois pouvoirs : par exemple, que le pouvoir civil soit une chose, et que le pouvoir politique en soit une autre. Le pouvoir est comme Dieu : s*il y en avait deux, il n'y en aurait aucun. U'est logiquement impossible, en effet, qu'il y ait plusieurs pouvoirs, car cela impliquerait dans le même individu plusieurs obéissances simultanées et contraires, ce qui est clairement absurde. Quand on distingue plusieurs pouvoirs dans un pays, on fait donc une distinction administrative et non pas une distinction morale ; on donne le nom de pouvoirs à diverses portions du mécanisme général qui sert de forme et d'instrument au pouvoir suprême et unique. La cour de cassation, qui représente le droit civil, n'est pas un pouvoir, puisqu'elle dépend de la législature qui lui impose les lois qu'elle veut; la chambre des députés n'est pas non plus un pouvoir, ni la chambre des pairs, ni la royauté elle-même, puisque chacun de ces prétendus pouvoirs ne peut rien sans le concours des deux autres, et que celui qui a des maîtres n'est pas maître lui-même.

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Ainsi, pour résumer ceci et pour aller au but, il est bien évident, d'abord, qu'il n'y a et qu*il ne peut y avoir qu*un seul pouvoir ; ensuite, que le plus sûr moyen de trouver où il est, c'est, comme nous disions, de chercher ce qu'il est.

Or, nous Tavons annoncé déjà, le pouvoir unique, le pouvoir suprême, le pouvoir enfin, car dire pouvoir c'est dire unité et domination, c'est, à notfe avis, le pouvoir spirituel.

Nous n'ignorons pas ce qu'une pareille proposition peut avoir, au premier coup d'œil, d'abrupte et de hasardé. Nous aurions peut-être pu la dissimuler davantage, et glisser timidement l'idée en taisant le mot; mais cette excusable dissimulation n'est même pas dans nos allures. D'ailleurs, nous nous trouvons dans une position excellente pour expliquer et pour défendre le pouvoir spirituel; nous ne sommes ni prêtre, ni jésuite, ni capucin ; nous sommes tout simplement un homme du monde, catholique seulement, et profitant de la liberté de conscience pour conserver, comme d'autres s'en servent pour détruire.

. Oui, le pouvoir spirituel est le seul pouvoir réel de ce monde ; on le concevra facilement tout à l'heure, quand nous aurons expliqué en quoi consiste le pouvoir. La matière est grave et ardue, et nous avons besoin de toute la loyauté et de toute la patience du lecteur. Nous allons, pour être plus clair, éviter dès l'abord toutes les généralités, et passer par les faits pour arriver aux idées. Voici donc les faits.

Quand le christianisme se présenta aux nations païennes par Jésus-Christ et par les apôtres, il leur tint un langage

inouï et qu'aucune d'elles n'avait encore entendu jusqu'alors.

Ainsi, premièrement, il prit Phomme, l'être humain, et il lui dit qu'il était né coupable de la faute de son père, que la vie était une expiation, et que cette expiation méritoirement passée, il trouverait au bout de la vie le bonheur impérissable de Téternité. A l'instant même, cette révélation donna un aspect inconnu et une signification nouvelle à la vie et aux actions humaines ; le malheur ne fat plus de souffrir, dès que la souffrance fut comptée ; le malheur ne fut plus d'être humble, d'être pauvre, d'être persécuté, dès que Thumilité, la pauvreté et la persécution furent des mérites au lieu d'être une honte; les injustices, les affronts, les mécomptes de toute nature, qui n'avaient aucun sens dans les idées païennes, et qui ne pouvaient conduire qu'au désespoir, eurent un sens bien clair dans les idées chrétiennes, avec le dogme de la première faute, et conduisirent à la soumission en cette vie, et au contentement dans l'autre. En outre, le christianisme dit aux hommes qu'ils étaient tous fils de Dieu, et par conséquent qu'ils étaient frères. Cette seconde révélation ouvrit encore uit horizon comme la première. Dans les idées païennes, les hommes n'étaient pas frères, parce qu'ils n'avaient pas le même père ; les uns étaient fils des dieux, les autres ne l'étaient pas. César, qui se croyait très-sérieusement fils de Jupiter, par Vénus, mère d'Énée; Alexandre le Macédonien et la maison latine des Fabiens qui s'attribuaient, de la meil* leure foi du monde. Hercule pour aïeul, ne pouvaient pas marcher de pair à confrère avec des hommes vulgaires. Les nobles étaient donc considérés unanimement

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par toute l'antiquité comme formant une race d*hommes spéciale; c'était Topinion d'Homère, qui dit que les gens de race esclave n'avaient que la moitié d'une âme ; c'était Topinion de Platon, qui ne prend même pas la peine de discuter ce point; c'était Topinion d'Aristote, qui dit que les dieux avaient créé des hommes pour commander et des hommes pour obéir. Ainsi, par le dogme de la faute première et de la rédemption, et parle dogme de Fégalité devant Dieu, le christianisme mit réellement un monde moral à la place d'un autre, créa un bien et un mal jusqu'alors inconnus, modifia l'âme, Tesprit et le cœur.

Deuxièmement, le christianisme prit le père, et il lui dit que ses enfants, en tant que créatures de Dieu, avaient une valeur sociale que jusqu'alors il ne leur avait pas reconnue; qu'ils n'étaient plus sa propriété, au point de les pouvoir tuer ou vendre comme par le passé; que l'aîné ne devait plus tirer du hasard aucun avantage sur ses frères; que ce mode de famille anlique, où la fatalité créait des positions, était aboli ; et que la nouvelle famille, assise sur le mérite des œuvres, donnait la première place, non pas au plus âgé, mais au meilleur.

Troisièmement, le christianisme prit l'époux, et lui dit que la femme n'était plus désormais son esclave, mais son égale ; qu'il ne s'agissait plus pour lui de la recevoir de son père, mais de l'obtenir d'elle-même ; que, la femme étant ainsi son égale, il ne fallait plus songer à en prendre plusieurs pour lui seul, mais qu'il fallait donner un corps pour un corps, une âme pour une âme, un amour pour un amour; que, si la femme se maintenait pure, il n'était pas Juste que l'homme se corrompU, et

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