Oeuvres, longues et brèves
EN RI Luc, pour aller du Faubourg Saint-Jacques, où il nichait dans un grenier, à la rue du Regard, où logeait M, le comte de Vindeuil, traversait le Jardin du Luxembourg, que le mois d'avril avait déjà paré de feuillages
tendres et de frais lilas. Le vent était aigre; les nuages violets, et gros de giboulées, couraient vite. Mais ils laissaient voir des espaces de ciel bleu, des «culottes d'ange», comme disent les bonnes gens; et le soleil, qui souriait par intervalles, était déjà tiède et promettait la prochaine arrivée du printemps.
Ces claires matinées, qui réjouissent les vieux flâneurs, n'ont rien d'agréable pour un jeune homme fier, pauvre et mal mis, comme était Henri Luc. Au grand soleil, sa redingote lui parut plus râpée, ses gants plus flétris et la fente de sa bottine droite plus visible. Il se dit que, pour la démarche qu'il allait faire, sa tenue était à peine décente, et il se sentit plein de découragement. Ce M. de Vindeuil, à qui cependant il était chaudement recommandé, le prendrait sans doute pour un claquepatin, pour un bohème, et réconduirait. Allons! c'était trop beau, cette place de secrétaire. Dix-huit cents francs, seulement pour quelques heures d'occupation par jour, cela eût pourtant fait joliment son affaire. Il aurait pu se remettre au travail, piocher sa licence et son agrégation. Mais non, le guignon s'acharnait après lui. Il manquerait encore cette bonne aubaine, à cause de ses chaussures trouées; et il lui faudrait de nouveau courir le cacliet, vendre au rabais son grec et son latin, ou, ce qui serait pis, ren-
trer comme pîon dans quelque pensionnat, dans quelque « four à bachot ».
Pour se donner un peu de confiance et d'espoir, Henri Luc s'arrêta un moment, lira de sa poche la lettre — non cachetée — du vieux M. Berihier, son ancien professeur de rhétorique, qui l'introduisait auprès du comte de Vindeuil, et la relut avec attention.
Elle était conçue en ces termes :
Paris, le 1/ viai iSj^.
« Monsieur le comte et cher ancien élève,
« Voici le jeune homme de qui je vous ai parlé. Je le tiens pour un des sujets les plus distingués qui se soient assis sur les bancs de notre vieux lycée Henri IV. Il y a fait ses études en qualité de boursier, et, il y a deux ans, comme il venait de passer son baccalauréat ès-lettres, il a perdu sa mère, une pauvre veuve, vivant d'une pension de l'État qui s'est éteinte avec elle. Henri Luc s'est trouvé alors tout à fait dépourvu de ressources et a courageusement gagné sa vie en donnant des leçons, ce qui n'est rémunérateur pour personne et surtout pour un très jeune homme. Il n'a pas réussi, l'hiver dernier, à son examen de licence ; mais il réparera cet échec, j'en suis certain, car
il sait beaucoup. Je le pousse à préparer aussi son agrégation, qui lui permettra de suivre sa carrière dans l'Université. Il lui faudrait, pour cela, pendant deux ou trois ans, une besogne qui ne l'absorbât pas, qui lui laissât du temps. Quand vous m'avez dit que vous cherchiez un secrétaire, j'ai tout de suite pensé à Henri Luc. Je me porte garant de son intelligence, de son zèle et de ses sentiments d'honneur. Vous n'aurez qu'à vous louer de lui, et vous lui rendrez un grand service.
« Le seul point délicat, sur lequel j'ai, l'autre jour, appelé votre attention, c'est que Henri Luc, comme la plupart des jeunes gens d'aujourd'hui, a été élevé dans les principes les plus libéraux. J'ajoute bien vite que, malgré son jeune âge, il est plein de tact et de réserve, et qu'il ne dira jamais une parole qui puisse offenser votre foi ou vos convictions. Je sais aussi que leur fermeté n'a d'égale que votre tolérance. La preuve, c'est que je suis moimême libre penseur et républicain, et que cela n'a jamais ahéré en rien l'amitié que vous portez à votre vieux maître. C'est à cette amitié que je m'adresse pour vous prier de résister au désir très légitime que vous pourriez avoir de choisir un secrétaire qui partage vos idées politiques et religieuses, et de donner la préférence à mon protégé, que je considère, je vous
le répète, comme un esprit d'élite, comme un jeune homme du plus grand avenir. D'ailleurs, je me reproche d'attacher tant d'importance aux opinions et, pour mieux dire, aux tendances d'un enfant de dix-neuf ans. A mon point de vue, je devrais plutôt craindre qu'il n'en changeât, si vous l'admettez dans votre vie intime. Car — je le dis sincèrement — le spectacle de vos vertus chrétiennes et de votre dévouement si fidèle et si désintéressé à la cause royaliste ne pourra que pénétrer mon jeune ami de respect et d'admiration.
« Veuillez agréer, monsieur le comte et cher ancien élève, l'expression de mes sentiments les plus affectueux.
« L. Berthier,
Professeur de rhctoriquc au lycée Henri I V. »
Un peu rassuré par la lecture de cette lettre, à la fois chaleureuse et adroite, Henri Luc se remit en marche et arriva bientôt rue du Regard à l'adresse indiquée.
C'était un magnifique hôtel, dans le goût lourd et pompeux du Grand Siècle, et le jeune homme sentit redoubler son anxiété, en franchissant la porte monumentale. Mais dans cette demeure princière le comte de Vindeuil occupait seulement, à titre de locataire, un fort
modeste logement, qui était situé au-dessus des remises et auquel on accédait par un étroit et raide escalier. Les quatre pièces de cet appartement en enfilade, petites, basses de plafond et incommodes, avaient pourtant un charme. Toutes leurs fenêtres s'ouvraient sur un jardin planté de vieux ormes, où les ramiers faisaient leurs nids.
Au coup de sonnette de Luc, un domestique à moustaches d'ancien soldat vint ouvrir immédiatement, et, dès que le jeune homme se fut nommé, lui fit traverser une antichambre et une salle à manger dignes d'un petit bourgeois, et l'introduisit dans la troisième pièce, où se trouvait le maître du logis.
Tendu d'un méchant papier vert et encombré de casiers, de registres et de cartons, le cabinet de M. de Vindeuil fiiisait songer, au premier coup d'œil, à l'antre d'un usurier. Mais cette impression était aussitôt corrigée par les deux belles gravures de la muraille — portraits du pape Pie IX et du comte de Chambord, chacun enrichi d'un précieux autographe — et par une tête de Christ en bois sculpté, douloureux et pathétique chef-d'œuvre de l'Espagne du xvie siècle, posé tout à cru sur l'affreuse tablette de marbre portor de la cheminée. Malgré la poussière et les paperasses qui les souillaient, les fauteuils, les chaises, et surtout le bureau
Louis XVI, orné de cuivres délicats, avaient l'aspect honorable de vieux meubles de famille. Le désordre de ce logis, qui aurait fait dresser les cheveux d'une ménagère hollandaise, offrait d'étranges contrastes. Une bouillotte de cuisine chantonnait devant le feu ; un miroir à barbe, évidemment acheté à la boutique à treize, pendait à l'espagnolette, tandis que, sur un petit guéridon, le papier crevé d'un rouleau de mille francs avait répandu quelques louis à côté d'une boîte de havanes. Toute la chambre était pleine, d'ailleurs, d'une brume parfumée, évidemment due à l'un de ces cigares de choix.
A l'entrée de Luc, M. de Vindeuil, qui écrivait en fumant, se leva, et, quand il eut débarrassé l'un des fauteuils d'une pile de dossiers :
« Vous êtes sans doute, monsieur, le jeune homme envoyé par M. Berthier? demanda-t-il.
— Lui-même, » répondit l'étudiant, qui présenta sa lettre de recommandation.
Le gentilhomme lui indiqua le siège libre d'un geste courtois, s'assit à son tour, et, tandis qu'il lisait, Luc put l'examiner tout à son aise.
Ce qui étonnait, d'abord, dans le comte de Vindeuil, alors âgé de quarante-cinq ans, c'était son extrême maigreur et sa taille démesurée. Sa tête très petite, son torse très mince, son dos un peu voûté déjà, ses jambes et ses bras trop longs, lui donnaient l'aspect dégingandé de
LONGUES ET BRlvVES
l'insecte bizarre qu'on appelle le faucheux. Mais, après cette première surprise, et bien que M. de Vindeuil usât jusqu'à la corde ses redingotes noires et laissât moisir à sa boutonnière ses rosettes de la Légion d'honneur, il fallait reconnaître en lui un homme de race, un aristocrate. Ses bottes de fatigue ne parvenaient pas à dissimuler tout à fait la forme élégante et la petitesse de ses pieds. Quoique sortant de manchettes d'une propreté parfois douteuse, ses mains aux doigts fuselés, presque transparentes, étaient délicieuses. Mais le visage surtout offrait une expression charmante d'énergie et de bonté. M. de Vindeuil ressemblait à un Henri I V blond, et, comme certains sanguins à teint rose, il gardait un air de durable jeunesse. Les yeux verts étincelaient ; le nez en bec d'aigle, aux narines passionnées, respirait le courage. Mais, dans la barbe légère, la bouche, fine et sensuelle, avait un demi-sourire, tout ensemble fier et bienveillant, d'une sympathie irrésistible. Seule, dans cet aimable visage, la flétrissure des paupières dénonçait la trace de l'âge, et aussi des larmes; car M. de Vindeuil avait cruellement souffert.
En le considérant, Henri Luc sentit s'évanouir sa défiance de jeune et hargneux démocrate. Oui, c'était bien là l'homme dont M. Berthicr lui avait raconté l'admirable vie.
Appartenant par le sang et par les alliances de sa famille à la meilleure noblesse de France, le comte de Vindeuil, dans les premières années de sa jeunesse, avait servi avec distinction aux chasseurs d'Afrique et avait même été décoré pour une action d'éclat. Puis il s'était marié, avait donné sa démission de lieutenant et était devenu père de deux jeunes filles. En 1870, il avait repris du service comme commandant d'un bataillon de mobiles, s'était battu comme un preux, et, le soir de la bataille du Mans, où il avait reçu deux blessures graves, Chanzy lui avait apporté la croix d'officier sur la paille de l'ambulance. Après la guerre, retiré dans sa terre patrimoniale de Vindeuil, en Berry, une épouvantable catastrophe l'avait accablé. Ses filles, toutes deux phtisiques, étaient mortes à quelques mois de distance, et sa femme, qui avait en elle le germe de l'impitoyable maladie, les avait suivies de près. M. de Vindeuil avait toujours été d'une haute piété. Elle le défendit du désespoir et lui dicta, pour combler le vide de son existence, une résolution digne d'un chrétien. Abandonnant à jamais son pays natal, sa maison de famille, désormais peuplée de spectres, il vint à Paris, sûr d'y trouver plus de misère qu'ailleurs. Il s'y établit très modestement, et consacra toute son activité et tous ses revenus, qui étaient assez considérables, aux
pauvres, aux malades, et particulièrement aux phtisiques. Selon l'énergique expression du vieux professeur de rhétorique, le comte de Vindeuil se rua dans la charité.
Il entra dans toutes les sociétés de bienfaisance, sans excepter les laïques, et il en devint aussitôt le membre le plus actif et le plus zélé, bien qu'il fût extrêmement pris, d'autre part, par ses bonnes œuvres personnelles. Tous les matins, de huit à dix heures, et tous les soirs, de quatre à six, c'était, dans son étroit logement de la rue du Regard, un défilé de prêtres, de religieuses et de mendiants de toute espèce. Le reste du temps, M. de Vindeuil courait par la ville pour visiter ses amis les besogneux et les souffrants, grimpait des étages, entrait dans des mansardes, dans des galetas, s'asseyant seulement quelquefois au chevet des grabataires. Devenu très avare de son bien, depuis que c'était celui des malheureux, il s'interdisait jusqu'à la dépense d'un fiacre, et l'on ne rencontrait plus, par les rues, que sa longue personne, toujours affairée, le parapluie sous le bras, filant le long des trottoirs ou sautant dans les tramways. Il ne s'accordait qu'un quart d'heure pour chacun de ses repas. Et quels repas! Toujours servis froids, toujours en retard. Dans sa fièvre charitable et aussi par un calcul de sa généreuse ladrerie, il en était arrivé — lui, l'ancien
à fait sa toilette. Mais il avait quand même grand air sous son vieux chapeau et sous sa redingote de la Belle Jardinière, blanchie aux coudes ; et le geste d'exquise politesse avec lequel ce monsieur, long comme une perche et crotté jusqu'aux yeux par les jours d'averse, passait, dans l'omnibus, la monnaie de ses voisins au conducteur, trahissait tout de suite l'homme bien né et de haute compagnie. Le seul luxe auquel il n'eût pas renoncé, c'étaient ses excellents cigares; car il avait toujours été grand fumeur, et fumeur difficile. En dehors du sommeil, les seules heures de repos de M. de Vindeuil étaient celles qu'il passait, tous les dimanches, à Saint-Sulpice, où il assistait dévotement à la grand'messe et aux vêpres. Même en pleine canicule, il ne quittait point Paris, où le retenait sa clientèle, et ne faisait, tous les deux ou trois ans, qu'une absence de quelques jours, pour aller, selon son ancienne habitude, à FrohsdorfF, présenter ses hommages au comte de Chambord. Telle était la noble existence de ce parfait gentilhomme, de cet héroïque soldat, qui finissait comme un saint.
Après avoir lu la lettre de M. Berthier, le comte la jeta sur son bureau, tourna son fauteuil vers le visiteur, croisa ses interminables jambes qui semblaient toujours un peu l'em-
barrasser, et sourit à Henri Luc avec bienveillance.
« Eh bien ! mon cher enfant, dit-il d'une belle voix de médium, pleine de franchise, c'est chose faite, et vous êtes mon secrétaire. La recommandation de mon cher et vieux maître est toute-puissante sur moi; car, quoique nous ne partagions pas les mêmes convictions, je le regarde comme un homme de bien dans toute la force et dans toute la beauté du terme, comme un homme d'or, et l'estime que vous lui avez inspirée vous assure d'avance de la mienne... Vous entrerez en fonctions dès demain matin. »
Devant le sourire heureux qui éclaira la figure du jeune homme, M. de Vindeuil frotta ses belles mains l'une contre l'autre avec satisfaction.
« Vous avez été élevé, continua-t-il, dans les idées modernes. Si vous le permettez, nous n'agiterons jamais ensemble les questions politiques et religieuses. Vous vous apercevrez bientôt que nous aurons, tous les deux, mieux à faire que du prosélytisme... Vous savez, d'ailleurs, dans quelles conditions vous entrez chez moi?... Elles vous conviennent... c'est à merveille.. . Parlons maintenant de votre besogne. . . D'abord, ajouta-t-il en promenant un regard un peu honteux autour de lui, je vous prierai de ranger ce cnpharnaum... Ah ! malheureux jeune
homme, vous allez en avaler, de la poussière ! . . . C'est même le désordre de ces papiers qui m'a décidé à prendre un aide... J'hésitais beaucoup. Le peu que je puis vous offrir comme traitement — et je m'en excuse — représente tout de même une dépense, et j'ai tant de monde à contenter... Longtemps, j'ai administré tout cela moi-même... Mais il faut être raisonnable. Je n'y suffis plus. J'ai trop de courses à faire... Et puis, l'ordre, le classement, j'en conviens, ce n'est pas mon fort... Chaque matin, pendant que je recevrai mes visites, vous mettrez à jour la correspondance, vous tiendrez de nos deniers une petite comptabilité... Oh! soyez tranquille, je sais que vous avez à travailler pour vous-même et je ne vous accablerai pas. Et, en vérité, mon cher enfant, vous me serez on ne peut plus utile. »
M.de Vindeuil mettait dans ses paroles tant de bonhomie, il était pris d'une si charmante pudeur quand il était obligé de faire allusion à ses bonnes œuvres, que Henri Luc, de tempérament peu sensible, fut pourtant ému.
« Monsieur, répondit-il avec assez de chaleur, c'est moi qui resterai votre obligé. La position que vous m'offrez est modeste, mais suffisante. Elle me permettra de poursuivre mes études, de préparer mon avenir... Je ne l'oublierai pas... Quant au travail dont vous
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voudrez bien me confier une humble part, je sais d'avance combien il est intéressant. Il s'agit, n'est-il pas vrai ? de la répartition de vos aumônes... M. Berthier ne m'a pas laissé ignorer que votre bienfaisance... »
Mais, à ce mot, M. de Vindeuil se leva brusquement, et, interrompant Henri Luc :
« Ne parlons pas de cela, dit-il, repris par sa touchante modestie d'homme de bien; ne parlons pas de cela... Nous nous convenons tous les deux, voilà l'essentiel... Maintenant, mon jeune ami, je vais être forcé de vous renvoyer. Car je n'ai pas encore déjeuné, et il faut que je sois, avant midi, tout en haut de la Villettc... A demain, je compte sur vous... Et, encore une fois, apprêtez-vous à gober de la poussière. »
L'enfance et les premières années de jeunesse de Henri Luc avaient été extrêmement dures.
A Henri IV, il était le boursier qui obtient
tous les prix et qui n'a que dix sous par semaine pour ses menus plaisirs. Sa mère, femme d'énergie, ne le demandait jamais au parloir, pour ne pas mêler son deuil fané de pauvresse aux toilettes des autres visiteuses. Pendant les vacances, il restait à Paris avec elle, dans le petit logement propre et triste qu'elle habitait au fond de Vaugirard, et il y passait tout le jour sur ses livres, comme au lycée. Très laborieux, très intelligent, il avait pu sauter sa « troisième » et reprendre bien vite, quand même, la tête de sa nouvelle classe. Les professeurs faisaient le plus grand cas de Henri Luc, mais ses camarades l'aimaient peu, à cause de sa réserve et de son humeur silencieuse. En général, on exalte, un peu niaisement, les luttes scolaires, l'émulation entre les collégiens. Chez certaines natures, ce système développe surtout l'ambition et l'orgueil. Orphelin à dix-sept ans, Henri Luc était seul au monde, avec un diplôme en poche. Il accepta bravement et froidement cet austère début dans la vie. Nourri — mal — par quelques rares leçons, imposant silence aux premiers grondements de ses appétits, il devint un lecteur assidu des bibhothèques publiques, s'y bourra le cerveau des doctrines qui flattaient son instinctif mépris des hommes et son espoir de revanche contre une société marâtre. Enfant, il n'avait que machi-
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nalement répété ses prières; à dix-huit ans, il devint foncièrement athée. En politique, il rêva passionnément un état légal, — très différent de notre démocratie dérisoire, — où nul ne pourrait vraiment rien obtenir que par son seul mérite, sa valeur personnelle ; mais il s'accordait secrètement, pour son compte, comme tous les ambitieux, le droit d'abuser de sa force. Son échec, immérité d'ailleurs, quand il se présenta pour la licence, lui fut très pénible et l'aigrit. Découragé, il travailla moins, et, dans les heures oisives, ses désirs de jeune homme se réveillèrent avec violence ; car, esprit froid et cœur sec, il avait un tempérament fougueux.
Ce fut alors que son ancien maître de rhétorique, qui l'estimait singulièrement et avec qui il était resté en relations, le recommanda à M. de Vindeuil et qu'il devint le secrétaire de ce gentilhomme. Il apportait là les sentiments d'un ennemi ; mais ils furent d'abord un peu adoucis par la bonne grâce et la bienveillance du comte.
Dès huit heures du matin, Henri Luc arrivait rue du Regard et s'installait pour travailler à une petite table, dans la salle à manger. Mais, à tout moment, pour prendre ou pour remettre en place un registre ou un carton, il entrait dans le cabinet du comte, qui laissait la porte ouverte et qui avait dit à son secrétaire, une
fois pour toutes, de circuler dans l'appartement sans s'inquiéter même des visiteurs. Ils étaient nombreux; et Gaspard, le valet de chambre, — un brave garçon qui avait été l'ordonnance de M. de Vindeuil pendant la guerre, — les faisait asseoir dans l'antichambre sur deux méchantes banquettes, et les introduisait l'un après l'autre, chacun à son tour, avec une inflexible discipline. Aux deux cornettes d'une paire de religieuses succédait le froc d'un moine ou la soutane d'un ecclésiastique. Les bonnes femmes en bonnet de linge alternaient avec les vieillards râpés. Il y avait souvent aussi de pauvres mamans accompagnées d'un gamin pâlot ou d'une fillette malingre. A tous M. de Vindeuil donnait une courte audience, à la fin de laquelle Henri Luc entendait toujours un léger tintement de pièces d'or ou d'écus. Du reste, les papiers qu'il mettait en ordre lui donnaient sans cesse de nouvelles preuves de tout le bien fait par le comte. C'était d'abord sa correspondance avec les hôpitaux, les asiles, les bureaux de bienfaisance, les sociétés de patronage, les établissements charitables de toutes sortes; puis les innombrables lettres par lesquelles on appelait son attention sur des malheurs particuliers, toutes avec une note de sa main prouvant qu'il était allé en personne, au premier appel, voir les pauvres gens qu'on lui signalait et porter
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les secours les plus urgents. Enfin c'était le budget de ses libéralités, budget établi, il faut le dire, d'une façon très rudimentaire, mais qui permettait tout de même de constater que, de ses cinquante mille francs de rente, M. de Vindeuil attribuait à peine le dixième à ses dépenses personnelles.
Cette inépuisable charité, cette bonté toujours active, dont Henri Luc avait sous les yeux le constant spectacle et les indéniables témoignages, forçaient peu à peu son estime et même son admiration. Pourtant, sa mauvaise humeur de plébéien et de matérialiste luttait contre ce sentiment. Il aurait voulu rabaisser la vie exemplaire de cet aristocrate, les bonnes actions de ce chrétien.
« Ne soyons pas dupe, songeait parfois le jeune sceptique. Si M. de Vindeuil, ayant cinquante mille livres de rente, se contente, pour lui-même, des appointements d'un sous-chef et vit comme un pleutre, c'est qu'il s'achète, d'avance et chaque année, pour quarante-cinq mille francs de paradis. A son point de vue, ses charités ne sont pas autre chose qu'un placement d'avenir pour son âme, que de larges versements faits à la caisse d'une société d'assurances sur la vie éternelle. Voilà qui diminue singulièrement son mérite; et, considérée sous cet angle, sa charité n'est que de la simple pru-
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dence, de la sage économie. Pour un dévot, convaincu que rien ne doit être plus délicieux que de regarder éternellement le Père Éternel tuce à face, il n'est pas de sacrifice qui vaille le plus petit regret. Et, même, si j'étais le confesseur de M. de Vindeuil, je l'adjurerais de renoncer à ses cigares de quinze sous, qui l'exposent, assurément, à quelques années de purgatoire... Mais je fais là des plaisanteries surannées et voltairiennes... Soyons plus carré. Le fameux aphorisme de Taine, qui dit que la vertu et le vice sont des produits naturels comme le sucre et le vitriol, suffit à expliquer la conduite du patron. Je veux bien croire que, n'eùt-il pas la foi en Dieu et l'espérance d'aller droit au ciel, il aimerait quand même son prochain et lui donnerait jusqu'à sa dernière chemise. Pourquoi? Tout simplement parce qu'il y trouve un plaisir infini et qu'il fait la charité comme un autre ferait la noce. Celui qui aime, par exemple, les belles personnes ayant le goût du luxe, n'est pas un grand criminel, lui non plus, et il assure la prospérité des bijoutiers et des couturières, tout comme M. de Vindeuil, en payant des médicaments à ses petits phtisiques, fait aller le commerce des pharmaciens et des marchands d'huile de foie de morue. Son plaisir est, si l'on veut, plus déhcat, plus intellectuel que celui du viveur; mais c'est tout
de môme son plaisir. Et il n'y a pas lieu d'admirer... Allons plus loin, et admettons que la loi de la sélection naturelle soit la bonne, comme j'en ai bien peur... Est-ce qu'alors M. de Vindeuil ne ferait pas une œuvre mauvaise en retardant le repos définitif et en encourageant la reproduction de tous ces ratés de la vie, qui n'y tiennent guère, je pense, et qui, dans tous les cas, ont tort d'y tenir?,.. Je sais bien que les féroces théories de la lutte pour l'existence et du droit de la force ne s'accordent pas du tout avec nos rêves d'égalité à outrance et de niveau social. Je me promets bien, entre parenthèses, si jamais je deviens quelqu'un ou quelque chose, de ne pas m'amuser à m'avouer darvv^inien devant mes compatriotes, qui sont, pour la plupart, des démocrates médiocres, des bourgeois et des sentimentaux... Et puis Darwin a beau être un fameux homme et sa doctrine a beau être carrée par la base, il y a quand même, au fond de nous, un petit animal qui s'appelle la conscience, la justice, comme il vous plaira, et qui montre toujours le bout de l'oreille... C'est peut-être lui, après tout, qui me force de convenir que le patron est, somme toute, un brave homme... N'importe! ne lâchons pas les principes, et ne nous montons pas la tête en faveur d'un ci-devant et d'un mangeur de bon dieu ! »
C'est par ces sophismes et par ces ironies que Henri Luc s'efforçait de résister à la sympathie qui le gagnait malgré lui, devant les vertus de M. de Vindeuil. Ah! comme il aurait voulu découvrir une tache à cette pureté, un défaut à cette perfection !
Un matin, il trouva l'antichambre encombrée de solliciteurs, et Gaspard, le valet de chambre, dit au jeune homme, quand il fut seul avec lui dans la salle à manger :
« Monsieur le comte n'est vraiment pas raisonnable... Il a encore découché. »
Ah! vraiment! M. de Vindeuil avait découché! Et il était coutumier du fait! A cette révélation, Henri Luc ricana méchamment, eut une satisfaction perverse. Oh! oh! vous passez des nuits dehors, monsieur l'homme de bien. Vous avez donc, tout comme les autres, d'aimables faiblesses... Excellent, soit; mais pas irréprochable... Qui sait? Peut-être un petit ménage en ville? Et l'on ne s'en vante pas, pour ne point donner de scandale, parbleu ! On cache soigneusement son péché mignon. Grattez le dévot, vous trouverez l'hypocrite.
La brusque entrée de M. de Vindeuil — yeux creux, linge froissé, cravate en désordre — interrompit les réflexions de Henri Luc.
« Un peu chiffonné, le patron, songea-t-il avec malveillance. Ah! mon gaillard!... »
Mais le comte l'entraîna dans son cabinet.
« Bonjour, mon cher enfant... Venez avec moi, venez vite. »
Et, ouvrant le tiroir de son bureau, dont, par négligence d'ancien prodigue, il ne retirait jamais la clef:
« Prenez ces trois louis, dit-il d'une voix troublée, et courez, mon ami, chez Mme Guillot, rue du Moulin-de-Beurre, à Plaisance... Son fils, un charmant enfant de quinze ans, est mort, il y a une heure, dans mes bras... Oh! cette horrible phtisie!... J'ai passé la nuit au chevet du pauvre petit, à prier pour lui... La mère est folle de douleur... Et une misère!... Allez vite, mon cher enfant, et, s'il vous plaît, dites en passant à Gaspard d'introduire les Petites Sœurs des Pauvres, qui sont arrivées aujourd'hui les premières et dont le temps est si précieux. »
C'était ainsi que M. de Vindeuil courait le guilledou.
Une autre fois, Henri Luc, à son arrivée, pétait tout surpris de ne pas voir le logement obscurci, comme à l'ordinaire, d'une fumée bleuâtre. Et, tout de suite, le comte lui mettait dans les mains une caisse de cigares à peine entamée.
« Emportez-les, aujourd'hui même! s'écriait le digne homme avec une violence tragi-comi-
que. Emportez-les, et que je ne les voie plus !... Vacie rétro!... Je serais capable de céder à la tentation... Et je me suis donné ma parole de ne plus fumer.
— Vous, monsieur? fît Luc stupéfait.
— Oui, oui, emportez-les... Vous n'êtes pas fumeur, je sais. Mais n'importe. Ce sera pour vos camarades... Quant à moi, je ne brûlerai plus de ma vie un havane... Je me le suis promis, sur ce que j'ai de plus sacré, hier, chez cette malheureuse femme... Une veuve, imaginez-vous, avec deux gamines à élever, et qui n'a pour vivre que ce qu'elle gagne à coudre des sacs du matin au soir... Soixante-quinze centimes ! Précisément le prix d'un de ces cigares... Et j'en fumais cinq, six, par jour, quelquefois davantage!... Emportez, emportez! On n'en verra plus un seul ici, je vous le jure!...
— Un fumeur endurci comme lui, se disait le jeune homme. Ma foi! c'est de l'héroïsme... Mais allons donc!... Il n'y tiendra pas. »
Et pourtant, après quinze jours de vraie souffrance, pendant lesquels M. de Vindeuil avait clappé de la langue comme un homme ayant très soif, et promené à chaque instant sur lui-même ses mains nerveuses et inoccupées, il domptait son ancienne habitude et sacrifiait définitivement aux pauvres son dernier plaisir.
Donc Henri Luc sentait diminuer cliaque jour ses préventions malveillantes contre « le patron », comme il l'appelait, et se laissait gagner le cœur par ses façons cordiales et paternelles, lorsque, dans la vie du jeune homme, une crise se produisit.
Il avait alors, grâce à ses appointements de secrétaire et à quelques leçons passablement payées, de quoi subvenir à ses besoins. Moins farouche depuis qu'il était moins pauvre, il n'évita plus, comme naguère, quelques condisciples de collège devenus étudiants, renoua sans peine avec eux les fils rompus de la camaraderie, les rejoignit dans les cafés et les lieux de plaisir qu'ils fréquentaient. La plupart appartenaient à des familles aisées, avaient toujours en poche quelques écus, s'endettaient sans scrupules. Trop fier pour accepter auprès d'eux un rôle de second plan, une attitude parasite, Henri Luc dépensa souvent en une soirée son gain d'une semaine. C'était sans grand inconvénient. Il en fut quitte, d'abord, pour se réduire à l'indispensable, les lendemains de fête. Mais bientôt les choses se gâtèrent.
L'orgueil et la vanité ne vont pas, nécessairement, de compagnie. L'orgueil peut quelquefois être légitime et même noble; la vanité est toujours médiocre et basse. Mais dans une personnalité comme celle de Henri Luc, privée
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de boussole morale, orgueil et vanité se confondent. Le pédant égalitaire s'imagine volontiers qu'il est le centre du monde, que ses moindres actions ont une importance capitale. Par point d'honneur, ou plutôt par sot amourpropre, Henri Luc ne voulut pas moins faire que ses camarades, dépensa plus qu'il ne pouvait, contracta quelques dettes. Bientôt il fut extrêmement gêné.
Et puis, sa jeunesse réclamait ses droits, se révoltait violemment, après la période de misère et de privations qu'il venait de traverser. Il vivait à présent dans un groupe de voluptueux qui jouissaient de leurs vingt ans d'une façon passablement vulgaire, soit, mais effective. C'était, pour Henri Luc, un exemple continuel, une tentation irritante. Dans le café où il passait la plupart de ses soirées avec ses jeunes amis, certes il pouvait briller, car il était le plus instruit et le plus intelligent de la bande. Pour réformer la société de fond en comble ou pour orienter la littérature et les arts vers un idéal nouveau, — ainsi que cela se passe autour des tables de marbre, — la supériorité de Henri Luc était reconnue par tous sans discussion ; et, grâce à un crédit ouvert chez son gargotier et à une broche de petits billets faits à son tailleur, l'étudiant avait presque toujours dans son porte-monnaie la pièce de cent sous
nécessaire pour payer comme les autres la tournée de bocks qui arrose, de quart d'heure en quart d'heure, ces hautes spéculations. Mais, dès qu'il s'agissait de monter à Bullier, pour en descendre bras dessus bras dessous avec des personnes d'un autre sexe et aller finir la soirée aux Halles parmi l'explosion des bouchons de vin de Champagne, Henri Luc était bien forcé de se dérober. Et, vexé, humilié, dévoré de désirs, le jeune homme regagnait son galetas, s'exaltait dans la solitude et s'abandonnait aux pires suggestions de l'envie et de la haine contre les riches et les heureux.
Le lendemain de ces soirées-là, lorsque, classant des papiers dans le cabinet de M. de Vindeuil, il le voyait puiser pour ses aumônes dans son tiroir plein d'or et de bank-notes, Henri Luc était pris d'une sorte de rage.
« Et je l'admirerais! pensait-il. Pourquoi? Parce qu'il a le moyen de vivre selon ses goûts... La vertu n'est qu'un mot sans aucune signification. La vérité, c'est que l'homme cherche son bonheur comme il peut, le prend où il le trouve, et que celui qui en trouve un peu, n'importe où, n'importe comment, est un privilégié... Au point de vue de la jouissance, Néron qui brûle Rome et Vincent de Paul qui ramasse les enflmts trouvés, se valent... Le patron est un égoïste, oui, un égoïste... Pas de
UNE FAUTE Dl- JEUNESSE 2']
danger qu'il s'aperçoive Jamais que je me ronge d'ennui, que je crève de continence, et qu'il me donne une poignée de louis, en me disant : « Va t'amuser! » Et je l'admirerais!... Allons donc!... »
Le misérable enflmt en était là, quand la rencontre d'une femme mit le comble au désordre de sa vie et de ses idées.
La belle Clo — abréviation galante de Clotilde — était fameuse au quartier Latin, et avec raison; car, bien qu'elle fût née à Ivryla-Gare et qu'elle eût débuté modestement comme apprentie corsetière, elle offrait absolument le type de la Romaine, tel qu'il se retrouve encore dans l'ancien Vélabre. Elle avait de la Transtévérine l'opulente et un peu lourde beauté, les grands yeux pleins d'un rêve bestial, les cheveux d'un noir profond, et « le front stupide et fier » que Musset donne à sa Belcolorc. Avec un peu plus de chance et d'intelligence, cette créature, taillée sur le patron et douée du tempérament des grandes courtisanes, eût ruiné des millionnaires. Faute de mieux, elle se contentait de mettre à sec quelques étudiants. Un prince japonais — qui faisait son droit à Paris et qui avait eu bien tort de renoncer à son double sabre et à ses robes de soie brodées de dragons d'or, car sous le costume européen il ressemblait à un singe
atteint de la jaunisse — venait de dépenser ses derniers ipsibous pour la belle Clo, lorsque, dans une subite toquade, elle abandonna la chambre confortablement meublée de l'Asiatique pour la mansarde de Henri Luc.
Cette bonne fortune, qu'il devait à son maigre et fin visage et à sa légère barbe brune, fit décidément perdre la tête au jeune homme, qui apprit bien vite que l'amour désintéressé d'une fille est tout de même ruineux pour un pauvre, et qu'il en coûte fort cher d'être aimé pour soi-même. Clo, plus raisonnable, ayant satisfait son caprice, voulut le quitter au bout de quinze jours. Mais, devant l'explosion de fureur et de jalousie de ce malheureux qu'elle avait enflammé d'amour et de vanité, et un peu par bonté d'âme aussi, elle n'osa pas.
Henri Luc s'abîma dans la dette.
Maintenant il devait d'assez fortes sommes à tous ses camarades. Il avait usé de tous les expédients pour se procurer quelque argent. Les petits usuriers terrés au fond de leur boutique de friperie ne répondaient plus à ses supplications que par un haussement d'épaules, et sa signature était désormais sans valeur aux yeux des courtiers en librairie, qui lui avaient déjà vendu à tempérament trois « Larousse », immédiatement convertis par Clo en une robe d'été, un chapeau fleuri, une paire de bas de
soie, quelques dîners chez Foyot et une part'e de canot à la Grenouillère.
Comment retenir près de lui cette femme dont il était ivre? Elle n'avait aucune disposition, décidément, pour vivre d'amour et d'eau claire, et ne cachait déjà plus sa mauvaise humeur. Henri Luc était affolé.
Un matin que Clo lui avait dit, d'une voix dure et pleine de menaces : « Tu sais... Je n'ai plus de bottines, » et comme il expédiait machinalement sa besogne chez M. de Vindeuil, celui-ci, après avoir reconduit son dernier visiteur, dit à son secrétaire :
« Par grande exception, mon cher Luc, je ne déjeune pas chez moi aujourd'hui... Avant de vous en aller vous-même, répondez donc aux deux lettres que j'ai laissées sur mon bureau. »
Lorsque le comte fut parti, Henri Luc entra dans le cabinet pour y prendre les deux lettres. Négligent comme toujours, M. de Vindeuil avait laissé son tiroir à moitié tiré hors du meuble, et le jeune homme vit briller les pièces d'or. Il savait par expérience que le « patron » avait peu d'ordre, s'embrouillait aisément dans les chiffres... Il fut tenté!
L'affreux désir lui sauta au cerveau, brusque, foudroyant, et son cœur battit à gros flocons.
Hélas! à quoi tient l'honneur? Qu'il est fragile! Henri Luc était le fîls de très honnêtes
gens, avait été élevé par une mère probe et fière ; lui-même, jusqu'au jour où ce bas amour était entré dans sa vie, s'était montré, en matière d'argent, d'une délicatesse scrupuleuse. Mais, en un instant, sa conscience se brisa, comme une barre de fer où il y a une paille. Il n'eut qu'une idée : avec un peu de cet or il pourrait conserver sa maîtresse. Dans quelques jours, plus tard, — comment? n'importe!... — il restituerait, il remettrait en place l'argent volé, non! emprunté à ce riche qu'il haïssait, au fond, et qui ne s'apercevrait de rien!...
Il prit trois pièces de vingt francs, courut retrouver la belle Clo et lui paya des bottines.
Huit jours après, il prenait deux autres louis. Et cette fois, il dut ouvrir le tiroir, où M. de Vindeuil laissait toujours la clef. O chute rapide, pente savonnée ! Pendant quelques semaines, imprudemment, follement, il plongea la main dans la caisse du patron confiant, du maître excellent et paternel !
Mais, un matin, comme Henri Luc entrait, pour prendre les ordres, dans le cabinet du comte, celui-ci, qui se tenait debout devant la cheminée, lui dit d'une voix calme et triste :
« Mon cher Luc, fermez la porte, je vous prie... J'ai à vous parler de choses sérieuses...»
Le voleur eut un frisson soudain, puis une sueur froide. Il ressentit, à la gorge, un étouffe-
ment affreux, comme si une main l'eût étranglé.
« Je viens de découvrir, reprit lentement M. de Vindeuil, qu'on me vole... J'ai l'habitude, vous le savez, de ne point fermer ce tiroir... Mauvaise habitude, que je me reproche aujourd'hui... Il ne faut tenter personne!... Or, si peu ordonné que je sois, je constate, depuis plus d'un mois, que l'argent que je mets là file bien vite... Oh! ne vous effrayez pas, fit le comte en s'interrompant, devant un geste ébauché par Luc ; et laissez-moi finir. J'ai déposé, depuis trois jours, dans ce tiroir, une certaine somme en or, sans y toucher. Hier, il manquait deux louis... On me vole, j'en suis sûr, et, pour tout vous dire, je soupçonne Gaspard. Depuis quelque temps, ce garçon se dérange, il boit... Tenez! ce matin même, il empestait l'absinthe... Me voler, lui, à qui j'ai sauvé la vie, lui que j'ai emporté du champ de bataille, blessé, sur mon dos, au milieu des balles allemandes!... N'est-ce pas, mon cher enfant, que je ferai bien d'être impitoyable?»
Le misérable Luc ne s'attendait certes pas à cette conclusion. Mais, loin de lui être un soulagement, elle redoubla son horreur. Il n'en était pas arrivé à cette abjection de souffrir qu'un autre fût accusé du crime qu'il avait commis. Hors da lui, chancelant, une étincelle brù-
lan.te à la racine de chacun de ses cheveux, il s'appuya de la main sur le bureau, et d'une voix éperdue, vibrante, il cria son aveu :
« Monsieur le comte, Gaspard est innocent ! . . . C'est assez d'une infamie!... C'est moi, moi, qui ai pris, par petites sommes, trente louis dans ce tiroir!... Pour une femme!... J'avais perdu la tête... Faites de moi ce que vous voudrez. »
M. de Vindeuil ne bougea pas; mais son visage, son loyal et charmant visage, devint terriblement sombre.
« J'en étais certain, dit-il d'une voix sourde. Gaspard est mon frère de lait, je le connais depuis son enfance, et c'est la probité même... Tout à l'heure je vous tendais un piège, je l'avoue, et j'éprouve quelque satisfaction à reconnaître que vous n'êtes pas encore descendu aussi bas que je le craignais... Ainsi, malheureux enfant, vous avez volé cet argent, l'argent des pauvres!... Vous, un esprit distingué, un homme de savoir et de pensée, qui sentiez toute l'horreur de votre action !... Ah ! je pourrais, en ce moment, n'est-il pas vrai ? confondre vos doctrines de néant et de mensonge... Mais j'ai résolu de ne pas vous faire d'inutile morale... J'ai trouvé mieux... Mettez-vous là, prenez une plume et écrivez ce que je vais vous dicter... Obéissez, vous entendez bien, ou je
sonne Gaspard, pour qu'il aille chercher la police. »
Ecrasé de honte, Henri Luc était tombé, plutôt qu'il ne s'était assis, devant le bureau. Il prit la plume d'une main toute tremblante.
«Écrivez... ordonna le gentilhomme. «Je « soussigné avoue avoir volé la somme de six « cents francs à M. le comte de Vindeuil, dont « j'étais le secrétaire, et je reconnais que je « dois à sa seule générosité de n'avoir pas été « livré à la justice... » Datez et signez... Et donnez-moi ce papier, maintenant. »
Le pitoyable jeune homme avait écrit sa déclaration d'une écriture troublée, mais lisible cependant. M. de Vindeuil, qui s'était rapproché de lui, prit le papier, le lut attentivement, le plia en quatre et le mit dans un portefeuille qu'il tira de la poche intérieure de sa redingote. Puis il regarda bien en face Henri Luc, qui s'était levé et se tenait debout, la tète basse, les yeux à terre, et claquant des dents comme un homme qui grelotte.
« Répondez-moi, dit alors le comte, du même accent dur et impératif. Vous avez des dettes?... Combien?... »
Surpris par la question inattendue, Henri Luc ne trouva pas tout d'abord de réponse.
Mais M. de Vindeuil insista :
. « Combien? VOUS dis-je... Allons!... Un millier de francs?...
— Environ... Oui, il me semble, finit par balbutier l'étudiant.
— En voici quinze cents, » reprit le comte en prenant dans son portefeuille trois billets de banque et en les présentant à Henri Luc.
Et comme celui-ci, stupéfait, jetait un cri étouffé :
« Ne me remerciez pas. Je vous défends de jamais me rendre ce que vous m'avez volé et ce que je vous donne aujourd'hui... Je vous le défends, j'en ai le droit... Je fais sur vous une simple expérience... Si vous vous repentez, si vous vous remettez au travail et menez à l'avenir une conduite irréprochable, je vous aurai sauvé et j'en serai bien aise; car — ici la voix de M. de Vindeuil s'altéra un peu — j'avais de l'amitié pour vous... Vous n'êtes plus mon secrétaire, et il me serait pénible de vous revoir... Mais vous voici libéré de vos dettes, avec un peu d'argent devant vous, et vous pouvez, si vous le voulez, redevenir un honnête homme... Prenez garde seulement à ceci. Je vous suivrai dans la vie, et si j'apprends de vous une action que je trouve mauvaise, et dont je m'instituerai le juge, à mon point de vue, selon mes idées et ma morale à moi, souvenez- vous que j'ai là de quoi vous perdre et que je vous
perdrai... Donc, c'est bien entendu... Je vous pardonne aujourd'hui; mais, si j'ai eu tort, si vous faites le mai et ce que je considérerai, moi, comme le mal, eh bien!' alors, je ferai justice... Allez, maintenant, ajouta le comte après un court silence, en congédiant du geste Henri Luc, allez, et tâchez de marcher droit. »
Dix ans après.
On vient de lever la séance, et les députés sortent du Palais-Bourbon. Le court crépuscule de novembre allume encore quelques froides braises au-dessus du Trocadéro, et les candélabres du pont de la Concorde ont déjà leurs étoiles de gaz, qui semblent vertes sur le ciel clair du soir.
Henri Luc, le jeune et déjà fameux orateur de l'extrême gauche, prend congé d'un groupe de collègues et d'amis politiques, au coin du quai d'Orsay. Le collet de la pelisse relevé, —
car il gèle, — il distribue des poignées de main.
« Ainsi, mon cher, lui dit Louis Mathias, le chef de son groupe, — vous savez bien, celui qui a renversé tant de ministères, et dont tout Paris connaît la mauvaise figure de sergent-major qui vient de manger la grenouille, — ainsi nous pouvons compter sur vous?... Demain, quand viendra la discussion du budget des cultes, Baral ouvrira le feu et parlera pour la suppression. Puis, après la réponse de l'évêque, tout de suite vous demanderez la parole.
— Parfaitement, répond Henri Luc.
— Cher maître, demande avec un empressement obséquieux le petit Devismes, un sauteruisseau du journalisme, en assujettissant son monocle devant son œil inquiet d'intrigant et de mouchard ; cher maître, puis-je annoncer la nouvelle comme certaine dans les Droits de l'Homme de demain matin?
— Sans doute. »
Maintenant, c'est le tour de cet imbécile de Juliod, un muet parlementaire, qui n'a f)Our lui que sa fortune, sa carrure d'athlète et sa barbe de fleuve allégorique, mais qui est aussi — ce qui explique bien des choses — le mari de la célèbre M^c Juliod, cette « professional beauty » de la troisième République, de qui nous sommes las, n'est-il p.is vrai? d'admirer
depuis douze ans, à toutes les « premières » et à tous les bals de rÉlysée, les épaules émaillées et, pour ainsi dire, officielles.
« Vous savez, Luc, dit le gros bêta, votre discours est attendu comme un événement. Mme Juliod ira vous entendre avec deux de ses nmies, et elle sera dans la tribune avant le lever du... qu'est-ce que je dis?... avant l'ouverture de la séance. »
Le jeune homme s'incline avec un sourire légèrement ironique :
« Très flatté !
— Et sabrez-moi les calotins, reprend Louis Mathias de sa voix sèche et méchante. Ah ! si nous pouvions, cette fois-ci, leur couper les vivres et bousculer un peu le Concordat!... Car c'est idiot, voyons, cette république qui restaure sans cesse les ruines du Consulat et qui marche dans les bottes de Bonaparte!... Enfin, on m'assure que les gens du centre, qui ne songent qu'à leur réélection, sont ébranlés. On est, paraît-il, plus anticlérical que jamais en province, et la franc-maçonnerie, dans la dernière campagne, a marché comme un seul homme. . . Mon cher Luc, nous comptons beaucoup sur vous... Ah! si vous emportiez le vote ! . . .
— Vous savez, mon cher maître, ajoute le petit Devismes, qu'on dort mal dans les jésui-
tières en attendant votre discours... Us en sont, m'a-t-on dit, à dire des messes et à faire des neuvaines. »
Mais la bise de novembre est glaciale, décidément. Il faut se séparer.
« N'ayez pas peur, dit Henri Luc en quittant ses amis. Je donnerai tout mon effort. Je vous promets d'être énergique, et en même temps adroit... J'ai déjà les grandes lignes de mon affaire... Mais, ce soir, après dîner, je m'enferme dans mon cabinet, et, là, je piocherai encore mes arguments... Soyez tranquilles... A demain. »
Et, tout en ruminant une péroraison à grand effet, à laquelle il songe depuis la veille, le jeune orateur s'éloigne d'un pas vif, le long du quai.
Comme on le voit, l'ancien secrétaire de M. de Vindeuil avait fait une belle carrière depuis dix ans. Très honorablement, hâtons-nous de le dire, par son travail et par son mérite.
L'épreuve terrible, mais méritée, qu'il avait subie le jour où, sur l'ordre du comte, il dut écrire et signer de sa main l'aveu de sa criminelle défliillance, avait suffi pour le remettre dans le chemin droit. Ce jeune homme, qui était trop intelligent et trop fier pour n'être pas foncièrement honnête, avait sans doute commis un acte inexcus.ibîe. M ils il était alors aigri
jusqu'au paroxysme par l'envie et par la misère, et d'ailleurs déprimé par une passion sensuelle. Il avait agi dans un coup de fièvre, dans une sorte d'accès de la maladie morale dont il était profondément atteint ; pourtant son cas n'était pas désespéré. Sa propre honte, qu'il but à plein verre, lui fut un remède d'une amertume répugnante, mais violent et efficace.
Henri Luc sortit de chez M. de Vindeuil, pareil à un homme qui se sauve d'un incendie à la dernière minute, le poil roussi, les vêtements enflammés, mais qui, pour toujours, aura peur du feu. Il quitta sa maîtresse, paya ses dettes, rompit avec tous ses camarades, se remit au travail, s'y replongea comme dans une mer d'oubli. En moins d'un an, il passa victorieusement l'examen de licence, fut reçu le premier au concours d'agrégation. On le nomma professeur de lycée dans une ville manufacturière du Nord-Est, et il quitta Paris qu'il avait pris en haine, Paris où il avait souffert et oîi il avait failli, avec le cri de joie et la longue aspiration d'air libre du prisonnier qui s'évade.
En province, il fut le jeune homme irréprochable, un peu trop sérieux et réservé peutêtre, ne dansant point, de qui les jeunes filles ne rêvent pas, mais que toutes les mamans désireraient pour gendre, et que les pères propo-
sent à leur fils pour modèle. Certains lui reprochaient seulement ses opinions très avancées en politique et en philosophie; mais tous étaient forcés de convenir qu'il ne les exprimait que lorsqu'il y était poussé, et toujours sous une forme extrêmement calme et courtoise.
Ces honorables apparences n'étaient nullement trompeuses, et il n'y avait pas l'ombre d'hypocrisie dans la conduite de Henri Luc. Son retour au bien était sincère; il ne demandait plus rien à la vie que par le devoir et par le travail. Quand il pensait à la faute de sa première jeunesse, à son ancienne chute, — et il y pensait souvent, — c'était avec un douloureux serrement de cœur, un remords cruel, et sans se faire un mérite de son relèvement. Il n'oubliait rien, ne se pardonnait rien, et se croyait au contraire d'autant plus obligé à une existence absolument pure qu'il y avait dans son passé une souillure inconnue et qu'il avait été très coupable.
Cependant, au fond de ce cœur droit, mais aride, un mauvais sentiment — ou, pour mieux dire, une absence de bon sentiment — persistait. Henri Luc n'éprouvait aucune reconnaissance pour M. de Vindeuil. Pourtant le comte, avec une admirable générosité, non seulement lui avait fait grâce, quand il aurait très légitimement pu le perdre, mais encore lui avait
mis dans les mains les éléments de sa rédemption et de son salut. N'importe! le jeune professeur devenait sombre quand il songeait à son ancien patron. Mais aussi, cet aveu signé, cet argent reçu comme une aumône et avec défense de le rendre, quelle ignominie ! Henri Luc sentait que cela lui gâtait pour jamais la vie, lui flétrissait les fleurs, lui voilait le soleil.
«Je suis absurde, injuste, se disait-il quelquefois. M. de Vindeuil a bien fait. Il avait le droit et même le devoir de m'humilier, de fixer en moi la leçon, de prendre une garantie sur mon avenir. Il m'a rendu le plus grand des services... Ce papier, — je connais le comte! — il n'en aurait jamais fait usage, quand même je ne serais pas corrigé pour toujours, quand même je ne mènerais pas une conduite exemplaire... Allons ! j'ai cent fois tort et je suis un ingrat. M. de Vindeuil a, dans cette circonstance, agi comme un parfait galant homme. »
Mais, en dépit de tous ces raisonnements, le souvenir du charitable gentilhomme restait lié, pour Henri Luc, à celui de sa mauvaise action et lui était toujours très pénible.
Cependant le jeune professeur, qui avait pu avancer sur place et faisait un cours de rhétorique, obtenait tous les succès. Il s'était découvert et possédait en effet le don de la parole, l'avait cultivé et perfectionné. Un avenir assuré
dans l'enseignement s'ouvrait pour lui, lorsque sa destinée changea brusquement.
Il fréquentait en ami la maison d'un industriel, fort considéré dans la ville et père d'une nombreuse famille. La fille aînée était intelligente, bonne, sérieuse, — et jolie. Elle plaisait infiniment à Henri Luc. On lui fit comprendre qu'il n'était pas vu moins favorablement par Mi'e Aimée. La dot était mince. Trop de frères et de sœurs. Mais Henri Luc, par ce mariage désintéressé, tout d'inclination, élargit, sans l'avoir voulu, sa destinée. Son beau-père, qui s'était toujours beaucoup occupé de politique, était quelque chose comme le grandélecteur du département. Une vacance s'étant produite, il fit nommer député son gendre, qui siégea sur les bancs de la gauche radicale, et du premier coup, par un maître discours où il sut parler sans banalité — ô surprise ! — des lois scolaires et des bienfaits de l'instruction, se classa parmi les orateurs de premier plan.
A trente ans, c'est-à-dire à l'dge où nous le retrouvons, Henri Luc était devenu — qu'on nous pardonne cette irrévérencieuse comparaison — l'un des premiers sujets de la troupe parlementaire. Elle est surtout composée, personne ne l'ignore, de vulgaires cabotins. Henri Luc, par son talent sincère et convaincu, méritait le titre de véritable artiste. Dans la bataille
annuelle que les partisans de la séparation de l'Église et de l'État devaient livrer sur le terrain du budget des cultes, on avait donné cette fois au jeune orateur le premier rôle. Si le Cabinet, qui devait poser la question de confiance, n'obtenait pas la majorité, Henri Luc était déMgné pour le portefeuille de l'Instruction publique. Cette espérance excitait son ambition et flattait aussi ses chimères. Il se voyait déjà préparant la France de l'avenir, dirigeant la jeunesse dans une voie exclusivement scientifique; car il partageait les illusions de ce siècle de mandarins. Universitaire, il avait foi dans la vertu, si peu infaillible pourtant, des méthodes et des programmes. Jacobin, il croyait possible d'exercer la tyrannie sur les pensées. Matérialiste, il voulait que la science eût une réponse et une explication devant tous les mystères de la vie et toutes les énigmes de la nature. Et il n'eût pas fallu beaucoup pousser ce sectaire pour lui faire affirmer que les mathématiques et la morale sont connexes, et que les hommes deviendront plus heureux et meilleurs par les progrès de l'électricité et des explosifs.
Tout en se murmurant les dernières phrases du discours par lequel il espérait porter un coup sensible au clergé et aux idées rehgieuses, Henri Luc atteignit rapidement le quai Vol-
taire, où il demeurait. Il trouva sa jeune femme auprès du berceau où elle endormait le petit garçon qu'elle lui avait donné deux ans auparavant, et, mis en présence de ce gracieux et toujours si touchant spectacle, le tribun de trente ans oublia pendant quelques minutes — rendons-lui cette justice — qu'il devait, le lendemain, « écraser l'infâme ». Il y a temps pour tout; et, si vous tenez à savoir ma façon de penser, je suis d'avis qu'en enveloppant la taille de son Aimée et en lui appuyant un long et tendre baiser dans le cou, le jeune législateur fit une chose beaucoup plus intéressante et beaucoup plus essentielle que de chercher une période ronflante pour maudire les funestes conséquences du Concordat.
Mais, lorsque l'enfant eut fermé les yeux et que les deux époux se furent mis à table, le parlementaire, obsédé par sa prochaine harangue, revint à la question tout de suite après le potage et le coup du médecin. Avec autant de verve que d'appétit, il ne fit qu'une bouchée des dogmes catholiques et de son filet de sole, et il attaqua de toutes ses dents l'entrecôte aux tomates farcies, comme s'il se fût agi d'un congréganiste. La jeune femme l'approuvait d'un sourire silencieux et charmant, d'abord parce qu'elle-même n'avait pas été élevée dans des sentiments de piété, mais surtout parce qu'elle
admirait et adorait son époux. Pour elle, évidemment, la suppression du traitement des évêques et des curés devait être indispensable, puisque son Henri la réclamait d'une voix si harmonieuse et si chaude ; et quand il affirmait que le Premier Consul, en 1801, avait fait reculer la civilisation d'un siècle en se mettant d'accord avec le Pape, son cher mari ne devait pas avoir tort, puisqu'elle le trouvait si joli garçon.
Après dîner, Henri Luc parcourut les journaux du soir, qui, tous, annonçaient son discours et considéraient son intervention dans la séance du lendemain comme un événement capital. Confortablement installé au coin du feu, il respira cette fumée de gloire, tandis que, par une porte ouverte, il voyait sa jeune femme, dans sa chambre à coucher, aller et venir autour du berceau où dormait son enfant, et procéder silencieusement aux soins délicats d'une toilette de nuit. Près de lui, les Hvres ouverts et les papiers épars sous le rayonnement d'une grosse lampe le conviaient au travail nocturne. Il songea combien étaient précieux pour lui, dans sa vie fiévreuse d'homme politique et de tribun, ce foyer paisible, cette douceur de famille, et il se dit qu'il était heureux.
Sa femme vint alors lui donner le baiser du soir et le laissa seul.
Henri Luc, tantôt marchant de long en large et se redisant à voix basse ses périodes oratoires, tantôt s'asseyant à son bureau pour prendre une note ou vérifier un texte de loi, était depuis assez longtemps absorbé par sa besogne, lorsque la femme de chambre, après avoir frappé plusieurs fois sans qu'il y prît garde, finit par entrer, une carte de visite à la main, et lui dit qu'un monsieur insistait vivement pour être reçu, malgré l'heure avancée.
Avec un peu d'impatience, il prit la carte et y jeta les yeux. Un frisson le secoua et le glaça jusqu'au cœur, quand il lut le nom du comte de Vindeuil.
L'arrivée de cet homme, du seul témoin de sa honte de jeunesse, reparaissant brusquement devant lui, en plein bonheur, en plein succès, lui parut du plus sinistre augure.
Sa voix tremblait presque lorsqu'il dit : « Faites entrer. »
Comme presque tous ceux dont l'existence est remplie par une œuvre unique et réglée par des habitudes exclusives, M. de Vindeuil avait peu changé. Dix années n'avaient que peu courbé sa longue et mince personne, et, dans la pénombre de la chambre éclairée seulement par la lampe voilée, on ne pouvait voir les poils blancs, maintenant nombreux, de sa barbe de vieux blond. Ses vêtements n'étaient
pas moins négligés qu'autrefois. Et lorsque, l'ayant salué et invité d'un geste à s'asseoir, Henri Luc le vit croiser ses maigres jambes et poser sur un guéridon voisin un vieux chapeau flétri par cent averses, le jeune homme reconnut, avec un singulier malaise, son ancien patron absolument tel qu'il était au jour néfaste de leur séparation.
« Je m'excuse d'abord, monsieur, commença le comte en lançant au député un regard étincelant et direct de ses yeux verts, de l'inconvenance de ma visite à cette heure de nuit... Mais j'ai appris seulement tout à l'heure, en lisant une feuille du soir, le fait qui m'amène auprès de vous, et vous comprendrez tout à l'heure que ma démarche ne pouvait souffrir aucun retard.
— Quel que soit le motif qui vous a fait venir ici, répondit Henri Luc en contenant son émotion par un grand effort, vous étiez certain, je l'espère, monsieur le comte, que votre présence ne pourrait éveiller en mon cœur que des sentiments de profond respect et de reconnaissance infinie.
— Oui, reprit M. de Vindeuil, mais je suis heureux de vous les entendre exprimer, car je viens y faire appel... Demain, à la Chambre des députés, sera discutée l'interpellation d'un de vos collègues, dont le nom m'échappe. Il
demandera la suppression du budget des cultes, et, si j'en crois le journal qui vient de me tomber sous les yeux, vous devez prononcer, dans cette circonstance, un discours qui pourrait exercer sur le vote final une influence considérable et rendre, en effet, cette suppression immédiate... Oserai-je vous prier de me dire si cette nouvelle est exacte ?
— Elle l'est, fit Henri Luc, que la question commençait à inquiéter. Pourtant je suis loin de penser que mon intervention dans le débat emporte des conséquences aussi décisives, et que mon discours... »
Mais M. de Vindeuil, de sa voix ferme, l'interrompit :
« Point d'inutile modestie, monsieur. Votre talent de parole et votre action sur le Parlement me sont connus... J'arrive au but de ma visite. Ce morceau de pain, que l'État donne si parcimonieusement aux prêtres, et qui n'est pas un traitement de fonctionnaire, mais bien une sorte de restitution faite au Clergé des biens dont il fut jadis injustement dépouillé, je crois qu'ils ne pourraient le perdre sans un sérieux dommage pour l'éducation religieuse de la France. Ce n'est point l'avis, je lésais, de certains catholiques ; mais c'est ma conviction profonde. A tort ou à raison, je considérerais la suppression du budget des cultes comme un malheur
pour l'Église et pour la Foi. Or, on m'assure que votre harangue peut hâter l'accomplissement de ce malheur... Vous devinez déjà, je suppose, la prière que je viens vous adresser... Abstenez-vous, gardez le silence dans la discussion de demain, et vous m'aurez prouvé, plus même que vous ne pouvez le croire, cette reconnaissance que vous prétendez avoir pour moi... Répondez-moi sans détours, monsieur. Puis-je ou non attendre de vous ce bon office? »
Disons-le, en adressant cette prière à Henri Luc, en réclamant de lui ce service, M. de Vindeuil, emporté par la fougue de son désir et par la franchise de son caractère, avait mis, sinon dans les termes, du moins dans le ton de sa demande, toute l'énergie d'un ordre.
Le jeune homme le sentit bien et en fut cruellement mortifié. Ce qu'il comprit immédiatement aussi, c'est que le comte devait toujours le mépriser à fond, pour lui proposer en face une pareille capitulation de conscience. Henri Luc, devinant qu'un orage fondait sur lui, essaya pourtant de le conjurer.
« Monsieur le comte, répondit-il, je vous remercie de n'avoir fait que si discrètement allusion à votre généreuse conduite envers moi. Elle n'a pas été vaine. Le coupable à qui vous avez épargné le châtiment a tout fait pour se réhabiliter. C'est, j'ose le dire, un homme hon-
nête qui vous parle aujourd'hui, qui s'adresse à votre loyauté, et qui vous fait juge de sa position... Je suis, vous le savez, j'ai toujours été un champion de la libre pensée. Cette suppression des salaires du clergé, qui vous semblerait une défaite pour la religion, serait, à mes yeux, une victoire pour le progrès. Admettons que je puisse, en effet, décider cette victoire. Est-ce bien vous, un soldat, qui me conseillez de déserter la veille de la bataille?... Non, vous n'exigerez pas cela de moi ! Vous n'ordonnerez pas à un homme que votre magnanimité a remis dans le chemin de l'honneur de le quitter pour toujours!... Je vous le jure, je ne songe pas, en ce moment, à mes ambitions, à ma carrière. Pour vous prouver ma bonne foi, dites un mot, et je donne ma démission, je renonce à la vie politique... mais seulement après avoir fait mon devoir... Me dérober demain, ce serait trahir... Et, s'il ne s'agissait, pour vous contenter, que de paraître un traître aux yeux de mon parti, j'y consentirais encore. Non, c'est pour ma satisfaction intime que je vous refuse, c'est pour n'avoir point une bassesse sur la conscience... Voilà ce qu'est devenu le malheureux que vous avez arrêté sur la pente du crime. Mon scrupule, c'est votre œuvre, et vous ne pouvez pas le blâmer... Vous m'aviez perdu de vue, vous ignoriez ma
transformation morale ; et il y a dans la proposition que vous venez de me faire un profond mépris pour moi. En la repoussant, je suis certain que je force votre estime. »
En parlant ainsi, Henri Luc s'était échauffé. Il était debout maintenant devant M. de Vindeuil, qui, très calme, les jambes toujours croisées, l'écoutait avec une moue dédaigneuse.
« L'honneur ! . . . Le devoir ! . . . La conscience!... Le scrupule!... dit le gentilhomme. Ce sont là de belles et sonores paroles, et qui font toujours leur effet dans les assemblées parlementaires. On n'avait pas eu tort, je le vois, de me vanter votre éloquence... Par malheur pour vous, je ne puis me payer de ces grands mots, car je possède la preuve, écrite et signée de votre main, que vous n'avez pas toujours eu le droit de les prononcer... Oh ! je sais que, depuis que nous nous sommes quittés, votre conduite a été irréprochable. Notre ami commun M. Berthier, à qui je demandais de temps en temps ce que vous deveniez, m'a tenu au courant de votre vie... Mais, s'il vous plaît, qui vous a épargné l'infamie?... Moi. Et, souvenez-vous-en, vous ne pouvez faire figure d'honnête homme que par ma permission... Vous parlez de devoirs? Le plus sacré, le premier de tous devrait être pour vous la reconnaissance envers l'homme qui vous a sauvé...
5i LONGUES ET BRÈVES
Et, à l'heure qu'il est, vous n'obéissez pas à la voix de l'honneur, mais à celle de votre orgueil... Enfin, ne perdons pas notre temps en discussions stériles... J'entends que demain, à la Chambre des députés, vous ne preniez pas la parole, et vous ne la prendrez pas. C'est un ordre que je vous donne, et, si vous aviez l'audace de n'y point obtempérer, je rendrais public, entendez-vous? cet écrit dont je ne me suis pas dessaisi et par lequel vous reconnaissez vous-même avoir volé quelques louis d'or dans le tiroir de mon bureau, comme un laquais.
— Vous feriez cela? s'écria Luc d'une voix étranglée.
; — Pourquoi pas? reprit M. de Vindeuil, qui s'était levé à son tour, et qui arpentait à grands pas le cabinet. Ce n'est pas une action bien élégante. D'accord. Mais je sers un intérêt supérieur... Et puis, quoi? je suis chrétien et catholique, — comme vous êtes athée, — avec passion, et je n'ai que ce moyen de satisfaire ma passion... Voyons! remettez-vous, continua le comte, après un regard sur Henri Luc, qui s'était écroulé dans un fauteuil. Je ne tiens nullement à vous perdre, et les choses, je vous assure, sont arrangeables... Ne pouvcz-vous être pris, cette nuit, d'une indisposition subite... vous trouver, demain matin, hors d'état do
sortir? Je n'exige pas de vous, remarquez-le bien, que vous abandonniez vos principes et votre parti... Non, rien qu'une abstention momentanée, une trêve d'un jour... Je m'étonne même de rencontrer tant de résistance et d'avoir été forcé de recourir à la menace, d'employer des armes qui me répugnent... Si vous n'avez pas encore compris que, dans certains cas, il faut montrer de la souplesse, faire quelques concessions, je désespère, en vérité, de votre avenir politique... Voyons! un bon mouvement, et dites-moi que je puis compter sur vous, »
Accablé, prostré, les coudes aux genoux, la tête dans ses mains, Henri Luc se laissait couler au fond de son désespoir. C'était donc vrai? Ce crime de sa jeunesse, qui l'avait toujours suivi, comme un témoin invisible, pendant ces dix années de labeur et de probité, ce crime l'arrêtait net, aujourd'hui, dans la bonne route, et lui tombait lourdement sur l'épaule, comme la poigne d'un argousin. Le malheureux était en proie à l'épouvante d'un homme jadis atteint d'une lèpre, qui longtemps s'en est cru guéri, et qui tout à coup en voit reparaître les hideuses pustules. Que répondre? S'il résistait au comte, il était ignoble devant tous, et s'il cédait, il l'était à ses propres yeux. Et réellement, il faut le dire, Henri Luc avait recon-
quis sa conscience, car l'infamie publique ne lui inspirait pas moins d'horreur que le déshonneur inconnu. De plus, à sa torture morale s'ajoutait un étonnement douloureux. Était-il possible que ce fût le loyal M. de Vindeuil qui lui offrît ce honteux marché? Était-ce vraiment cet homme de bonté et de compassion qu'il entendait, malgré son trouble, lui parler avec cet accent d'impitoyable dédain? Que faire? Aucune issue! Il était entre deux abîmes!... Et le misérable homme souffrait à ce point qu'il éprouva presque un soulagement, quand la voix secrète qui conseille les désespérés lui murmura, tout bas à l'oreille, ce mot tragique : « La Mort ! »
Il n'hésita pas. Se dressant brusquement, il fit deux pas vers M. de Vindeuil et le regarda dans les yeux.
« Ainsi, dit-il sourdement, vous tenez à ce que ce discours ne soit pas prononcé ?
— Sans doute, répondit le comte avec froideur. Ai-je besoin de vous le répéter?
— Rassurez-vous donc... Il ne le sera pas. » Le gentilhomme eut un petit rire et un léger
haussement d'épaules.
« Allons donc!... Nous y voilà, » fit-il.
Mais soudain il crut voir les yeux de Luc pâlir, comme dans une agonie.
« Je ne parlerai pas demain à la Chambre,
reprit Tinfortuné, parce que, cette nuit, je me forai sauter la cervelle.
— Vous vous tueriez? » s'écria M. de Vindeuil surpris, avec une nuance de doute.
Le jeune homme affirma sa résolution d'un énergique hochement de tête.
« Voyez-vous une autre solution qui soit acceptable?... Vous venez ici, monsieur le comte, — et je suis stupéfait que ce soit vous, tel du moins que je vous ai connu autrefois, qui accomplissiez cette œuvre de bourreau, — vous venez ici, dis-je, me contraindre à une lâcheté, sous peine du pilori. Eh bien, ma mort vous répondra : Ni l'un ni l'autre. «
— Vous vous tueriez? répéta M. de Vindeuil, baissant le front cette fois, et devenu pensif.
— Convenez, dit Henri Luc avec une amertume affreuse, convenez, malgré vos préjugés religieux, que ce suicide ne sera pas sans courage... Vous voyez cet intérieur paisible, 'ajouta-t-il en montrant la chambre pleine de
livres; c'était, il y a une heure, celui d'un homme heureux, autant qu'on peut l'être avec le remords d'une mauvaise action... Mais j'étais parvenu à l'endormir, à l'étouffer presque, à force de travail... Si j'entr'ouvrais la porte que voici, je pourrais vous montrer, dans leur sommeil innocent et sans crainte, ma chère femme et mon pauvre petit garçon... J'ai
eu tort de les aimer. Ces joies-là ne sont pas permises à celui qui a, comme moi, une tache dans son passé. Je ne vous dirai rien de mes rêves, de l'avenir qui s'ouvrait devant moi... Tenez! voilà un paquet de journaux où l'on me traite d'éminent, d'illustre orateur... Misères!... Je ne regrette de la vie que ces deux jeunes êtres, qui vont devenir une veuve et un orphelin... Tout de même, soyez franc, monsieur le comte, il y a quelque mérite à quitter tout cela... Allons! Sans doute, j'étais indigne de ce bonheur, et vous qui me forcez si cruellement à y renoncer, peut-être agissez-vous, sans le savoir, au nom de la justice... N'importe ! tout à l'heure, en posant le revolver sur ma tempe, j'aurai au moins cette fierté de me dire que ma seule faute de jeunesse est bien expiée, puisque je meurs pour rester un honnête homme... Maintenant, monsieur, soyez assez bon pour me laisser seul. J'ai quelques adieux, un bout de testament à écrire... Mais vous pouvez partir tranquille... Henri Luc ne montera pas, demain, à la tribune. »
Et il faisait un pas pour reconduire M. de Vindeuil, quand celui-ci, qui l'avait écouté avec une attention passionnée et une flamme d'émotion dans les yeux, tira de sa poche une enveloppe, et, la montrant à l'homme qui voulait mourir :
« Voici, dit-il d'une voix vibrante, la preuve de votre ancienne faute...
— Eli bien, après?... Vous ne pousserez pas la haine et l'esprit de parti jusqu'à déshonorer ma mémoire... Que pouvez-vous faire, à présent, de cet écrit... »
Le comte s'était approché de la cheminée, où brûlait un ardent feu de coke. Il y jeta le papier, qui flamba et fut aussitôt dévoré.
Henri Luc poussa un grand cri, et, sans comprendre encore pourquoi, instinctivement, comprit que tout était changé pour lui.
« Vous êtes Hbre, dit gravement M. de Vindeuil. Allez demain au Parlement, insultez-y nos croyances, réduisez nos prêtres à la misère. J'en serai navré, mais la justice avant tout... Écoutez ceci... Quand, après avoir signé ce papier, vous êtes sorti de chez moi, accablé de ma clémence et de mon bienfait, j'avais cette arrière-pensée, je vous le confesse, que ma bonne action serait inutile. Je ne croyais pas au relèvement moral d'un jeune homme sans foi, qui avait débuté par un acte contre l'honneur. Ayant appris, par M. Berthier et par d'autres, vos premiers succès, votre conduite correcte et respectable, ce fut pour moi comme une déception. Et lorsque je vous entendis citer, parmi les ennemis de la religion, comme un de ceux dont on ne pouvait ni blâmer les
mœurs, ni suspecter la sincérité, — que Dieu me pardonne ce sentiment indigne d'un chrétien! — j'en ai positivement souffert... Or, ce soir même, comme je vous l'ai dit, je lus dans un journal que vous alliez attaquer l'Église, et je me souvins de l'arme terrible que je possédais contre vous. J'eus ce mauvais désir alors d'obtenir du même coup, par un moyen dont je rougis à présent, et votre silence et la certitude que vous n'étiez qu'un hypocrite... Vous venez, au contraire, de me convaincre que je vous jugeais mal et de me rappeler que je ne me comportais pas ici comme un gentilhomme. . . Mais tout est réparé, et je n'ai plus qu'à vous prier d'agréer mes excuses. »
Henri Luc, les yeux pleins de larmes, les mains tremblantes, était inondé de joie.
« Vos excuses! s'écria-t-il. Quand je devrais me jeter à vos pieds, quand vous détruisez la dernière trace de mon coupable passé, quand je retrouve en vous l'honmie plein de pardon qui mia, jadis, épargné, sauvé!... Non, non, je ne parlerai pas demain contre vos amis. Je m'y engage, maintenant que je puis le faire de bonne volonté... Que dis-je? Un dégoût subit me vient pour la politique, pour cette vie de haine... Et je comprends que, bien au-dessus de tous les partis, il y a celui des honnêtes gens, parmi lesquels vous me rendez nu
place... Ah ! monsieur de Vindeuil, que de générosité !
— Mon cher enfant, répondit le comte, très ému, en rendant à son ancien secrétaire le nom d'amitié qu'il lui donnait autrefois, nous nous sommes quittés, il y a dix ans, sans que nos mains se soient touchées... Voici la mienne : la voulez-vous? Je vous la tends pleine d'estime et d'amitié. »
Et, le cœur délicieusement épanoui, pour la première fois de sa vie peut-être, Henri Luc, en serrant entre les siennes cette main chaude et loyale, sentit que sa faute de jeunesse était vraiment effacée pour toujours.
L'Enfant perdu
(conte de noel)