‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 64 sur 180 · L. PasrEeur · texte numérisé non relu

L. PasrEeur

[RAPPORT SUR L'UTILITE DE LA METHODE HISTORIQUE DANS L'ENSEIGNEMENT] (!)

Paris, le 18 octobre 1858.

Monsieur l’Inspecteur général,

Je crois utile de vous soumettre quelques observations sur l’enseignement scientifique de l’École et sur une certaine direction qu’il conviendrait d'imprimer aux eflorts des élèves de la 3° année dans la partie la plus importante de leurs études, celle qui se rattache à la préparation des exercices de leçons et à la méthode d’enseignement la mieux appropriée aux classes des lycées. |

Ces observations, sans être étrangères à l’enseignement des add matiques, s’appliqueront surtout aux sciences physiques et naturelles. Vous apprécierez, Monsieur l’Inspecteur général, s’il y aurait quelque avantage à les communiquer à MM. les Maîtres de conférences, non sans doute que je me fasse illusion sur le vrai caractère de la direction des Études de l’École. Dans un établissement qui a toujours compté parmi ses professeurs les savants les plus distingués de la capitale, l'utilité de la direction des Études est, à mon avis, bien plus dans l'assistance prêtée aux conseils des maîtres que dans une action de contrôle s’exerçant sur l’enseignement de ces derniers. Elle doit fortifier les études par le maintien de la règle et par l’assiduité qu’elle peut imposer aux travaux des élèves.

Néanmoins il faut admettre que le directeur des Études, qui suit les progrès de tous les élèves, qui assiste à leurs examens, qui concentre les notes et les renseignements des différents maîtres, qui recueille leurs observations individuelles, est mieux placé que personne pour apprécier le résultat de l’ensemble des travaux de l’École, les méthodes auxquelles les élèves s’abandonnent de préférence, les quels ou les travers communs de leur esprit.

Or, en me plaçant à ce point de vue, il m’a paru que nos élèves n'étaient point imbus dans la préparation de leurs leçons des principes

1. M. C. Bouct, dans « L'École Normale supérieure... » (Loc. cit.), a reproduit la première partie de ce Rapport, jusqu’à : « Permettez-moi, M. l’Inspecteur général... », p. 162. La fin est inédite. M. C. Bouglé date ce Rapport du 5 octobre. Une copie de ce Papport, trouvée dans les papiers de Pasteur, porte comme date 18 octobre. (Note de l’Édition.)

d’une méthode vraiment classique; il m’a paru qu’ils étaient voisins un danger, malheureusement trop général, d'autant plus sérieux qu’il est dans les habitudes d’esprit de la jeunesse, et que je pourrais caractériser en disant qu’il consiste à surfaire, au préjudice de nos devan- | ciers, les travaux et les hommes de notre temps; à regarder la science dans son état actuel comme étant plus particulièrement l’œuvre des ntemporains, quoiqu’elle n’ait reçu d’eux que ses derniers perfec-

nnements. Ce mal toléré conduirait directement à l'oubli de toutes :s traditions d’un enseignement classique. C’est à l’École Normale il faut appliquer le remède, parce que c’est la que les méthodes nmseignement doivent recevoir toute la perfection dont elles sont susceptibles.

. Dans les sciences d’observation surtout, il est peu de questions qui Waient été l’objet d’études très variées, qui n’aient reçu de nombreux veloppements, qui n'aient été enrichies de détails et de faits plus ou ns secondaires. C’est pour elles grand profit. Elles gagnent à tout ui est nouveau. Il faut, dit Buffon, amasser des faits pour avoir des s. Mais quel danger pour l'enseignement d’un jeune professeur ’y prend garde et s’il se jette sans discernement dans le pêle-mêle tous ces faits, s’il n’est pas averti sans cesse que son premier devoir de s’attacher à ce qu’il y a de vraiment classique dans la science a mission d'enseigner, c’est-à-dire à tout ce qui appartient aux inventeurs.

r, on dirait que nos élèves trouvent indifférent d'adopter dans sition d’une découverte, quelle qu’elle soit, les méthodes, les ats, les dispositions d’appareils de tel ou tel savant, et le plus ent ce sont les auteurs contemporains qui ont la préférence.

sais que la plupart des découvertes scientifiques peuvent acer en quelques mots et que leur démonstration ne réclame | petit nombre d'expériences décisives. Mais si l’on cherche à rendre compte de leur origine, si l’on suit avec rigueur leur loppement, on est frappé de la lenteur avec la quelle ces découes ont pris naissance. On peut dès lors adopter dans leur exposideux méthodes différentes : l’une qui consiste à énoncer la loi et à la ontrer promptement dans son expression présente sans s'inquiéter a manière dont elle s’est fait jour; l’autre, plus historique, rappelle les efforts individuels des principaux inventeurs, adopte de préférence es termes mêmes dont ils se sont servis, indique leurs procédés tousimples, et essaie de reporter par la pensée l’auditeur à l’époque la découverte a eu lieu. La première méthode voit avant tout le fait, vi, son utilité pratique. Elle masque aux yeux des jeunes gens la

marche lente et progressive de l'esprit humain. Elle les habitue aux révolutions subites de la pensée et à une admiration sans vérité de certains hommes et de certains actes. La seconde méthode illumine l’intelligence. Elle l’élargit, la cultive, la rend apte à produire par elle-même, la façconne à la manière des inventeurs. Elle montre que rien de durable ne se fait sans beaucoup d'efforts. Elle donne à l’esprit des habitudes de modestie, invite la jeunesse au respect de l'autorité et des traditions. Je voudrais voir sa cause servie par la réimpression aux frais des gouvernements des œuvres de tous les savants dont les nations s’honorent (!). fs

Permettez-moi, Monsieur l’Inspecteur général, de mieux fixer vos

idées sur ce sujet par un exemple que j'emprunterai à l’enseignement

de la chimie, non que je la tienne la plus en souffrance, mais parce que

cette science m'étant plus familière, je pourrai apporter dans les détails une plus grande précision. Il sera d’ailleurs assez sensible que le mal est général.

La composition de chimie du dernier concours d’agrégation portait sur le cyanogène et l'acide cyanhydrique. Assurément ce qu'il faut savoir et enseigner avant toute autre chose sur ces deux substances, ce sont les observations consignées dans l’admirable travail de Gay-

Lussac. Or, sur 23 candidats, deux seulement ont décrit l’appareil clas- |

sique à l’aide duquel ce savant prépara pour la première fois l’acide prussique à l’état de pureté. La plupart, au contraire, ont indiqué le procédé de je ne sais quel chimiste allemand par le prussiate jaune

et l’acide sulfurique. N'est-ce pas méconnaître les principes d’un enseignement classique? Mais voici une particularité plus saillante. Aucune

des 23 compositions n’a signalé un fait qui, à en juger par les aveux mêmes de Gay-Lussac, a été l’origine de sa féconde découverte du cyanogène. Je veux parler de la simple précaution de dessécher avec soin le prussiate de mercure avant de le soumettre à l’action de la chaleur. Bien avant Gay-Lussac, on avait étudié les produits de la décomposition du prussiate de mercure par l'emploi d’une température élevée. Mais on avait négligé de dessécher ce produit, et la présence de l’eau amène une complication qui avait masqué la simplicité du phénomène principal. Gay-Lussac dit en propres termes : « M. Proust a employé

1. L'idée de Pasteur a été retenue par plusieurs des maîtres enseignant à l'École. M. Brillouin y consacre encore des conférences à l’histoire des sciences. D'autre part, les agrégéspréparateurs « scientifiques » qui initient les « philosophes » ne manquent pas d’insister sur l’évolution des théories et des méthodes. Voir aussi l’usage que font de l’histoire les auteurs de l'Orientation actuelle des sciences (Perrin, Langevin, Urbain, Lapique, Perez, Planteftol. — Introduction de L. Brunschwicg. Conférences organisées à l'École en 1930). (Note de

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