CINQUIEME LETTRE
A MON FILS
Vous voilà donc bien affligé de n'avoir plus de maître de dessin ? Je vous croyais des dispositions, je comptais sur des progrès; je me suis trompée, et je vous ôte votre maître. Je ne vois dans tout cela aucun sujet de chagrin, à moins que vous n'ayez à vous reprocher un défout d'application qui serait en effet très-répréhensible. En ce cas, non^seulement vous vous êtes
privé d'un talent agréable, mais vous avez encore perdu votre temps, et, si vous en connaissiez le prix, cette perte vous paraîtrait un vrai malheur. Pour moi, qui ne veux pas seulement supposer que vous puissiez négliger de propos délibéré des leçons que vous recevez, je me persuade que votre douleur vient plutôt d'une fausse honte et d^un amour-propre mal dirigé, et j'aime encore mieux vous croire sans talents que d'imaginer que votre négligence et vos distractions vous rendent indigne des soins que j'apporte à votre éducation.
S'il était donné à un seul de rassembler en lui tous les talents, il serait sans doute obligé de les cultiver tous ; mais la nature ne favorise pas le même
homme de tous les dons : elle les a répandus sur toute Pespèce. Il faut s'appliquer à connaître au juste et de bonne heure retendue et la sorte de talent par lequel le Ciel a voulu nous distinguer des autres, afin de le cultiver avec avantage.
Voilà ce qu'on appelle obéir à sa vocation, et c'est là le sens d'un terme souvent employé et que j'aime à vous approprier pour ma consolation : il est bien né, dit-on. Ce n'est pas que ceux qui sont bien nés se ressemblent ; ils ont tous reçu différents dons , mais tous sont nés avec la disposition et l'ardeur de les perfectionner. Etre touché de la vérité, être sensible à la vertu, voilà deux qualités de l'essence d'un homme bien né, mais dont les nuances
sont diversifiées à Tinfini. Par cette sage variété, la nature nous a rendus nécessaires et agréables les uns aux autres ; et sans le méchant, qui porte partout la douleur et le désordre, le genre humain n'eût été qu'une même famille.
Vous voyez qu'il est juste que celui qui naît avec le génie de la peinture fasse des tableaux, et qu'il aurait tort de vouloir être poëte. Ceux qui ont reçu des talents plus solides, et dont la vocation esÇ) par conséquente plus sérieuse, sont dans le même cas. Si vous croyez devoir faire vos efforts pour être en état d'embrasser un jour le parti de la robe, si vous êtes persuadé que ce soit là votre véritable vocation, si vous vous sentez le généreux cou-
raae de vous rmdre reœmmandable à la sodété par des travaux utiles n auriez-vous pas tort de regretter des talents plus aimable5,mais plus frivoles, etquinesontpaslesvôtresîNesenezvous pas bltoable de prodiguer votre temps à les cultiver sans succes?Le eéuie qui commande, qui entrame, produit les ouvrages sublimes; ma»
dans les beaux-arts la médiocrité est un reproche. Quand on est ne avec le
sénie de Molière, il faut faire des co- Lddies, et quand on a ceta, de Raphaël ou de Guide, il faut faire des ttbleaux. C'est aux hommes privilèges à s'abandonner à leurs inspira- Sons: tous les autres,eontentsdavou-
reçu un cœur sensible et de contribuer au bonheur de la société par des tra-
vaux d'une autre espèce, doivent partager leur vie entre la satisfaction I
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d'être utile aux hommes par des occupationTsériroses et le plaisir d'admirer en tout genre les productions et les chefs-d'œuvre du génie.
Il y a deux sortes d'hommes auxquels il n'est guère permis de se consacrer aux arts agréables, à moins qu'ils ne justifient par la sublimité de leurs ouvrages la force de leur vocation : je parle de ceux qui ont un nom et de la fortune. Avec de si grands moyens de parvenir aux emplois les plus importants de la société, celui qui reste dans l'obscurité s'est certainement manqué à lui-même. On admire avec raison ces honmies rares qui, dénués de toutes
sortes de secours , ont su vaincre les I. 8.
obstacles et s'attirer à force de talents une réputation dans les beaux-aits, d'autant plus flatteuse qu'ils la doivent à leur seul mérite \ mais Philippe de Macédoine ayant entendu chanter Alexandre dans un souper n'en avait pas moins raison de lui dire : N* as-tu pas honte de chanter si bien? Ce prince connaissait le prix des talents; il les protégeait et assignait des récompenses aux artistes distingués; mais il savait que celui dont la patrie attend autre chose que le plaisir de charmer les oreilles et les yeux ne doit regarder les arts agréables que comme un délassement. Il savait aussi qu'on ne peut les posséder dans un degré éminent sans leur avoir donné un temps trop considérable et sans avoir,
par conséquent, négligé pour eux des devoirs beaucoup plus essentiels.
Ainsi, mon fils, je vous permettrai de vous féliciter d'être né dans un siècle éclairé, où Tétude des beaux-arts fait partie de Féducation de la Jeunesse ; chercher à en connaître les éléments, c'est se préparer une ressource contre l'indolence, l'ennui et l'oisiveté; mais un homme sensé sait régler jusqu'à ses amusements, et je serais, par exemple, vraiment afSigée si le goût que vous marquez pour la musique vous faisait négliger jamais des occupations plus sérieuses.
Un honnête homme se doit avant tout à son état et à ses devoirs *, mais ce qui ne lui sera jamais reproché, c'est l'amour et le goût des beaux-
arts, c'est l'admiration qu'il montrera pour le génie et ses ouvrages. La nature,en nousaccordam le don de créer et de produire, nous a, pour ainsi dire, élevés à la gloire de la Divinité. Toutes les distinctions ne sont que de convention el imaginaires : la vertu et le génie constituent la supériorité réelle d'un honime sur un autre. Tout peut'nous être enlevé ; la vertu et les talents nous restent au milieu de toutes les vicissitudes. Ils embellissent notre existence, nous consolent dans les chagrins et assurent pour jamais le bonheur de notre vie.
A Épinay, ce u septembre 1756.