HUITIEME LETTRE
|A MON FILS
Je ne sais si vous étiez chez moi le jour qu'on parlait d'un homme d'esprit qui a pour maxime de ne commencer l'éducation des enfants qu'à l'âge de douze ans? Avant, dit-il, de cultiver l'esprit, il faut donner au corps le temps de se fortifier ; c'est lorsque celui-ci a pris sa consistance que l'âme peut recevoir avec fruit les principes de la sagesse et des sciences, aliment trop fort pour un âge moins
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avancé. Ce système est sans doute bien singulier. Cest comme si on défendait aux enfants de mouvoir leurs bras et de se servir de leurs mains dans le temps qu^ils apprennent à marcher, et qu^on crût les exposer à beaucoup de maux en les obligeant de faire usage des bras et des jambes à la fois. Nous ne devons négliger aucune de nos facultés ; elles exigent toutes une culture égale : Pâme, ainsi que le corps, ne contracte de la force que par le travail et par Pexercice.
Mais je ne me propose pas de combattre l'opinion de ceux qui commenceraient l'éducation lorsqu'elle doit être déjà fort avancée. J'aime mieux, mon fils, vous dire un fait qui est arrivé il n'y a pas longtemps, et qu'on a cité comme
un exemple contraire au système des éducations tardives.
Un homme qui avait un nom et de la fortune eut deux fils : la naissance de l'un coûta la vie à sa mère ; l'autre était d'un second lit. Ils avaient tous les deux de l'esprit, de la douceur, un goût naturel et des dispositions heureuses. La mon prématurée de leur père rendit leur éducation différente.
L'^né fut confié aux soins d'un gouverneur éclairé, zélé et sévère ; l'autre, unique objet de la tendresse de sa mère, jouit de toutes les attentions si dangereuses d'un amour aveugle et pusillanime. On songeait beaucoup à sa santé, c'est-à-dire qu'on faisait de son mieux pour la détruire ; en revanche, on ne s'occupait ni de son esprit, ni de son
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caractère. Sa volonté était la loi suprême ; on ne lui parlait d'étude que lorsqu'il le désirait, et il ne le désirait presque jamais. Du côté des dispositions naturelles, il n'était pas plus mal partagé que son frère ; mais tandis que celui-ci apprenait à se corriger de l'entêtement, de lëtourderie, de la légèreté, de l'inconséquence, en un mot de tous les défauts de l'enfance; l'autre se bornait la plupart du temps à des exercices aussi frivoles que sa tête. Il questionnait sans cesse, et n'écoutait jamais les réponses. Dans ses occupations, la plus légère difficulté le rebutait; le dégoût, l'ennui, la nonchalance s'emparaient de lui ; une étude succédait à l'autre, sans ordre, sans plaisir et sans fruit.
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A Page de douze ans, il avait, par curiosité, effleuré toutes les sciences et n^en savait aucune : à peine avait-il appris à lire et à écrire. Cependant il fallut songer à soutenir un nom qui ne manquait pas d^illustration ; c'était le moment de paraître digne de la fortune et de la considéradon que son père avait Idssées. On commençait à y penser lorsque son frère parut dans le monde. La destinée de ces jeunes gens fut aussi difierente que leur éducation. L'aîné conserva l'éclat de son nom, en se montrant digne de remplir des emplois brillants et honorables ; l'autre resta dans l'obscurité ; sa conduite fut l'éloge de son frère.
Vous voyez, mon fils, combien il
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importe d^entretenir dès Penfance le goût de Tordre et l'activité de l'esprit.
Il est essentiel d^être à ce qu^on fait ; on ne réussit en rien sans attention et sans peine. Cette légèreté, cette indolence, ces distractions étemelles sont des fléaux pour la jeunesse, qui gâtent les dispositions les plus heureuses et ne tendent à rien moins qu^à rendre un homme incapable de toute affaire -, j^oserais presque dire, à le rendre méchant. Vàme qui n'a point de but établi se perd , dit Montaigne , elle erre sans guide ; son égarement ressemble à la folie; il lui ôte Fhabitude et jusqu^à la possibilité de se fixer.
La paresse d'esprit qui en résulte est de tous les malheurs peut-être le plus grand. Elle réduit l'homme à
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rétat de végétation : bientôt il tombe dans une léthargie entière; son existence n'est plus qu'un rêve, et alors il y a longtemps qu'il ne mérite plus d'exister. Tout dans la nature est en faveur du travail ; tout conspire contre la paresse. Il n'y a guère que les gens actifsqui jouissent de la santé du corps ; eux seuls connaissent du moins ce courage d'esprit qui peut en tenir lieu et qui triomphe des obstacles.
Je vous conjure donc, mon fils, par toute la tendresse que je sens pour vous, de ne plus perdre un moment dans les distractions auxquelles vous êtes si sujet, et de travailler de tout votre pouvoir à fortifier votre âme contre l'oisiveté et la paresse. Vous êtes coupable toutes les fois que vous employez à vos
âffiiires plus de temps quMI n'en faut ; il est trop essentiel d'en connaître le prix. Après tant de conversations que nous avons eues à ce sujet, je dois espérer que vous ne tarderez plus à renoncer à une habitude qui deviendrait de jour en jour plus dangereuse, et qui finirait par vous être bientôt funeste.
Tout ce que je vous dis sur cet important article, vous l'auriez en partie senti vous-même, si vous pouviez vous accoutumer à réfléchir sur ce qui vous arrive. Comparez la joie que vous ressentez lorsque vous avez rempli vos devoirs avec activité, à cette inquiétude, à cette pesanteur, à cet ennui d'esprit, qui vous obsèdent au milieu de vos distractions et de votre désœuvré-
ment. Apprenez à jouir de la douce et solide satisfaction d^avoir fait de votre mieux dans tout ce que vous aurez entrepris ; je vous demande de Papplication et de la ferveur jusque dans vos amusements. Lorsqu^un âge plus mûr aura joint l'expérience aux principes, vous sentirez le prix de ceux que je viens de vous donner. La paresse est le poison de Pâme : l'activité et le goût du travail sont le souverain remède contre tous les maux attachés à la condition humaine.
\\ A Par», ce a5 avril 1757.