SCÈNE m
LE COMTE, SOPHIE; CÉCILE s'éloigne en jouant.
SOPHIE. Ah ciel ! vous m'écoutiez , vous m'avez entendue? LE COMTE. Oui... j'étais là, Sophie.
SOPHIE. Hélas ! je suis perdue.
LE couTEy à part. Est-il donc vrai qu'il faut supporter son malheur ! Mon Dieu qui l'ordonnez , affermissez mon cœur.
( à Sophie. )
Ecoutez un ami dont l'ame peut entendre
Ce que jamais la vôtre a senti de plus tendre.
S'il ose conseiller la force à votre cœur,
Il sait ce qu'il demande , il connaît le ma'heur.
La vertu dit qu'il faut souffrir sa destinée ,
Soit que le sort l'ait faite amère ou fortunée :
Je ne vous parle pas de l'empire du temps.
Je crois qu'il est des cœurs dont les vrais sentiments
Ne reconnaissent pas sa suprême puissance ,
Et dont le malheur dure au?ant que l'existence.
Mais je ne puis penser que le droit de mourir
Soit donné par le ciel aux cœur;s nés pour souffrir :
Peut-être de le croire avais-je l'espérance ,
Quand la réflexion m'imposa la constance.
Dans une obscure nuit j'aperçus ixon destin :
Je n'avais plus d'espoir ; mais l'immortel dessein
Qui , mon bonheur fmi , prolongeait ma carrière ,
M'apprit que pour soi seul l'on n'est pas sur la terre. SOPHIE. Qu'entends-je? vous aussi , vous êtes malheureux?
Ah! répétez-le-moi : quoi donc! serions-nous deux? LE C03ITE. Ciel ! si nous sommes deux. ..
SOPHIE. Parlez à votre amie.
LE COMTE. Vous ne l'obtiendrez pas, adorable Sophie,
Et ne cherchez pas même à pénétrer mon cœur :
Craignez de soulever le voile du malheur.
Mais c'est de vous qu'il faut s'entretenir sans cesse...
Quoi ! n'est- il point d'espoir ?
SOPHIE. Laissez-moi ma tristesse.
Parfois les malheureux ont encor du bonheur , Et la nature attache un charme à la douleur. Je sens que je me plais dans ma mélancolie , Et je suis, en rêvant , la sentier de la vie. Je jouis en voyant mes forces s'affaiblir, J'aime enfin chaque jour à me sentir mourir ; Aucun chagrin secret, l'ennui seul de la vie Répand de la langueur dans mon ame attendrie. Je vous l'ai déjà dit ; mais enfin , à son tour , Henri fait mon malheur par son fatal amour. Je l'estime ; peut-être aurait-il su me plaire , Si je n'avais pas vu... si, loin de l'Angleterre... Maintenant, je ne puis... Mais je le vois venir. Vous me quittez...
LE COMTE. Pourquoi s'opposer au plaisir De l'amant fortuné qui peut dire qu'il aime? C'est pour lui qu'être seul est le bonheur suprême.