‹ ŒuvresChapitre 2 sur 202 · POLICE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

POLICE GÉNÉRALE

« CABINET DU MIMSTBE.

Paris, 3 octobre 1810.

(( J'ai reçu . madame , la lettre que vous m'avez fait l'honneur de « m'écrire. Monsieur votre fils a du vous apprendre que je ne voyais (( pas d'inconvénient à ce que vous retardassiez votre départ de sept à « liuit jours : je désire qu'ils suffisent aux arrangements qui vous res- « tent à prendre , parceque je ne puis vous en accorder davantage.

(( 11 ne faut point rechercher la cause de l'ordre que je vous ai si- (' gnifié dans le silence que vous avez gardé à l'égard de Tempcreur « dans votre dernier ouvrage, ce serait une erreur ; il ne pouvait pas « y trouver de place qui fût digne de lui; mais votre exil est une « conséquence naturelle de la marche que vous suivez constamment « depuis plusieurs années. Il m'a paru que l'air de ce pays-ci ne vous 'I convenait point , et nous n'en sommes pas encore réduits à chercher « des modèles dans les peuples que vous admirez.

(I Votre dernier ouvrage n'est point français ; c'est moi qui en ai (« arrêté l'impression. Je regrette la perte qu'il va faire éprouver au « libraire , mais il ne m'est pas possible de le laisser paraître.

(( Vous savez , madame , qu'il ne vous avait été permis de sortir de <( Coppet que parceque vous aviez exprimé le désir de passer en Amé- « rique. Si mon prédécesseur vous a laissé habiter le département de

< Loir-et-Cher , vous n'avez pas dii regarder cette tolérance comme « une révocation des dispositions (jui avaient été arrêtées à votre égard. a Aujourd'ljui vous m'obligez à les faire exécuter strictement , et il ne « faut vous en prendre qu'à vous-même.

« Je mande à M. Corbigny^ détenir la mainàrexécution de l'ordre que je lui ai donné , lorsque le délai que je vous accorde sera expiré.

« Je suis aux regrets , madame , que vous m'ayez contraint de com-

« mencer ma correspondance avec vous par une mesure de rigueur ;

'I il m'aurait été plus agréable de n'avoir qu'à vous offrir des témoi-

« gnages de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être ,

(« Madame,

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

« LE Dl C DE ROVIGO.

« yiadame de Staël.

< P, S. J'ai des raisons, madame, pour vous indiquer les ports de « Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Rochefort , comme étant les seuls <( ports dans lesquels vous pouvez vous embarquer ; je vous invite à « me faire connaître celui que vous aurez choisi ^. »

J'ajouterai quelques réHexions à cetle lettre, déjà, ce me semble, assez curieuse par elle-même. <i II m'a pai u , dit le général Savary , que i.'air de ce pays jne vous coNVENArr PAS : ») quelle gracieuse manière d'annoncer à une femme alors , hélas ! mère de trois enfants , à la fille d'un homme qui a servi la France avec tant de foi , qu'on la bannit , à jamais , du lieu de sa naissance, sans qu'il lui soit permis de réclamer d'aucune manière contre une peine réputée la plus cruelle , après la condamnation à mort ! Il existe un vaudeville français dans lequel un huissier , se vantant de sa politesse envers ceux qu'il conduit en prison, dit :

Aussi je suis aimé de tous ceux que j'arrête.

Je ne sais si telle était l'intention du général Savary. Il ajoute que les Français n'en sont pas réduits a prendre

POUR MODÈLES LES PEUPLES QUE j'ADMIRE. CcS pCUplcS, CC SOUt IcS

Anglais d'abord , et , à plusieurs égards , les Allemands. Toutefois je ne crois pas qu'on puisse m'accuser de ne pas aimer la France. Je n'ai que trop montré le regret d'un séjour où je conserve tant d'objets d'affection , où ceux qui me sont chers me plaisent tant ! Mais de cet attachement peut-être trop vif pour une contrée si brillante et pour ses spirituels habitants , il ne s'ensuivait point qu'il dût m'être interdit d'admirer l'Angleterre. On l'a vue, comme un chevalier armé pour la défense de l'ordre social , préserver Tliurope pendant dix années de l'anarchie , et pendant dix autres du despotisme. Son heureuse con-

' PiéfetdeLoir-el-Ctier.

- Le but de ce post-scriplum était de m'inttrdiro les ports de la Manche.

i^UtiUion fut , au commencement de la révolution , le but des espérances et des efforts des Français ; mon ame en est restée où la leur était alors.

A mon retour dans la terre de mon père , le préfet de Genève me défendit de m'en éloigner à plus de quatre lieues. Je me permis un jour d'aller jusqu'à dix , dans le simple but d'une promenade : aussitôt les gendarmes coururent après moi ; l'on défendit aux maîtres de poste de me donner des clievaux , et l'on eût dit que le salut de l'état dépendait d'une aussi faible existence qne la mienne. Je me résignai cependant encore à cet emprisonnement dans toute sa rigueur, quand un dernier coup me le rendit tout à-fait insupportable. Que'ques uns de mes amis fiirent exilés , parcequ'ils avaient eu la générosité de venir me voir ; c'en était trop : porter avec soi la contagion du malheur, ne pas oser se rapprocher de ceux qu'on aime , craindre de leur écrire , de prononcer leur nom être l'objet tour à tour, ou des preuves d'affection qui fout trembler pour ceux qui vous les donnent , ou des bassesses raffinées que la terreur inspire, c'était une situation à laquelle il fallait se sonstraire , si l'on voulait encore vivre !

On me disait , pour adoucir mon chagrin , que ces persécutions continuelles étaient une preuve de l'importance qu'on attachait à moi ; j'aurais pu répondre que je n'avais méi ité

Ni cet excès dlionneur, ni cette indignité.

Mais je ne me laissai point aller aux consolations données à mon amour-propre , car je savais qu'il n'est personne maintenant en France, depuis les plus grands jusqu'aux plus peti;s, qui ne puisse être trouvé digne d'être rendu malheureux. On me tourmenta dans tous les intérêts de ma vie, dans tons les points sensibles de mon caractère; et l'autorité condescendit à se donner la peine de me bien connaître, pour mieux me faire souffrir. Ne pouvant donc désarmer cette autorité par le simple sacrifice de mon talent, et r( solue à ne lui en pas offrir le servage , je crus sentir au fond de mon cœur ce que m'aurait conseillé mon père , et je partis.

Il m importe , je le crois , de faire connaître au public ce livre calomnié , ce livre source de tant de peines : et quoique le général Savary m'ait déclaré dans sa lettre que mon ouvrage jn'était pas français , comme je me garde bien de voir en lui le représentant de la France , c'est aux Français tels que je les ai connus que j'adresserais avec confiance un écrit où j'ai taché, selon mes forces, de relever la gloire des travaux de l'esprit humain.

L'Allemagne, par sa situation géographique, peut être considérée comme le cœur de l'Europe , et la grande association continentale ne saurait retrouver son indépendance que par celle de ce pays. La différence des langues, les limites naturelles, les souvenirs d'une même histoire, tout contribue à créer parmi les hommes ces grands individus qu'on apptlle des nations; de certaines proportions leur sont né-

cessaires pour exister , de certaines qualités les distinguent ; et si TAllemagne était réunie à la France , il s'ensuivrait aussi que la France serait réunie à T Allemagne , et que les Français de Hambourg , comme les Français de Rome, aîtérera'ent par degrés le caraclère des compatriotes de Henri IV : les vaincus, à la longue , modifieraient les vainqueurs , et tous finiraient par y perdre.

J'ai dit dans mon ouvrage que les Allemands n'étaient pas une nai lOiN ; et certes ils donnent au monde maintenant d'héroïques démentis à cette crainte. Mais ne voit-on pas cependant quelques pays germani- (pies sVxposer, en combattant contre leurs compatriotes , au mépris de leurs alliés mêmes, les Français? Ces auxiliaires dont on hésite à prononcer le nom , comme s'il était temps encore de le cacher à la postérité ; ces auxiliaires , dis-je , ne sont conduits ni par l'opinion , ni même par l'intérêt , encore moins par l'honneur ; mais une peur imprévoyante a précipité leurs gouvernements vers le plus fort, sans réfléchir qu'ils étaient eux-mêmes la cause de cette force devant laquelle ils se prosternaient.

Les Espagnols , à qui l'on peut appliquer ce beau vers anglais de Sothey ,

And those who suffer brav( ly, save mankind,

ET CEUX QUI SOUFFRENT BRAVEMENT SAUVENT l'ESPÈCE HUMAINE;

les Espagnols se sont vus réduits à ne posséder que Cadix, et ils n'auraient pas plus consenti alors au joug des étrangers, que depuis qu'ils ont atteint la barrière des Pyrénées , et qu'ils sont défendus par le caractère antique et le génie moderne de lord Wellington. Mais^ pour accomplir ces grandes choses , il fallait une persévérance que l'é' vénementne saurait décourager. Les Allemands ont eu souvent le tort de se laisser convaincre par les revers. Les individus doivent se résigner à la destinée , mais jamais les nations; car ce sont elles qui seules peuvent commander à cette destinée : une volonté de plus et le malheur serait dompté.

La soumission d'un peuple a un autre est contre nature. Qui croirait maintenant à la possibilité d'entamer l'Espagne, laPiu?sie, l'Angleterre, la France ? Pourqiioi n'en serait il pas de même de l'Allemagne? Si les Allemands pouvaient encore être asservis , leur infortune déchirerait le cœur; mais on serait toujours tenté de leur dire, comme mademoiselle de ^lancini à Louis XIV : Vous êtes roj, siue, et vous PLEUREZ ! « Vous êtes une nation, et vous pleurez ! »

Le tableau de la littérature et de la philosophie semble bien étranger au moment actuel ; cependant il sera peut-être doux à cette pauvre et noble Allemagne de se rappeler ses richesses intellectuelles au milieu des ravages de la guerre. Il y a trois ans que je désignais la Prusse et les pays du Nord qui l'environnent comme la patrie de la pensée : en combien d'actions généreuses celte pensée ne s'est-elle pas transfor-

6 OBSERVATIONS GÉrsEEALES.

mée! Ce que es philosoplies mettaient en système s'accomplit, et l'indépendance de Tame fondera celle des états.

OBSEKVATIOjNS GENERALES.

On peut rapporter l'origine des principales nations de l'Europe à trois grandes races différentes : h race latine, la race germanique, et la race esclavonne. Les Italiens, les Français, les Espagnols et les Portugais ont reçu des Romains leur civilisation et leur langage; les Allemands, les Suisses, les Anglais, les Suédois, les Danois et les Hollandais sont des peuples teutoniques ; enfin , parmi les Esclavons , les Polonais et les Russes occupent le premier rang. Les nations dont la culture intellectuelle est d'origine latine sont plus anciennement civilisées que les autres ; elles ont pour la plupart hérité de l'habile sagacité des Romains dans le maniement des affaires de ce monde. Des institutions sociales, fondées sur la religion païenne, ont précédé chez elles rétablissement du christianisme ; et quand les peuples du Nord sont venus les conquérir, ces peuples ont adopté, à beaucoup d'égards , les mœurs du pays dont ils étaient les vainqueurs.

Ces observations doivent sans doute être moditices d'après les climats , les gouvernements et les faits de chaque histoire. La puissance ecclésiastique a laissé des traces ineffaçables en Ualie. Les longues guerres avec les Arabes ont fortifié les habitudes militaires et l'esprit entreprenant des Fispîignols; mais en général celte partie de l'Europe, dont les langues dérivent dn latin, et qui a été initiée de bonne heure dans la politique de Rome, porte le caractère d'une vieille civilisation, qui, dans l'origine, était païenne. On y trouve moins de penchant pour les idées abstraites que chez les nations germaniqt.es ; on s'y entend mieux aux plaisirs et aux intérêts terrestres, et ces peuples, comme leurs instituteurs , les Romains , savent seuls pratiquer l'art de la domination.

Les nations germaniques ont presque toujours résisté au joug des Romains; elles ont été civilisées plus tard, ei seulement par le christianisme ; elles ont passé immédiatement d'une sorte de barbarie à la société chrétienne ; les temps de la chevalerie , l'esprit du moyen âge sont leurs souvenirs les plus vifs ; et quoique les savants de ces pays aient étudié les auteurs grecs et latins, plus même que ne l'ont fait les nations latines, le ^^énie naturel aux écrivains allemands est d'une couleur ancienne plutôt qu'antique ; leur imagination se p'aît dans les vieilles tours, dans les créneaux, au milieu des sorcières et des revenants; et les mystères d'une nature rêveuse et solitaire forment le principal charme de leurs poésies.

L'analogie qui existe entre les nations teutoniques ne saurait être méconnue. La dignité sociale que les Anglais doivent à leur constitu-

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