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CHAPITRE XIX

Des institulions particulières (T éducation et de bienfaisance.

Il paraîtra d'abord inconséquent de louer Tancienne méthode, qui faisait de l'étude des langues la base de l'éducation, et de considérer l'école de Pes'alozzi comme l'une des meilleures institutions de notre siècle; je crois cependant que ces deux manières de voir peuvent se concilier. De toutes les études, celle qui donne chez Pestalozzi les résultats les plus brillants , ce sont les mathématiques. Mais il me parait que sa méthode pourrait s'appliquer à plusieurs autres parties de l'instruction, et qu'elle y ferait faire des progrès sûrs et rapides. Rousseau a senti que les eiifants, avant l'âge de douze à treize ans, n'avaient point l'intelligence nécessaire pour les études qu'on exigeait d'eux , ou plutôt pour la méthode d'enseignement à laquelle on les soumettait. lîs répétaient sans comprendre, ils travaillaient sans s'instruire, et ne recueillaient souvent de l'éducation que Ihabitude de faire leur tâche sans la concevoir , et d'esquiver le pouvoir du maître par la ruse de l'écolier. Tout ce que Rousseau a dit contre cette éducation routinière est parfitem-cnt vrai; mais, comme il arrive souvent, ce qu'il propose comme remède est encore plus mauvais que le mal.

Un enfant qui, d'après le système de Rousseau , n'aurait rien appris jusqu'à l'âge de douze ans, aurait perdu six années précieuses de sa vie ; ses organes iatellectuels n'acquerraient jam.ais la flexibilité que l'exercice, dès la première enfance , pouvait seul leur donner. Les habitudes d'oisiveté seraient tellement enracinées en lui , qu'on le rendrait bien plus malheureux en lui parlant de travail, pour la première fois, à l'âge de douze ans, qu'en l'accoutumant depuis qu'il existe à le regarder comme une condition nécessaire de la vie. D'ailleurs, l'espèce de soin que Rousseau exige de l'instituteur , pour suppléer à l'instruction , et pour la faire arriver par la nécessité , obligerait chaque homme à consacrer sa vie entière à l'éducation d'un autre, et les grands-pères

seuls se trouveraient libres de commencer une carrière person* nelle. De tels projets sont chimériques, tandis que la méthode de Pestalozzi est réelle , applicable , et peut avoir une grande in» lluence sur la marche future de Tesprit humain.

Rousseau dit avec raison que les enfants ne comprennent pas ce qu'ils apprennent, et il en conclut qu'i's ne doivent rien apprendre. Pestalozzi a profondément étudié ce qui fait que les enfants ne comprennent pas, et sa méthode simplifie et gradue les idées de telle manière qu'elles sont mises à la portée de l'enfance , et que l'esprit de cet âge arrive sans se fatiguer aux résultats les plus profonds. En passant avec exactitude par tous les degrés du raisonnement , Pestalozzi met l'enfant en état de découvrir luimême ce qu'on veut lui enseigner.

Il n'y a point d'à peu près dans la méthode de Pestalozzi : on entend bien , ou l'on n'entend pas ; car toutes les propositions se touchent de si près , que Is second raisonnement est toujours la conséquence immédiate du premier. Rousseau a dit que l'on fatiguaitla tète des enfants par les études que l'on exigeait d'eux; Pestalozzi les conduit toujours par une route si facile et si positive, qu'il ne leur en coûte pas plus de s'initier dans les sciences les plus abstraites que dans les occupations les plus simples : chaque pas dans ces sciences est aussi aisé , par rapport à l'antécédent, que la conséquence la plus naturelle tirée des circonstances les plus ordinaires. Ce qui lasse les enfants, c'est de leur faire sauter les intermédiaires, de les faire avancer sans qu'ils sachent ce qu'ils croient avoir appris. Il y a dans leur tête alors une sorte de confusion qui leur rend tout examen redoutable , et leur inspire un invincible dégoût pour le travail. 11 n'existe pas de trace de ces inconvénients chez Pestalozzi : les enfants s'amusent de leurs études, non pas qu'on leur en fasseun jeu , ce qui , comme je l'ai déjà dit, met l'ennui dans le plaisir et la frivolité dans l'étude, mais parcequ'ils goûtent dès l'enfance le plaisir des hommes faits, savoir : comprendre, et terminer ce dont ils sont chargés.

La méthode de Pestalozzi , comme tout ce qui est vraiment bon, n'est pas une découverte entièrement nouvelle, mais une application éclairée et persévérante de vérités déjà connues. La patience, l'observation, et l'étude philosophique des procédés de l'esprit humain, lui ont fait connaitre ce qu'il y a d'élémentaire dans les pensées, et de successif dans leur développement ; et il a poussé plus loin qu'un autre la théorie etla pratique de la

gradation dans renstignement. On a appliqué avec succès sa méthode à la grammaire, à la géographie, à la musique ; mais il serait fort à désirer que les professeurs distingués qui ont adopté ses principes, les fissent servir à tous les genres de connaissances. Celle de l'histoire en particulier n'est pas encore bien conçue. On n'a point observé la gradation des impressions dans la littérature, comme celle des problèmes dans les sciences. Enfin, il reste beaucoup de choses à faire pour porter au plus haut point l'éducation , c'est-à-dire fart de se placer en arrière de ce qu'on sait pour le faire comprendre aux autres.

Pestalozzi se sert de la géométrie pour apprendre aux enfants le calcul arithméthique; c'était aussi la méthode des anciens. La géométrie parle plus à fimagination que les mathématiques abstraites. C'est bien fait de réunir autant qu'il est possible la précision de l'enseignement à la vivacité des impressions , si l'on veut se rendre maître de l'esprit humain tout entier; car ce n'est pas la profondeur même de la science, mais l'obscurité dans la manière de la présenter, qui seule peut empêcher les enfants de la saisir : ils comprennent tout de degrés en degrés : l'essentiel est de mesurer les progrès sur la marche de la raison dans l'enfance. Cette marche lente, mais sûre, conduit aussi loin qu'il est possible, dès qu'on s'astreint à ne la jamais hâter.

C'est chez Pestalozzi un spectacle attachant et singulier que ces visages d'enfants dont les traits arrondis, vagues et délicats, prennent naturellement une expression réfléchie : ils sont attentifs par eux-mêmes, et considèrent leurs études comme un homme d'un âge mûr s'occuperait de ses propres affaires. Une chose remarquable, c'est que ni la punition ni la récompense ne sont nécessaires pour les exciter dans leurs travaux. C'est peut-être la première fois qu'une école de cent cinquante enfants va sans le ressort de l'émulation et de la crainte. Combien de mauvais sentiments sont épargnés à l'homme, quand on éloigne de son cœur la jalousie et l'humiliation, quand il ne voit point dans ses camarades des rivaux, ni dans ses maîtres des juges ! Rousseau voulait soumettre l'enfant à la loi de la destinée ; Pestalozzi crée lui-même cette destinée, pendant le cours de l'éducation de l'enfant, et dirige ses décrets pour son bonheur et son perfectionnement. L'enfant se sent libre, parcequ'il se plait dans Tordre général qui l'entoure, et dont l'égalité parfaite n'est point dérangée même par les talents plus ou moins distingués de quelques-uns. Il ne

s'agit pas là de succès, mais de progrès vers un but auquel tous tendent avec une même bonne foi. Les écoliers deviennent maîtres quand i's en savent plus que leurs camarades; les maîtres redeviennent écoliers quand ils trouvent quelques imperfections dans leur méthode, et recommencent leur propre éducation pour mieux juger des difficultés de l'enseignement.

On craint assez généralement que la méthode de Pestalozzi n'étoufre ri.nagiaation, et ne s'oppose à Toriginalité de Tesprit : il est difficile qu'il y ait une éducation pour ie génie, et ce n'est guère que la nature et le gouvernement qui finspirent ou l'excitent. Mais ce ne peut être un obstacle au génie, que des connaissances primitives parfaitement claires et sûres ; elles donnent à l'esprit un genre de fermeté qui lui rend ensuite faciles toutes les études les plus hautes. Il faut considérer l'école de Pestalozzi comme bornée jusqu'à présent à l'enfance. L'éducation qu'il donne n'est définitive que pour les gens du peuple; mais c'est par cela même qu'elle peut exercer une influence très salutaire sur l'esprit national. L'éducation, pour les hommes riches, doit être partagée en deux époques : dans la première, les enfants sont guidés par leurs maîtres; dans la seconde, ils s'instruisent volontairement, et cette éducation de choix, c'est dans les grandes universités qu'il faut la recevoir. L'instruct'on qu'on acquiert chez Pestalozzi donne à chaque homme, de quelque classe qu'il soit, une base sur laquelle il peut bâtir à son gré la chaumière du pauvre ou les palais des rois.

On aurait tort si l'on croyait en France qu'il n'y a rien de bon à prendre dans l'école de Pestalozzi, que sa méthode rapide pour apprendre à calculer. Pestalozzi lui-même n'est pas mathématicien ; il sait mal les langues ; il n'a que le génie et l'instinct du développement intérieur de l'intelligence des enfants; il voit quel chemin leur pensée suit pour arriver au but. Cette loyauté de caractère qui répand un si noble calme sur les affections du cœur, Pestalozzi l'a jugée nécessaire aussi dans les opérations de l'esprit. Il pense qu'il y a un plaisir de moralité dai\s des études complètes. En effet, nous voyons sans cesse que les connaissances superficielles inspirent une sorte d'arrogance dédaigneuse, qui fait repousser comme inutile, ou dangereux, ou ridicule, tout ce qu'on ne sait pas. JNous voyons aussi que ces connaissances superficielles obligent à cacher habilement ce qu'on ignore. La candeur souffre de tous ces défauts d'instruction, dont on ne peut

s'empêcher d'être honteux. Savoir parfaitemerit ce qu'on sait donne un repos à l'esprit qui ressemble à la satisfaction de la conscience. La bonne foi de Pestalozzi, cette bonne foi portée dans la sphère de l'intelligence, et qui traite avec les idées aussi scrupuleusement qu'avec les hommes, est le principal mérite de son école; c'est par-là qu'il rassemble autour de lui des hommes consacrés au bien-être des enfants d'une façon tout à-fait désintéressée. Quand, dans un éfablissement public, aucun des calculs personnels des chefs n'est satisfait, il faut chercher le mobile de cet établissement dans leur amour de la vertu : les jouissances qu'elle donne peuvent seules se passer de trésors et de pouvoir.

On n'imiterait point l'institut de Pestalozzi, en transportant ailleurs sa méthode d'enseignement; il faut établir avec elle !a persévérance dans les maîtres, la simplicité dans les écoliers, la régularité dans le genre de vie, enfin surtout, les sentiments religieux qui animent cette école. Les pratiques du culte n'y sont pas suivies avec plus d'exactitude qu'ailleurs ; mais tout s'y passe au nom delà Divinité, au nom de ce sentiment élevé, noble et pur, qui est la religion habituelle du cœur. La vérité, la bonté, la confiance, l'affection, entourent les enfants ; c'est dans cette atmosphère qu'ils vivent, et, pour quelque temps du moins, ils restent étrangers à toutes les passions haineuses, à tous les préjugés orgueilleux du monde. Un éloquent philosophe, Fichte, a dit qu'il ailendait la régénération delà 7iation allemande^ del' institut de Pestalozzi : il faut convenir au moins qu'une révolution fondée sur de pareils moyens ne serait ni violente ni rapide ; car l'éducation, quelque bonne qu'elle puisse être, n'est rien en comparaison de l'influence des événements publics : l'instruction perce goutte à goutte le rocher, mais le torrent l'enlève en un jour.

Il faut rendre surtout hommage à Pestalozzi pour le soin qu'il a pris de mettre son institut à la portée des personnes sans fortune, en réduisant le prix de sa pension autant qu'il était possible. Il s'est constamment occupé de la classe des pauvres, et veut lui assurer le bienfait des lumières pures et de l'instruction solide. Les ouvrages de Pestalozzi sont, sons ce rapport, unelecture très curieuse : il a fait des romans dans lesquels les situations de la vie des gens du peuple sont peintes avec un intérêt, une vérité €t une moralité parfaites. Les sentiments qu'il exprime dans ces écrits sont , pour ainsi dire, aussi élémentaires que les principes

de sa métli-xle. On est étonné de pleurer pour un mot, pour un détail si simple, si vulgaire même, qae la profondeur seule des émotions le relève. Les gens du peuple sont un état intermédiaire entre les sauvages et les hommes civilisés; quand ils sont vertueux, ils ont un genre d'innocence et de bonté qui ne peut se rencontrer dans le monde. La société pèse sur eux, ils luttent avec la nature, et leur confiance en Dieu est plus animée, plus constante que celle des riches. Sans cesse menacés par le malheur, recourant sans cesse à la prière, inquiets chaque jour, sauvés chaque soir, les pauvres se sentent sous la main immédiate de celui qui protège ce que les hommes ont délaissé, et leur probité, quand ils en ont, est singulièrement scrupuleuse.

Je me rappelle, dans un roman de Pestalozzi, la restitution de quelques pommes de terre par un enfant qui les avait volées : sa grand'mère mourante lui ordonne de les reporter au propriétaire du jardin où il les a prises, et cette scène attendrit jusqu'au fond du cœar. Ce pauvre crime, si l'on peut s'exprimer ainsi, causant de tels remords ; la solennité de la mort, à travers les misères de la vie ; la vieillesse et l'enfance rapprochées par la voix de Dieu, qui parle également à l'une et à l'autre, tout cela fait mal, et bien mal : car dans nos fictions poétiques, les pompes de la destinée soulagent un peu de la pitié que causent les revers ; mais Ton croit voir dans ces romans populaires une faible lampe éclairer une petite cabane, et la bonté de l'ame ressort au milieu de toutes les douleurs qui la mettent à l'épreuve.

L'art du dessin pouvant être considéré sous des rapports d'utilité, l'on peut dire que , parmi les arts d'agrément, le seul introduit dans l'école de Pestalozzi , c'est la musique , et il faut le louer encore de ce choix. Il y a tout un ordre de sentiments , je dirais même tout un ordre de vertus qui appartiennent à la connaissance , ou du moins au goût de la musique ; et c'est une grande barbarie que de priver de telles impressions une portion nombreuse de la race humaine. Les anciens prétendaient que les nations avaient été civilisées par la musique , et cette allégorie a un sens très profond ; car il faut toujours supposer que le lien de la société s'est formé par la sympathie ou par l'intérêt, et certes la première origine est plus noble que l'autre.

Pestalozzi n'est pas le seul , dans la Suisse allemande , qui s'occupe avec zèle de cultiver lame du peuple : c'est sous ce rapport que l'établissement de M. de Fellemberg m'a frappée. Beaucoup

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de gens y sont venus chercher de nouvelles lumières sur l'agriculture, et l'on dit qu'à cet égard ils ont été satisfaits; mais ce qui mérite principalement l'estime des amis de l'humanité , c'est le soin que prend M. de Fellemberg de l'éducation des gens du peuple; il fait instruire, selon la méthode de Pestalozzi, les maîtres d'école des villages , afin qu'ils enseignent à leur tour les enfants ; les ouvriers qui labourent ses terres apprennent la musique des psaumes , et bientôt on entendra dans la campagne les louanges divines chantées avec des voix simples , mais harmonieuses , qui célébreront à la fois la nature et son auteur. Enfin M. de Fellemberg cherche , par tous les moyens possibles, à former entre la classe inférieure et la nôtre un lien libéral, un lien qui ne soit pas uniquement fondé sur les intérêts pécuniaires des riches et des pauvres.

L'exemple de l'Angleterre et de l'Amérique nous apprend qu'il suffit des institutions libres pour développer l'intelligence et la sagesse du peuple ; mais c'est un pas de plus que de lui donner par-delà le nécessaire, en fait d'instruction. Le nécessaire en tout genre a quelque chose de révoltant quand ce sont les possesseurs du superflu qui le mesurent. Ce n'est pas assez de s'occuper des gens du peuple sous un point de vue d'utilité, il faut aussi qu'ils participent aux jouissances de l'imagination et du cœur. C'est dans le même esprit que des philanthropes très éclairés se sent occupés de la mendicité à Hambourg. Ils n'ont mis dans leurs établissements de charité, ni despotisme, ni spéculation économique; ils ont voulu que les hommes malheureux souhaitassent euK-mêmes le travail qu'on leur demande autant que les bienfaits qu'on leur accorde. Comme ils ne faisaient point des pauvres un moyeu , mais un but , ils ne leur ont pas ordonné l'occupation . mais ils la leur ont fait désirer. Sans cesse on voit, dans les différents comptes rendus de ces établissements de charité , qu'il importait bien plus à leurs fondateurs de rendre les hommes meilleurs que de les rendre plus utiles ; et c'est ce haut point de vue philosophique qui caractérise l'esprit de sagesse et de hberté de cette ancienne ville anséatique.

Il y a beaucoup de bienfaisance dans le monde, et celui qui n'est pas capable de servir ses semblables par le sacrifice de son temps et de ses penchants , leur fait volontiers du bien avec de l'argent : c'cat toujours quelque chose, et nulle vertu n'est à dédaigner. Mais la masse considérable des aumônes particulières

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n'est point sagement dirigée dans la plupart despaj'S, et l'un des services les plus éminents que le baron de Voght et ses excellents compatriotes aient rendus à rbumauité , c'est de montrer que , saos nouveaux sacrifices, saas que l'état intervînt, la bienfaisance particulière suffisait au soulagement du malheur. Ce qui s'opère par les indiviius convient singulièremeat à l'Allemagne, où chaque chose , prise séparément , vaut mieux que fensembie- Les entreprises charitables doivent prospérer dans la ville de Hambourg; il y a tant de moralité parmi ses habitants, que , pendant long-temps , on y a payé les impôts dans une espèce de tronc, sans que jamais personne surveilàt ce qu'on y portait : ces impôts devaient être proportionnés à la fortune de chacun , et, calcul fait, lis ont toujours été scrupuleusement acquittés. Ne croit-on pas raconter un trait de Tâge d'or , si , toutefois , dans l'âge d'or, il y avait des richesses privées et des impôts publics? Ou ne saurait assez admirer combien , sous le rapport de l'enseignement comme sous celui de l'administration , la bonne foi rend tout facile. On devrait bien lui accorder tous les honneurs qu'obtient Thabileté ; car en résultat elle s'entend mieux même aux affaires de ce monde.

CFIAPITRE XX.

La fête d'Interlaken.

Il faut attribuer au caractère germanique une grande partie des vertus de la Suisse allemande. Néanmoins il y a plus d'esprit public en Suisse qu'en Allemagne, plus de patriotisme, plus d'énergie, plus d'accord dans les opinions et les sentiments ; mais aussi la petitesse des états et la pauvreté du pays n'y excitent en aucune manière le génie; on y trouve bien moins de savants et de penseurs que dans le nord de l'Allemagne , où le relâchement même des liens politiques donne fessor à toutes les nobles rêveries , à tous les systèmes hardis qui ne sont point soumis à la nature des choses. Les Suisses ne sont pas une nation poétique , et l'on s'étonne, avec raison , que l'admirable aspect de leur contrée n'ait pas enflammé davantage leur imagination. Toutefois un peuple religieux et hbre est toujours susceptible d'un genre d'enthousiasme , et les occupations matérielles de la vie ne sauraient l'étouffer entièrement. Si l'on en avait pu douter, on s'en serait convaincu parla fête des bergers, qui a été célébrée l'année

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dernière, au milieu des lacs, en mémoire du fondateur de Berne»

Cette ville de Berne mérite plus que jamais le respect et l'intérêt des voyageurs : il semble que depuis ses derniers malheurs elle ait repris toutes ses vertus avec une ardeur nouvelle, et qu'en perdant ses trésors , elle ait redoublé de largesse envers les infortunés. Ses établissements de charité sont peut-être les mieux soignés de l'Europe : l'hôpital est l'édifice le plus beau , le seul magnifique de la vilie. Sur la porte est écrite cette inscription : Christo in palpertbus, au Christ dans les j^aiivres. Il n'en est point de plus admirable. La religion chrétienne ne nous a-t-elle pas dit que c'était pour ceux qui souffrent que le Christ était descendu sur la terre? et qui de nous, dans quelque époque de sa vie , n'est pas un de ces pauvres en bonheur , en espérances , un de ces infortunés, enfin , qu'on doit soulager au nom de Dieu ?

Tout, dans la ville et le canton de Berne, porte l'empreinte d'un ordre sérieux et calme, d'un gouvernement digne et paternel. Un air de probité se fait sentir dans chaque objet que l'on aperçoit ; on se croit en famiile au milieu de deux cent mille hommes , que l'on appelle nobles , bourgeois ou paysans , mais qui sont tous également dévoués à la patrie.

Pour aller à la fête, il fallait s'embarquer sur l'un de ces lacs dans lesquels les beautés de la nature se réfléchissent; et qui semblent placés au pied des Alpes pour en multiplier les ravissants aspects. Un temps orageux nous dérobait la vue distincte des montagnes ; mais , confondues avec les nuages , elles n'en étaient que plus redoutables. La tempête grossissait, et bien qu'un sentiment de terreur s'emparât de mon ame, j'aimais cette foudre du ciel, qui confond l'orgueil de l'homme. ?nous nous reposâmes un moment dans une espèce de grotte , avant de nous hasarder à tra\ erser la partie du lac de Thun , qui est entourée de rochers inabordables. C'est dans un lieu pareil que Guillaume Tell sut braver les abîmes , et s'attacher à des écueils pour échapper à ses tyrans. Nous aperçûmes alors dans le lointain celte montagne qui porte le nom de Vierge \Jungfrau) ^ parcequ'aucun voyageur n'a jamais pu gravir jusqu'à son sommet : elle est moins haute que le mont Blanc , et cependant elle inspire plus de respect , parcequ'on la sait inaccessible.

Nous arrivâmes à Unterseen, et le bruit de l'Aar , qui tombe en cascades autour de cette petite ville, disposait l'ame à des impressions rêveuses. Les étrangers; en grand nombre, étaient jo-

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gés dans des maisons de paysans fort propres, mais rustiques. Il était assez piquant de voir se promener dans la rue d'U nterseen de jeunes Parisiens tout-à-coup transportés dans les vallées de la Suisse ; ils n'entendaient plus que le bruit des torrents ; ils ne voyaient plus que des montagnes, et cherchaient si dans ces lieux solitaires ils pourraient s'ennuyer assez pour retourner avec plus de plaisir encore dans le monde.

On a beaucoup parlé d'un air joué par les cors des Alpes , et dont les Suisses recevaient une impression si vive qu'ils quittaient leurs régiments quand ils l'entendaient , pour retourner dans leur patrie. On conçoit l'effet que peut pro luire cet air quand l'écho des montagnes le répète : mais il est fait pour retentir dans l'éloignement; de près il ne cause pas une sensation très agréable. S'il élait chanté par des voix italiennes, l'imagination en serait tout-à-fait enivrée; mais peut-être que ce plaisir ferait naître des idées étrangères à la simplicité du pays. On y souhaiterait les arts , la poésie , l'amour , tandis qu'il faut pouvoir s'y contenter du repos et de la vie champêtre.

Le soir qui précéda la fête , on alluma des feux sur les montagnes; c'est ainsi que jadis les libérateurs de la Suisse se donnèrent le signal de leur sainte conspiration. Ces feux, placés sur les sommets, ressemblaient à la lune, lorsqu'el'ese lève derrière ks montagnes , et qu'elle se montre à la fois ardente et paisible. On eût dit que des astres nouveaux venaient assister au plus touchant spectacle que notre monde puisse encore offrir. L'un de ces signaux enflammés semblait placé dans le ciel , d'où il éclairait les ruines du château d'Unspunnen. autrefois possédé par Berthold, le fondateur de Berne, en mémoire de qui se donnait la fête. Des ténèbres profondes environiiaient ce point lumineux , et les montagnes, qui , pendant la nuit , ressemblent à de grands fantômes, apparaissaient comme l'ombre gigantesque des morts qu'on voulait célébrer.

Le jour de la fête , le temps était doux . mais nébuleux ; il fallait que la nature répondît à l'attendrissement de tous les cœurs. L'enceinte choisie pour les jeux est entourée de collines parsemées d'arbres, et des montagnes à perte de vue sont derrière ces collines. Tous les spectateurs, au nombre de près de six mille , s'assirent sur les hauteurs en pente , et les couleurs variées des habillements ressemblaient, dans l'éloignement , à des fleurs répandues sur la prairie. Jamais un aspect plus riant ne put

annoncer une fête ; mais quand les regards s'élevaient , des rochers suspendus semblaient, comme la destinée, menacer les liumains au milieu de leurs plaisirs. Cependant s'il est une joie de 1 ame assez pure pour ne pas provoquer le sort, c'était celle-là.

Lorsque la foule des spectateurs fut réunie , on entendit venir de loin la procession de la fête, procession solennelle en effet, puisqu'elle était consacrée au culte du passé. Une musique agréable l'accompagnait; les magistrats paraissaient à la tête des paysans; les jeunes paysannes étaient vêtues selon le costume ancien et pittoresque de chaque canton; les hallebardes et les bannières de chaque vallée étaient portées en avant de la marche par des hommes à cheveux blancs , habillés précisément comme on l'était il y a cinq siècles , lors de la conjuration du Rutli. Une émotion profonde s'emparait de l'ame en voyant ces drapeaux si pacifiques qui avaient pour gardiens des vieillards. Le vieux temps était représenté par ces hommes âgés pour nous , mais si jeunes en présence des siècles! Je ne sais quel air de confiance dans tous ces êtres faibles touchait profondément, parceque cette confiance ne leur était inspirée que par la loyauté de leur ame. Les yeux se remplissaient de larmes au milieu de la fête, comme dans ces ours heureux et mélancoliques où l'on célèbre la convalescence de ce qu'on aime.

Enfin les jeux commencèrent , et les hommes de la vallée et les hommes de la montagne montrèrent , en soulevant d'énormes poids, en luttant les uns contre les autres, une agiUté et une force de corps très remarquables. Cette force rendait autrefois les nations plus militaires; aujourd'hui que la tactique et l'artillerie disposent du sort des armées, on ne voit dans ces exercices que des jeux agricoles. La terre est mieux cultivée par des hommes si robustes; mais la guerre ne se fait qu'à l'aide de la discipline et du nombre , et les mouvements mêmes de l'ame ont moins d'empire sur la destinée humaine , depuis que les individus ont disparu dans les masses, et que le genre humain semble dirigé, comme la nature inanimée , par des lois mécaniques.

Après que les jeux furent terminés , et que le bon bailli du lieu eut distribué les prix aux vainqueurs , on dîna sous des tentes, et l'on chanta des vers à l'honneur de la tranquille félicité des Suisses. On faisait passer à la ronde pendant le repas des coupes en bois, sur lesquelles étaient sculptés Guillaume Tell et les trois fondateurs de la liberté helvétique. On buvait avec transport au

repos, à Tordre, à Tiadépeudance ; et le patriotisme du bonheur s'exprimait avec une cordialité qui pénétrait toutes les âmes.

« Les prairies sont aussi fleuries que jadis , les montagnes aussi (( verdoyantes : quand toute la nature sourit , le cœur seul de fl l'homme pourrait- il n'être qu'un désert ^? »

Non , sans doute, il ne Tétait pas ; il s'épanouissait avec confiance au milieu de celte belle contrée , en présence de ces hommes respectables , animés tous par les sentiments les plus purs. Un pays pauvre, d'une étendue très bornée, sans luxe, sans éclat , sans puissance , est chéri par ses habitants comme un ami qui cache ses vertus dans Tombre , et les consacre toutes au bonheur de ceux qui Taiment. Depuis cinq siècles que dure la prospérité de la Suisse, on compte plutôt de sages générations que de grands hommes. Il n'y a point de place pour Texception quand l'ensemble est si heureux. On dirait que les ancêtres de cette nation régnent encore au milieu d'elle : toujours elle les respecte, les imite , et les recommence. La simplicité des mœurs et l'attachement aux anciennes coutumes , la sagesse et l'uniformité dans la manière de vivre , rapprochent d3 nous le passé, et nous rendent Taveiiir présent. Une histoire , toujours la même, ne semble qu'un seul moment dont la durée est de plusieurs siècles.

La vie coule dans ces vallées comme les rivières qui les traversent : ce sont des ondes nouvelles , mais qui suivent le même cours : puisse-t-il n'être point interrompu ! puisse la même fête être souvent célébrée au pied de ces mêmes montagnes ! L'étranger les admire comme une merveille, THelvétien les chérit comime un asile où les magistrats et les pères so'.gnent ensemble les citoyens et les enfants.

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