CHAPITRE XL
De la poésie classique et de la poésie romantique.
Le nom de romantique a été introduit nouvellement en Al'emagne pour désigner la poésie dont les chants des troubadours ont été l'origine, celle qui est née de la chevalerie et du christianisme. Si l'on n'admet pas que le paganisme et le christianisme, le Nord et le Midi , l'antiquité et le moyen âge , la chevalerie et les institutions grecques et romaines , se sont partagé l'empire de la littérature, l'on ne parviendra jamais à juger sous un point de vue philosophique le goût antique et le goût moderne.
On prend quelquefois le mot classique comme synonyme de per-
fection. Je m'eû sers ici dans une autre acception, en considérant la poésie classique comme celle des anciens, et la poésie romantique comme celle qui tient de quelque manière aux traditions chevaleresques. Cette division se rapporte également aux deux ères du monde : celle qui a précédé rétablissement du christianisme, et celle qui l'a suivi.
On a comparé aussi dans divers ouvrages allemands la poésie antique à la sculpture . et la poésie romantique à la peinture; enfin , Ton a caractérisé de toutes les manières la marche de l'esprit humain , passant des religions matérialistes aux religions spiritualistes, de la nature à la Divinité.
La nation française, la plus cultivée des nations latines , penche vers la poésie classique, imitée des Grecs et des Romains. La nation anglaise, la plus illustre des nations germaniques, aime la poésie romantique et chevaleresque, et se glorifie des chefsd'œuvre qu'elle possède en ce genre. Je n'examinerai point ici lequel de ces deux genres de poésie mérite la préférence ; il suffît de montrer que \\ diversité des goûts , à cet égard , dérive non seulement de causes accidentelles , mais aussi des sources primitives de l'imagination et de la pensée.
Il y a, dans les poèmes épiques et dans les tragédies des anciens, un genre de simplicité qui tient à ce que les hommes étaient identifiés à cette époque avec la nature , et croyaient dépendre du destin, comme elle dépend de la nécessité. L'homme, réfléchissant peu , portait toujours l'action de son ame au-dehors ; la conscience elle-même était figurée par des objets extérieurs, et les flambeaux des Furies secouaient les remords sur la tête des coupables. L'événement était tout dans l'antiquité; le caractère tient plus de place dans les temps modernes ; et cette réflexion inquiète , qui nous dévore souvent comme le vautour de Pro* raéthée , n'eut semblé que de la folie , au miUeu des rapports clairs et prononcés qui existaient dans l'état civil et social des anciens.
On ne faisait en Grèce , dans le commencement de l'art , que des statues isolées : les groupes ont été composés plus tard. On pourrait dire de même , avec vérité, que dans tous les arts il n'y avait point de groupes : les objets représentés se succédaient comme dans les bas-reliefs, sans combinaison , sans complication d'aucun genre. L'homme personnifiait la nature ; des nymphes habitaient les eaux , des hamadryades les forêts : mais la nature,
à son tour , s'emparait de l'homme, et l'on eût dit qu'il ressemblait au torrent , à la foudre , au volcan , tant il agissait par une impulsion involontaire, et sans que la réflexion pût en rien altérer les molifs ni les suites de ses actions. Les anciens avaient, pour ainsi dire , une ame corporelle , dont tous les mouvements étaient forts, directs et conséquents; il n'en est pas de même du cœur humain développé par le christianisme : les modernes ont puisé dans le repentir chrétien l'habitude de se replier continuellement sur eux-mêmes.
Mais, pour manifester cette existence tout intérieure, il faut qu'une grande variété dans les faits présente sous toutes les formes les nuances infinies de ce qui se passe dansVarae. Si de ncs jours les beaux-arts étaient astreints à la simplicité des anciens, nous n'atteindrions pas à la force primitive qui les distingue , et nous perdrions les émotions intimes et multipliées dont notre ame est susceptible. La simplicité de l'art , chez les modernes , tournerait facilement à la froideur et à l'abstraction , tandis que celle des anciens était pleine de vie. L'honneur et l'amour, la bravoure et la pitié sont les sentiments qui signalent le christianisme chevaleresque ; et ces dispositions de l'ame ne peuvent se faire voir que par les dangers , les exploits , les am.ours, les malheurs, l'intérêt romantique enfin , qui varie sans cesse les tableaux. Les sources des effets de l'art sont donc différentes , à beaucoup d'égards , dans la poésie classique et dans la poésie romantique : dans Tune , c'est le sort qui règne ; dans l'autre , c'est la Providence : le sort ne compte pour rien les sentiments des hommes ; la Providence ne juge les actions que d'après les sentiments. Comment la poésie ne créerait-elle pas un monde d'une tout autre nature, quand il faut peindre l'œuvre d'un destin aveugle et sourd , toujours en lutte avec les mortels, ou cet ordre intelligent auquel préside un Être suprême , que notre cœur interroge , et qui répond à notre cœur !
La poésie païenne doit être simple et saillante comme les objets extérieurs ; la poésie chrétiemie a besoin des mille couleurs de l'arc-en-ciel pour ne pas se perdre dans les nuages. La poésie des anciens est plus pure comme art , celle des modernes fait verser plus de larmes ; mais la question pour nous n'est pas entre la poésie classique et la poésie romantique , mais entre l'imitation de l'une et l'inspiration de l'autre. La littérature des anciens est chez les modernes une littérature transplantée : la littérature roman-
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tique ou chevaleresque est chez nous indigène , et c'est notre religion et nos iostitutions qui l'ont fait éclore. Les écrivains imitateurs des anciens se sont soumis aux règles du goût les plus sévères ; car ne pouvant consulter ni leur propre nature , ni leurs propres souvenirs , il a fallu qu'ils se conformassent aux lois d'après lesquelles les chefs-d'œuvre des anciens peuvent être adaptés à notre goût , bien que toutes les circonstances politiques et religieuses qui ont donné le jour à ces chefs-d'œuvre soient changées. Mais ces poésies d'après l'antique , quelque parfaites qu'elles soient, sont rarement populaires, parcequ'elles ne tiennent, dans le temps actuel , à rien de national.
La poésie française, étant la plus classique de toutes les poésies modernes, est la seule qui ne soit pas répandue parmi le peuple. Les stances du Tasse sont chantées par les gondoliers de Venise ; les Espagnols et les Portugais de toutes les classes savent par cœur les vers de Calderon et de Caraoens. Shakspeare est autant admiré par le peuple en Angleterre que par la classe supérieure. Des poèmes de Goethe et de Bûrger sont mis en musique, et vous les entendez répéter des bords du Rhin jusqu'à la Baltique. Nos poètes français sont admirés par tout ce qu'il y a d'esprits cultivés chez nous et dans le reste de l'Europe, mais ils sont tout-àfait inconnus aux gens du peuple etauxbourgeoismêmesdes villes, parceque les arts en France ne sont pas, comme ailleur , natifs du pays même où leurs beautés se développent.
Quelques critiques français ont prétendu que la littérature des peuples germaniques était encore dans l'enfance de l'art : cette opinion est tout-à-fait fausse ; les hommes les plus instruits dans la connaissance des langues et des ouvrages des anciens n'ignorent certainement pas les inconvénients et l'es avantages du genre qu'ils adoptent, ou de celui qu'ils rejettent; mais leur caractère, leurs habitudes et leurs raisonnements les ont conduits à préférer la littérature fondée sur les souvenirs de la chevalerie, sur le merveilleux du moyen âge, à celle dont la mythologie des Grecs est la base. La littérature romantique est la seule qui soit susceptible encore d'être perfectionnée, parcequ'ayant ses racines dans notre propre sol, elle est, la seule qui puisse croître et se vivifier de nouveau ; elle exprime notre religion ; elle rappelle notre histoire; son origine est ancienne, mais non antique.
La poésie classique doit passer par les souvenirs du paganisme pour arriver jusqu'à nous : la poésie des Germains est l'ère chré-
tienne des beaux-arts ; elle se sert de nos impressions personnelles pour nous émouvoir ; le génie qui Tinspire s'adresse immédiatement à notre cœur, et semble évoquer notre vie elle-même comme un fantôme, le plus puissant et le plus terrible de tous.
CFIAPITRE XII.
Des poëmes allemands.
On doit conclure, ce me semble, des diverses réflexions que contient le chapitre précédent, qu'il n'y a guère de poésie classique en Allemagne, soit que l'on considère cette poésie comme imitée des anciens, ou qu'on entende seulement par ce mot le plus haut degré possible de perfection. La fécondité de l'imagination des Allemands les appelle à produire plutôt qu'à corriger ; aussi peut-on difficilement citer, dans leur littérature, des écrits généralement reconnus pour modèles. La langue n'est pas fixée; le goût change à chaque nouvelle production des hommes de talent; tout est progressif, tout marche, et le point stationcaire de perfection n'est point encore atteint ; mais est-ce un mal ? Chez toutes les nations où Ton s'est flatté d'y être parvenu. Ton a vu presque immédiatement après commencer la décadence, et les imitateurs succéder aux écrivains classiques, comme pour dégoûter d'eux.
Il y a en Allemagne un aussi grand nombre de poètes qu'en Italie : la multitude des essais, dans quelque genre que ce soit, indique quel est le penchant naturel d'une nation. Quand l'amour de l'art y est universel, les esprits prennent d'eux-mêmes la direction de la poésie, comme ailleurs celle de la po'itique, ou des intérêts mercantiles. Il y avait chez les Grecs une foule de pcëtes, et rien n'est plus favorab'e au génie que d'être environné d'un grand nombre d'hommes qui suivent la même carrière. Les artistes sont des juges indulgents pour les fautes, parcequ'ils connaissent les difficultés; mais ce sont aussi des approbateurs exigeants ; il faut de grandes beautés, et des beautés nouvelles, pour égaler à leurs yeux les chefs-d'œuvre dont ils s'occupent sans cesse. Les Allemands improvisent, pour ainsi dire, eu écrivant; et cette grande facilité est le véritable signe du talent dans les beaux-arts ; car i's doivent, comme les fleurs du Midi, naître sans culture; le travail les perfectionne, mais l'imagination est abondante, lorsqu'une généreuse nature en a fait don aux
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hommes. Il est impossible de citer tous les poètes allemands qui mériteraient un éloge à part ; je me bornerai à considérer seulement, d'une manière générale, les trois écoles que j'ai distinguées, en indiquant la marche historique de la littérature allemande.
Wieland a imité Voltaire dans ses romans ; souvent Lucien, qui^ sous le rapport philosophique, est le Voltaire de l'antiquité ; quelquefois l'Arioste, et malheureusement aussi, Crébillon. Il a mis en vers plusieurs contes de chevalerie, Gandalin , Gérion le Courtois, Obéron, etc., dans lesquels il y a plus de sensibilité que dans l'Arioste, mais toujours moins de grâce et de gaieté. L'allemand ne se meut pas, sur tous les sujets, avec la légèreté de l'italien; et les plaisanteries qui conviennent à cette langue, un peu surchargée de consonnes, ce sont plutôt celles qui tiennent à l'art de caractériser fortement, qu'à celui d'indiquer à demi. Idris et le >^ouvel Amadis sont des contes de fées dans lesquels la vertu des femmes est à chaque page l'objet de ces éternelles plaisanteries qui ont cessé d'être immorales à force d'être ennuyeuses. Les contes de chevalerie de Wieland me semblent beaucoup meilleurs que ses poèmes imités du grec , Musarion , Endymion , Ganiméde , le Jugement de Paris, etc. Les histoires chevaleresques sont nationales en Allemagne. Le génie naturel du langage et des poètes se prête à peindre les exploits et les amours de ces chevaliers et de ces belles, dont les sentiments étaient tout à la fois si forts et si naïfs, si bienveillants et si décidés; mais en voulant mettre des grâces modernes dans les sujets grecs, AVieland les a rendus nécessairemeat maniérés. Ceux qui prétendent modifier le goût antique par le goût moderne, ou le «^oûtmoderue par le goût antique, sont presque toujours affectés. Pour être à l'abri de ce danger, il faut prendre chaque chose pleinement dans sa nature.
L'Obéron passe en Allemagne presque pour un poème épique. Il est fondé sur une histoire de chevalerie française, Huon de Bordeaux, dont M. de Tressan a donné l'extrait; le génie Obéron et la fée Titania , tels que Shakspeare les a peints dans sa pièce intitulée Rêve dune nuit d'été, servent de mythologie à ce poème. Le sujet en est donné par nos anciens romanciers; mais on ne saurait trop louer la poésie dont Wieland l'a enrichi. La plaisanterie tirée du merveilleux y est maniée avec beaucoup de grâce et d'originalité. Huon est envoyé en Palestine, par suite de diverses aventures, pour demander en mariage la fille du sultan ;
et quand le son du cor singulier qu'il possède met en danse tous les personnages les plus graves qui s'opposent au mariage, on ne se lasse point de cet effet comique, habilement répété ; et mieux le poëte a su peindre le sérieux pédantesque des imans et des vizirs de la cour du sultan, plus leur danse involontaire amuse les lecteurs. Quand Obéron emporte sur un char ailé les deux amants dans les airs, l'effroi de ce prodige est dissipé par la sécurité que l'amour leur inspire. « En vain la terre, dit le poëte, disparaît à « leurs yeux ; en vain la nuit couvre l'atmosphère de ses ailes « obscures : une lumière rayonne dans leurs regards pleins de fl tendresse ; leurs âmes se réfléchissent l'une dans l'autre ; la nuit « n'est pas la nuit pour eux ; l'Elysée les entoure ; le soleil éclaire a ie fond de leur cœur ; et l'amour, à chaque instant, leur fait « voir des objets toujours délicieux et toujours nouveaux. »
La sensibilité ne s'allie guère en général avec le merveilleux ; il y a quelque chose de si sérieux dans les affections de l'ame, qu'on n'aime pas à les voir compromises au milieu des jeux de l'imagination; mais Wieland a l'art de réunir ces fictions fantastiques avec des sentiments vrais, d'une manière qui n'appartient qu'à lui.
Le baptême de la fille du sultan, qui se fait chrétienne pour épouser Huon, est encore un morceau de la plus grande beauté : changer de religion par amour est un peu profane; mais le christianisme est tellement la religion du cœur, qu'il suffit d'aimer avec dévouement et pureté, pour être déjà converti. Obéron a fait promettre aux deux jeunes époux de ne pas se donner l'un à l'autre avant leur arrivée à Rome : ils sont ensemble dans le même vaisseau, et séparés du monde ; l'amour les fait manquer à leur vœu. Alors la tempête se déchaîne, les vents sifflent, les vagues grondent, et les voiles sont déchirées ; la foudre brise les mâts; les passagers se lamentent, les matelots crient au secours. Enfin le vaisseau s'entr'ouvre, les flots menacent de tout engloutir, et la présence de la mort peut à peine arracher les deux époux au sentiment du bonheur de cette vie. Ils sont précipités dans la mer : un pouvoir invisible les sauve, et les fait aborder dans une île inhabitée , où ils trouvent un solitaire que ses malheurs et sa religion ont conduit dans cette retraite.
Amanda, l'épouse de Huon, après de longues traverses met au monde un fils, et rien n'est ravissant comme le tableau de la maternité dans le désert : ce nouvel être qui vient animer la so-
litude, ces regards incertains de l'enfance, que la tendresse passionnée de la mère cherche à fixer sur elle, tout est plein de sentiment et de vérité. Les épreuves auxquelles Obéron et Titania veulent soumettre les deux époux continuent ; mais à la fin leur constance est récompensée. Quoiqu'il y ait des longueurs dans ce poëme, il est irnpossib'.e de ne pas le considérer comme un ouvrage charmant, et s'il était bien traduit en vers français, il serait jugé tel.
Avant et après Wieland , il y a eu des poètes qui ont essayé d'écrire dans le genre français et italien : mais ce qu'ils ont fait ne vaut guère la peine d'être cité; et si la littérature allemande n'avait pas pris un caractère à elle , sûrement elle ne ferait pas époque dans l'histoire des beaux-arts. C'est à la Messiade de Klopstock qu'il faut fixer l'époque de la poésie en Allemagne.
Le héros de ce poëme , selon notre langage mortel , inspire au même degré l'admiration et la pitié, sans que jamais l'un de ces sentiments soit affaibli par l'autre. Un poëte généreux a dit, en parlant de Louis XVI :
Jamais tant de respect n'admit tant de pitié ^ ;
ce vers si touchant et si délicat pourrait exprimer l'attendrissement que le Messie fait éprouver dans Klopstock. Sans doute le sujet est bien au-dessus de toutes les inventions du génie ; il en faut beaucoup cependant pour montrer avec tant de sensibilité l'humanité dans l'être divin, et avec tant de force la divinité dans l'être mortel. Il faut aussi bien du talent pour exciter l'intérêt et l'anxiété dans le récit d'un événement décidé d'avance par une volonté toute puissante. Klopstock a su réunir avec beaucoup d'art tout ce que la fata'ité des anciens et la providence des chrétiens peuvent inspirer à la fais de terreur et d'espérance.
J'ai parlé ailleurs du caractère d'Abbadona , de ce démon repentant qui cherche à faire du bien aux hommes : un remords dévorant s'attache à sa nature immortelle ; ses regrets ont le ciel même pour objet , le ciel qu'il a connu , les célestes sphères qui furent sa demeure : quelle situation que ce retour vers la vertu, quand la destinée est irrévocable ! il manquait aux tourments de l'enfer d'être habité par une ame redevenue sensible. Notre religion ne nous est pas familière en poésie , et Klopstock est l'un des poètes modernes qui ont su le mieux personnifier la spiritua-
M. d e Sabran.
îité du christianisme par des situations et des tableaux analogues à sa nature.
IlnV a qu'un épisode d'amour dans tout l'ouvrage , et c'est un amour entre deux ressuscites , Cidli et Semida ; Jésus-Christ leur a rendu la vie à tous les deux , et ils s'aiment d'une affection pure et céleste comme leur nouvelle existence; ils ne se croient plus sujets à la mort ; i's espèrent qu'ils passeront ensemble de la terre au ciel, sans que l'horrible douleur d'une séparation apparente soit éprouvée par l'un d'eux. Touchante conception qu'un tel amour dans un poëme religieux ! elle seule pouvait être en harmonie avec l'ensemble de l'ouvrage. I! faut l'avouer cependant, il résulte un peu de monotonie d'un sujet continuellement exalté ; l'ame se fatigue par trop de contemplation, et l'auteur aurait quelquefois besoin d'avoir affaire à des lecteurs déjà ressuscites y comme Cidii et Semida.
Ou aurait pu, ce me semble, éviter ce défaut sans introduire dans la Messiade rien de profane : il eût mieux valu peut-être prendre pour sujet la vie entière de Jésus- Christ, que de commencer au moment où ses ennemis demandent sa mort. L'on aurait pu se servir avec plus d'art des couleurs de l'Orient pour peindre la Syrie, et caractériser d'une manière forte l'état du genre humain sous l'empire de Rome. Il y a trop de discours, et des discours trop longs, dans la Messiade; l'éloquence elle-même frappe moins l'imagination qu'une situation , un caractère, un tableau qui nous laisse quelque chose à deviner. Le Verbe , ou la parole divine, existait avant la création de l'univers; mais , pour les poètes, il faut que la création précède la parole.
On a reproché aussi à Klopstock de n'avoir pas fait de ses anges des portraits assez variés ; il est vrai que dans la perfection les différences sont difficiles à saisir, et que ce sont d'ordinaire les défauts qui caractérisent les hommes : néanmoins on aurait pu donner plus de variété à ce grand tableau ; enfin, surtout, il n'aurait pas fallu , ce me semble , ajouter encore dix chants à celui qui termine l'action principale, la mort du Sauveur. Ces dix chants renferment sans doute de grandes beautés lyriques ; mais quand un ouvrage, quel qu'il soit , excite l'intérêt dramatique , il doit finir au moment où cet intérêt cesse. Des réflexions , des sentiments , qu'on lirait ailleurs avec le plus grand plaisir, lassent presque toujours, lorsqu'un mouvement plus vif les a précédés. On est pour les livres à peu près comme pour les hommes ; on
exige d'eux toujours ce qu'ils nous ont accoutumés à en attendre.
Il règne dans tout l'ouvrage de KIopstock une ame élevée et sensible ; toutefois les impressions qu'il excite sont trop uniformes, et les images funèbres y sont trop multipliées. La vie ne va que parceque nous oublions la mort ; et c'est pour cela , sans doute , que cette idée , quand elle reparaît, cause un frémissement si terrible. Dans la Messiade , comme dans Young, ou nous ramène trop souvent au milieu des tombeaux ; c'en serait fait des arts, si l'on se plongeait toujours dans ce genre de méditation; car il faut un sentiment très énergique de l'existence pour sentir le monde animé de la poésie. Les païens, dans leurs poèmes, comme sur les bas-reliefs des sépulcres, représentaient toujours des tableaux variés , et faisaient ainsi de la mort une action de la vie ; mais les pensées vagues et profondes dont les derniers instants des chrétiens sont environnés prêtent plus à l'attendrissement qu'aux vives couleurs de l'imagination.
KIopstock a composé des odes religieuses, des odes patriotiques , et d'autres poésies pleines de grâce sur divers sujets. Dans ses odes religieuses , il sait revêtir d'images visibles les idées sans bornes ; mais quelquefois ce genre de poésie se perd dans l'incommensurable qu'elle voudrait embrasser.
Il est difficile de citer tel ou tel vers dans ses odes religieuses qui puisse se répéter comme une maxime détachée. La beauté de ces poésies consiste dans l'impression générale qu'elles produisent. Demanderait- on à 1 homme qui contemple la mer, cette immensité toujours en mouvement et toujours inépuisable, cette immensité qui semble donner l'idée de tous les temps présents à la fois, de toutes les successions devenues simultanées; lui demanderaiton de compter , vague après vague , le plaisir qu'il éprouve en rêvant sur le rivage? Il en est de même des méditations religieuses embellies par la poésie ; elles sont dignes d'admiration, si elles inspirent un élan toujours nouveau vers une destinée toujours plus haute , si l'on se sent meilleur après s'en être pénétré : c'est là le jugement littéraire qu'il faut porter sur de tels écrits.
Parmi les odes de KIopstock , celles qui ont la révolution de France pour objet ne valent pas la peine d'être citées : le moment présent inspire presque toujours mal les poètes ; il faut qu'ils se placent à la distance des siècles pour bien juger, et même pour bien peindre : mais ce qui fait un grand honneur à KIopstock, ce sont ses efforts pour ranimer le patriotisme chez
Jes Allemands. Parmi les poésies composées dans ce respectable but , je vais essayer de faire connaître le chant des bardes, après la mort d'Hermann, que les Romains appellent Arminius : il fut assassiné par les princes de la Germanie, jaloux de ses succès et de son pouvoir.
Hermmni, chante par les hordes Werdomar, Kerding eiDarmond.
" W. Sur le rocher de la mousse antique, asseyons-nous, ô bardes! <' et cliantons l'hymne funèbre. Que nul ne porte ses pas plus loin , *< que nul ne regarde sous ces branches, où repose le plus noble fils de " la patrie.
« II est là, étendu dans son sang , lui , le secret effroi des Romains , <• alors même qu'au milieu des danses guerrières et des chants detriomi' phe, ils emmenaient sa Thusnelda captive : non, ne res^ardez pas ! « Qui pourrait le voir sans pleurer? et la lyre ne doit pas faire entenc« dre des sons plaintif-, mais des chants de gloire pour Timmortel.
« K. J'ai encore la blonde chevelure de l'enfance, je n'ai ceint le t. glaive qu'en ce jour ; mes mains sont, pour la première fois, armées " delà lance et de la lyre : comment pourrais-je chanter Hermann?
« ÎS'altendez pas trop du jeune homme, ô pères! je veux essuyer ' avec mes cheveux dorés mes joues inondées de pleurs, avant d'oser ■< chanter le plus grand des fils de Mana ' .
« D. Et moi aussi, je verse des pleurs de rage ; non, je ne les retien- " drai pas : coulez, larmes brûlantes, larmes de la fureur, vous n'êtes ' pas muettes , vous appelez la vengeance sur des guerriers perfides. '< O mes compagnons , entendez ma malédiction terrible : Que nul « des traîtres à la patrie, assassins du héros , ne meure dans les com- " bats!
" VF. Voyez- vous le torrent qui s'élance de la montage , et se préci- " pite sur ces rochers ; il roule avec ses flots des pins déracinés; il les " amèue, il les amène pour le bûcher d Hermann. Bientôt le héros sera ' poussière , bientôt il reposera dans la tombe d'argile ; mais que sur » cette poussière sainte soit placé le glaive par lequel il a juré la perte " du conquérant !
<• Arrête-toi , esprit du mort , avant de rejoindre ton père Sieg- " mar ! tarde encore, et regarde comme il est plein de toi, le cœur de '« ton peuple !
" K. Taisons, oh! taisons à Thusnelda que son Hermann est ici < tout sanglant. Ne dites pas à cette noble femme, à cette mère déses- ' pérée , que le père de son Thumeliko a cessé de vivre.
« Qui pourrait le dire à celle qui a déjà marché chargée de fers de-
^ Mana, l'un des héros tutélàires de ta nation germanique.
« vantle cliar redoutable de l'orgceilleux va'iiqiieur, qui pourrait le dire 0 à celle iii''orluiiée, aurait un cœur de Roma n.
« D. Malheureuse filîe, quel père ta donné le jour? Segeste' , un « traître, qui dans l'ombre iâguisait 'e fer homicide. Oh ! ne le maudis- <i sez pas : Héla- déjà Ta marqué de son sceau.
(( }V. Que le crime de Segesle ne souille point nos chants, et que <( plu' ôt Téternel oubli étende ses ailes pesanles sur ses cendres; les « cordes de la lyre qui retentissent au nom d'Hermann seraient profa- « nées , si leurs frémissements accusaient le coupable. Hermann! Her- « mann! toi le favori des cœurs nobles, le chef des plus brades, le sau- (I veur de la patrie , c'est toi dont nos bardes, en chœur, répètent les « louanges fcux échos sombres des mystérieuses forêts.
(( 0 bataille de Wiiifeld ^, sœur sanglante de la victoire de Cannes, <( je l'ai vue, en les cheveux épars, Tœil en ftu, les mains sanglantes , « apparaître au milieu des harpes de Walhalla; en vain le fils de Dru- « sus , pour effacer tes traces , voulait cach( r les ossements blanchis (i des vaincus dans la vallée de la mort. Nous ne lavons pas souffert, « nous avons renvercé leurs tombeaux , afin que leurs restes épars « servissent de témoignage à ce grand jour : à la fête du printemps , (' d'âge en Age, ils entendront les cris de joie des vainqueurs.
« ]1 voulait, notre héros , donner encore des compagnons de mort à « Yarus; déjà, sans la lenteur jalouse des princes, CcTcina rejoignait son « chef.
<( Une pensée plus noble encore roulait dans Tame ardente d'Her- « mann: àminuit, près derauteldudieuThor^*,aumi'ieu des sacrifices, « il se dit en secret : Je le ferai.
« Ce dessein le poursuit jusque dans vos jeux , quand la jeunesse « guerrière forme des danses , franchit les épées nues, anime les plai- « sirs par les dangers.
« Le pilote, vainqueur de l'orage, raconte que, dans une île éloiguée'^, <i la montagne brûlante annonce long-temps d'avarce, par de noirs tour- « billons de fumée , la flamme et les rochers terribles qui vont jaillir (« de son sein; ainsi les premiers combats d'Hermann nous présageaient <( qu'un jour il traverserait les Alpes, pour descendre dms la plaine de (1 Rome.
« C'est à que le héros devait ou périr ou monter au Ca[ito]e, et, « près du trône de Jupiter, qui tient dans sa main la balance des des- (( tinées, interroger Tibère et les ombres de ses ancêtres sur la justice « de leurs guerres.
^ Segeste, auteur de la conspiration qui fit périr Hermann.
2 Héla, la divinité de l'enfer.
3 Nom «'onné par les Germains à la bataiile qu'ils gagnèrent contre Varus.
4 Le dieu de la guerre.
5 L" Islande.
(( Mais, pour accomplir son hardi projet , il fallait porter entre tous « les princes l'épée du chef des ba' ailles ; alors ses rivaux ont conspiré « sa mort, et maintenant il n'est plus, celui dont le cœur avait conçu la « pensée grande et patriotique!
(( D. As-tu recueilli mes larmes brûlantes, as-tu entendu mes accents (I de fureur, ô Ilcla, déesse qui puî;it?
« K. Voyez : dans Walhalla, sous les om.brages sacrés, au milieu des (( héros, la palme de la victoire à la main , Siegmar s'avance pour re- « cevoir son Hcrmann ; le vieillard rajeuni salue le jeune héros; mais <: un nuage de tristesse obscurcit son accueil , car lîermann n'ira « plus , il n'ira plus au Capitole interroger Tibère devant le tribunal « des dieux. »
Il y a plusieurs autres poëraes de Klopstock dans lesquels , de même que dans celui-ci, il rappelle aux Allemands les hauts faits de leurs ancêtres les Germains; mais ces souvenirs n'ont presque aucun rapport avec la nation actuelle. On sent, dans cespoésieS; un enthousiasme vague, un désir qui ne peut atteindre son but: et la moindre chansonnationale d'un peuple libre cause une émotion plus vraie. Il ne reste guère de traces de 1" histoire ancienne des Germains; l'histoire moderne est trop divisée et trop confuse, pour qu'elle puisse produire des sentiments populaires : c'est dans leur cœur seul que les Allemands peuvent trouver la source des chants vraiment patriotiques .
Klopstock a souvent beaucoup de grâce sur des sujets m.oios sérieux : sa grâce tient à Timagination et à la sensibilité; car dans ses poésies il n'y a pas beaucoup de ce que nous appelons de l'esprit ; le genre lyrique ne le comporte pas. Dans l'ode sur le rossignol, le poète allemand a su rajeunir un sujet bien usé, en prêtant à Toiseau des sentiments si doux et si vifs pour la nature et pour l'homme, qu'il semble un médiateur ailé qui porte de Tune à l'autre des tributs de louange et d'amour. Une ode sur le vin du Rhin est très originale : les rives du Rhin sont pour les Allemands une image vraiment nationale ; ils n'ont rien de plus beau dans toute leur contrée ; les pampres croissent dans les mêmes lieux ou tant d'actions guerrières se sont passées, et le vin de cent années, contemporain de jours plus glorieux , semble receler encore la généreuse chaleur des temps passés.
Non seulement Klopstock a tiré du christianisme les plus grandes beautés de ses ouvrages religieux, mais comme il voulait que la littérature de son pays fût tout-à-fait indépendante de celle des anciens, il a tâché de donner à la poésie allemande une
HO DE l'Allemagne.
jîiythologie toute nouvelle, empruntée des Scandinaves. Quelquefois il l'emploie d une manière trop savante ; mais quelquefois aussi il en a tiré un parti très heureux, et son imagination a senti les rapports qui existent entre les dieux du Nord et l'aspect de la nature à laquelle ils président.
Il y a une ode de lui charmante , intitulée rArt de Tialf, c'està-dire l'art d'aller en patins sur la glace , qu'on dit inventé par le géant Tialf. II peint une jeune et belle femme , revêtue d'une fourrure d'hermine, et placée sur un traîneau en forme de char; lesjeunes gens qui l'entourent font avancer ce char comme l'éclair, en le poussant légèrement. On choisit pour sentier le torrent glacé qui, pendant l'hiver, offre la route la plus sûre. Les cheveux des jeunes hommes sont parsemés des flocons brillants des frimas; les jeunes filles, à la suite du traîneau, attachent à leurs petits pieds des ailes d'acier, qui les transportent au loin dans un clin d'œil : le chant des bardes accompagne cette danse septentrionale; la marche joyeuse passe sous des ormeaux dont les fleurs sont de neige ; on entend craquer le cristal sous les pas ; un instant de terreur trouble la fête ; mais bientôt les cris d'allégresse, la violence de l'exercice, qui doit conserver au sang la chaleur que lui ravirait le froid de l'air ; enfin la lutte contre le climat, raniment tous les esprits , et l'on arrive au terme de la course , dans une grande salle illuminée, où le feu, le bal et les festins, font succéderdes plaisirs faciles aux plaisirs conquis sur les rigueurs mêmes de la nature.
L'ode à Ébert, sur les amis qui ne sont plus, mérite aussi d'être citée. Klopstockest moins heureux quand il écrit sur l'amour; il a, comme Dorât, adressé des vers à sa maîtresse future, et ce sujet maniéré n'a pas bien inspiré sa muse : il faut n'avoir pas souffert, pour se jouer avec le sentiment; et quand une personne sérieuse essaie un semblable jeu, toujours une contrainte secrète l'empêche de s'y montrer naturelle. On doit compter dans l'école de KIopstock, non comme disciples, mais comme confrères en poésie, le grand Haller, qu'on ne peut nommer sans respect; Gessner, et plusieurs autres qui s'approchaient du génie anglais par la vérité des sentimens , mais qui ne portaient pas encore Pempreinte vraiment caractéristique de la littérature allemande. KIopstock lui-même n'avait pas complètement réussi à donner à l'Allemagne un poème épique sublime et populaire tout à la fois, tel qu'un ouvrage de ce genre doit être. La traduction de l'Iliade
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et de rOdysssée par Yoss fit connaître Homère , autant qu'une copie calquée peut rendre l'original: chaque épiihète y est conservée, chaque mot y est mis à la même place, et l'impression de l'ensemb'e est très grande, quoiqu'on ne puisse trouver dans l'allemand tout le charme que doit avoir le grec, la plus belle langue du Midi. Les littérateurs allemands, qui saisissent avec avidité chaque nouveau genre, s'essayèrent à composer des poèmes avec la couleur homérique; et l'Odyssée, renfermant beaucoup de détails de la vie privée, parut plus facile à imiter que l'Iliade.
Le premier essai dans ce genre fut une idylle en trois chants, de Voss lui-même, intitulée Louise :e\\e est écrite en hexamètres, que tout le monde s'accorde à trouver admirables; mais la pompe même du vers hexamètre paraît souvent peu d'accord avec l'extrême naïveté du sujet. Sans les émotions pures et religieuses qui animent tout le poëme, on ne s'intéresserait guère au très paisible mariage de la fille du vénérable pasteur de Gnmau.Ylomére^ fidèle à réunir les épithètes avec les noms, dit toujours, en parlant de Minerve, la fille de Jupiter aux yeux bleus; de même aussi Yoss répète sans cesse le vénérable j^asteur de Grûnau[d€r ekncurdige pfarrer von Grûnau). Mais la simplicité d'Homère ne produit un si grand effet queparcequ'elle est noblement en contraste avec la grandeur imposante de son héros et du sort qui le poursuit; tandis qu3 quand il s'agit d'un pasteur de campagne et de la très bonne ménagère sa femme, qui marient leur fille à celui qu'elle aime, la simplicité a moins de mérite. L'on admire beaucoup en Allemagne les descriptions qui se trouvent dans la Louise de Voss, sur la manière de faire le café, d'allumer la pipe; ces détails sont présentés avec beaucoup de talent et de vérité , c'est un tab'eau flamand très bien fait : mais il me semble qu'on peut difficilement introduire dans nos poèmes, comme dans ceux des anciens, les usages communs de la vie ; ces usages chez nous ne sont pas poétiques, et notre civilisation a quelque chose de bourgeois. Les anciens vivaient toujours à l'air, toujours en rapport avec la nature , et leur manière d'exister était champêtre, mais jamais vulgaire.
Les Allemands mettent trop peu d'importance au sujet d'un poëme, et croient que tout consiste dans la manière dont il est traité. D'abord la forme donnée par la poésie ne se transporte presque jamais dans une langue étrangère ; et la réputation européennen'est cependant pas à dédaigner : d'ailleurs, le souvecirdes
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détails les plus iiitéressaûts s'efface quand il n'est point rattaché à une fiction dont rimagination puisse se saisir. La pureté touchante, qui est le principal charme du poëme de Voss, se fait sentir surtout, ce me semble, dans la bénédiction nuptiale du pasteur, en mariant sa fille : « Ma fille, lui dit-il avec une voix émue, que « la bénédiction de Dieu soit avec loi ! aimable et vertueux en- <( fant, que la bénédiction de Dieu t'accompagne sur la terre et <( dans le ciel ! J'ai été jeune et je suis devenu vieux, et dans cette « vie incertaine le Tout-Puissant m'a envoyé beaucoup de joie et « de douleur. Qu'il soit béni pour toutes deux 1 Je vais bientôt « reposer sans regret ma tête blanchie dans le tombeau de mes « pères, car ma fille est heureuse; elle l'est, parcequ'elle sait qu'un « Dieu paternel soigne notre ame par la douleur comme par le « plaisir. Quel spectacle plus touchant que celui de celte jeune « et belle fiancée ! Dans la simplicité de son cœur, elle s'appuie « sur la main de l'ami qui doit la conduire dans le sentier de la « vie; c'est avec lui que, dans une intimité sainte, elle partagera <( le bonheur et l'infortune ; c'est celle qui , si Dieu le veut , doit « essuyer la dernière sueur sur le front de son époux morlel. Mon « ame é'ait aussi remplie de pressentiments lorsque, le jour de « mes noces, j'amenai dans ces lieux ma timide compagne : con- <{ tent, mais sérieux, je lui montrai de loin la borne de nos champs, « la tour de l'église , et l'habitation du pasteur où nous avons « éprouvé tant de biens et de maux. Mon unique enfant (car il ne « me reste que toi , d'autres à qui j'avais donné la vie dorment <( là-bas sous le gazon du cimetière), mon unique enfant, tu vas <( t'en aller ensuivant la route par laquelle je suis venu. La cham- « bre de ma filie sera déserte , sa place à notre table ne sera plus « occupée; c'est en vain que je prêterai i'oreille à ses pas, à sa (( voix. Oui, quand ton époux t'emmènera loin de moi, des san- « glots m'échapperont, et mes yeux mouillés de pleurs le suivront « long-temps encore; car je suis homme et père, et j'aime avec <( tendresse cette fille qui m'aime aussi sincèrement. Mais bientôt, « réprimant mes larmes, j'élèverai vers le ciel mes mains sup- <( pliantes, et je me prosternerai devant la volonté de Dieu, qui <( commande à la femme de quitter sa mère et son père pour suivre « son époux. Va donc en paix, mon enfant, abandonne ta famille « et la maison paternelle ; suis le jeune homme qui maintenant <{ te tiendra lieu de ceux à qui tu dois le jour ; sois dans sa maison <( comme une vigne féconde , entoure-la de nobles rejetons. Un
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« mariage religieux est la plus belle des félicités terrestres ; mais « si le SeigQeur ne fonde pas lui-même l'édifice de l'homme , « qu'tmporteQt ses vains travaux ? »
Voilà de la vraie simplicité, celle de l'ame, celle qui convient au peuple comme aux rois, aux pauvres comme aux riches , eujQn à toutes les créatures de Dieu. On se lasse promptement de la poésie descriptive , quand elle s'applique à des objets qui n'ont rien de grand en eux-mêmes ; mais les sentiments descendent du ciel, et, dans quelque humble séjour que pénètrent leurs rayons , ils ne perdent rien de leur beauté.
L'extrême admiration qu'inspire Goethe en Allemagne a fait donner à son poëme d'Hermann et Dorothée le nom de poëme épique ; et l'un des hommes les plus spirituels en tout pays, M. de Humboldt, le frère du célèbre voyageur, a composé sur ce poëme un.ouvrrge qui contient les remarques les plus philosophiques et les plus piquantes. Hermann et Dorothée est traduit en fratçais et en anglais ; toutefois on ne peut avoir l'idée, par la traduction, du charme qui règne dans cet ouvrage : une émotion douce, mais ccntinuelie, se fait sentir depuis le premier vers jusqu'au dernier, et il y a, dans les moindres détails, une dignité naturelle qui ne déparerait pas les héros d'Homère. Néanmoins, il faut en convenir, les personnages et les événements sont de trop peu d'importance ; le sujet suffît à l'intérêt quand on le lit dans l'original ; dans la traduction, cet intérêt se dissipe. En fait de poëme épique , il me semble qu'il est permis d'exiger une certaine arisîocraiie littéraire ; la dignité des personnages et des souvenirs historiques qui s'y rattachent peut seule élever l'imagination à la hauteur de ce genre d'ouvrage.
Un poëme ancien du treizième siècle, les Niehelungs, dont j'ai déjà parlé , paraît avoir eu dans son temps tous les caractères d'un véritable poëme épique. Les grandes actions du héros de l'Allemagne du Nord, Sigefroi, assassiné par un roi bourguignon ; la vengeance que les siens en tirèrent dans le camp d'Attiia , et qui mit fin au premier royaume de Bourgogne, sont le sujet de ce poëme. Un poëme épique n'est presque jamais l'ouvrage d'un homme, et les siècles mêmes , pour ainsi dire, y travaillent : le patriotisme, la religion, enfin la totalité de l'existence d'un peuple ne peut être mise en action que par quelques uns de ces événements immenses que le poëte ne crée pas, mais qui lui apparaissent agrandis par la nuit des temps : les personnages du poëme
épique doivent représenter le caractère primitif de la nation. Il faut trouver en eux le moule indestructible dont est sortie toute l'histoire.
Ce qu'il y avait de beau en Allemagne, c'était Tancienne chevalerie, sa force, sa loyauté, sa bonhomie, et la rudesse du Nord, qui s'alliait avec une sensibilité sublime. Ce qu'il y avait aussi de beau, c'était le christianisme enté sur la mythologie Scandinave ; cet honneur sauvage que la foi rendait pur et sacré ; ce respect pour les femmes, qui devenait plus touchant encore par la protection accordée à tous les faibles; cet enthousiasme de la mort, ce paradis guerrier où la religion la plus humaine a pris place. Tels sont les éléments d'un poëme épique en Allemagne. Il faut que le génie s'en empare , et qu'il sache , comme Médée , ranimer par un nouveau sang d'anciens souvenirs.