LE CHŒUR
« Quid sum miser tuac dicturus?
Marguerite crie au secours et s'évanouit.
Quelle scène! Cette infortunée qui, dans l'asile de la consolation; trouve le désespoir ; cette foule rassemblée, priant Dieu avec confiance, tandis qu'une malheureuse femme, dans le temple même du Seigneur, rencontre l'esprit de l'enfer ! Les paroles sévères de l'hymne sainte sont interprétées par l'inflexible méchanceté du mauvais génie. Quel désordre dans le cœur ! que de maux entassés sur aae faible et pauvre tête ! et quel talent que celui qui sait ainsi représenter à l'imagination ces moments où la vie s'allume en nous comme un feu sombre , et jette sur nos jours passagers la terrible lueur de l'éternité des peines !
Méphistophélès imagine de transporter Faust dans le sabbat des sorcières, pour le distraire de ses peines ; et il y a là une scène dont il est impossible de donner l'idée , quoiqu'il s'y trouve un grand nombre de pensées à retenir : ce sont vraiment les saturnales de l'esprit , que cette fête du sabbat. La marche de la pièce est suspendue par cet intermède , et plus on trouve la situation forte, plus il estimpossible de se soumettre même aux inventions du génie, lorsqu'elles interrompent ainsi l'intérêt. Au milieu du tourbillon de tout ce qu'on peut imaginer et dire, quand les images et les idées se précipitent, se confondent, et semblent retomber dans les abîmes dont la raison les a fait sortir , il vient une scène qui se rattache à la situation d'une manière terrible. Les conjurations de la magie font apparaître divers tableaux, et tout-à-coup Faust s'approche de Méphistophélès, et lui dit : « Ne « vois tu pas là-bas une jeune fille belle et pâle, qui se tient seule u dans l'éloignement? elle s'avance lentement, ses pieds sem- (( blent attachés l'un à l'autre : ne trouves-tu pas qu'elle ressemble (( à Marguerite ?
« MÉPHISTOPHÉLÈS. C'cst un cffct dc la magie, rien qu'une il- « lusion. Il n'est pas bon d'y arrêter tes regards : ces yeux fixes « glacent le sang des hommes. C'est ainsi que la tète de Méduse (( changeait jadis en pierre ceux qui la considéraient.
« FAUST. Il est vrai que celte image a les yeux ouverts comme « un mort à qui la main d'un ami ne les aurait pas fermés. Voilà
DE l'allkmagne. 253
e le sein sur lequel j'ai reposé ma tête, voilà les charmes que mon fi cœur a possédés.
« MÉPHisTOPHÉLÈs. Insensé I tout cela n'est que de la sorcel- « lerie ; chacun dans ce fantôme croit voir sa bien-aimée,
« FAUST. Quel délire! quelle souffrance ! Je ne peux m'éloigner « de ce regard. Mais autour de ce beau cou, que signifie ce colc< lier rouge , large comme le tranchant d'un couteau ?
(( MÉPHISTOPHÉLÈS. C'cst vrai : mais qu'y veux-tu faire? Ne (( Tabîme pas dans tes rêveries ; viens sur cette montagne , on t'y « prépare une fête. Viens. »
Faust apprend que Marguerite a tué l'enfant qu'elle a mis au jour, espérant ainsi se dérober à la honte. Son crime a été découvert ; on Ta mise en prison , et le lendemain elle doit périr sur réchafaud. Faust maudit Méphistophélès avec fureur; Méphistophélès accuse Faust avec sang-froidj et lui prouve que c'est lui qui a désiré le mal , et qu'il ne l'a aidé que parcequ'il l'avait appelé. Une sentence de mort est portée contre Faust , parcequ'il a tué le frère de Marguerite. Néanmoins il s'introduit en secret dans la ville, obtient de Méphistophélès les moyens de délivrer Marguerite, et pénètre de nuit dans son cachot, dont il a dérobé les clefs. Il l'entend de loin murmurer une chanson qui prouve l'égarement de son esprit ; les paroles de cette chanson sont très vulgaires , et Marguerite était naturellement pure et délicate. On peint d'ordinaire les folles comme si la folie s'arrangeait avec les convenances , et donnait seulement le droit de ne pas finir les phrases commencées , et de briser à propos le fil des idées; mais cela n'est pas ainsi : le véritable désordre de l'esprit se montre presque toujours sous des formes étrangères à la cause même de la folie, et la gaieté des malheureux est bien plus déchirante que leur douleur.
Faust entre dans la prison : Marguerite croit qu'on vient la chercher pour la conduire à la mort.
« MARGUERITE, SB soulevctnt (le son lit de paille ^ s'écrie : Ils « viennent , ils viennent ! oh! que la mort est amère î
« FAUST, bas. Doucement, doucement :je vais te délivrer. ( // s'approche (Telle pour briser ses fers. )
« MARGUERITE. Si tu cs uu hommc, mon désespoir te touchera.
« FAUST. Plus bas, plus bas! tu éveilleras la garde par tes cris.
(( MARGUERITE .ce Je/^e à genoux. Qui t'a donné, barbare, cette
« puissance sur moi? H n'est que minuit : pourquoi viens-tu déjà
« me chercher? Aie pitié de mes larmes , laisse-moi vivre encore: « demain matin, n'est-ce pas assez tôt? [Marguerite se relève.) « Je suis pourtant si jeune , si jeune ! et dois-je déjà mourir? J'é- « tais belle aussi : c'est ce qui a fait ma perte. Mon ami était alors « près de moi : il est maintenant bien loin. Les fleurs de ma guir- « lande sont dispersées. Ne me prends pas la main avec tant de « violence; ménage-moi. Ne me laisse pas pleurer en vain. Ja- (« mais , jusqu'à ce jour, je ne t'ai vu.
« FALST. Comment supporter sa douleur?
« MARGUERITE. Jc suis tout-à-fait en ton pouvoir. Seulement « laisse -moi allaiter mon enfant; je l'ai pressé sur mon cœur toute « la nuit. Ils me l'ont ôtépour m'affliger. N'ont-ils pas prétendu « que je l'avais tué? Jamais je ne redeviendrai ce que j'étais. « N'ont-ils pas chanté des chansons contre moi, ces méchants? « que voulaient-ils donc dire?
« FAUST se jette à ses pieds. Ton amant esta tes pieds; il vient « ouvrir les portes de cette horrible prison.
« MARGUERITE. Oui , mcttous-uous à gcuoux , appelons les « saints à notre secours. Les cris de l'enfer se font entendre, et « les mauvais génies nous attendent sur le seuil de mon cachot.
« FAUST. Marguerite! Marguerite!
H MARGUERITE, cittentive. C'était la voix de mon ami. [Elle se « précipite vers Faust, et ses fers tombent,) Où est-il? Je l'ai « entendu m'appeler. Je suis libre ; personne ne pourra plus me « retenir en prison. Je m'appuierai sur son bras, je me reposerai « sur son sein. Tl appelle Marguerite : il est là, devant la porte. « Au milieu des hurlements de l'impitoyable mort, j'entends la « douce et touchante harmonie de sa voix.
« FAUST. Oui, c'est moi, Marguerite!
{( MARGUERITE. C'cst toi ! dis-lc cucorc une fois. [Elle le serre (( contre son cœur.) C'est lui , c'est lui ! Qu'est devenue l'angoisse « des fers et de l'échafaud ? C'est toi ! Je suis sauvée ! j'aperçois « devant moi la route où je te vis pour la première fois, le jardin « si riant où Marthe et moi nous t'attendions.
« FAUST. Viens , viens.
« MARGUERITE. Il m'cst sl doux dc restcr quaud tu demeures! « Ah ! ne t'éloigne pas !
« FAUST. Hàte-toi ; nous paierions bien cher le moindre re- « tard.
« MARGUERITE. Quoi ! tu Hc l'épouds point à mes embrasse^
(( ments? Mon ami , il y a si peu de temps que nous nous sommes a quittés ! as-tu donc déjà désappris a me serrer contre ton cœur? (( Jadis tes paroles, tes regards , appelaient sur moi tout le ciel, (t Embrasse-moi , de grâce ; embrasse-moi ! ton cœur est donc (' froid et muet? Qu'as-tu fait de ton amour? qui me l'a ravi?
« FAUST. A'iens , suis -moi, chère amie : prends courage : je « t'aime avec transport: mais suis-moi, c'est ma seule prière.
a MARGUERITE. Es-tu bien Faust? es-tu bien toi?
« FAUST. Oui ; sans doute, oui : viens.
« MARGUERITE. Tu mc dé'.ivrcs de mes cbaines, tu me reprends « de nouveau dans tes bras. D'où vient que tu n'as pas liorreur « de Marguerite ? Sais-tu bien . mon ami , sais-tu bien qui tu dé- « livres?
« FAUST. Viens , viens ; déjà la nuit est moins profonde.
« MARGUERITE. Ma mèrc . c'est moi qui l'ai tuée ! Mon enfant , « c'est moi qui l'ai noyé ! >''appartenait-il pasà toi comme à moi? « Est-il donc vrai. Faust, que je te voie? >"'est-ce pas un rêve? « Donne -moi ta main, ta main chérie. 0 ciel ! elle est humide. u Essuie-la. Je crois qu'il y a du sang ! Cache-moi ton épée.Où « est mon fi'ère ? je t'en prie . cache-la-moi !
(( FAUST. Laisse donc dans l'oubli l'irréparable passé ; tu me fais « mourir.
« MARGUERITE. Non. il faut quc tu restes. Je veux te décrire les « tombeaux que tu feras préparer dès demain. Il faut donner la « meilleure place à ma mère; mon frère doit être près d'elle. Moi, « tu me mettras un peu p!us loin , mais cependant pas trop loin ; « et mon enfant à droite . sur mon sein : mais personne ne doit re- « poser à mes côtés. J'aurais voulu que tu fusses près de moi; mais « c'était un bonheur doux et pur. il ne m'appartient plus. Je me « sens entraînée vers toi . et il me semble que tu me repousses (( avec violence ; cependant tes regards sont pleins de tendresse et « de bonté
« FAUST. Ah ! si tu me reconnais , viens.
(« MARGUERITE. OÙ douc Irais-jc ?
« FAUST. Tu seras libre.
« MARGL-EEiTE. La tombc cst là-dehors. La mort épie mes pas. « Viens ; mais conduis-moi dans la demeure éternelle : je ne puis « aller que là. Tu veux partir? 0 mon ami ! si je pouvais...
« FAUST. Tu le peux, si tu le veux; les portes sont ouvertes.
(S MARGUERITE. Je u'osc pas sortir; il n'est plus pour moi d'espé-
« rance. Que me sert-il de fuir? Mes persécuteurs m'attendent. « Mendier est si misérable , et surtout avec une mauvaise cona science ! Il est triste aussi d'errer dans l'étranger ; et d'ailleurs (f partout ils me saisiront.
({ FAUST. Je resterai près de toi.
<( MARGUERITE. Vite , \ite , sauve ton pauvre enfant. Pars, suis « le chemin qui borde le ruisseau ; traverse le sentier qui conduit « à la forêt , à gauche , près de l'écluse , dans l'étang ; saisis-le (( tout de suite : il tendra ses mains vers le ciel ; des convulsions « les agitent. Sauve-le ! sauve-le !
(( FAUST. Reprends tes sens ; encore un pas , et tu n'as plus rien (( h craindre.
(( MARGUERITE. Si Seulement nous avions déjà passé la monta- « gne... L'air est si froid près de la fontaine ! Là, ma mère est « assise sur un rocher, et sa vieille tête est branlante. Elle ne « m'appelle pas, elle ne me fait pas signe de venir : seulement (( ses yeux sont appesantis ; el!e ne s'éveillera plus. Autrefois , « nous nous réjouissions quand elle dormait.... Ah I quel sou- « venir !
« FAUST. Puisque tu n'écoutes pas ma prière , je veux t'entraî- « ner malgré toi.
« MARGUERITE. Laissc-moi. Non, je ne souffrirai point la vio- « lence ; ne me saisis pas ainsi avec ta force meurtrière. Ah ! je <( n'ai que trop fait ce que tu as voulu.
« FAUST. Le jour paraît , chère amie ! chère amie!
« MARGUERITE. Oui , bientôt il fera jour ; mon dernier jour pé- <( nètre dans ce cachot ; il vient pour célébrer mes noces éter- « nelles : ne dis à personne que tu as vu Marguerite cette nuit. <( Malheur à ma couronne ! elle est flétrie : nous nous reverrons, (( mais non pas dans les fêtes. La foule va se presser, le bruit sera <( confus ; la place , les rues suffiront à peine à la multitude. La (( cloche sonne, le signal est donné. Ils vont lier mes mains , ban- « der mes yeux ; je monterai sur l'échafaud sanglant , et le tran- « chant du fer tombera sur ma tête... Ah ! le monde est déjà si- (( lencieux comme le tombeau.
<( FAUST. Ciel ! pourquoi donc suis-je né?
(( mÉPBisTOT'KÉLEs parait à la porte. Hâtez-vous, ou vous êtes <( perdus : vos délais, vos incertitudes sont funestes : mes cheveux (( frissonnent ; le froid du matin se fait sentir.
a MARGUERITE. Qul sort aiiisi de la terre? C'est lui, c'est lui :
« renvo3'ez-le. Qae ferait-il dans le saint lieu ? C'est moi qu'il veut « enlever.
« FAUST. Il faut que tu vives.
« MARGUERITE Tribuual de Dieu , je m'abandonne à toi !
« MÉPHisTOPHÉLÈs , à Faust. Vieus , viens , ou je te livre à la « mort avec elle.
« MARGUERITE. Père céleste, je suis à toi ; et vous , anges , sau- « vez-moi ; troupes sacrées, entourez-moi, défendez-moi. faust, « c'est ton sort qui m'afflige...
« MÉPHISTOPHÉLÈS. Elle CSt jUgéc.
« DES VOIX DU CIEL s'ÉCRIE^T : Elle CSt SaUvéC.
« MÉPHiSTOPHÉLES , CL Fciust. Suis-moi.
Mépbistophélès disparaît avec Faust; on entend encore dans le fond du cachot la voix de Marguerite qui rappelle vainement son ami :)
« Faust ! Faust ! »
La pièce est interrompue après ces mots. L'intention de l'auteur est sans doute que Marguerite périsse , et que Dieu lui pardonne ; que la vie de Faust soit sauvée , mais que son ame soit perdue.
Il faut suppléer par l'imagination au charme qu'une très belle poésie doit ajouter aux scènes que j'ai essayé de traduire; il y a toujours dans l'art de la versification un genre de mérite reconnu de tout le monde , et qui est indépendant du sujet auquel il est appliqué. Dans la pièce de Faust, le rhythme change suivant la situation , et la variété brillante qui en résulte est admirable. La langue allemande présente un plus grand nombre de combinaisons que la nôtre, et Goethe semble les avoir toutes employées pour exprimer, avec les sons comme avec les images , la singulière exaltation d'ironie et d'enthousiasme, de tristesse et de gaieté, qui l'a porté à composer cet ouvrage. Il serait véritablement trop naïf de supposer qu'un tel homme ne sache pas toutes les fautes de goût qu'on peut reprocher à sa pièce; mais il est curieux de connaître les motifs qui l'ont déterminé à les y laisser, ou plutôt à les y mettre.
Goethe ne s'est astreint , dans cet ouvrage . à aucun genre ; ce n'est ni uce tragédie ni un roman. L'auteur a voulu abjurer dans cette composition toute manière sobre de penser et d'écrire : on y trouverait quelques rapports avec Aristophane , si des traits du pathétique de Shakspeare n'y mêlaient des beautés d'un tout autre genre. Faust étonne, emçut, attendrit, mais il ne laisse
pas une donce impression dans Tame. Quoique la prësoroption et le vice y soient cruellement punis , on ne sent pas dans cette punition une main bienfaisante ; on dirait que le mauvais principe dirige lui-même la vengeance contre le crime qu'il fait commettre ; et le remords , tel qu'il est peint dans cette pièce, [semble venir de l'eiiff r aussi bien que la faute.
La croyance aux mauvais esprits se retrouve dans un grand nombre de poésies allemandes ; la nature du Nord s'accorde assez bien avec cette terreur ; il est donc beaucoup moins ridicule en Allemagne que cela ne le serait en France, de se servir du diable dans les fictions. A ne considérer toutes ces idées que sous le rapport littéraire , il est certain que notre imagination se figure quelque chose qui répond à l'idée d'un mauvais génie , soit dans le cœur humain, soit dans la nature : l'homme fait quelquefois le mal d'une manière, pour ainsi dire , désintéressée, sans but et même contre son but , et seulement pour satisfaire une certaine âpreté intérieure , qui donne le besoin de nuire. Il y avait à côté des divinités du paganisme d'autres divinités de la race des Titans, qui représentaient les forces révoltées de la nature ; et, dans le christianisme , on dirait que les mauvais penchants de Tame sont personnifiés sous la forme des démons.
Il est impossible de lire Faust sans qu'il excite la pensée de mille manières différentes : on se querelle avec l'auteur , on l'accuse, on le justifie; mais il fait réfléchir sur tout, et, pour emprunter le langage d'un savant naïf du moyen âge, sur quelque chose de plus que tout ^ Les critiques dont un tel ouvrage doit être l'objet sont faciles à prévoir , ou plutôt c'est le genre même de cet ouvrage qui peut encourir la censure, plus encore que la manière dont il est traité , car une telle composition doit être jugée comme un rêve ; et si le bon goût veillait toujours à la porte d'ivoire des songes, pour les obliger à prendre la forme convenue , rarement ils frapperaient l'imagination.
La pièce de Faust cependant n'est certes pas un bon modèle. Soit qu'elle puisse être considérée comme l'œuvre du délire de l'esprit, ou de la satiété de la raison , il est à désirer que de telles productions ne se renouvelleut pas; mais quand un génie tel que celui de Goethe s'affranchit de toutes les entraves, la foule de ses pensées est si grande , que de toutes parts elles dépassent et renversent les bornes de l'art.
'' De omnibus rébus et qnibusdam aUs.
CnAPlTRE XXIV.
Luther, Attila , les Fils de la Vallée, la Croix sirr la Baltique j' le Vingt-Quatre Février^ par ^Ye^ner.
Depuis que Schiller est mort , et que Goethe ne compose plus pour le théâtre, le premier des écrivains dramatiques de TAlIemagne , c'est Werner : personne n'a su mieux que lui répandre sur les tragédies le charme et la dignité de la poésie lyrique : néanmoins ce qui le rend si admirable comme poète nuit à ses succès sur la scène. Ses pièces, d'une rare beauté, si Ton y cherche seulement des chants , des odes , des pensées religieuses et philosophiques . sont extrêmement attaquables quand on les juge comme à^i drames qui peuvent être représentés. Ce n'est pas que Werner n'ait du talent pour le théâtre , et qu'il n'en connaisse même les efft'ts beaucoup mieux que la plupart des écrivains allemands ; mais on dirait qu'il veut propager un système mystique de religion et d'amour, à l'aide de l'art dramatique , et que ses tragédies sont le moyen dont il se sert , plutôt que le but qu'il se propose.
Luther^ quoique composé toujours avec cette intention secrète, a eu le plus grand succès sur le théâtre de Berlin. La réformation est un événement d'une haute importance pour le monde , et particulièrement pour l'Allemagne ; qui en a été le berceau. L'audace et l'héroïsme réfléchi du caractère de Luther font une vive impression , surtout dans le pays où la pensée remplit à elle seule toute l'existence : nul sujet ne pouvait donc exciter davantage l'attention des Allemands.
Tout ce qui concerne l'effet des nouvelles opinions sur les esprits est extrêmement bien peint dans la pièce de \Yerner. La scène s'ouvre daiDS les mines de Saxe , non loin de ^Yittemberiï , où demeurait Luther : le chant des mineurs cax)tive limagination ; le refrain de ces chants est toujours un appel à la terre extérieure , à l'air libre, au soleil. Ces hommes vulgaires, déjà saisis par la doctrine de Luther , s'entretiennent de lui et de la réformation ; et , dans leurs souterrains obscurs , ils s'occupent de la liberté de conscience, de l'examen de la vérité , enfin de cet autre jour , de cette autre lumière qui doit pénétrer dans les ténèbres de l'ignorance.
^ Dans le second acte ; les agents de l'électeur de Saxe viennent
ouvrir la porte des couvents aux religieuses. Cette scèoe, qui pouvait être comique , est traitée avec une solennité touchante. Werner comprend avec son ame tous les cultes chrétiens ; et s'il conçoit bien la noble simplicité du protestantisme , il sait aussi ce que les vœux au pied de la croix ont de sévère et de sacré. L'abbesse du couvent , en déposant le voile qui a couvert ses cheveux no'rs dans sa jeunesse , et qui cache maintenant ses cheveux blanchis , éprouve un sentiment d'effroi , touchant et naturel ; et des vers harmonieux et purs comme la solitude religieuse expriment son attendrissement. Parmi ces religieuses W y a la femme qui doit s'unir à Luther, et c'est dans ce moment la plus opposée de toutes à son influence.
Au nombre des beautés de cet acte , il faut compter le portrait de Charles-Quint, de ce souverain dont l'ame s'est lassée de l'empire du monde. Un gentilhomme saxon attaché à son service s'exprime ainsi sur lui : « Cet homme gigantesque, dit-il, ne re- « cèle point de cœur dans sa terrible poitrine. La foudre de la a toute-puissance est dans sa main ; mais il ne sait point y joindre « l'apothéose de l'amour. 11 ressemble au jeune aigle qui tient le « globe entier dans l'une de ses griffes , et doit le dévorer pour sa « nourriture. » Ce peu de mots annonce dignement Charles-Quint; mais il est plus facile de peindre un tel homme que de le faire parler lui-même.
Luther se fie à la parole de Charles-Quint , quoique , cent ans auparavant, au concile de Constance, Jean Hus et Jérôme de Prague aient été brûlés vifs, malgré le sauf-conduit de l'empereur Sigismond. A la veille de se rendre à Worms, où se tient la diète de TEmpire, le courage de Luther faiblit pendant quelques instants ; il se sent saisi par la terreur et le découragement. Son jeune disciple lui apporte la flûte dont il avait coutume de jouer pour ranimer ses esprits abattus ; il la prend , et des accords harmonieux font rentrer dans son cœur toute cette confiance en Dieu , qui est la merveille de l'existence spirituelle. On dit que ce moment produisit beaucoup d'effet sur le théâtre de Berlin, et cela est facile à concevoir. Les paroles, quelque belles qu'elles soient^ ne peuvent changer notre disposition intérieure aussi rapidement que la musique ; Luther la considérait comme un art qui appartenait à la théologie , et servait puissamment à développer les sentiments religieux dans le cœur de l'homme.
Le rôle de Charles-QuÎLt, dans la diète de Worms, n'est pas
exempt d'affectation, et par conséquent il manque de grandeur. L'auteur a voulu mettre en opposition l'orgueil espagnol et la simplicité rude des Allemands ; mais , outre que Charles-Quint avait trop de génie pour être exclusivement de tel ou tel pays, il me semble que AVerner aurait dû se garder de présenter un homme d'une volonté forte , proclamant ouvertement et surtout inutilement cette volonté. Elle se dissipe, pour ainsi dire, en l'exprimant ; et les souverains despotiques ont toujours fait plus de peur par ce qu'ils cachaient que par ce qu'ils laissaient voir.
Werner, à travers le vague de son imagination, a l'esprit très fin et très observateur; mais il me semble que , dans le rôle de Charles-Quint , il a pris des couleurs qui ne sont pas nuancées comme la nature.
Un des beaux moments de la pièce de Luther ^ c'est lorsqu'on voit marcher à la diète , d'une part , les évéques , les cardinaux , toute la pompe enfin de la religion catholique ; et de l'autre, Luther , Mélanchton , et quelques uns des réformés leurs disciples , vêtus de noir , et chantant dans la langue nationale le cantique qui commence par ces mots : ISotre Dieu est notre forteresse. La magnificence extérieure a été vantée souvent comme un moyen d'agir sur l'imagination ; mais quand le christianisme se montre dans sa simplicité pure et vraie , la poésie du fond de l'ame l'emporte sur toutes les autres.
L'acte dans lequel se passe le plaidoyer de Luther, en présence de Charles- Quint, des princes de l'Empire et de la diète de W'orms, commence par le discours de Luther ; mais l'on n'entend que sa péroraison , parcequ'il est censé avoir déjà dit tout ce qui concerne sa doctriue. Après qu'il a parlé , l'on recueille les avis des princes et des députés sur son procès. Les divers intérêts qui meuvent les hommes , la peur, le fanatisme , l'ambition , sont parfaitement caractérisés dans ces avis. Un des votants, entre autres , dit beaucoup de bien de Luther et de sa doctrine ; mais il ajoute en même temps « que puisque tout le monde affirme que « cela met du trouble dans l'Empire, il opine, bien qu'à regret, « pour que Luther soit brûlé. » On ne peut s'empêcher d'admirer dans les ouvrages de Werner la connaissance parfaite qu'il a des hommes , et l'on voudrait que, sortant de ses rêveries , il mit plus souvent pied à terre , pour développer dans ses écrits dramatiques son esprit observateur.
Luther est renvoyé par Charles-Quint , et renfermé pendant
262 DE l'alle:,:ag>e.
quelque temps dans la forteresse de Warlbourg , parceque ses amis , à la tête desquels était l'cleeteur de Saxe , l'y croyaient plus en sûreté. Il reparait enfin dans \\ittemberg , où il a établi sa doctrine, ainsi que dans tout le nord de l'Allemagne.
Vers la fin du cinquième acte, Luther, au milieu de la nuit , prêche dans l'église contre les anciennes erreurs. 11 annonce qu'elles disparaîtront bientôt , et que le nouveau jour de la raison \a se lever. Dans ce moment on vit , sur le théâtre de Berlin , les cierges séteindre par degrés, et l'aurore du jour percer à travers les vitraux de la cathédrale gothique.
La pièce de Luther est si animée , si variée , qu'il est aisé de concevoir comment elle a ravi tous les spectateurs ; néanmoins on est souvent distrait de l'idée principale par des singularités et des allégories qui ne conviennent ni à un sujet tiré de l'histoire, ni surtout au théâtre.
Catherine , en apercevant Luther qu'elle détestait , s'écrie : <( Yoilà mon idéal ! » et le plus violent amour s'empare d'elle à cet instant. ^N'erner croit qu'ii y a de la prédestination dans l'amour, et que les êtres créés l'un pour l'autre doivent se reconnaître à la première vue. C'est une très agréable doctrine en fait de métaphysique et de madrigal , mais qui ne saurait guère être comprise sur la scène; d'ailleurs, il n'y a rien de plus étrange que cette exclamation sur l'idéal, adressée à Martin Luther; .car on se le représente comme un gros moine savant et scolastique , à qui ne convient guère l'expression la plus romanesque qu'on puisse emprunter à la théorie moderne des beaux-arts.
Deux anges , sous la forme d'un jeune homme disciple de Luther, et d'une jeune fille amie de Catherine, semblent traverser la pièce avec des hyacinthes et des palmes, comme des symboles de la pureté et de la foi. Ces deux anges disparaissent à la fin, et l'imagination les suit dans les airs ; mais le pathétique est moins pressant , quand on se sert de tableaux fantastiques pour embellir la situation ; c'est un autre genre de plaisir, ce n'est plus celui qui naît des émotions de l'ame ; car l'attendrissement ne peut exister sans la sympathie. L'on veut juger, sur la scène , les personnages comme des êtres existants ; biâmer, approuver leurs actions, les deviner, les comprendre, et se transporter à leur place, pour éprouver tout l'intérêt de la vie réelle , sans en redouter les dangers.
Les opinions de Werner, sous le rapport de l'amour et de la
DE l'Allemagne. 263
religion , ne doivent pas être légèrement examinées. Ce qu'il sent est sûrement vrai pour lui ; mais comme dans ce genre surtout la manière de voir et les impressions de chaque individu soLt différentes , il ne faut pas qu'un auteur fasse servir à propager ses opinions personnelles un art essentiellement universel et populaire.
Une autre production de ^Verner, bien belle et bien originale, c'est Attila. L'auteur prend Thistoire de ce fléau de Dieu au moment de son arrivée devant Rome. Le premier acte commence par les gémissements des femmes et des enfants qui s'échappent d' Aquilée en cendres ; et cette exposition en mouvement, non seulement excite l'intérêt dès les premiers vers de lapièce^ mais donne une idée terrible de la puissance d'Attila. C'est un art nécessaire au théâtre, que de faire juger les principaux personnages plutôt par l'effet qu'ils produi£ent sur les autres , que par un portrait , quelque frappant qu'il puisse être. Un seul homme, m.ultiplié par ceux qui lui obéissent, remplit d'épouvante l'Asie et l'Europe. Quelle image gigantesque de la volonté absolue ce spectacle n'offre-t-il pas!
A côté d'Attila est une princesse de Bourgogne , Hildegonde , qui doit Tépouser, et dont il se croit aimé. Cette princesse nourrit un profond' sentiment de vengeance contre lui , parcequ'il a tué son père et son amant. Elle ne veut s'unir à lui que pour l'assassiner; et, par un raffinement singulier de haine, elle l'a soigné lorsqu'il était blessé , de peur qu'il ne mourût de l'honorable mort des guerriers. Cette femme est peinte comme la déesse de la guerre ; ses cheveux blonds et sa tunique écarlate semblent réunir en elle l'image de la faiblesse et de la fureur. C'est un caractère mystérieux , qui a d'abord un grand empire sur l'imagination ; mais quand ce mystère va toujours croissant, quand le poète laisse supposer qu'une puissance infernale s'est emparée d'elle, et que non seulement, à la fin de la pièce , elle immole Attila pendant la nuit de ses Koces , mais poignarde à côté de lui son fils âgé de quatorze ans , il n'y a plus de trait de femme dans cette créature, et l'aversion qu'elle inspire l'emporte sur l'effroi qu'elle peut causer. Néanmoins tout ce rôle d'Hildegonde est une invention originale; et, dans un poëme épique où l'on admettrait les personnages allégoriques , cette furie , sous des traits doux , attachée aux pas d'un tyran, comme la flatterie perfide , produirait sans doute un grand effet.
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Enfia il paraît, ce terrible Attila, au milieu des flammes qui ont consumé la ville d'Aquilée ; il s'assied sur les ruines des palais qu'il vient de renverser, et semble a lui seul ebargé d'accomplir en un jour l'œuvre des siècles. Il a comme une sorte de superstition envers lui-même , il est l'objet de son culte, il croit en lui, il se regarde comme l'instrument des décrets du ciel, et cette conviction mêle un certain système d'équité à ses crinies. Il reproche à ses ennemis leurs fautes , comme s'il n'en avait pas commis plus qu'eux tous ; il est féroce , et néanmoins c'est un barbare généreux; il est despote, et se montre pourtant fidèle à sa promesse; enfin, au milieu des richesses du monde, il vit comme un so'dat, et ne demande à la terre que la jouissance de la conquérir.
Attila remplit les fonctions de juge dans la place publique, et là il prononce sur les délits portés devant son tribunal d'après un instinct naturel, qui va plus au fond des actions que les lois abstraites dont les décidions sont les mêmes pour tous les cas. Il condamne son mai , coupable de parjure , l'embrasse en pleurant , mais ordonne qu'à l'instant il soit déchiré par des chevaux : l'idée d'une nécessité inflexible le dirige , et sa propre volonté lui paraît à lui-même cette nécessité. Les mouvements de son ame ont une sorte de rapidité et de décision qui exclut toute nuance; il semble que cette ame se porte , comme une force physique , irrésistiblement et tout entière dans la direction qu'elle suit. Enfin on amène devant son tribunal un fratricide; et comme il a tué son frère, il se trouble , et refuse de juger le criminel. Attila, malgré tousses forfaits , se croyait chargé d'accomplir la justice divine sur la terre, et, près de condamner un homme pour un attentat pareil à celui dont sa propre vie a été souillée, quelque chose qui tient du remords le saisit au fond de l'ame.
Le second acte est une peinture vraiment admirable de la cour de Valentinien à Rome. L'auteur met en scène, avec autant de sagacité que de justesse , la frivolité du jeune empereur Valentinien , que le danger de son empire ne détourne pas de ses amusements accoutumés; l'insolence de l'impératrice mère, qui ne sait pas dompter la moindre de ses haines quand il s'agit du bonheur de l'empire, et qui se prête à toutes les bassesses dès qu'un danger personnel la menace. Les courtisans, infatigables dans leurs intrigues, cherchent encore à se nuire les uns aux autres, à la veille de la ruine de tous; et la vieille Rome est punie par un barbare ,
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de s'être montrée elle-même si tjTannique envers le monde. Ce tableau est d'un poète historien comme Tacite.
Au milieu de ces caractères si vrais , apparaît le pape Léon , personnage sublime donné par l'histoire, et la princesse Honoria, dont Attila réclame Théritage, afin de le lui rendre. Honoria éprouve en secret un amour passionné pour le fier conquérant qu'elle n'a jamais vu , mais dont la gloire l'enflamme. On voit que l'intention de l'auteur a été de faire d'Honoria et d'Hiidegonde le bon et le mauvais génie d'Attila ; et déjà l'allégorie qu'on croit entrevoir dans ces personnages refroidit l'intérêt dramatique qu'ils pourraient inspirer. Cet intérêt néanmoins se relève admirablement dans plusieurs scènes de la pièce , mais surtout lorsque Attila, après avoir défait les troupes de l'empereur Valentinien , marche à Rome, et rencontre sur sa route le pape Léon, porté sur un brancard , et précédé de la pompe sacerdotale.
Léon le somme, au nom de Dieu , de ne pas entrer dans la ville éternelle. Attila ressent tout-à-coup une terreur religieuse jusqu'alors étrangère à son ame. Il croit voir dans le ciel saint Pierre qui , l'épée nue , lui défend d'avancer. Cette scène est le sujet d'un admirable tableau de Raphaël . D'un côté, le plus grand calme règne sur la figure du vieillard sans défense , entouré par d'autres vieillards qui se confient, comme lui , à la protection de Dieu ; et de l'autre , l'effroi se peint sur la redoutable figure du roi des Huns ; son cheval même se cabre à l'éclat de la lumière céleste , et les guerriers de l'invincible baissent les yeux devant les cheveux b'ancs du saint homme , qui passe sans crainte au milieu d'eux.
Les paroles du poète expriment très bien la sublime intention du peintre , le discours de Léon est une hymne inspirée ; et la manière dont la conversion du guerrier du Nord est indiquée me semble aussi vraiment belle. Attila, les yeux tournés vers le ciel, et contemplant l'apparition qu'il croit voir, appelle Édécon , l'un des chefs de son armée , et lui dit :
« Édécon, n'aperçois-tu pas là-haut un géant terrible? ne l'a- « perçois-tu pas là, au-dessus de la place même où le vieillard (( s'est fait voir à la clarté du soleil ?
« ÉDÉCON, Je ne vois que des corbeaux qui se précipitent en <! troupe sur les morts qui vont leur servir de pâture.
« ATTILA. Non, c'est un fantôme: c'est peut-être l'image de <' celui qui peut seul absoudre ou condamner. Le vieillard ne Ta- 3. 12
« t-il pas prédit ? Voilà ce géant dont la tête est dans le ciel, et « dont les pieds touchent la terre ; il menace de ses flammes la « place où nous sommes; il est là devant nous, immobile; il di- <( rige contre moi, comme un juge, son épée flambyannte.
« ÉDÉcoN. Ces flammes , ce sont les feux du ciel qui dorent « dans ce moment les coupoles des temples de Rome. »
« ATTILA. Oui, c'est un temple d'or, orné de perles, qu'il porte « sur sa tête blanchie ; d'une main il tient l'épée flamboyante , et « de l'autre deux clefs d'airain, entourées de fleurs et de rayons; « deux clefs que le géant a reçues sans doute des mains de \V^o- « dan , pour ouvrir ou fermer les portes de Walhalla ^ »
Dès cet instant , la religion chrétienne agit sur l'ame d'Attfla , malgré les croyances de ses ancêtres , et il ordonne à son armée de s'éloigner de Rome.
On voudrait que la tragédie flnit là , et il y aurait déjà bien assez de beautés pour plusieurs pièces bien ordonnées ; mais il arrive un cinquième acte , pendant lequel Léon , qui est un pape beaucoup trop initié dans la théorie mystique de Tamour, conduit la princesse Honoria dans le camp d'Attila, la nuit même où Hildegonde l'épouse et l'assassine. Le pape, qui sait d'avance cet événement, le prédit sans l'empêcher, parcequ'il faut que le sort d'Attila s'accomplisse. Honoria et le pape Léon prient pour Attila sur le théâtre. La pièce finit par un alléluia ^ et, s'élevant vers le ciel comme un encens de poésie, elle s'évapore au lieu de se terminer.
La versification de Werner est pleine des admirables secrets de l'harmonie, et l'on ne saurait donner en français l'idée de son talent à cet égard. Je me souviens, entre autres, dans une de ses tragédies tirées de l'histoire de Pologne, de l'effet merveilleux d'un chœur de jeunes ombres qui apparaissent dans les airs : le poëte sait changer l'allemand en une langue molle etdouce, que ces ombres fatiguées et désintéressées articulent avec des sons à demi formés; tous les mots qu'elles prononcent, toutes les rimes des vers sont, pour ainsi dire, vaporeuses. Le sens aussi des paroles est admirablement adapté à la situation ; elles peignent si bien un froid repos, un terne regard ! on y entend le retentissement lointain de la vie, et le pâle reflet des impressions effacées jette sur toute la nature comme un voile de nuages.
S'il y a dans les pièces de Werner des ombres qui ont vécu, on
' Waihalla est le paradis des Scandinaves.
y trouve aussi quelquefois des personnages fantastiques qui semblent n'avoir pas encore reçu l'existence terrestre. Dans le prologue de Tarare de Beaumarchais , un génie demande à ces êtres imaginaires s'ils veulent naître ; et l'un d'entre eux répond : « Je ne m'y sens aucun empressement. » Cette spirituelle réponse pourrait s'appliquer à la plupart de ces figures allégoriques qu'on voudrait introduire sur le théâtre allemand.
Werner a composé sur les templiers une pièce en deux volumes , les Fils de la Vallée^ d'un grand intérêt pour ceux qui sont initiés dans la doctrine des ordres secrets; car c'ebt plutôt l'esprit de ces ordres que la couleur historique qui s'y fait remarquer. Le poëte cherche à rattacher les francs-maçons aux templiers , et s'applique à faire voir que les mêmes traditions et le même esprit se sont toujours conservés parmi eux . L'imagination de Werner se plaît singulièrement à ces associations, qui ont l'air de quelque chose de surnaturel, parcequ'elles multiplient d'une façon extraordinaire la force de chacun, en donnant à tous une tendance semblable. Cette pièce, ou ce poëme des Fils de la Vallée^ a produit une grande sensation en Allemagne; je doute qu'il obtint autant de succès parmi nous.
Une autre composition de Werner très digne de remarque, c'est celle qui a pour sujet l'introduction du christianisme en Prusse et en Livonie. Ce roman dramatique est intitulé la Croix sur la Baltique. Il y règne un sentiment très vif de ce qui caractérise le Nord : la pêche de l'ambre, les montagnes hérissées de glace , l'âpreté du climat , l'action rapide de la belle saison , l'hostilité de la nature, la rudesse que cette lutte doit inspirer à l'homme ; l'on reconnaît dans ces tableaux un poëte qui a puisé dans ses propres sensations ce qu'il exprime et ce qu'il décrit.
J'ai vu jouer, sur un théâtre de société, une pièce de la composition de Werner, intitulée le Vingt-Quatre Février, pièce sur laquelle les opinions doivent être très partagées. L'auteur suppose que, dans les solitudes de la Suisse, il y avait une famille de paysans qui s'était rendue coupable des plus grands crimes, et que la malédiction paternelle poursuivait de père en fils. La troisième génération maudite présente le spectacle d'un homme qui a été la cause de la mort de son père en l'outrageant ; le fils de ce malheureux a , dans son enfance , tué sa propre sœur par un jeu cruel, mais sans savoir ce qu'il faisait. Après cet affreux évé-
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nement, il a disparu. Les travaux du père parricide ont toujours été frappés de mallieur depuis ce temps ; ses champs sont devenus stériles, ses bestiaux ont péri, la pauvreté la plus horrible l'accable ; ses créanciers le menacent de s'emparer de sa cabane , et de le jeter dans une prison ; sa femme va se trouver seule , errante au milieu des neiges des Alpes. Tout-à-coup arrive le fils, absent depuis vingt années. Des sentiments doux et religieux l'animent ; il est plein de repentir, quoique son intention n'ait pas été coupable. Il revient chez son père ; et, ne pouvant en être reconnu , il veut d'abord lui cacher son nom, pour gagner son affection avant de se dire son fils ; mais le père devient avide et jaloux , dans sa misère , de l'argent que porte avec lui cet hôte , qui lui parait un étranger vagabond et suspect ; et quand l'heure de minuit sonne, le vingt-quatre février, anniversaire de la malédiction paternelle dont la famille entière est frappée , il plonge un couteau dans le sein de son fils. Celui-ci révèle , en expirant, son secret à l'homme doublement coupable , assassin de son père et de son enfant ; et le misérable va se livrer au tribunal qui doit le condamner.
Ces situations sont terribles ; elles produisent , on ne saurait le nier, un grand effet ; cependant on admire bien plus la couleur poétique de cette pièce , et la gradation des motifs tirés des passions, que le sujet sur lequel elle est fondée.
Transporter la destinée funeste de la famille des Atrides chez des hommes du peuple , c'est trop rapprocher des spectateurs le tab'eau des crimes. L'éclat du rang et la distance des siècles donnent à la scélératesse elle-même un genre de grandeur qui s'accorde mieux avec l'idéal des arts : mais quand vous voyez le couteau au lieu du poignard; quand le site, les mœurs, les personnages , peuvent se rencontrer sous vos yeux , vous avez peur comme dans une chambre noire ; mais ce n'est pas là le noble effroi qu'une tragédie doit causer.
Cependant cette puissance de la malédiction paternelle , qui semble représenter la Providence sur la terre, remue l'ame fortement. La fatalité des anciens est un caprice du destin; mais la fatalité , dans le christianisme , est une vérité morale sous une forme effrayante. Quand l'homme ne cède pas au remords, l'agitation même que ce remords lui fait éprouver le précipite dans de nouveaux crimes ; la conscience repoussée se change en un fantome qui trouble la raison.
La femme du paysan criminel est poursuivie parle souvenir d'une romance qui raconte un parricide ; et seule , pendant son sommeil , elle ne peut s'empêcher de la répéter à demi-voix , comme ces pensées confuses et involontaires dont le retour funeste semble un présage intime du sort.
La description des Alpes et de leur solitude est de la plus grande beauté ; la demeure du coupable, la chaumière où se passe la scène , est loin de toute habitation; la cloche d'aucune église ne s'y fait entendre, et l'heure n'y est annoncée que par la pendule rustique, dernier meuble dont la pauvreté n'a pu se résoudre à se séparer : le son monotone de cette pendule , dans le fond de ces montagnes où le bruit de la vie n'arrive plus, produit un frémissement singulier. On se demande pourquoi du temps dans ce lieu ; pourquoi la division des heures , quand nul lutérêt ne les varie: et quand celle du crime se fait entendre , on se rappelle cette belle idée d'un missionnaire qui supposait que, dans l'enfer, les damnés demandaient sans cesse : Queile heure est -il? et qu'on leur répondait : L'éternité.
On a reproché à AYerner de mettre dans ses tragédies des situations qui prêtent aux beautés lyriques, plutôt qu'au développement des passions théâtrales. On peut l'accuser d'un défaut contraire dans la pièce du Vingt-quatre Février . Le sujet de cette pièce, et les mœurs qu'elle représente, sont trop rapprochés de la vérité, et d'une vérité atroce , qui ne devrait point entrer dans le cercle des beaux-arts. Ils sont plicés entre le ciel et la terre; et le beau talent de Werner quelquefois s'élève au-dessus, quelquefois descend au-dessous de la région dans laquelle les fictions doivent rester.