CHAPITRE XXXÏ
Des richesses liltéraires de r Allemagne y et de ses critiques les plus renommés y August Wilhebn et Frédéric Schlegel.
Dans le tableau que je viens de présenter de la littérature allemande , j'ai tâché de désigner les ouvrages principaux ; mais il m'a fallu renoncer même à nommer un grand nombre d'hommes dont les écrits moins connus servent plus efficacement à l'instruction de ceux qui les lisent qu'à la gloire de leurs auteurs.
Les traités sur les beaux-arts, les ouvrages d'érudition et de
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philosophie , quoiqu'ils n'appartienaeiît pas immédiatement à la littérature, doivent pourtant être comptés parmi ses richesses. II y a dans cette Allemagne des trésors d'idées et de connaissances que le reste des nations de l'Europe n'épuisera pas de long-temps. Le génie poédque , si le ciel nous le rend, pourrait aussi recevoir une impulsion heureuse de l'amour pour la nature , les arts €t la philosophie , qui fermente dans les contrées germaniques ; mais au moins j'ose affirmer que tout homme qui voudra se vouer maintenant à quelque travail sérieux que ce soit sur l'histoire , la philosophie ou l'antiquité, ne saurait se passer de connaître les écrivains allemands qui s'en sont occupés.
La France peut s'honorer d'un grand nombre d'érudits de ia première force , mais rarement les connaissances et la sagacité philosophique y ont été réunies, tandis qu'en Allemagne elles sont maintenant presque inséparables. Ceux qui plaident en faveur de l'ignorance , comme d'un garant de la grâce, citent un grand nombre d'hommes de beaucoup d'esprit qui n'avaient aucune instruction ; mais ils oublient que ces hommes ont profondément étudié le cœur Irjmain tel qu'il se montre dans le monde, €t que c'était sur ce sujet qu'ils avaient des idées. Mais si ces savants en fait de société voulaient juger la littérature sans la coanaître , ils seraient ennuyeux comme des bjurgeois quand ils parlent de la cour.
Lorsque j'ai commencé l'étude de Teillemand , il m'a semblé que j'entrais dans une sphère nouvelle , où se manifestaient les lumières les plus frappantes sur tout ce que je sentais auparavant d'une manière confuse. Depuis quelque temps on ne lit guère en France que des mémoires ou des romans , et ce n'est pas tout-àfait par frivolité qu'on est devenu moins capable de lectures plus sérieuses, c'est parceque les événements de 'a révolution ont accoutumé à ne mettre de prix qu'à la connaissance des faits et des hommes : on trouve dans les livres allemands , sur les sujets les plus abstraits , le genre d'intérêt qui fait rechercher les bons romans, c'est-à-dire ce qu'ils nous apprennent sur notre propre cœur. Le caractère distinctif de la littérature allemande est de rapporter tout à l'existence intérieure ; et comme c'est là le mystère des mystères, une curiosité sans bornes s'y attache. Avant de passer à la philosophie, qui fait toujours partie des lettres dans les pays où la littérature est libre et puissante, je dirai quelques mots de ce qu'on peut considérer comme la législation
de cet empire, la critique. II n'est point de branche de la littérature allemande qui ait été portée plus loin ; et comme dans de certaines villes l'on trouve plus de médecins que de malades, il y a quelquefois en Allemagne encore plus de critiques que d'auteurs ; mais les analyses de Lessing, le créateur du style, dans la prose allemande, sont telles qu'on peut les considérer comme des
ouvrages.
Kant, Goethe, J. de Mil lier, les plus grands écrivains de TAllemague en tout genre, ont inséré dans les journaux ce qu ils appellent les recensions des divers écrits qui ont paru, et ces recensions renferment la théorie philosophique et les connaissances positives les plus approfondies. Parmi les écrivains plus jeunes, Schiller et les deux Schlegel se sont montrés de beaucoup supérieurs à tous les autres critiques. Schiller est le premier, parmi les disciples de Kant, qui ait appliqué sa philosophie à la littérature; et en effet, partir de Tame pour juger les objets extérieurs, ou des objets extérieurs pour savoir ce qui se passe dans Famé, c'est une marche si différente que tout doit s'en ressentir. Schiller a écrit deux traités sur le naifei le sentimental, dans lesquels le talent qui s'ignore et le talent qui s'observe lui-même sont ana- Ij^sés avec une sagacité prodigieuse ; mais dans son essai sur la Grâce et la Dignité, et dans ses lettres sur V Esthétique, c'est-àdire la théorie du beau, il y a trop de métaphysique. Lorsqu'on veut parler des jouissances des arts, dont tous les hommes sont susceptibles, il faut s'appuyer toujours sur les impressions qu'ils ont reçues, et ne pas se permettre les formes abstraites qui font perdre la trace de ces impressions. Schiller tenait à la littérature par son talent, et à la philosophie par son penchant pour la réflexion ; ses écrits en proiC sont aux confias des deux régions , mais il empiète trop souvent sur la plus haute ; et, revenant sans cesse à ce qu'il y a de plus abstrait dans la théorie, il dédaigne l'application comme une conséquence inutile des principes qu'il a posés,
La description animée des chefs-d'œuvre donne bien plus d'intérêt à la critique que les idées générales qui planent sur tous les sujets, sans en caractériser aucun. La métaphysique est, pour ainsi dire, la science de l'immuable ; mais tout ce qui est soumis à la succession du temps ne s'explique que par le mélange des faits et des réflexions : les Allemands voudraient arriver sur tous les sujets à des théories complètes, et toujours indépendantes des
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circonstances ; mais comme cela est impossible, il ne faut pas renoncer aux faits, dans la crainte qu'ils ne circonscrivent les idées; et les exemples seuls , dans la théorie comme dans la pratique , gravent les préceptes dans le souvenir.
La quintessence de pensées que présentent certains ouvrages allemands ne concentre pas , comme cel'e des fleurs, les parfums les plus odoriférants ; on dirait au contraire qu'elle n'est qu'un reste froid d'émotions pleines de vie. On pourrait extraire cependant de ces ouvrages une foule d'observations d'un grand intérêt ; mais elles se confondent les unes dans les autres. L'auteur, à force de pousser son esprit en avant, conduit ses lecteurs à ce point où les idées sont trop fines pour qu'on doive essayer de les transmettre.
Les écrits de A.-W. Schlegel sont moins abstraits que ceux de Schiller; comme il possède en littérature des connaissances rares, même dans sa patrie, il est ramené sans cesse à l'application, par le pbisir qu'il trouve à comparer les diverses langues et les différentes poésies entre elles. Un point de vue si universel devrait presque être considéré comme infaillible, si la partialité ne l'altérait pas quelquefois ; maïs cette partialité n'est point arbitraire, et j'en indiquerai la marche et le but : cependant, comme il y a des sujets dans lesquels elle ne se fait point sentir, c'est d'abord de ceux-là que je parlerai.
W. Schlegel a donné à Vienne un cours de littérature dramatique^ qui embrasse ce qui a été composé de plus remarquable pour le théâtre, depuis les Grecs jusqu'à nos jours ; ce n'est point une nomenclature stérile des travaux des divers auteurs ; l'esprit de chaque littérature y est saisi avec l'imagination d'un poëte; l'on sent que, pour donner de tels résultats , il faut des études extraordinaires ; mais l'érudition ne s'aperçoit dans cet ouvrage que par îa connaissance parfaite des chefs-d'œuvre. On jouit en peu de pages du travail de toute une vie; chaque jugement porté par l'auteur, chaque épilhète donnée aux écrivains dont il parle, est belle et juste, précise et animée. W. Schlegel a trouvé l'art de traiter les chefs-d'œuvre de la poésie comme des merveilles de la nature , et de les peindre avec des couleurs vives qui ne nuisent point à la fidélité du dessin; car, on ne saurait trop le répéter, l'imagination, loin d'être ennemie de la vérité, la fait res-
* Cet ouvrage est traduit en français. L'auteur anonyme de la traduction (madame Necker de Saussure; y a joint une préface [ileine de pensées neuves et ingénieuses»
sortir mieux qu'aucune autre faculté de l'esprit; et tous ceux qui s'appuient d'elle pour excuser des expressions exagérées ou des termes vagues sont au moins aussi dépourvus de poésie que de raison.
L'analyse des principes sur lesquels se fondent la tragédie et la comédie est traitée, dans le cours de W. Schlegelj avec une grande profondeur philosophique; ce genre de mérite se retrouve souvent parmi les écrivains allemands ; mais Schlegel n'a point d'égal dans l'art d'inspirer de l'enthousiasme pour les grands génies qu'il admire ; il se montre en général partisan d'un goût simple et quelquefois même d'un goût rude; mais il fait exception à cette façon de voir en faveur des peuples du Midi. Leurs jeux de mots et leurs concetti ne sont point l'objet de sa censure; il déteste le maniéré qui naît de l'esprit de société , mais celui qui vient du luxe de l'imagination lui plaît en poésie , comme la profusion des couleurs et des parfums dans la nature. Schlegel , après s'être acquis une grande réputation par sa traduction de Shakspeere , a pris pour Calderon un amour aussi vif, mais d'un genre très différent de celui que Shakspeare peut inspirer ; car autant l'auteur anglais est profond et sombre dans la connaissance du cœur humain, autant le poëte espagnol s'abandonne avec douceur et charme à la beauté de la vie , à la sincérité de la foi , à tout l'éclat des vertus que colore le soleil de l'ame.
J'étais à Vienne quand W. Schlegel y donna son cours public. Je n'attendais que de l'esprit et de l'instruction dans des leçons qui avaient l'enseignement pour but : je fus confondue d'entendre un critique éloquent comme un orateur, et qui , loin de s'acharner aux défauts, éternel aliment de la médiocrité jalouse , cherchait seulement à faire revivre le génie créateur.
La littérature espagnole est peu connue , c'est el'e qui fut l'objet d'un des plus beaux morceaux prononcés dans la séance à laquelle j'assistai. ^N". Schlegel nous peignit celte nation chevaleresque dont les poètes étaient guerriers, et les guerriers poètes. Il cita ce comte Ercilla « qui composa sous une tente son pcëme « de l'Araucana, tantôt sur les plages de l'Océan , tantôt au pied « des Cordillères, pendant qu'il faisait la guerre aux sauvages (( révoltés. Garcilasse, un des descendants des Incas, écrivait des « poésies d'amour sur les ruines de Carthage , et péric à l'assaut (( de Tunis. Cervantes fut grièvement blessé à la bataille de Lé- « pante : Lopes de Yega échappa comme par miracle à la défaite
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« de la flotte invincible ; et Calderon servit en intrépide soldat « dans les guerres de Flandre et d'Italie.
« La religion et la guerre se mêlèrent chez les Espagnols plus <( que dans toute autre nation ; ce sont eux qui, par des combats « continuels, repoussèrent les Maures de leur sein, et l'on pouvait « les considérer comme l'avant-garde de la chrétienté européen- « ne ; ils conquirent leurs églises sur les Arabes ; un acte de leur « culte était un trophée pour leurs armes, et leur foi triomphante, « quelquefois portée jusqu'au fanatisme , s'alliait avec le senti- « ment de l'honneur, et donnait à leur caractère une imposante « dignité. Celte gravité mêlée d'imagination, cette gaieté même « qui ne fait rien perdre au sérieux de toutes les affections pro- « fondes, se montrent dans la littérature espagnole , toute corn- « posée de fictions et de poésies , dont la religion , Tamour et les « exploits guerriers sont l'objet. On dirait que, dans ces temps où « le Nouveau-Monde fut découvert, les trésors d'un autre hémi- (( sphère servaient aux richesses de l'imagination aussi bien qu'à « celles de l'état, et que dans l'empire de la poésie, comme dans « celui de Charles-Quint, le soleil ne cessait jamais d'éclairer « Thorizon. »
Les auditeurs de W. Schlegel furent vivement émus par ce tableau; et la langue allemande, dont il se servait avec élégance, entourait de pensées profondes et d'expressions sensibles les noms retentissants de l'espagnol , ces noms qui ne peuvent être prononcés sans que déjà l'imagination croie voir les orangers du royaume de Grenade et les palais des rois maures ^
On peut comparer la manière de W. Schlegel, en parlant de poésie, à celle de Winckelmann , en décrivant les statues; et c'est ainsi seulement qu'il est honorable d'être un critique : tous les hommes du métier suffisent pour enseigner les fautes ou les négligences qu'on doit éviter ; mais après le génie , ce qu'il y a de plus semblable à lui , c'est la puissance de le connaître et de l'admirer.
Frédéric Schlegel, s' étant occupé de philosophie, s'est voué
* Wilheim Schlegel, que je cite ici comme le premier critique littéraire de l'Allemagne , est l'aiiteur d'une brochure française nouvellement publiée , sons le titx'e de Réflexions sur le système continental. Ce même W. Schlegel a fait aussi imprimer à Paris , il y a quelques années , une comparaison de la Phèdre d'Euripide et de celle de Racine : elle excita une grande rumeur parmi les littérateurs parisiens ; mais personne ne put nier que W. Schlegel , ciuoique Allemand , n'écrivit assez biea le fraaçais pour qu'il lui fût permis Ue parler de Racine.
moins exclusivement que son frère à la littérature ; cependant le morceau quMl a écrit sur la culture intellectuelle des Grecs et des Romains rassemble en un court espace des aperçus et des résultats du premier ordre. Frédéric Schlegel est l'un des hommes célèbres de l'Allemagne dont l'esprit a le plus d'originalité; et, loin de se fier à cette originalité qui lui promettait tant de succès, il a voulu l'appuyer sur des études immenses : c'est une grande preuve de respect pour l'espèce humaine, que de ne jamais lui parler d'après soi seul, et sans s'être informé consciencieusement de tout ce que nos prédécesseurs nous ont laissé pour héritage. Les Allemands , dans les richesses de l'esprit humain , sont de véritables propriétaires : ceux qui s'en tiennent à leurs lumières naturelles ne sont que des prolétaires en comparaison d'eux.
Après avoir rendu justice aux rares talents des deux Schîegel, il faut examiner pourtant en quoi consis!e la partialité qu'on leur reproche , et dont il est vrai que plusieurs de leurs écrits ne sont pas exempts : ils penchent visiblement pour le moyen âge, et pour les opinions de cette époque ; la chevalerie sans taches , la foi sans bornes, et la poésie sans réflexions , leur paraissent inséparables , et ils s'appliquent à tout ce qui pourrait diriger dans ce sens les esprits et les âmes. \\^ Schlegel exprime son admiration pour le moyen âge dans plusieurs de ses écrits, et particulièrement dans deux stances dont voici la traduction :
« L'Europe était une dans ces grands siècles, et le sol de cette « patrie universelle était fécond en généreuses pensées, qui peu- « vent servir de guide dans la vie et dans la mort. Une même « chevalerie changeait les combattants en frères d'armes : c'était (( pour défendre une même foi qu'ils s'armaient; un même amour « inspirait tous les cœurs, et la poésie qui chantait cette alliance « exprimait le même sentiment dans les langages divers.
« Ah I la noble éiiergie des âges anciens est perdue : notre siè- « cle est l'inventeur d'une étroite sagesse , et ce que les hommes (( faibles ne sauraient concevoir n'est à leurs yeux qu'une chi- « mère; toutefois rien de divin ne peut réussir, entrepris avec un « cœur profane. Hélas! nos temps ne connaissent plus ni la foi, « ni l'amour : comment pourrait-il leur rester l'espérance? »
Des opinions dont la teiidance est si marquée doivent nécessairement altérer l'impartialité des jugements sur les ouvrages de l'art : sans doute , et je n'ai cessé de le répéter dans le cours de cet écrit , il est à désirer que la littérature moderne soit fondée sur
notre histoire et sur notre croyance ; néanmoins il ne s'ensuit pas que les productions littéraires du moyen âge puissent être considérées comme vraiment bonnes. Leur énergique simplicité, le caractère pur et loyal qui s'y manifeste, excitent un vif intérêt; mais la connaissance de l'antique et les progrès de la civilisation nous oat valu des avantages qu'on ne doit pas dédaigner. II ne s'agit pas de faire reculer l'art, mais de réunir autant qu'on le peut les qualités diverses développées dans l'esprit humaine différentes époques.
On a fort accusé les deux Schlegel de ne pas rendre justice à la littérature française : il n'est point d'écrivains cependant qui aient parlé avec plus d'enthousiasme du génie de nos troubadours, et de cette chevalerie française, sans pareille en Europe, lorsqu'elle réunissait au plus haut point l'esprit et la loyauté, la grâce et la franchise , le courage et la gaieté, la simplicité la plus touchante et la naïveté la plus ingénieuse; mais les critiques allemands ont prétendu que les traits distinctifs du caractère français s'étaient effacés pendant le cours du règne de Louis XIV : la littérature , disent-ils , dans les siècles appelés classiques , perd en originalité ce qu'elle gagne en correction ; ils ont attaqué nos poètes en particulier, avec nue grande force d'argument et de moyens. L'esprit général de ces critiques est le même que celui de Rousseau dans sa lettre conlre la musique française. Ils croient trouver dans plusieurs de nos tragédies l'espèce d'affectation pompeuse que Rousseau reproche à Lulli et à Rameau, et ils prétendent que le même goût qui faisait préférer Coypel et Boucher dans la peinture , et le chevalier Bernio dans la sculpture, interdit à la poésie ré'an qui seul en fait une jouissance divine ; enfin ils seraient tentés d'appliquer, à notre manière de concevoir et d'aimer les beaux-arts ces vers, tant cités de Corneille :
OthoQ à la princesse a f Jt un coiEplimeur, Plus en homme d'esprit qu'en véritable amant.
\V. Schlegel rend hommage cependant à la plupart de nos grands auteurs; mais ce qu'il s'attache à prouver seulement, c'est que depuis le milieu du dix-septième siècle le genre maniéré a dominé dans toute l'Europe , et que cette tendance a fait perdre la verve audacieuse qui animait les écrivains et les artistes à la renaissance des lettres. Dans les tableaux et les »)as-reliefs où Louis XIV est peint, tantôt en Jupiter , tantôt en Hercule, il est représenté nu , ou revêtu seulement d'i^ne peau de lion, mais
avec sa grande perruque sur la tête. Les écrivains de la nouvelle école prétendent que Ton pourrait appliquer cette grande perruque à la physionomie des beaux-arts dans le dix-septième siècle : il s'y mêlait toujours une politesse affectée, dont une grandeur factice était la cause.
Il est intéressant d'examiner cette manière de voir, malgré les objections sans nombre qu'on peut y opposer; ce qui est certain au moins , c'est que les aristarques allemands sont parvenus à leur but, puisqu'ils sont de tous les écrivains , depuis Lessing, ceux qui ont le plus efficacement contribué à rendre l'imitation de la littérature française tout-à-fait hors de mode en Allemagne; mais, de peur du goût français , ils n'ont pas assez perfectionné le goût allemand, et souvent ils ont rejeté des observations pleines de justesse, seulement parceque nos écrivains les avaient faites.
On ne sait pas faire un livre en Allemagne; rarement on y met l'ordre et la méthode qui classent les idées dans la tète du lecteur; et ce n'est point parceque les Français sont impatients , mais parcequ'ils ont l'esprit juste, qu'ils se fatiguent de ce défaut; les fictions ne sont pas dessinées, dans les poésies allemandes, avec ces contours fermes et précis qui en assurent l'effet , et le vague de l'imagination correspond à l'obscurité de la pensée. Enfin, si les plaisanteries bizarres et vulgaires de quelques ouvrages prétendus comiques manquent de goût , ce n'est pas à force de naturt 1 , c'est parceque l'affectation de l'énergie est au moins aussi ridicule que celle de la grâce. Je me fais vif, disait un Allemand en sautant par la fenêtre : quand on se fait, on n'est rien : il faut recourir au bon goût français contre la vigoureuse exagération de quelques Allemands, comme à la profondeur des Allemands , contre la frivolité dogmatique de quelques Français.
Les nations doivent se servir de guide les unes aux autrp.s , et toutes auraient tort de se priver des lumières qu'elles peuvent mutuellement se prêter. Il y a quelque chose de très singulier dans la différence d'un peuple à un autre : le climat , l'aspect de la nature , la langue , le gouvernement , enfin surtout les événements de l'histoire , puissance plus extraordinaire encore que toutes les autres , contribuent à ces diversités , et nul homme , quelque supérieur qu'il soit, ne peut deviner ce qui se développe naturellement dans l'esprit de celui qui vit sur un autre sol et re.spire un autre air : on se trouvera donc bien en tout pays d'ae-
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cueillir les pensées étrangères: car, dans ce genre, Thospitalité fait la fortune de celui qui reçoit.
CHAPITIIE XXXll.
Des beaux-arts en Allemagne.
Les Allemands en général conçoivent mieux l'art qu'ils ne le raettent en pratique : à peine ont-ils une impression, qu'ils en tirent une foule d'idées. Ils vantent beaucoup le mystère , mais c'est pour le révéler , et l'on ne peut montrer aucun genre d'originalité en Allemagne, sans que chacun vous explique comment cette originalité vous est venue. C'est un grand inconvénient, surtout pour les arts, où tout est sensation; ils sont analysés avant d'être sentis , et l'on a beau dire après qu'il faut renoncer à l'analyse , l'on a goûté du fruit de l'arbre de la science , et l'innocence du talent tst perdue.
Ce n'est pas assurément que je conseille, relativement aux arts, l'ignorance que je n'ai cessé de blâmer en littérature ; mais il faut distinguer les études relatives à la pratique de l'art, de celles qui ont uniquement pour objet la théorie du talent; cellesci, poussées trop loin , étouffent l'invention ; l'on est troublé par le souvenir de tout ce qui a été dit sur chaque chef-d'œuvre; on croit sentir entre soi et l'objet que l'on veut peindre une foule de traités sur la peinture et la sculpture, l'idéal et le réel, et l'artiste n'est plus seul avec la nature. Sans doute l'esprit de ces divers traités est toujours l'encouragement ; mais à for ce d'encouragement on lasse le génie , comme à force de gêne on l'éteint; et dans tout ce qui tient à l'imagination il faut une si heureuse combinaison d'obstacles et de facilité, que des siècles peuvent s'écouler sans que l'on arrive à ce point juste qui fait éclore l'esprit humain dans toute sa force.
Avant l'époque de la réformation, les Allemands avaient une école de peinture que ne dédaignait pas l'école italienne. Albert Durer, Lucas Cranach, Holbein, ont, dans leur manière depein. dre , des rapports avec les prédécesseurs de Raphaël , Perugin, André Mantegne, etc. Holbein se rapproche davantage de Léonard de Vinci ; en général cependant , il y a plus de dureté dans l'école allemande que dans celle des Italiens, mais non moins d'expression et de recueillement dans les physionomies. Les peintres du quinzième siècle avaient peu de connaissance des
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moyens de l'art ; mais une bonne foi et une modestie touchantes se faisaient remarquer dans leurs ouvrages ; on n'y voit pas de prétentions à d'ambitieux effets, 1 on n'y sent que cette émotion intime pour laquelle tous les hommes de talent cherchent un langage , afin de ne pas mourir sans avoir fait part de leur ame à leurs contemporains.
Dans ces tableaux du quatorzième et du quinzième siècle , les plis des vêtements sont tout droits, les coiffures un peu roides, les attitudes très simples ; mais il y a quelque chose dans l'expression des figures qu'on ne se lasse point de considérer. Les tableaux inspirés par la religion chrétienne produisent une impression semblable à celle de ces psaumes qui mêlent avec tant de charmes la poésie à la pitié.
La seconde et la plus belle époque de la peinture fut celle où les peintres conservèrent la vérité du moyen âge , en y joignant toute la splendeur de l'art : rien ne correspond chez les Allemands au siècle de Léon X. Vers la fin du dix-septième siècle et jusqu'au milieu du dix-huitième , les beaux-arts tombèrent presque partout dans une singulière décadence ; le goût était dégénéré en affectation ; Winckelmann alors exerça la plus grande influence non seulement sur son pays , mais sur le reste de l'Europe, et ce furent ses écrits qui tournèrent toutes les imaginations artistes Ters l'étude et l'admiration des monuments antiques : il s'entendait bien mieux en sculpture qu'en peinture ; aussi porta-t-il les peintres à mettre dans leurs tableaux des statues coioriées, p'utôt que de faire sentir en tout la nature vivante. Cependant la peinture perd la plus grande partie de son charme en se rapprochant de la sculpture ; l'illusion nécessaire à l'une est directement contraire aux formes immuables et prononcées de l'autre. Quand les peintres prennent exclusivement la beauté antique pour modèle , comme ils ne la connaissent que par des statues , il leur arrive ce qu'on reproche à la littérature classique des modernes : ce n'est point dans leur propre inspiration qu'ils puisent les effets de l'art.
Mengs, peintre allemand, s'est montré un penseur philosophe dans ses écrits sur son art : ami de Winckelmann, il partagea son admiration pour l'antique ; mais néanmoins il a souvent évité les défauts qu'on peut reprocher aux peintres formés par les écrits de Winckelmann , et qui se bornent pour la plupart à copier les chefs-d'œuvre anciens. Mengs s'était aussi proposé pour modèle
le Gorrége , celui de tous les peintres qui s'éloigne le plus dans ses tableaux du genre de la sculpture , et dont le clair- obscur rappelle les vagues et délicieuses impressions de la mélodie.
Les artistes allemands avaient presque tous adopté les opinions deWinckelmann, jusqu'au moment où la nouvelle école littéraire a étendu son InQuence aussi sur les beaux-arts. Goethe, dont nous^ retrouvons partout l'esprit universel, a montré dans ses ouvrages qu'il comprenait le vrai génie de la peinture bien mieux que AVinckeimann ; toutefois , convaincu comme lui que les sujets du christianisme ne sont pas favorables à l'art, ii cherche à faire revivre l'enthousiasme pour la mythologie , et c'est une tentative dont le succès est impossible. Peut-être ne sommes-nous capables, en fctit de beaux-arts, ni d'être chrétiens ni d'être païens ; mais si, dans un temps quelconque, l'imagination créatrice renaît chez les hommes, ce ne sera sûrement pas en imitant les anciens qu'elle se fera sentir.
La nouvelle école soutient clans les beaux-arts le même système qu'en littérature, et proclame hautement le christianisme comme ia source du génie des modernes ; les écrivains de celte école caractérisent aussi d'une façon toute nouvelle ce qui dans l'architecture gothique s'accorde avec les sentiments religieux des chrétiens. Il ne s'ensuit pas que les modernes puissent et doivent construire des églises gothiques ; ni l'art ni la nature ne se répètent : ce qui importe seulement dans le silence actuel du talent, c'est de détruire le mépris qu'on a voulu jeter sur toutes les conceptions du moyen âge; sans doute il ne nous convient pas de les adopter, mais rien ne nuit plus au développement du génie que de considérer comme barbare quoi que ce soit d'original.
J'ai déjà dit, en parlant de l'Allemagne, qu'il y avait peu d'édifices modernes remarquables ; on ne voit guère dans le Nord, en général, que des monuments gothiques, et la nature et la poésie secondent les dispositions de Tame que ces monuments font naître. Un écrivain allemand, Gœrres, a donné une description intéressante d'une ancienne église : « On voit, dit-il, des figures de « chevaliers à genoux sur un tombeau, les mains jointes ; au-dessus « sont placées quelques raretés merveilleuses de l'Asie, qui sem- « blent là pour attester, comme des témoins muets , les voyages « du mort dans la Terre Sainte. Les arcades obscures de l'église * couvrent de leur ombre ceux qui reposent; on se croirait au « milieu d'une foret dont la mort a pétrifié les branches et les
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« ftuilies, de manière qu'elles ne peuvent plus ni se balancer ni « s'agiter, quand les siècles, comme le vent des nuits, s'engouf- « frent sous leurs voûtes prolongées. L'orgue fait entendre ses « sons majestueux dans Téglise ; des inscriptions en lettres de « bronze, à demi détruites par l'humide vapeur du temps, indice quent confusément les grandts actions qui redeviennent de la « fable, après avoir été si long-temps d'une éclatante vérité. »
En s'occupant des arts en Allemagne , on est conduit à parler plutôt des écrivains que des artistes. Sous tous les rapports, les Allemands sont p'us forts dans la théorie que dans la pratique; et le Xord est si peu favorable aux arts qui frappent les yeux, qu'on dirait que l'esprit de réflexions lui a été donné seulem.ent pour qu'il servît de spectateur au Midi.
On trouve en Allemagne un grand nombre de galeries de tableaux et de collections de dessins, qui supposent l'amour des arts dans toutes les classes. Il y a, chez les grands seigneurs et les hommes de lettres du premier rang , de très belles copies des chefs-d'œuvre de l'antiquité : la maison de Goethe est à cet égard fort remarquable ; il ne recherche pas seulement le plaisir que peut causer la vue des statues et des tableaux des grands maîtres, il croit que le génie et i'ame s'en ressentent. « fen deviendrais meilleur, disait-il, si f avais sous les ijeux la tête du Jupiter Olympien, que les anciens ont tant admirée. » Plusieurs peintres distingués sont établis ùBresde; les chefs-d'œuvre de la galerie y excitent le talent et l'émulation. Cette Vierge de Raphaël, que deux enfants contemplent, est à elle seule un trésor pour les arts : il y a dans cette figure une élévation et une pureté qui sont l'idéal de la religion et de la force intérieure de l'âme. La perfection des traits n'est dans ce tableau qu'un symbole; les longs vêtements, expression de la pudeur, reportent tout l'intérêt sur le visage, et la physionomie, plus admirable encore que les traits, est comme la beauté suprême qui se manifeste à travers la beauté terrestre. Le Christ, que sa mère tient dans ses bras, est tout au plus âgé de deux ans; mais le peintre a su merveilleusement exprimer la force puissante de l'être dis in dans un visage à peine formé. Le regard des anges enfants qui sont placés au bas du tableau est délicieux ; il n'y a que l'innocence de cet âge qui ait encore du charme à côté de la céleste candeur; leur étonnement, à l'aspect de la Vierge rayonnante, ne ressemble point à la surprise que les hommes pourraient éprouver ; ils ont l'air de l'adorer avec
confiance, pareequ'ils reconnaissent en elle une habitante de ce ciel que naguère ils ont quitté.
La Nuit du Corrége est , après la Vierge de Raphaël, le plus beau chef-d'œuvre de la galerie de Dresde. On a représenté bien souvent l'adoration des bergers ; mais comme la nouveauté du sujet n'est presque de rien dans le plaisir que cause la peinture, il suffit de la manière dont le tableau du Corrége est conçu pour l'admirer : c'est au milieu de la nuit que l'enfant, sur les genoux de sa mère, reçoit les hommages des patres étonnés. La lumiè/e qui part de la sainte auréole dont sa tête est entourée a quelque chose de sublime ; les personnages placés dans le fond du tableau, et loin de l'enfant divin , sont encore dans les ténèbres, et l'on dirait que cette obscurité est l'emblème de la vie humaine, avant que la révélation l'eût éclairée.
Parmi les divers tableaux des peintres modernes à Dresde, je me rappelle une tête du Dante qui avait un peu le caractère de la figure d'Ossian, dans le beau tableau de Gérard. Cette analogie est heureuse : le Dante et le fils de Fingal peuvent se donner la main à travers les siècles et les nuages. Un tableau de Hartmann représente la visite de Madeleine et de deux femmes nommées Marie au tombeau de Jésus-Christ ; l'ange leur apparaît pour leur annoncer qu'il est ressuscité ; ce cercueil ouvert qui ne renferme plus de restes mortels, ces femmes d'une admirable beauté levant les yeux vers le ciel, pour y apercevoir celui qu'elles venaient chercher dans les ombres du sépulcre, forment un tableau pittoresque et dramatique tout à la fois.
Schick, autre artiste allemand, maintenant établi à Home, y a composé un tableau qui représente le premier sacrifice de Noé, après le déluge. La nature, rajeunie par les eaux, semble avoir acquis une fraîcheur nouvelle ; les animaux ont l'air d'être familiarisés avec le patriarche et ses enfants , comme ayant échappé ensemble au déluge universel. La verdure, les fleurs et le ciel sont peints avec des couleurs vives et naturelles , qui retracent la sen-ation Ctiusée par les paysages de l'Orient. Plusieurs autres artistes s'essaient, de même que Sehick, à suivre en peinture le nouveau système introduit ou plutôt renouvelé dans la poétique littéraire; mais les arts oijt besoin de richesses, et les grandes fortunes sont dispersées dans les différentes villes de l'Allemagne. D'ailleurs, jusqu'à présent le véritable progrès qu'on a fait en Allemagne , c'est de sentir et de copier les anciens maîtres selon
leur esprit : le génie original ne s'y est pas encore fortement prononcé.
La sculpture n'a pas été cultivée avec un grand succès chez les Allemands, d'abord parcequ'il leur manque le marbre, qui rend les chefs-d'œuvre immortels, et parcequ'ils n'ont guère le tact ni la grâce des attitudes et des gestes , que la gymnastique ou la danse peuvent seules rendre faciles ; néanmoins un Danois , Thorwaldsen, élevé en Allemagne, rivalise maintenant à Rome avec Canova, et son Jason ressemble à celui que décrit Pindare, comme le plus beau des hommes ; une toison est sur son bras gauche ; il tient une lance à la main, et le repos de la force caractérise le héros.
J'ai déjà dit que la sculpture en général perdait à ce que la danse fut entièrement négligée ; le seul phénomène qu'il y ait dans cet art en Allemagne, c'est Ida Brunn, jeune fille que son existence sociale exclut de la vie d'artiste ; elle a reçu de la nature et de sa mère un talent inconcevable pour représenter par de simples attitudes les tableaux les plus touchants, ou les plus belles statues; sa danse n'est qu'une suite de chefs-d'œuvre passagers, dont on voudrait fixer chacun pour toujours : il est vrai que la mère d'Ida a conçu, dans son imagination, tout ce que sa fille sait peindre aux regards. Les poésies de madame Brunn font découvrir dans l'art et la nature mille richesses nouvelles , que les regards distraits n'avaient point aperçues. J'ai vu la jeune Ida, encore enfant, représenter Althée prête à brûler le tison auquel est attachée la vie de son fils Méléagre ; elle exprimait, sans paroles, la douleur, les combats et la terrible résolution d'une mère ; ses regards animés servaient sans doute à faire comprendre ce qui se passait dans son cœur; mais l'art de varier ses gestes, et de draper en artiste le manteau de pourpre dont elle était revêtue, produisait au moins autant d'effet que sa physionomie même; souvent elle s'arrêtait long-temps dans la même attitude, et chaque fois un peintre n'aurait pu rien inventer de mieux que le tableau qu'elle improvisait : un tel talent est unique. Cependant je crois qu'on réussirait plutôt en Allemagne à la danse pantomime qu'à celle qui consiste uniquement , comme en France , dans la grâce et dans l'agilité du corps.
Les Allemands excellent dans la musique instrumentale ; les connaissances qu'elle exige, et la patience qu'il faut pour la bien exécuter, leur sont tout-à-fait naturelles ; ils ont aussi des compo-
siteurs d'une imagination très variée et très féconde. Je ne ferai qu'une objection à leur génie comme musiciens; ils mettent trop d'esprit dans leurs ouvrages, ils réfléchissent trop à ce qu'ils font. 11 faut dans les beaux-arts plus d'instinct que de pensées ; les compositeurs allemands suivent trop exactement le sens des paroles; c'est un grand mérite, il est vrai, pour ceux qui aiment plus les paroles que la musique, et d'ailleurs l'on ne saurait nier que le désaccord entre le sens des unes et 1 expression de l'autre ne fût désagréable : mais les Italiens, qui sont les vrais musiciens de la nature, ne conforment les airs aux paroles que d'une manière générale. Bans les romances, dans les vaudevilles, comme il n'y a pas beaucoup de musique , on peut soumettre aux paroles le peu qu'il y en a ; mais dans les grands effets de la mélodie, il faut aller droit à l'ame par une sensation immédiate.
Ceux qui n'aiment pas beaucoup la peinture en elle-même attachent une grande importance aux sujets des tableaux; ils voudraient y retrouver les impressions que produisent les scènes dramatiques : il en est de même en musique; quand on la sent faiblement, on exige qu'elle se conforme avec fidélité aux moindres nuances des paroles ; mais quand elle émeut jusqu'au fond de l'ame, toute attention donnée à ce qui n'est pas elle ne serait qu'une distraction importune ; et pourvu qu'il n'y ait pas d'opposition entre le poème et la musique, on s'abandonne à l'art qui doit toujours l'emporter sur tous les autres. Car la rêverie délicieuse dans laquelle il nous plonge anéantit les pensées que les mots peuvent exprimer ; et la musique réveillant en nous le sentiment de l'infini, tout ce qui tend à particulariser l'objet de la mélodie doit en diminuer l'effet.
Gluck, que les Aremands comptent avec raison parmi leurs hommes de génie, a su merveilleusement adapter le chant aux paroles, et dans plusieurs de ses opéra il a rivalisé avec le poète par l'expression de sa musique. Lorsque Alceste a résolu de mourir pour Admète, et que ce sacrifice, secrètement offert aux dieux, a rendu son époux à la vie, le contraste des airs joyeux qui célèbrent la convalescence du roi, et des gémissements étouffés de la reine condamnée à le quitter, est d'un grand effet tragique. Oreste, dans Iphigénie en Tauride, dit : Le calme rentre dans mon ame, et l'air qu'il chante exprime ce sentiment ; mais Taccompagnement de cet air est sombre et agité. Les musiciens, étonnés de ce contraste, voulaient adoucir l'accompagnement en
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Texécutant; Gluck s'en irritait, et leur criait : n N'écoutez pas Oreste : il dit qu'il est calme ; il ment. » Le Poussiu, en peignant les danses des bergères, place dans le paysage le tombeau d'une jeune fille, sur lequel est écrit : Et moi aussi je vécusen Arcadie. Il y a de la pensée dans cette manière de concevoir les arts, comme dans les combinaisons ingénieuses de Gluck; mais les arts sont au-dessus de la pensée : leur langage, ce sont les couleurs, ou les formes, ou les sons. Si l'on pouvait se figurer les impressions dont notre ame serait susceptible avant qu'elle connût la parole, on concevrait mieux l'effet de la peinture et de la musique.
De tous les musiciens peut-être, celui qui a montré le plus d'esprit dans le talent de marier la musique avec les paroles, c'est Mozart. Il fait sentir dans ses opéra , et surtout dans le Festin de Pierre, toutes les gradations des scènes dramatiques : le chant €St plein de gaieté, tandis que l'accompagnement bizarre et fort semble indiquer le sujet fantasque et sombre de la pièce. Cette spirituelle alliance du musicien avec le poëte donne aussi un genre de plaisir, mais un plaisir qui naît de la réflexion, et ceiuilà n'appartient pas à la sphère merveilleuse des arts.
J'ai entendu à Vienne la Création de Haydn; quatre cents musiciens l'exécutaient à la fois; c'était une digne fête en l'honneur de l'œuvre qu'elle célébrait ; mais Haydn aussi nuirait quelquefois à son talent par son esprit même. A ces paroles du texte : Dieu dit que la lumière soit, et la lumière fut, les instruments jouaient d'abord très doucement, et se faisaient à peii^e entendre; puis tout-à-coup ils partaient tous avec un bruit terrible, qui devait signaler l'éclat du jour. Aussi un homme d'esprit disait-il qu'à l'apparition de la lumière il fallait se boucher les oreilles.
Dans plusieurs autres morceaux de la Création, la même recherche d'esprit peut être souvent blâmée : la musique se traîne quand les serpents sont créés ; elle redevient brillante avec le chant des oiseaux : et dans les Saisons, aussi de Haydn, ces allusions se multiplient plus encore. Ce sont des concetti en musique, que des effets ainsi préparés : sans doute de certaines combinaisous de l'harmonie peuvent rappeler des merveilles de la nature, mais ces analogies ne tiennent en rien à rimitalioi, qui n'est jamais qu'un jeu factice. Les ressemblances réelles des beaux-arts entre eux et des beaux-arts avec la nature dépendent des sentiments du même genre, qu'ils excitent dans notre ame par des moyens divers.
L'imitation et l'expression diffèrent extrêmement dans les beav.x-arts : l'on est assez généralement d'accord , je crois , pour exclure la musique imiîative ; mais il reste toujours deux manières de voir sur la musique expressive : les uns veulent trouver en elle la traduction des paroles ; les autres , et ce sont les Italiens , se contentent d'un rapport général entre les situations de la pièce et l'intention des airs, et cherchent les plaisirs de l'art uniquement en lui-même. La musique des Allemands est plus variée que celle des Italiens, et c'est en cela peut-être qu'elle est moins bonne; l'esprit est condamné à la variété, c'est sa misère qui en est cause: mais les arts, comme le sentiment, ont une admirable monotonie, celle dont on voudrait faire un moment éternel.
La musique d'église est moins belle en Allemagne qu'en Italie, parceque les instruments y dominent toujours. Quand on a entendu à Rome le Miserere chanté par des voix seulement, toute musique instrumentale, même celle de la chapelle de Dresde, paraît terrestre. Les violons et les trompettes font partie de l'orchestre de Dresde pendant le service divin, et la musique y est plus guerrière que religieuse ; le contraste des impressions vives qu'elle fait éprouver, avec le recueillement d'une église, n'est pas agréable; il ne faut pas animer la vie auprès des tombeaux; la musique militaire porte à sacrifier l'existence, mais non à s'en détacher.
La musique de la chapelle de Vienne mérite aussi d'être vantée: celui de tous les arts que les Viennois apprécient le plus, c'est la musique; cela fait espérer qu'un jour ils deviendront poètes, car, malgré leurs goûts un peu prosaïques, quiconque aime la musique est enthousiaste, sans le savoir, de tout ce qu'elle rappelle. J'ai entendu à Vienne le Requiem que Mozart a composé quelques jours avant de mourir, et qui fut chanté dans l'église le jour de ses obsèques; il n'est pas assez solennel pour la situation, et l'on y retrouve encore de l'ingénieux, comme dans tout ce qu'a fait Mozart : néanmoins qu'y a-t il de plus touchant qu'un homme d'un talent supérieur, célébrant ainsi ses propres funérailles, inspiré tout à la fois par le sentiment de sa mort et de son immortalité ? Les souvenirs de la vie doivent décorer les tombeaux ; les armes d'un guerrier y sont suspendues, et les chefs d'œuvre de l'art causent une impression solennelle dans le temple où reposent les restes de l'artiste.
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