CHAPITRE V
Observations générales sur la philosophie allemande,
La philosophie spéculative a toujours trouvé beaucoup de partisans parmi les nations germaniques , et la philosophie expérimentale parmi les nations latines. Les Romains , très habiles dans les affaires de la vie , n'étaient point métaphysiciens ; ils n'ont rien su à cet égard que par leurs rapports avec la Grèce, et les nations civilisées par eux ont hérité, pour la plupart, de leurs connaissances dans la politique , et de leur indifférence pour les études qui ne pouvaient s'appliquer aux affaires de ce monde. Cette disposition se montre en France dans la plus grande force ; les Italiens et les Espagnols y ont aussi participé ;
mais rimagiiiatioii du Midi a quelquefois dévié de la raison pratique, pour s'occuper des théories purement abstraites.
La grandeur d'ame des Romains donnait à leur patriotisme et à leur morale un caractère sublime ; mais c'est aux institutions républicaines qu'il faut l'attribuer. Quand la liberté n'a plus existé à Rome, on y a vu régner presque sans partage un luxe égoïste et sensuel , une politique adroite qui devait porter tous les esprits vers l'observation et l'expérience. Les Romains ne gardèrent de l'étude qu'ils avaient faite de la littérature et de la piiilosophie des Grecs que le goût des arts, et ce goût même dégénéra bientôt en jouissances grossières. *
L'influence de Rome ne s'exerça pas sur les peuples septentrionaux. Ils ont été civilisés presque en entier par le christianisme , et leur antique religion , qui contenait en elle les principes de la chevalerie , ne ressemblait en rien au paganisme du Midi. Il y avait un esprit de dévouement héroïque et généreux, un enthousiasme pour les femmes qui faisait de Tamour un noble culte ; enfin la rigueur du climat empêchant l'homme de se plonger dans les délices de la nature , il en goûtait d'autant mieux les plaisirs del'ame.
On pourrait m'objeeter que les Grecs avaient la même religion et le même climat que les Romains, et qu'ils se sont pourtant livrés plus qu'aucun autre peuple à la philosophie spéculative; mais ne peut-on attribuer aux Indiens quelques uns des systèmes intellectuels développés chez les Grecs? La philosophie idéaliste de Pythagore et de Platon ne s'accorde guère avec le paganisme tel que nous le connaissons; aussi les traditions historiques portent-elles à croire que c'est à travers l'Egypte que les peuples du raidi de l'Europe ont reçu l'influence de l'Orient. La philosophie d'Épicure est la seule vraiment originaire de la Grèce.
Quoi qu'il en soit de ces conjectures , il est certain que la spiritualité de l'ame, et toutes les pensées qui en dérivent, ont été facilement naturalisées chez les nations du Nord, et que parmi ces nations les Allemands se sont toujours montrés plus enclins qu'aucun autre peuple à la philosophie contemplative. Leur Racon et leur Descartes, c'est Leibnitz. On trouve dans ce beau génie toutes les qualités dont les phi'osophes allemands en général se font gloire d'approcher : érudition immense, bonne foi parfaite , enthousiasme caché sous des formes sévères. Il avait profondément étudié la théologie, la jurisprudence, l'histoire, les langues,
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les mathématiques, la physique, la chimie ; car il était convaincu que l'universalité des connaissances est nécessaire pour être supérieur dans une partie quelconque : enfin tout manifestait en lui ces vertus qui tiennent à la hauteur de la pensée , et qui méritent à la fois Tadmiration et le respect.
Ses ouvrages peuvent être divisés en trois branches : les sciences exactes , la philosophie théoîogique , et la philosophie de l'ame. Tout le monde sait que Leibnifz était le rival de Newton dans la théorie du calcul. La connaissance des mathématiques sert beaucoup aux études métaphysiques; le raisonnemeiU abstrait n'existe dans sa perfection que dans l'algèbre et la géométrie : nous chercherons à démontrer ailleurs les inconvénients de ce raisonnement , quand on veut y soumettre ce qui tient d'une manière quelconque à la sensibilité ; mais il donne à l'esprit humain une force d'attention qui le rend beaucoup plus capable de s'analyser lui-même. Il faut aussi connaître les lois et les forces de l'univers, pour étudier l'homme sous tous les rapports. Il y aune telle analogie et une telle différence entre le monde physique et le monde moral, les ressemblances et les diversités se prêtent de telles lumières, qu'il est impossible d'être un savant du premier ordre sans le secours de la philosophie spéculative , ni un philosophe spéculatif sans avoir étudié les sciences positives.
Locke et Condillac ne s'étaient pas assez occupés de ces sciences; mais Leibnitz avait à cet égard une supériorité incontestable. Descartes était aussi un très grand mathématicien , et il est à remarquer que la plupart des philosophes partisans de l'idéalisme ont tous fait un immense usage de leurs facultés intellectuelles. L'exercice de l'esprit, comme celui du cœur, donne un sentiment de l'activité interne, dont tous les êtres qui s'abandonnent aux impressions qui viennent du dehors sont rarement capables.
La première classe des écrits de Leibnitz contient ceux qu'on pourrait appeler théologiques, parcequ ils portent sur des vérités qui sont du ressort de la religion, et la théorie de l'esprit humain est renfermée dans la seconde. Dans la première classe, il s'agit de l'origine du bien et du mal, de la prescience divine, enfin de ces questions primitives qui dépassent fintelligence humaine. Je ne prétends point blâmer, en m'exprimant ainsi, les grands hommes qui, depuis Pythagore et Platon jusqu'à nous, ont été attirés vers ces hautes spéculations philosophiques. Le génie ne s'im-
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pose de bornes à lui-même qu'après avoir lutté long-temps contre cette dure nécessité. Qui peut avoir la faculté de penser, et ne pas essayer à connaître l'origine et le but des choses de ce monde ?
Tout ce qui a vie sur la terre, excepté l'homme, semble sMgnorer soi-même. Lui seul sait qu'il mourra, et cette terrible vérité réveille son intérêt pour toutes les grandes pensées qui s'y rattachent. Dès qu'on est capable de réflexion, on résout, ou plutôt on croit résoudre à sa manière les questions philosophiques qui peuvent expliquer la destinée humaine ; mais il n'a été accordé à personne de la comprendre dans son ensenoble. Chacun en saisit un côté différent, chaque homme a sa philosophie, comme sa poétique, comme son amour. Cette philosophie est d'accord avec la tendance particulière de son caractère et de son esprit. Quand on s'élève jusqu'à l'infini, mille explications peuveut être également vraies , quoique diverses , parceque des questions sans bornes ont des milliers de faces , dont une seule peut occuper la durée entière de l'existence.
Si le mystère de l'univers est au-dessus de la portée de l'homme, néanmoins l'étude de ce mystère donne plus d'étendue à l'esprit. Il en est de la métaphysique comme de l'alchimie : en cherchant la pierre philosopha' e, en s'attachant à découvrir Timpossible, on rencontre sur la route des vérités qui nous seraient restées inconnues : d'ailleurs on ne peut emp?cher un être méditatif de s'occuper au moins quelque temps de la philosophie transcendante ; cet élan de la nature spirituelle ne saurait être combattu qu'en la dégradant.
On a réfuté avec succès l'harmonie préétablie de Leibnitz, qu'il croyait une grande découverte : il se flattait d'expliquer les rapports de l'ame et de la matière, en les considérant l'une et l'autre comme des instruments accordés d'avance qui se répètent, se répondent et s'imitent mutuellement. Ses monades, dont il fait les éléments simples de l'univers , ne sont qu'une hypothèse aussi gratuite que toutes celles dont on s'est servi pour expliquer l'origine des choses : néanmoins dans quelle perplexité singulière l'esprit humain n'est-il pas ? Sans cesse attiré vers le secret de son être, il lui est également impossible, et de le découvrir, et de n'y pas songer toujours.
Les Persans disent que Zoroastre interrogea la Divinité, et lui demanda comment le monde avait commencé , quand il devait finir ; quelle était l'origine du bien et du mal. La Divinité répon-
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dit à toutes ces questions : Fais le bien , et gagne V Immortalité . Ce qui rend surtout cette réponse admirable, c'est qu'elle ne décourage point riiomme des méditations les plus sublimes; elle lui enseigne seulement que c'est par la conscience et le sentiment qu'il peut s'élever aux plus profondes conceptions de la philosophie.
Leibnitz était un idéaliste qui ne fondait son système que sur le raisonnement ; et de !à vient qu'il a poussé trop loin les abstractions, et qu'il n'a point assez appuyé sa théorie sur la persuasion intime, seule véritable base de ce qui est supérieur à l'entendement : en effet, raisonnez sur la liberté de l'homme, et vous n'y croirez pas ; mettez la main sur votre conscience , et vous n'en pourrez douter. La conséquence et la contradiction , dans le sens que nous attachons à l'une et à l'autre, n'existent pasdansla sphère des grandes questions sur la liberté de l'homme, sur l'origine du bien et du ma!, sur la prescience divine, etc. Dans ces questions, le sentiment est presque toujours en opposition avec le raisonnement, afin que l'homme apprenne que ce qu'il appelle l'incroyable dans l'ordre des choses terrestres esc peut- être la vérité suprême sous des rapports universels.
Le Dante a exprimé une grande pensée philosophique par ce vers :
A guisa del ver primo che l'uom crede ^
Il faut croire à de certaines vérités comme à l'existence ; c'est l'ame qui nous les révèle, et les raisonnements de tout genre ne sont jamais que de faibles dérivés de cette source.
La Théodicée de Leibnitz traite de la prescience divine et de la cause du bien et du mal : c'est un des ouvrages les plus profonds et les mieux raisonnes sur la théorie de l'infini ; toutefois l'auteur applique trop souvent à ce qui est sans bornes, une logique dont les objets circonscrits soat seuls susceptibles. Leibnitz était un homme très religieux, mais par cela même il se croyait obligé de fonder les vérités de la foi sur des raisonnements mathématitiues , afin de les appuyer sur les bases qui sont admises dans l'empire de l'expérience : cette erreur tient à un respect qu'on ne s'avoue pas pour les esprits froids et arides ; ou veut les convaincre à leur manière ; on croit que des arguments dans la forme logique ont plus de certitude qu'une preuve de sentiment, et il n'en est rien.
^ Cest ainsi que Ihomme croit à la vérité primitive.
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Dans la région des vérités intellectuelles et religieuses que Leibnitz a traitées , il faut se servir de notre conscience intime comme d'une démonstration. Leibnitz , en voulant s'en tenir aux raisonnements abstraits, exige des esprits une sorte de tension dont la plupart sont incapables ; des ouvrages métaphysiques qui ne sont fondés ni sur l'expérience, ni sur le sentiment, fatiguent singulièrement la pensée , et Ton peut en éprouver un malaise physique et moral tel, qu'en s'obstinant à le vaincre on briserait dans sa tète les organes de la raison. Un poëte, Baggesen, fait du Vertige une divinité; il faut se recommander à elle, quand on veut étudier ces ouvrages qui nous placent tellement au sommet des idées , que nous n'avons plus d'échelons pour redescendre à la vie.
Les écrivains métaphysiques et religieux, éloquents et sensibles tout à la fois, tels qu'il en existe quelques uns, conviennent bien mieux à notre nature. Loin d'exiger de nous que nos facultés sensibles se taisent, afin que notre faculté d'abstraction soit plus nette, ils nous demandent dépenser, de sentir, de vouloir, pour que toute la force de l'ame nous aide à pénétrer dans les profondeurs des cieux : mais s'en tenir à l'abstraction est un effort tel, qu'il est assez simple que la plupart des hommes y aient renoncé , et qu'il leur ait paru plus facile de ne rien admettre au-delà de ce qui est visible.
La philosophie expérimentale est complète en elle-même ; c'est un tout assez vulgaire, mais compacte, borné , conséquent; et quand on s'en tient au raisonnement , tel qu'il est reçu dans les affaires de ce monde, on doit s'en contenter ; l'immortel et l'infini ne nous sont sensibles que par l'ame ; elle seule peut répandre de l'intérêt sur la haute métaphysique. On se persuade bien à tort que plus une théorie est abstraite, plus elle doit préserver de toute illusion, car c'est précisément ainsi qu'elle peut induire en erreur. On prend l'enchaînement des idées pour leur preuve , on aligne avec exactitude des chimères, et l'on se figure que c'est une armée. Il n'y a que le génie du sentiment qui soit au-dessus de la philosophie expérimentale, comme de la philosophie spéculative; il n'y a que lui qui puisse porter la conviction au-delà des limites de la raison humaine.
Il me semble donc que, tout en admirant la force de tête et la profondeur du génie de Leibnitz, on désirerait, dans sesécritssur les questions de théologie métaphysique, plus d'imagination et de
sensibilité, afm de reposer de la pensée par l'émotion. Leibnitz se faisait presque scrupule d'y recourir, craignant d'avoir ainsi l'air de séduire en faveur de la vérité ; il avait tort , car le sentiment est la vérité elle-même, dans des sujets de cette nature.
Les objections que je me suis permises sur les ouvrages de Leibnitz qui ont pour objet des questions insolubles par le raisonnement, ne s'appliquent point à ses écrits sur la formation des idées dans l'esprit humain; ceux-là sont d'une clarté lumineuse, ils portent sur un mystère que l'homme peut, jusqu'à un certain, point pénétrer, car il en sait plus sur lui-même que sur l'univers. Les opinions de Leibnitz à cet égard tendent surtout au perfectionnement moral, s'il est vrai, comme les philosophes allemands ont tâché de le prouver, que le libre arbitre repose sur la doctrine qui affranchit l'ame des objets extérieurs, et que la vertu ne puisse exister sans la parfaite indépendance du vouloir.
Leibnitz a combattu avec une force de dialectique admirable le système de Locke, qui attribue toutes nos idées à nos sensations. On avait m's en avant cet axiome si connu, qu'il n'y avait rien dans l'intelligence qui n'eût été d'abord dans les sensations ; et Leibnitz y ajouta cette sublime restriction : Si ce n'est Vintelligence elle-même ^ De ce principe dérive toute la philosophie nouvelle qui exerce tant d'influence sur les esprits en Allemagne. Cette philosophie est aus:i expérimentale, car elle s'attache à connaître ce qui se passe en nous. Eile ne fait que mettre l'observation du sentiment intime à la place de celle des sensations extérieures.
La doctrine de Locke eut pour partisans en Allemagne des hommes qui cherchèrent, comme Bonnet à Genève, et plusieurs autres philosophes en Angleterre, à concilier cette doctrine avec les sentiments religieux que Locke lui-même a toujours professés. Le génie de Leibnitz prévit toutes les conséquences de cette métaphysique; et ce qui fonde à jamais sa gloire, c'est d'avoir su maintenir en Allemagne la philosophie de la liberté morale contre celle de la fatalité sensuelle. Tandis que le reste de l'Europe adoptait les principes qui font considérer l'ame comme passive, Leibnitz fut avec constance le défenseur éclairé delà philosophie idéaliste, telle que son génie la concevait. Eile n'avait aucun rapport ni avec le système de Berkley, ni avec les rêveries des sceptiques
^ Nihil est in intellectu quod nou fuerit io sensu, nisi intellectus ipse.
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grecs sur la non-existence de la matière, mais elle maintenait l'être moral dans son indépendance et dans ses droits.