CHAPITRE XIII
De la morale fondée sur V intérêt national.
Non seulement la morale fondée sur Tintérêt personnel met, dans les rapports des individus entre eux, des calculs de prudence et d'égoïsme qui en bannissent la sympathie, la confiance et la générosité; mais la morale des hommes publics, de ceux qui trai-
* Dans l'ouvrage de Benlhara sur la léislation , publié on plutôt illustré par M. Dutnont, il y a divers raisonnements sur le principe de l'util. té, d'accord, à plusieurs égards, avec le système qui fonde la morale sur l'intérêt personnel. L'anecdote connue d'Aristide, qui fit rejeter un projet de Tliémistocle , en disant seulement aux Athéniens que ce prq/et c7oif avantn<jeux, mais injuste, est citée par M. Dûment ; mais il rapporte les conséquences qu'on peut tirer de ce trait , ainsi que de plusieurs autres, à l'utilité générale admise parBentham comme la base de tous les devoirs. « L'utili'é de chacun, dit-il, doit être sacrifiée à l'utilité de tous, et celle du « moment présent à l'avenir. » En faisant un pas de plus, on pourrait convenir que la vertu consiste dans le saciifice du temps ï léternité, et ce genre de calcul ne serait sûrement pas blâmé par les partisans de l'en.housiasme ; mais, quelque effort que pu'sse tenter un homme aussi supérieur que M. Dumont pour étendre le sens de {'utilité, il ne pourra jamais faire que ce mot soit synonyme de celui de dévouement. Il dit que le premier mobile des actions des hommes, c'est le plaisir et la douleur, et il suppose alors que le plaisir des âmes nobles consiste à s'exposer volontiers aux souffrances matérielles, pour acquérir des satisfactions d'un ordre plus relevé. Sans doute il est aisé de faire de chaque parole un min ir qui réfléchisse toutes les idées ; mais si l'on veut s'en tenir à la signification Daturelle de chaque terme , on verra que l homme à qui l'on dit que son propre bonheur doit être le but de toutes «es actions, ne peut être détourné de faire le mal qui lui convient que par la crainte ou le danger dêtre puni, craii.te que la passion fait braver, danger auquel un esprit habile peut se flatter d'échapper. — Sur quoi fondez-vous l'idée du juste ou de l'injuste, dira-t-on, si ce n'est sur ce qui est utile ou nuisible au plus grand nombre? La justice, pour les individus , consiste dans le sacrifice d'eux-mêmes à leur f imiiie ; pour la famille, dans le sacrifice d'elle-même à l'état ; et pour l'état , dans le re*;pect de certains principes in dtérables qui font le bonheur et le salut de l'espèce humaine. Sans doute la majorité des générations, dans la durée des siècles , se trouvera bien d'avoir suivi la route de la justice; mais pour être vraiment et religieusement honnête, il faut avoir toujours en vue le culte du beau moral, indépendamment de toutes les circonstances qui peuvent en résulter. L'utilité est nécessairement modifiée par les circonstances ; la vertu ne doit jamais l'être.
tent au nom des nations , doit être nécessairement pervertie par ce système. S'il est vrai que la morale des individus puisse être fondée sur leur intérêt, c'est parceque la société tout entière tend à Tordre, et punit celui qui veut s'en écarter; mais une nation, et surtout un état puissant, est comme un être isolé que les lois de la réciprocité n'atteignent pas. On peut dire avec vérité qu'au bout d'un certain nombre d'années les nations injustes succombent à la baine qu'inspirent leurs injustices ; mais plusieurs générations peuvent s'écouler avant que de si vastes fautes soient punies; et je ne sais comment on pourrait prouver à un bomme d'état, dans toutes les circonstances, que telle résolution, condamnable en elle-même, n'est pas utile, et que la morale et la politique sont toujours d'accord : aussi ne le prouve-t-on pas, et c'est presque un axiome reçu, qu'on ne peut les réunir.
Cependant que deviendrait le genre bumain, si la morale n'était plus qu'un coate de vieille femme fait pour consoler les faibles, en attendant qu'ils soient les plus forts? Comment pourraitelle resier en bonneur dans les relations privées, s'il était convenu que l'objet des regards de tous, que le gouvernement peut s'en passer? et comment cela ne serait-il pas convenu, si l'intérêt est la base de la morale? Il y a, nul ne peut le nier, des circonstances où ces grandes masses qu'on appelle des empires, ces grandes masses en état de nature l'une envers l'autre, trouvent un avantage momentané à commettre une injustice ; mais la génération qui suit en a presque toujours souffert.
Kant, dans ses écrits sur la morale politique, montre, avec la plus grande force, que nulle exception ne peut être admise dans le code du devoir. En effet, quand on s'appuie des circonstances pour justifier une action immorale, sur quel principe pourrait-on se fonder pour s'arrêter à telle ou telle borne? les passions naturelles les plus impétueuses ne seraient-elles pas encore plus aisément justifiées par les calculs de la raison, si l'on admettait l'intérêt public ou particulier comme une excuse de l'injustice ?
Quand, à l'époque la plus sanglante de la révolution, on a voulu autoriser tous les crimes, on a nommé le gouvernement comité de salut public; c'était mettre en lumière cette maxime reçue : Que le salut du peuple est la suprême loi. La suprême loi, c'est la justice. Quand il serait prouvé qu'on servirait les intérêts terrestres d'un peuple par une bassesse ou par une injustice, on serait également vil ou criminel en la commettant ; car l'intégrité
des principes de la morale importe plus que les intérêts des peuples. L'individu et la société sont responsables, avant tout, de rhéritage céleste qui doit être transmis aux générations successives de la race humaine. li faut que la fierté, la générosité, l'équité, tous les sentiments magnanimes enfin, soient sauvés, à nos dépens d'abord, et même aux dépens des autres, puisque les autrès doivent, comme nous, s'immoler à ces sentiments.
L'injustice sacrifie toujours une portion quelconque de la société à l'autre. Jusqu'à quel calcul arithmétique ce sacrifice est-il commandé? La majorité peut-elle disposer de la minorité, si l'une remporte à peine de quelques voix sur l'autre? Les membres d'une même famille, une compagnie de négociants, les nobles , les ecclésiastiques, quelque nombreux qu'ils soient, n'ont pas le droit de dire que tout doit céder à leur intérêt; mais quand une réunion quelconque, fùt-elle aussi peu considérable que celle des Romains dans leur origine ; quand cette réunion, dis-je, s'appelle une nation, tout lui serait permis pour se faire du bien ! Le mot de nation serait alors synonyme de celui de légion^ que s'attribue le démon dans l'Évangile : néanmoins, il n'y a pas plus de motif pour sacrifier le devoir à une nation qu'à toute autre collection d'hommes.
Ce n'est pas le nombre des individus qui constitue leur importance en morale. Lorsqu'un innocent meurt sur un échafaud, des générations entières s'occupent de son malheur, tandis que des milliers d'hommes périssent dans une bataille sans qu'on s'informe de leur sort. D'où vient cette prodigieuse différence que mettent tous les hommes entre l'injustice commise envers un seul, et la mort de plusieurs? C'est à cause de l'importance que tous attachent à la loi morale; elle est mille fois plus que la vie physique dans l'univers, et dans l'ame de chacun de nous, qui est aussi un univers.
Si l'on ne fait de la morale qu'un calcul de prudence et de sagesse, une économie de ménage, il y a presque de l'énergie à n'en pas vouloir. Une sorte de ridicule s'attache aux hommes d'état qui conservent encore ce qu'on appelle des maximes romanesques, la fidélité dans les engagements, le respect pour les droits individuels, etc. On pardonne ces scrupules aux particuliers, qui sont bien les maîtres d'être dupes à leurs propres dépens ; mais quand il s'agit de ceux qui disposent du destin des peuples, il y aurait des circonstances où Ton pourrait les blâmer d'être justes^
et leur faire un tort de la loyauté; car si la morale privée est fondée sur l'intérêt personnel, à plus forte raison la morale publique doit-elle l'être sur l'intérêt national ; et cette morale, suivant Toceasion, pourrait faire un devoir des plus grands forfaits, tant il est facile de conduire à Tabsurde celui qui s'écarte des simples bases de la vérité. Rousseau a dit qu'// n'était j^as pennis à une nation d'acheter la révolution la plus désirable par le sang d'un innocent : ces simples paroles renferment ce qu'il y a de vrai, de sacré, de divin dans la destinée de l'homme.
Ce n'est sûrement pas pour les avantages de cette vie, pour assurer quelques jouissances de plus à quelques jours d'existence, et retarder uq peu la mort de quelques mourants, que la conscience et la religion nous ont été données. C'est pour que des créatures en possession du libre arbitre choisissent ce qui est juste, en sacrifiant ce qui est profitable ; préfèrent l'avenir au présent, l'invi* sible au visible, et la dignité de l'espèce humaine à la conservation même des individus.
Les individus sont vertueux quand ils sacrifient leur intérêt particulier à l'intérêt général; mais les gouvernements sont à leur tour des individus qui doivent immoler leurs avantages personnels à la loi du devoir. Si la morale des hommes d'état n'était fondée que sur le bien public, elle pourrait les conduire au crime, si ce n'est toujours, au moins quelquefois ; et c'est assez d'une seule exception justifiée pour qu'il n'y ait plus de morale dans le monde, car tous les principes vrais sont absolus : si deux et deux ne font pas quatre, les plus profonds calculs de l'algèbre sont absurdes ; s'il y a dans la théorie un seul cas où l'homme doive manquer à son devoir, toutes les maximes philosophiques et religieuses sont renversées, et ce qui reste n'est plus que de la prudence ou de l'hypocrisie.
Qu'il me soit permis de citer l'exemple de mon père, puisqu'il s'applique directement à la question dont il s'agit. On a beaucoup répété que M. Necker ne connaissait pas les hommes, parcequ'il s'était refusé dans plusieurs cir. onstances aux moyens de corruption ou de violence dont on croyait les avantages certains. J'ose dire que personne ne peut lire les ouvrages de M. Necker, l'Histoire de la révolution de France^ le Pouvoir exécutif dans les grands états, etc., sans y trouver des vues lumineuses sur le cœur humain ; et je ne serai démentie par aucun de ceux qui ont vécu dans l'intimité de M. Necker, quand je dirai qu'il avait à
DE l'allé MÀGNB. 425
se défendre, malgré son admirable bonté, d'un pencbant assez vif pour la moquerie, et d'une façon un peu sévère de juger la médiocrité de l'esprit ou de l'ame : ce qu'il a écrit sur le Bonheur des Sots suffit, ce me semble, pour le prouver. Enfin, comme il joignait à toutes ses autres qualités celle d'être éminemment un homme d'esprit, personne ne le surpassait dans la connaissance fine et profonde de ceux avec lesquels il avait quelque relation; mais il s'était décidé par un acte de sa conscience à ne jamais reculer devant les conséquences, quelles qu'elles fussent, d'une résolution commandée par le devoir. On peut juger diversement les événements de la révolution française; mais je crois impossible à un observateur impartial de nier qu'un tel principe généralement adopté n'eût sauvé la France des maux dont elle a gémi, et, ce qui est pis encore, de l'exemple qu'elle a donné.
Pendant les époques les plus funestes de la terreur, beaucoup d'honnêtes gens ont accepté des emplois dans l'administration, et même dans les tribunaux criminels, soit pour y faire du bien, soit pour diminuer le mal qui s'y commettait; et tous s'appuyaient sur un raisonnement assez généralement reçu, c'est qu'ils empê* chaient un scélérat d'occuper la place qu'ils remplissaient , et rendaient ainsi service aux opprimés. Se permettre de mauvais moyens pour un but que Ton croit bon, c'est une maxime de conduite singulièrement vicieuse dans son principe. Les hommes ne savent rien de l'avenir, rien d'eux-mêmes pour demain; dans chaque circonstance et dans tous les instants le devoir est impératif, les combinaisons de l'esprit sur les suites qu'on peut prévoir n'y doivent entrer pour rien.
De quel droit des hommes qui étaient les instruments d'une autorité factieuse coDservaient-ils le titre d'honnêtes gens, parcequ'ils faisaient avec douceur une chose injuste ? Il eût bien mieux valu qu'elle fût faite rudement, car il eût été plus difficile de la supporter ; et de tous les assemblages le plus corrupteur, c'est celui d'un décret sanguinaire et d'un exécuteur bénin.
La bienfaisance que Ton peut exercer en détail ne compense pas le mal dont on est l'auteur, en prêtant l'appui de son nom au parti que l'on sert. Il faut professer le culte de la vertu sur la terre, afin que non seulement les hommes de notre temps, mais ceux des siècles futurs, en ressentent l'influence. L'ascendant d'un courageux exemple subsiste encore mille ans après que les objets d'une charité passagère n'existent plus. La leçon qu'il importe le
426 DE L'ALLFarAGiXE.
plus de donner aux hommes dans ce monde, et surtout dans la carrière publique, c'est de ne transiger avec aucune considération quand il s'agit du devoir.
((^ Dès qu'on se met à négocier avec les circonstances, tout est (( perdu, car il n'est personne qui n'ait des circonstances. Les uns (( ont une femme, des enfants, ou des neveux , pour lesquels il « faut de la fortune; d'autres, un besoin d'activité, d'occupation; « que sais-je? une quantité de vertus, qui toutes conduisent à la « nécessité d'avoir une place, à laquelle soient attachés de l'argent (( et du pouvoir. ]N 'est-on pas las de ces subterfuges dont la révo- (( lution n'a cessé d'offrir l'exemple? L'on ne rencontrait que des « gens qui se plaignaient d'avoir été forcés de quitter le repos <( qu'ils préféraient à tout, la vie domestique, dans laquelle ils (( étaient impatients de rentrer; et l'on apprenait que ces gens-là « avaient employé les jours et les nuits à supplier qu'on les con- « traignît de se dévouer à la chose publique, qui se passait par- « faitement d'eux. »
Les législateurs anciens faisaient un devoir aux citoyens de se mêler des intérêts politiques. La religion chrétienne doit inspirer une disposition d'une tout autre nature : celle d'obéir à l'autorité , mais de se tenir éloigné des affaires de l'état quand elles peuvent compromettre la conscience. La différence qui existe entre les gouvernements anciens et les gouvernements modernes explique celte opposition dans la manière de considérer les relations des hommes envers leur patrie.
La science politique des anciens était intimement unie avec la religion et la morale ; l'état social était un corps plein de vie ; chaque individu se considérait comme l'un de ses membres. La petitesse des états, le nombre des esclaves, qui resserrait encore de beaucoup celui des citoyens , tout faisait un devoir d'agir pour une patrie qui avait besoin de chacun de ses fils. Les magistrats, les guerriers, les artistes , les philosophes, et presque les dieux, se mêlaient sur la place publique ; et les mêmes hommes tour à tour gagnaient une bataille, exposaient un chef-d'œuvre, donnaient des lois à leur pays , ou cherchaient à découvrir celles de l'univers.
Si l'on en excepte le très petit nombre de gouvernements libres , la grandeur des états chez les modernes , et la concentra-
* Ce passage excita la plus grande rumeur à la censure. On eût dit que ces observations pouvaient empêclier d'obtenir et surtout de demander des places.
tion du pouvoir des monarques , ont rendu , pour ainsi dire , la politique toute négative. Il s'agit de ne pas se nuire les uns aux autres , et le gouvernement est chargé de cette hante police , qui doit permettre à chacun de jouir des avantages de la paix et de l'ordre social , en achetant cette sécurité par de justes sacrifices. Le divin législateur des hommes commandait donc la morale la plus adaptée à la situation du monde sous l'empire romain , quand il faisait une loi du paiement des tributs et de la soumission au gouvernement , dans tout ce que le devoir ne défend pss ; mais il conseillait aussi avec la plus grande force la vie privée.
Les hommes qui veulent toujours mettre en théorie leurs penchants individuels confondent habilement la morale antique et la morale chrétienne : « Il faut , disent-ils, comme les anciens, servir sa patrie , n'être pas un citoyen inutile dans l'état ; il faut, disent-ils, comme les chrétiens, se soumettre au pouvoir établi par la volonté de Dieu. » C'est ainsi que le mélange du système de l'inertie et de celui de Taction produit une double immoralité , tandis que , pris séparément , l'un et l'autre avaient droit au respect. L'activité des citoyens grecs et romains, telle qu'elle pouvait s'exercer dans une république, était une noble vertu. La force d'inertie chrétienne est aussi une vertu, et d'une grande force; car le christianisme, qu'on accuse de faiblesse, est invincible selon son esprit , c'est-à-dire dans l'énergie du refus. Mais l'égoïsme patelin des hommes ambitieux leur enseigne l'art de combiner les raisonnements opposés , afin de se mêler de tout comme un païen , et de se soumettre à tout comme un chrétien.
L'univers, mon ami, ne pense pdiit à toi,
est ce qu'on peut dire maintenant à tout l'univers , les phénomènes exceptés. Ce serait une vanité bien ridicule que de motiver dans tous les cas l'activité politique par le prétexte de l'utilité dont on peut être à son pays. Cette utilité n'est presque jamais qu'un nom pompeux dont on revêt son intérêt personnel.
L'art des sophistes a toujours été d'opposer les devo'rs les uns aux autres. L'on ne cesse d'imaginer des circonstances dans lesquelles cette affreuse perplexité pourrait exister. La plupart des fictions dramatiques sont fondées là-dessus. Toutefois la vie réelle est plus simple , l'on y voit souvent les vertus en combat avec les intérêts; mais peut-être est-il vrai que jamais l'honnête homme , dans aucune occasion , n'a pu douter de ce que le de-
428 DE l'allemagise.
voir lui commandait. La voix de la conscience est si délicate , qu'il est facile de l'étouffer ; mais elle est si pure , qu'il est impossible de la méconnaître.
Une devise connue contient , sous une forme simple , toute la théorie de la morale: Fais ce que dois ^ advienne que pourra. Quand oa établit , au contraire , que la probité d'un homme public consiste à tout sacrifier aux avantages temporels de sa nation, alors il peut se trouver beaucoup d'occasions où , par moralité , on serait immoral. Ce sophisme efst aussi contradictoire dans le fond que dans la forme : ce serait traiter la vertu comme unescience conjecturale, et tout-à-fait soumise aux circonstances dans son application. Que Dieu garde le cœur humain d'une telle responsabilité ! Les lumières de notre esprit sont trop incertaines pour que nous soyons en état déjuger du moment où les éternelles lois du devoir pourraient être suspendues ; ou plutôt ce moment n'existe pas.
S'il était une fois généralement reconnu que l'intérêt national lui-même doit être subordonné aux pensées plus hautes dont la vertu se compose , combien l'homme consciencieux serait à l'aise ! comme tout lui paraîtrait clair en politique , tandis qu'auparavant une hésitation continuelle le faisait trembler à chaque pas î C'est cette hésitation même qui a fait regarder les honnêtes gens comme incapables des affaires d'état ; on les accusait de pusillanimité , de timidité , de crainte ; et l'on appelait ceux qui sacrifiaient légèrement le faible au puissant , et leurs scrupules à leurs intérêts, des hommes d'une nature énergique. C'est pourtant une énergie facile que celle qui tend à notre propre avantage , ou même à celui d'une faction dominante : car tout ce qui se fait dans le sens de la multitude est toujours de la faiblesse , quelque violent que cela paraisse.
L'espèce humaine demande à grands cris qu'on sacrifie tout à son intérêt, et finit par compromettre cet intérêt, à force de vouloir y tout immoler ; mais il serait temps de lui dire que son bonheur même , dont on s'est tant servi comme prétexte , n'est sacré que dans ses rapports avec la morale ; car sans elle, qu'importeraient tous à chacun ? Quand une fois l'on s'est dit qu'il faut sacrifier la morale à l'intérêt national , on est bien près de resserrer de jour en jour le sens du mot nation , et d'en faire d'abord ses partisans , puis ses amis , puis sa famille , qui n'est qu'un terme décent pour se déguiser soi-même.