DEUX JEUNES AMIES
Charles-Adolphe de Linange, né en Normandie d'une famille noble, ancienne, mais peu opulente ; privé de ses parents dès sa plus tendre enfance, maître de lui-môme à vingt et un ans, vendit son modique héritage, convertit en marchandises les deux tiers de sa fortune, et s'embarqua pour la Martinique, où depuis plus de trente ans un oncle de sa mère s'éloit établi. Sa traversée fut heureuse : son vieux parent le reçut avec joie, et comme il n'avoit point d'enfants, M. de Linange devint en peu de temps l'objet de toute sa tendresse.
Une figure gracieuse, un naturel aimable, fixèrent bientôt sur lui l'attention des créoles les plus distinguées. Huit mois après son arrivée, une jeune veuve, en l'épousant, le rendit maître de deux habitations très-vastes, dont une partie étoit assez mal cultivée. L'intelligence et l'activité de M. de Linange en augmentèrent considérablement la valeur, et le mirent en élat d'étendre son commerce et ses possessions.
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Cinq ans après son mariage, la mort de son grand oncle tripla sa fortune. Heureux s'il eût su borner ses vœux, et suivre le plan raisonnable qu'il l'ormoit en quittant la France! Il se proposoit seulement alors d'acquérir un fonds suffisant pour vivre avec aisance dans sa patrie. Peu à peu une perspective trop brillante s'ouvrit devant lui : la possibilité d'amasser des richesses lui donna le désir d'en accumuler ; désir dangereux, souvent nuisible à son objet, propre à écarter du but que l'on envisage en s'y livrant. iM. de Linange en fit la triste expérience. L'avidité le conduisit à laisser échapper l'instant où il pouvoit assurer à jamais sa fortune et sa tranquillité.
Marié depuis dix ans, il perdit sa femme cl la regretta sincèrement. Elle lui laissoit une fille, seul fruit de leur union. Pendant la vie de madame de Linange, son mari n'avoit osé céder à l'envie de faire élever sa fille en France : il craignoit d'affliger une tendre mère, s'il la privoit du plaisir de voir croître cet enfant sous ses yeux. Rien ne gênant plus sa volonté, il saisit la première occasion favorable à sou dessein. Zéphirine de Linange, âgée de neuf ans, fut amenée en Europe par une amie de son père, que des affaires y rappeloient. Cette amie la conduisit à Paris, et la remit entre les mains de madame de Rare, religieuse aux dames Annonciades du Saint-Esprit, à Popincourt, cousine-germaine de la mère de M. de Linange. A peine sorloitil de l'enfance quand elle quitta sa province ; cependant elle se souvenoit de l'avoir vu, désiroit beaucoup son avantage et son retour en France. M. Rémond, banquier, autrefois compagnon d'études du père de la jeune Américaine, alors son correspondant à Paris, iut chargé par lui de fournir à madame de Rare l'argent nécessaire à Pentretien et à l'éducation de cet enfant chéri. On le pria de ne point fixer sa dépense, M. de Linange souhaitant procurer à sa fille tout ce qui pourroit contribuer à la rendre aimable et heureuse.
La grande fortune dont Zéphirine devoit jouir unit toute la
commimaiilé dans le désir de lui attacher une jeune personne, qui, en s'atlirant sa bienveillance, lui devroit peut-être un jour son établissement. La maison s'en trouvoit chargée par un événement assez extraordinaire. Sa position la mettoit dans la nécessité de prendre le voile quand elle auroit atteint l'âge où l'on peut embrasser la vie monastique ; et ces dames craignoîent de la voir contrainte à prononcer des vœux sans vocation et sans goût pour la retraite.
Elle étoit de l'âge de mademoiselle de Linange, et se nommoit Clémence d'Arlenay. Elle joignoit à une figure attrayante beaucoup d'esprit, un naturel doux, et cette docilité, cette attention à plaire où la dépendance accoutume, en inspirant la crainte de s'attirer un reproche. Madame de Rare consentit avec joie à cet arrangement des autres religieuses ; Clémence fut reçue dans l'appartement de mademoiselle de Linange, partagea ses études et ses amusements. Traitée par elle comme une sœur chérie, mademoiselle d'Artenay en prit les sentiments, et rien n'altéra dans la suite ces premières dispositions de leurs cœurs.
Soigneuse de remplir les intentions de M. de Linange, madame de Rare se fit un devoir de donner à sa fille une éducation distinguée. Zéphirine en profita. Intelligente, appliquée, elle acquit avec facilité des connoissances utiles et des talents agréables. Rien faite, jolie, gracieuse, sensible, libérale, elle devint chère à toutes les personnes dont elle se trouvoit environnée. Huit années s'écoulèrent dans ce calme heureux, partage de la jeunesse et de l'innocence, calme dont on jouit sans en apprécier l'inestimable avantage, connu seulement quand il n'existe plus, quand on a perdu pour jamais l'espoir de le recouvrer.
La paix de mademoiselle de Linange fut troublée par le relard des lettres de la Martinique. Elle conservoit un souvenir bien vif de son père, se rappeloit avec attendrissement ses traits, ses caresses et ses bontés. Les expressions affectueuses dont il se servoit en lui écrivant entretenoient dans son cœur un désir
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îu'dfMii do lo revoir, de se sentir encore pressée" contre le sein do ce parent cliéri. Par ses dernières lettres, il lui annonçoit son prochain retour en France, le dessein formé d'y rester, de lui procurer un grand établissement; d'employer le fruit de ses longs et pénibles travaux à faire la félicité de l'unique objet de ses soins et de sa tendresse.
Que ces flatteuses espérances répandoient de joie dans l'âme de Zéphirine ! à quelles vives douleurs la livrèrent-elles en se dissipant ! Une année se passa toute entière, et plusieurs vaisseaux arrivèrent sans lui apporter aucune lettre delà iMartinique. Les visites de M. Rémond, auparavani assez fréquentes, devenoient rares et courtes. Les questions sur le silence de M. de Linange l'embarrassoient ; il y répondoit par des propos vagues ; et laissoit toujours dans l'incertitude où lui-même feignoit d'être, sur la cause de cet alarmant silence.
Le bon cœur de M. Rémond l'engageoit seul à cacher de tristes événements. Depuis un an M. de Linange n'exisloit plus ; sa mort, suite des chagrins violents que lui avoit donnés le désordre de ses affaires, réduisoit sa fille à l'indigence. Des déprédations do toute espèce, une maladie épidémique répandue sur ses nègres, des pertes réitérées le forcèrent à contracter des dettes immenses. Il lui restoit des moyens de rétablir sa fortune : il les employoit avec ardeur, quand la guerre, portant ses funestes ravages dans cette partie du globe, arrêta ses travaux, anéantit ses espérances, lui montra sa ruine inévitable, et le sort qu'elle préparoit à l'enfant aimable et chéri, dont l'élévation et le bonheur formoient le plan de sa propre félicité. Cette cruelle idée se présentant sans cesse à son esprit, serra son cœur, l'accabla d'une mortelle affliction, détruisit en lui tous les principes de la vie, et lui fit terminer en peu de mois, des jours devenus si malheureux.
La vente de ses habitations, celle de ses effets, ses fonds rassemblés suffirent à remplir ses engagements, mais il ne resta
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rion. Depuis quinze mois Zépliirine devoit à M. Rémond l'aisance dont elle jouissoil encore. Il eût pu soutenir sans se gêner sa dépense nécessaire ; mais madame de Rare sembloit se plaire à l'étendre, à l'augmenter chaque jour : elle remplissoit son appartement de meubles inutiles et chers, lui faisoit porter les plus riches étoffes, lui entretenoit plus de femmes que son service n'en exigeoit, et lui laissoit la liberté de donner beaucoup. M. Rémond sentoit le besoin d'arrêter sa prodigalité, de l'avertir du changement arrivé dans la situation de son élève : vingt fois il se rendit d\i couvent avec le dessein de parler ; mais prêt à s'expliquer, l'idée de la douleur qu'il alloit exciter le retenoit, l'engageoit à retarder encore ce fatal éclaircissement ; sa tendre compassion lui faisoit souhaiter d'attendre des circonstances plus favorables au désir qu'il avoit d'adoucir en partie une découverte si désespérante.
Séparé depuis longtemps de M. de Linange, cet homme honnête conservoit le souvenir d'un léger service reçu de cet ami dans sa jeunesse. L'état présent de sa fille lui inspiroit l'envie de reconnoître ce service en obligeant la jeune orpheline; mais embarrassé alors par des pertes récentes, par des doutes sur deux maisons de commerce dont la solidité l'intéressoit ; dégoûté des affaires et s'arrangeant pour les quitter, il venoit d'acheter une terre dans sa province, avec le dessein de s'y retirer : cette acquisition le mettoit à l'étroit pour le moment^ et ne lui permcttoit pas de disposer de ses fonds au gré de ses désirs.
Pressé par les instances de madame de Rare, il revoit un jour au moyen d'éluder encore celte triste explication, quand on lui remit ses lettres d'Espagne. Son correspondant de Cadix l'informoit du retour d'un vaisseau dont on croyoit depuis deux ans la perle certaine. 11 venoit d'arriver chargé d'une riche cargaison. Le bénéfice de M. Rémond sur sa part des marchandises apportées, montoil à plus de cent mille livres : ce profit inattendu le surprit. Le retour de ce vaisseau lui parut un bienfait
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(le la Providence: et l'instant où elle le ramenoit, une marque de sa bonté pour mademoiselle de Linange. Déterminé à partager ce profit avec elle, il se rendit au couvent, fit prier madame de Rare de venir seule au parloir ; et rompant enfin un silence gardé si longtemps, et par de si louables motifs, il lui apprit les désastres arrivés à la Martinique, la mort de son parent, et la situation cruelle où sa fille se Irouvoit réduite.
Consternée d'un événement qu'elle avoit craint sans en prévoir les suites, madame de Rare, les yeux baignés de larmes, les mains jointes, élevées, sembloit en l'écoutant, implorer le secours céleste pour la malheureuse orpheline, dont toutes les espérances s'évanouissoient à jamais. Après un instant de silence, elle s'écria : 0 ma chère Zéphirine! que ferez- vous? que dcviendrez-vous? Et regardant monsieur Rémond : Quoi, lui ditelle, vous êtes sûr de son entière ruine? quoi, l'héritière de tant de riches habitations ne possède rien, n'attend rien? quoi, monsieur, elle n'a pas même la modique somme nécessaire pour consacrer ses jours dans cette maison? elle est sans appui, sans asile, sans ressources, abandonnée à toutes les horreurs de l'extrême pauvreté?
Non, madame, non, répondit M. Rémond; sa position est fâcheuse, mais elle n'est pas si cruelle. Cessez de vous affliger à cet excès. Aidée de vos conseils et de sa raison, si mademoiselle de Linange peut, sans trop de regret, cesser d'envisager un brillant avenir, se contenter d'être à l'abri du besoin et de la dépendance, on la met en état de continuer à vivre sous vos yeux, avec un revenu très-borné, il est vrai, mais suffisant pour ne pas la contraindre à prendre le voile, ou a contracter d'humiliantes obligations. Tirant alors de son portefeuille plusieurs billets : Voici, madame, continua-t-il, des effets appartenant à mademoiselle de Linange. Un ami de son père m'a chargé de les lui remettre et d'en payer le montant. Il se trouvera heureux si vous daignez les arcoplor pour elle, sans chercher à le
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connoitrc. En piulanl, il passoit lesbillofs du côlé de madame de Rare, et Pinterrompant à sa première question sur cet ami, il la pria de lui laisser garder un secret confié à sa foi.
Peu de moments auparavant, madame de Rare se seroit vivement affligée de voir la fortune de sa parente bornée à un fonds de cinquante mille livres. Ce qu'elle venoit d'apprendre lui lit paroître celle somme considérable; elle en marqua sa reconnoissance à M. Rémond. Çn vain s'efforça-t-il de détourner ses idées : elles se fixèrent sur lui. Je n'insisterai point, monsieur, lui dit-elle, sur un aveu de votre part; je ne vous priverai point de la satisfaction de vous montrer aussi modeste que généreux; je ne vous remercierai point d'assurer la subsistance d'une infortunée; mais puissent ses vœux et les miens attirer les bénédictions du ciel sur la noble créature dont vous taisez le nom ! puisse ce bienfaisant ami de mon malheureux parent n'éprouver jamais l'amertume de la douleur, ou s'il en ressent un instant l'atteinte, que toutes les puissances célestes répandent alors dans son âme la douceur consolante dont il vient de pénétrer la mienne !
Touché de celle effusion du cœur de la religieuse attendrie, M. Rémond la pria de moins exalter ce service. Après avoir pris avec elle des arrangements sur l'emploi des cinquante mille livres, il la quitta, soulagé par l'aveu qu'il venoit de faire, et content de s'être trouvé le pouvoir de remplir les devoirs de Tamitié.
L'espèce de calme où il laissa madame de Rare, dura peu. Dans le premier accablement où l'avoient jeté de si funestes nouvelles, le présent de M. Rémond lui sembloit une ressource suffisante; mais la réflexion lui peignit bientôt Zéphirine réduite au simple nécessaire, privée de Pespoir d'une grande alliance, du rang, de l'éclat que donne la fortune ; contrainte de passer ses jours dans la retraite, sans pouvoir à l'avenir s'y procurer les agréments propres à en écarter le dégoût et l'ennui. Ces
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considérations faisoient couler ses larmes, pendant qu'ollo marehoit lentement vers le jardin, où l'altendoit mademoiselle do Linange. La voyant accourir à sa rencontre, elle baissa son voile, et sans répondre à ses inquiètes questions, elle la prit par la main, la conduisit au chœur, ou personne n'éloit en ce moment ; là, se prosternant avec elle au pied de la grille : 0 ma chère Zéphirine ! lui dit-elle d'une voix étouffée par ses pleurs, soumettez-vous à la volonté du ciel : il^vous éprouve. Vous n'avez plus de père, plus de possessions, plus d'espérances ! Abandonnée aux soins de la Providence, bénissez sa vigilante bonté : elle vient de pourvoir à vos plus pressants besoins. Priez, ma fille, priez pour votre père, priez pour vous ; demandez au Toutpuissant l'oubli de votre bonheur passé et la force de soutenir les traits de l'adversité.
• Mademoiselle de Linange entendit à peine les dernières paroles de madame de Rare; saisie d'une vive douleur, elle répéta foiblement : Je n'ai plus de père! ah! Dieu,je n'ai plus de père! et perdit la connoissance et le sentiment.
Revenue d'un long évanouissement, retournée chez elle, des larmes abondantes soulagèrent un peu l'oppression de son cœur. Elle surprit madame de Rare, par la modération de ses regrets sur la perte de ses héritages : plus touchée de la mort de son père que du renversement de sa fortune, elle ne pleuroit point des biens dont son éducation ne lui avoit point appris à connoître tous les avantages. Peu d'idée du monde, de ses usages, de ses préjugés, du prix qu'il attache aux grandeurs, à la richesse, la rendoit moins sensible au changement de sa position. Le bienfait du généreux ami de son père ne l'humilia point : aucun mouvement d'orgueil n'affoiblissant la reconnoissance, elle ne devint point un sentiment pénible pour son cœur ; elle se prêta sans répugnance aux réformes indispensables qu'exigeoit sa situation présente, se vit ôter ses femmes, ses maîtres, passa d'un très-bel appartement dans un fort petit,
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abandomia un joli jardin où elle se plaisoit à faire cultiver des Heurs, et s'amusoit du soin d'une volière. Aucune de ces privalions ne lui arracha la plus légère plainte ; mais sa fermeté cessa de se soutenir, quand madame de Rare lui montra le dessein de chercher une autre protectrice à mademoiselle d'Artenay, l'événement ne lui permettant plus de remplir à son égard ses premières intentions. La seule idée de se séparer d une compagne si chère fit jeter des cris de douleur à la sensible Zéphirine. Laissez-moi mademoiselle d'Artenay, laissez-la-moi, répétoit-elle toute en pleurs à madame de Rare. Mon infortune n'a pas altéré son amitié ; elle consent à partager mon sort : si mon revenu ne suffit pas pour toutes deux,nous l'augmenterons par un travail assidu, ces beaux ouvrages en broderie, que j'aimois tant à faire pour les donner, m'occuperont plus agréablement encore, quand leur produit me conservera la douceur de vivre avec Clémence. Mademoiselle d'Artenay, plus attachée à Zéphirine depuis qu'elle la voyoit malheureuse, mêla ses larmes aux prières de sa tendre amie, et madame de Rare ne put refuser à ces aimables filles une satisfaction si ardemment souhaitée.
Comme au temps de sa prospérité mademoiselle de Linange, généreuse et modeste, ne tiroit aucune vanité de sa fortune, elle n'avoit jamais blessé l'orgueil ni excité l'envie des compagnes de sa retraite. Prompte à les obliger, à prévenir leurs désirs, la perte de ses espérances ne lui fit point éprouver de leur part ces froideurs mortifiantes, cette espèce de dédain, que trop souvent la disgrâce entraîne à sa suite. On la plaignit on la rechercha, on s'occupa du soin de la consoler, de la distraire ; et sa noble résignation, après un si grand revers, la rendit l'objet de l'estime et des égards de toute la maison.
Insensiblement mademoiselle de Linange recouvra cette tranquillité d'esprit qu'un fâcheux événement interrompt et ne détruit pas, quand on ne peut s'accuser de s'être attiré son mal-
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lieur. Si la [ktIc de son père cxciloil encore ses larmes, celle (le sa fortune senibloit entièrement effacée de son souvenir. Madame de Rare s'en occupoit davantage : elle ne s'accoutumoit point à voir Zèphirine dans une situation si différente de l'état brillant où elle Tavoit longtemps envisagée. Les personnes qui ont volontairement renoncé aux pompes du siècle, ne sont pas toujours les moins frappées de la considération attachée à Topulence, aux titres, à Téclat des vanités mondaines ; peut-être en les prisant beaucoup, trouvent-elles un plaisir secret à s'exagérer le sacrifice qu'elles en ont fait.
Délicate, foible, attaquée de plusieurs infirmités, en s'abandonnant trop à de sombres réflexions, madame de Rare tomba dans une noire mélancolie ; de violents accès de vapeurs s'y joignirent, son esprit s'altéra comme sa santé : peu de mois la réduisirent à cet état d'enfance et d'ineptie où la nature semble n'agir encore que pour dégrader l'être malheureux et dépendant soumis par elle à cette triste et humiliante condition.
Pénétrée de ce cruel accident, mademoiselle de Linange, assidue près d'elle, lui rendit les soins les plus attentifs et les plus affectueux. Pendant dix mois elle ne la quitta pas un seul instant ; et elle s'en vit privée pour jamais avec cette douleur, ce regret dévorant que fait sentir l'éternelle séparation d'une amie dont on se reproche d'avoir innocemment causé les cha* grins, aigri les maux, en répandant l'amertume dans son cœur.
Clémence et elle pleurèrent longtemps madame de Rare. Le souvenir de ses souffrances, la certitude du bonheur que ses vertus lui assuroient à jamais, les consola peu à peu. Zèphirine coramençoit à recouvrer sa paix intérieure, quand un bien petit événement troubla ce calme renaissant, ouvrit son esprit à de nouvelles idées, son cœur n une sorte d'agitation et d'inquiétude^ dont sa retraite sembloit devoir la garantir pour toujours.
Aglaé d'Alerac entrée au couvent peu de temps après Zéphi- Hne,iui avoit montré beaucoup d'attachement. Ses préférences
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pour elle étoienl même devenues plus marquées et plus obligeantes depuis la mort de M. de Linange. Cette jeune demoiselle fut retirée du couvent et mariée avec le comte de Nancé: six semaines après son mariage, elle se fit un plaisir de donner aux amies qu'elle venoit de quitter une espèce de petite fête, dont loute la communauté pût partager l'amusement. C'étoit une magnifique collation, précédée et suivie d'un concert de voix et d'instruments, exécuté par les plus habiles musiciens. Clémence et Zépliirine, suivies de plusieurs jeunes personnes, sortirent pour être avec la comtesse dans un parloir du dehors, pendant que les religieuses et les pensionnaires se succédoient tour à tour dans le parloir intérieur.
Le concert étoitfini, les musiciens congédiés, lorsque le comte de Nancé, revenant de la chasse avec le marquis de Mussidan, son ami, lui proposa d'aller surprendre sa femme au milieu de la joie enfantine où elle devoit se livrer en ce moment. Le marquis y consentit. A cent pas du monastère, M. de Nancé ar- • réta sa voiture, en descendit, entra dans la cour, défendit aux gens de la comtesse de l'avertir, et s'avança sans bruit vers la parloir où elle étoit. Prêt d'y entrer, il se retint, craignant d'interrompre une personne qui chantoit en s'accompagnant sur la harpe.
La voix douce, sonore et légère de cette personne fixoit les deux amis à leur place, et les faisoit souhaiter de Tentendre longtemps. L'air fini, madame de Nancé voulant appeler une lourière jeta les yeux vers la porte, vit son mari, se leva, courut à lui, le prit par la main, et le présenta d'un air riant et satisfait à toutes les dames qui se trou voient au parloir.
Pendant les compliments d'usage sur l'heureux assortiment des deux époux, le marquis de Mussidan cherchoit des yeul la chanteuse dont les sons séduisants venoient de lui causer tant de plaisir. La place où il voyoit mademoiselle de Linange, sa hai'pe encore devant elle, la distiu^uoient assez. Il s'avança vfet's
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elle dans le dessein de louer la beauté de sa voix, mais en rapprochant, son admiration changea d'objet. La contenance noble et modeste de Zéphirine, les grâces répandues sur toute sa personne, cet air imposant que donnent la candeur et l'innocence, quand elles se peignent sur un visage aimable, étonna le marquis ; il oublia ce qu'il vouloit lui dire, et ses expressions lui prouvèrent seulement la surprise où le jetoit l'assemblage de tant de charmes réunis en elle.
Accoutumée à ce langage flatteur, une femme élevée dans le monde y eût sans doute fait peu d'attention. Mademoiselle de Linange l'entendoit pour la première fois : elle ncl'écouta point avec indifférence. Une sorte de plaisir qu'elle n avoit jamais senti se mêloit à l'embarras d'y répondre : frappée de la figure attrayante de M. de Mussidan; elle ne put se défendre de lui donner intérieurement une partie des louanges qu'il venoit de lui prodiguer.
• M. de Nancé s'empressa d'adresser des compliments polis à l'amie de la comtesse. La conversation devint vive et enjouée. Mademoiselle de Linange parla peu, mais sonair attentif etsatisfait montroit combien elle s'en amusoit. Le moment vint où il falloit se séparer. Madame de Nancé ne pouvoit se résoudre à quitter Zéphirine. Toutes deux s'attendrirent ense disantadieu. La comtesse partoit dans quinze jours pour Nancé ; elle avoit déjà montré à ses deux amies le plus grand désir de les y mener : elle pria son mari de l'aider à obtenir d'elles cette faveur. Clémence parut très-disposée à faire ce voyage ; mademoiselle de Linange n'ayant aucune raison de se refuser à de pressantes, à d'affectueuses invitations, s'y rendit. Non-seulement elle promit d'aller à Nancé avec la comtesse, mais elle consentit à y passer tout le temps qu'elle-même comptoit y rester. Le comte, sa
, femme et le jeune marquis s'éloignèrent à regret. Les deux solitaires rentrèrent dans la maison : mademoiselle d'Artenay fort occupée de la petite fclc et du voyage projeté ; Zéphirine rè-
veuse, se rappelant avec une sorte d'émotion tout ce que l'on avoit dit, s'étonnant encore des expressions de M. de Mussidan, prenant un plaisir secret à se les répéter, à les graver dans sa mémoire, à se retracer ses traits, l'air doux et animé de sa physionomie, et le son touchant de sa voix pendant qu'il lui parloiL
Au temps prescrit, la comtesse alla chercher au couvent ses deux amies, et prit avec elles la route de Normandie. Tout sur celle roule attiroit et charmoit leurs regards : la vue des terres cultivées, des troupeaux épars dans la campagne; les villages, leurs habitants ; les bois, les eaux sembloient leur donner des idées et des sensations nouvelles. A leur arrivée, l'aspect riant et magnifique du chàleau, la foule des villageois accourant de toutes parts pour voir la comtesse, les acclamations dont ils tirent retenlir l'air en l'apercevant, mêlèrent le mouvement d'une joie douce et tendre à l'émotion qu'éprouvoient deux cénobites accoutumées dés leur enfance à la triste uniformité du cloîlre, et goûtant pour la première fois le plaisir attaché à la variété des objets.
Le maréchal du Plessis, père de M. de Nancé, venoit en le mariant de lui donner cette superbe terre. Peu de jours avant le départ de son fds, il s'y étoit rendu avec le marquis de Mussidan, pour y préparer une fête champêtre dont il vouloit amuser la comtesse à son arrivée. Celte fête commença au moment où elle entra dans l'avenue du château, fut très-agréable, dura le reste du jour, et même une partie de la nuit. Mais elle devint fatale à celui qui la donnoit, en réveillant dans le fond de son cœur une sensibililé dont il se tlattoit d'avoir pour jamais amorti la dangereuse activité.
Le maréchal du Plessis, né tendre, susceptible d'une passion vive et constante, n'avoit pas eu sujet de s'applaudir d'un lien formé par la plus sincère affection. Jeune encore quand il perdit sa lemmeT, il s'attacha plusieurs fois. Souvent favorisé, rarement
heureux, toujours trompé, il résolut de* se défendre contre l'amour, en adoptant tous les goûts, en s'appliquant à toutes les éludes propres à occuper assez l'esprit pour bannir du cœur ce besoin d'aimer que fait sentir le loisir et l'inaction. Il avoit quarante-six ans quand il unit son lils unique à mademoiselle d'Alerac. Grand, bien fait, il joignoit à de beaux traits une physionomie ouverte, animée, et cet air qui plaît, inspire la confiance et fait naître l'amitié. Son humeur étoit égale, son esprit un peu porté vers la raillerie ; mais un naturel doux, obligeant, modéroit ce penchant; il badinoit, et n'offensoit pas. Possesseur d'une grande fortune, il se mon troit magnifique dans sa dépense ; mais une sage économie lui donnoit les moyens d'en employer une grande partie à de nobles usages. Estimé, chéri, recherché, il jouissoit d'une paix qu'il croyoit inaltérable, quand madame de Nancé la troubla en offrant à ses yeux un objet également capable d'augmenter son bonheur ou de le détruire.
Charmée de devoir à l'attention du maréchal un divertissement où elle ne s'attendoit pas, la comtesse voulut en marquer sa reconnoissance, en montrant tout le plaisir qu'il lui donnoit. Bientôt elle unit sa voix aux chants rustiques des jeunes villageoises. Zéphirine l'imita. Mademoiselle d'Artenay se mêla parm les danseuses et développa tant de grâces en se livrant à cet exercice, qu'elle fixa sur elle les regards du maréchal et s'attira son admiration. En considérant ses traits, son air, l'aisance de ses mouvements, il se rappela une de ses nièces, qu4l avoit beaucoup aimée, et dont la mort prématurée excitoit encore ses regrets : plus il considéroit Clémence, plus il se sentoit frappé de cette ressemblance. Il fit observer à son fils ce singulier effet du hasard, et s'en occupa tout le soir.
Les premiers jours se passèrent à parcourir les jardins, le parc ; à visiter les bosquets, les grottes ; à voir les cascades : on ne se lassoit point d'admirer les agréments de celte charmante habilatio'i ; cl l'air parfumé par les lilas, les jacinthes et les
narcisses, augmentoit encore le plaisir de ces longues promenades.
On étoit alors au commencemenl du printemps, saison choisie exprès par le comte de Nancé pour éviter les importuns que l'automne l'eût forcé de recevoir. Vraiment louché des attraits de sa jeune compagne, il vouloit jouir sans contrainte de la douceur d'être avec elle, de lui prouver sa lendresse, de se montrer uniquement occupé du soin de l'amuser et de lui plaire. Un même sentiment remplissoit le cœur de la comtesse ; l'assiduité de son mari prés d'elle, lui faisoil aimer le séjour de Nancé, et rcdoubloit à ses yeux les beautés que la nature renaissante offroit de toutes parts à sa contemplation.
De ces six personnes convenues de passer ensemble plusieurs mois à la campagne, deux y goûtaient une félicité parfaite. Mademoiselle d'Artenay, n'éprouvant aucune altération dans sa façon habituelle d'envisager les objets, s'amusoit de tout. Le reste de la petite société s'abandonnoit à des idées inquiètes, à de fâcheuses réflexions, formoit des vœux, s'avouoit qu'ils étoient indiscrets : la crainte, le désir, d'inutiles regrets occupoient des cœurs sensibles ; ils s'efforçoient de cacher leur trouble, et quelquefois en laissoient échapper des marques visibles.
Depuis l'arrivée de la comtesse, le maréchal ne se trouvoit plus dans cette disposition d'esprit qui, depuis plusieurs années, le rendoil paisible et heureux. En croyant chercher l'image d^une parente sur le visage aimable de mademoiselle d'Arlenay, il s^était imprudemment livré au plaisir de la regarder. Ciiaque instant ce plaisir devenoit plus doux, plus attachant. Mille quillilés solides, de l'esprit, de l'enjouement, de la sensibilité, changèrent l'atlention du maréchal en un intérêt si vif, qu'il ne put se méprendre aux mouvements de son cœur ; il rougit de sa foiblesse, s'en alarma, se promit de vaincre Une passion si contraire à son repos, d'éviter le danger en modérant sCs empres-
sements pour Clémence, en la regardant moins, en se privant de son entretien ; mais un attrait irrésistible le conduisoit toujours sur ses pas, le forçoit à la chercher. Flattée du soin qu'il prenoil de l'amuser, de l'inslruire, mademoiselle d'Artenay aimoit à se promener avec lui, à profiter de ses connoissances. Il lui faisoit remarquer une infinités de petites créatures qu'elle fouloit sous ses pieds, sans soupçonner leur existence ; il lui apprenoit leurs habitudes et leur apparente destination dans la nature. En l'écoulant, l'attentive écoliére fixoitsurlui des yeux si beaux; une sensibilité si \raie, si animée, se peignoit sur tous ses traits, les rendoit si touchants, que le maréchal oubliant ses projets de résistance, s'abandonnoit tout entier au penchant de son cœur, et quelquefois se sentoit prêt à l'avouer.
L'impression que mademoiselle de Linangc avoit faite sur le marquis de Mussidan, le jour de la petite fêle du couvent, devint à Nancé une passion trés-\ive. Sensible pour la première fois, sans espérance de rendre son amour heureux, il s'affligeoit d'être jeune, d'être riche, d'êlre le chef d'une illustre maison. Dépendant des volontés de son tuteur, résisteroit-il pendant trois années aux projets formés par ce respectable parent? refuseroit-il une femme donnée et présentée de la main du chevalier de Mussidan? Dans ces circonstances, oseroit-il avouer son penchant, montrer à mademoiselle de Linange le désir de lui plaire? L'offre de son cœur offenseroit cette fille aimable et délicate, que l'inégalité de leur fortune séparoit à jamais de lui: elle le craindroit, elle le fuiroit peut-être. Pourquoi risquer de perdre la douceur de son entretien, de se voir traité par elle comme un ami? Sans cesse occupé de ces idées, toujours plus amoureux, plus chagrin, M. de Mussidan soupiroit, se taisoit ; mais ses regards étoient si expressifs, ses soins si marqués, qu'il falloit toute rinL'xpérioncc d'une jeune personne élevée loin du monde, pour altribuer à la simple politesse, ou aux égards de l'amitié, les plus tendres empressements de l'amour.
Mademoiselle de Linange a\oit aussi des peines secrètes; elle ne se sentoit plus ni paisible, ni satisfaite de son sort. En trouvant à Nancé M. de Mussidan, sa présence lui avoit causé une douce émotion : l'habitude de le voir ne diminua pas les mouvements involontaires dont elle se demandoit en vain la raison. Quand elle le rencontroit inopinément, une palpitation violente agi toit son cœur. Souvent on s'entretenoit devant elle du chevalier de Mussidan : le maréchal souhaitoit son retour, rioit des affaires qui le retenoient à Marseille, sans les particulariser, et plaignoit le marquis d'attendre si longtemps un parent dont le premier soin en arrivant seroit de le marier. Il nommoit toutes les maisons, toutes les personnes où le choix de son oncle devoit s'arrêter. Ces discours rappelaient à mademoiselle de Linange le temps ou madame de Rare envisageoit pour elle des titres, des grandeurs. Cette fortune perdue deux ans auparavant avec tant de résignation, lui parut alors le bien le plus désirable ; elle regretta ses brillantes espérances, se sentit humiliée de n'être plus au rang de ces riches héritières nommées par le maréchal ; elle se repentoit d'avoir quitté sa retraite. Tout à Nancé lui retraçoit sa première opulence, mettoit sans cesse sous ses yeux l'objet d'une mortifiante comparaison. La profonde tristesse du marquis redoubloit ses chagrins, Tinquiétoit, la (ouchoit : elle n'osoit lui en demander la cause. Tous deux sensibles, tous deux timides, tous deux'attentifs à leurs moindres mouvements, se promenoient en silence pendant des heures entières : de longs soupirs vainement retenus s'échappant à la fois sembloient les avertir qu'un môme sentiment oppressoit leurs cœurs; ils se regardoient, soupiroient encore, et souvent prêts à se parler, à s'interroger mutuellement, ils se quiloient, comme si une soric de crainte les forçoit à se séparer.
Deux mois se passèrent sans changer la situation de ces six personnes. Le maréchal rétléchissant sur la sienne, sentit la
nécessité de prendre un parti. Mademoiselle d'Artenay luidevenoit tous les jours plus chère. Sa candeur, son ingénuité rclcvoient ses charmes à ses yeux, elle montroit du plaisir à le voir, à Tentendre : peut-être l'aimoil-clle dans l'innocence de son cœur; quel attrait offroit celte idée à l'âme tendre du maréchal! la llatleuse espérance d'être un époux heureux, la perspective d'un honheur longtemps souhaité ! Mais combien de considérations s'opposoient au désir d'en jouir ! Le monde, les convenances, son rang; tant de disproportion dans l'âge, dans l'étal, exigeoient le sacrifice d'une passion qui l'exposeroit à la censure, peut-être même au ridicule. Il se le dit avec douleur, mais il s'imposa courageusement cet effort. Résolu d'immoler son amour à sa raison, il se permit la douceur consolante de prouver à mademoiselle d'Artenay, sous les apparences de l'amitié, les sentiments qu'il lui cachoit; il voulut la rendre indépendante, et môme lui donner le pouvoir de reconnoître la généreuse affection de son amie en l'obligeant à son tour.
Il venoit d'hériter d'une jolie terre à six lieues de Paris ; elle étoit affermée onze mille livres. Le château, bien situé, bien bâti, en rendoit le séjour commode et agréable. Le goût de mademoiselle d'Artenay pour les amusements champêtres lui peisuada qu'elle cl sa compagne y vivroient heureuses. Il (il part à M. et à madame de Nancé de ses inlenlions : elles n'étoienlp;is de leur ôter la propriété de celte terre, mais de la donner à vie à mademoiselle d'Artenay, en assurant à son amie une moitié du revenu, si elle lui survivoit. Non-seulement le comte et la comtesse approuvèrent ce projet bienfaisant du maréchal ; mais ils en montrèrent beaucoup de joie. On se promit do garder le secret, de faire tout préparer pour leur réception chez elles, et de les conduire dans leur château quand elles croiroient retourner au couvent. Comme ce don exigeoit des formalités, le maréchal fit plusieurs questions à madame de Nancé : elle ne put y satisfaire ; entrée au couvent plusieurs
années après Clémence, elle se ressouvenoit très-confusément des particularités relatives à l'abandon où cette jeune personne se seroit trouvée, sans l'extrême bonté des religieuses; mais elle se rappela que la supérieure conservoit une espèce de procèsverbal fait dans le temps où cet abandon parut constaté, et tout de suite elle écrivit à cette dame pour la prier de lui en envoyer une copie.
Le maréchal se disposoit à donner à ses gens d'affaires les ordres convenables à ses desseins, quand on lui remit un paquet assez gros : il reconnut la main du chevalier de Mussidan, l'ouvrit, et trouva d'abord cette lettre.
« A Marseille, lundi 17 juin 17...
« S'il étoit possible de se brouiller avec un ami dont les sentiments, éprouvés depuis vingt années, ont mérité ma plus sincère affection, je vous prierois de ne jamais m'écrire. Votre obstination à me croire îrès-extraordinaire,cdii^dih\e d'un attachement bizarre y d'une constancep//is bizarre encore; vos continuelles railleries sur l'objet attristant qui me retient ici me fâchent, m'impatientent, aigrissent mes chagrins. Je me flatte de vous faire changer de style, en vous dévoilant les motifs de celte conduite si éto7inante^ si propre à vous persuader de mix surprenante siufjularité.
« Pendant votre séjour à Marseille, mes assiduités auprès d'une fille privée de sa raison, tant de moyens essayés à grands frais pour rappeler celte raison égarée, vous ont prouvé, dites-vous, le vif intérêt qui me lie à elle: ah ! oui, un intérêt bien vif, un intérêt bien cher me lie à cette infortunée !
« L'aliénation de son esprit me cache un secret important ; le bonheur ou le malheur du reste de ma vie dépend de la découverte de ce secret. Actuellement fort malade, près de terminer ses jours, un dernier effort de la nature peut, dit-on, lui rendre
une lueur de raison ; l'espoir d'en être reconnu, de recevoir un éclaircissement si longtemps désiré, me retient depuis huit mois auprès de cette fille agitée, souffrante, objet de vos plaisanteries, celui de ma tendre compassion, de mes cruelles inquiétudes.
« Sur combien de fausses opinions vous fondez un indiscret badinage ! Vous m'avez toujours vu, dites-vous, me détourner du sentier que je devois suivre. Indifférent dans ce temps de la vie où les passions maîtrisent tous les hommes, je m'obstinois à fuir les plaisirs, h me livrer à de vaines études, à vouloir prononcer mes vœux, quand, déjà riche par des héritages, la mort de mon frère aîné, le foible tempérament du second, sembloient devoir me rendre le chef de ma maison. J'ai refusé de resserrer les nœuds de notre amitié en m' unissant à votre sœur. En convenant de tous ces faits, je vous demande où vous trouvez la certitude d'un attachement bizarre. Est-ce dans une indifférence qu'il est facile de feindre? n'ai-je pu affecter de l'éloignement pour des liens proposés, et quand vous me pressâtes d'en prendre, saviez-vous si je n'en avois pas déjà formé ?
« Toutes vos suppositions vous autorisent-elles à transformer en une espèce d'aventurière une tille dont vous connoissez à peine le nom? Mademoiselle d'Arcy n'a-t-elle pu vivre en Espagne, revenir en France, sans que Vamour l'ait conduite dans une contrée ou ramenée dans l'autre ? Avec tant d'humanité, une ame si compatissante, si généreuse, comment jugez-vous avec cette légèreté, des mœurs et du caractère d'une personne qui vous est parfaitement étrangère, dont on ne vous a jamais parlé? Son histoire est bien simple, et n'exige pas un long récit. La reconnoissance, l'amitié, la justice me forcent à vous en instruire.
« Née à Marseille de parents estimés, orpheline à six ans, ruinée parla perle d'un procès, elle trouva une généreuse amie. Madame de Mauni, quittant Marseille pour habiter Paris avec un banquier de cette ville, qu'elle venoit d'épouser, se chargea
(le la petite orpheline, lui donna une excellente éducation, et la traita comme sa propre fdle. Devenue veuve, appelée en Espagne par un riche parent de sa mère établi à Carthagène, qui, vieux et sans enfanis, désiroit la mettre à la tète de sa maison elle se rendit auprès de lui avec son élève, alors âgé de quinze ans. Elle en passa trois chez ce parent, dont la mort augmen- • tant considérablement sa fortune, lui lit désirer de retourner à Marseille, et d'y fixer son séjour. Elle y ramena sa jeune amie. Des circonrtances que vous connoîtrez engagèrent madame de Mauni à se priver d'elle pendant plus de cinq ans, à lui permettre d'habiter près de Paris une agréable campagne. Que j'étois heureux quand elle y vivoit ! Temps à jamais cher à ma mémoire, vous ne pouvez renaître, vous ne pouvez être oublié! lin seul objet étoit capable d'adoucir l'amertume de ma perte, de mon irréparable perle, il m'est ravi; j'ignore s'il existe encore, et chaque instant peut m'ôter la foible espérance qui me retient ici.
« Voilà ces voyages que votre imagination vous a peints comme très-amusants. Ni moi, ni personne n'a enlevé de la France, n'a enlevé de l'Espagne cette fille infortunée. Ses mœurs, son esprit, ses sentiments, son malheur, doivent vous donner un regret véritable de l'avoir choisie pour l'objet des plaisanteries dont vous ne cessez de rempir vos lettres.
« C'est en s'abandonnant à celte légèreté d'idées et de jugements que, sans être ni malin ni méchant, on se permet dans la société de répandre des faits absurdes, des aventures ridicules. Il faut soutenir, animer la conversation. Tout sujet paroit bon, s'il peut amener un conte plaisant. Que de sacrifices on fait ù cette nécessité de parler et d'amuser! Je ne vous soupçonne point d'avoir brillé dans un cercle par le récit de ma prétendue bizarrerie ; je vous connois trop pour le croire. C'est au fond de votre cœur que vous avez ri des travers d'un ami. Le mien est blessé de l'erreur où vous êtes. Lisez dans le petit cahier que je
joins à ma lettre, une partie de mes secrets : l'autre vous sera remise avant peu. Adieu : soyez sûr de mon amitié, et rendez enfin justice à mes sentiments. »
Le maréchal, vivement touché des expressions du chevalier de Mnssidan, ne pouvoit se pardonner d'avoir aigri les peines d'un ami. 11 ne concevoit pas comment un simple badinage lui attiroit des reproches si sérieux. Il en chercha la cause dans les feuilles qui accompagnoient cettre lettre, et trouva ce qui suit :
« Vous savez que mes études finies, le commandeur de Pienes, mon oncle maternel, me conduisit à Malte. Je fis mes caravanes, et après les avoir terminées, je me préparois à revenir en France, quand le commandeur m'arrêta par la proposition de partager avec lui la gloire et les dangers d'une expédition méditée depuis plusieurs mois, et confiée à son habileté reconnue. J'acceplai avec joie cette invitation. L'entreprise étoit hardie, et même téméraire. Elle réussit, et l'on en dut le succès au courage et à la prudence du commandant. J'eus le bonheur de me distinguer sous ses yeux; mais au moment où le combat cessoit, je fus blessé. Pendant plusieurs jours on craignit pour ma vie. Notre escadre reprit la route de Malte; mais les vents contraires ne permettoient pas de la suivre. La mer m'incommodoit fort. Un gros temps sépara nos vaisseaux : après une longue tourmente, celui de mon oncle fut jeté sur les côtes d'Espagne, où nous abordâmes difficilement. Le commandeur prit terre à Carlhagène, et me fit porter chez don Ramire Herrera, homme distingué par sa naissance, par une réputation de bravoure et d'intrépidité dont il avoit donné des preuves dans la marine de Sa Majesté Catholique. Mon oncle le connoissoit et Pestimoit depuis longtemps. Il me confia à ses soins. Forcé de remettre à la voile, il me donna un chirurgien de son vaisseau, joignit à mon valet de chambre un des siens qui m'étoit très-attaché, me recom-
HISTOIRE DE DEUX JEUNES AMIES. t^Sl
manda fortement à don Ramirc, et me laissa au milieu de tous les secours nécessaires à mon état.
« Pendant près d'un mois, je vis seulement don Ramire et les personnes de sa maison qui pouvoient m'etre utiles. Il était veuf, avoit trois filles, encore très-jeunes, et deux nièces un peu plus âgées. L'aînée, nommée doua Louise, fille de son propre frère, dépendoit absolument de lui par le testament de son père et par la médiocrité de sa fortune. La seconde, née d'une sœur de don Ramire, avoit ses parents au Mexique, et pouvoit devenir un parti très-riche. Dona Louise, promise à un comte sicilien, alors à Naples pour y terminer d'importantes affaires, devoit être mariée au retour de son amant. Moins rigide qu'on ne l'est ordinairement en Espagne, don Ramire accordoit assez de liberté aces jeunes personnes: elles recevoient leurs amies, leurs parents, donnoient souvent des concerls, et s'appliquoient toutes à l'étude de la langue française.
« Cette même mademoiselle d'Arcy, dont l'aliénation d'esprit m'a causé et me cause encore des chagrins si réels, occupant avec madame de Mauni une maison qui touchoit à celle de don Ramire, passoit des jours entiers avec ses fdles. Tendrement attachée à doua Louise, elles se quittoient rarement. Le caractère aimable de mademoiselle d'Arcy, son esprit, ses talenls la rendoient chère à toute cette famille; et c'éloit pour mieux goûter son entrelien que Ton avoit appris sa langue, et que l'on vouloit s'y perfectionner.
(( Cette jeune personne se faisoit tous les jours instruirede mon état. Quand je commençai à me lever, madame de Mauni et elles demandèrent à me voir, et me firent plusieurs visites. Dans la suite mademoiselle d'Arcy vint familièrement m'entretenir, accompagnée d'une duègne dont la présence ne gênoit point la confiance qu'elle me montroit, cette femme n'entendant point le françois.
« Mademoiselle d'Arcy me fit part, avec beaucoup de fran-
chisc, de sa situation, des bontés de madame de Mauni pour elle, des motifs de leur séjour en Espagne, du dessein de sa proleclrice de retourner en France, où elle faisoit passer les sommes provenantes de l'héritage de son vieux parent. Elle me laissa voir un extrême regret d'être forcée de s'éloigner de doua Louise, me dit avecottendrissement qu'elle la laisseroit malheureuse, bien malheureuse! Elle blâma doa Ramire, l'accusa d'abuser de son autorité sur sa nièce, de la contraindre à recevoir la main d'un homme haïssable, puissamment riche à la vérité, mais laid, mal fait, vieux, avare, d'une humeur fâcheuse, d'un naturel soupçonneux : ce comte la conduiroit en Sicile, la confmeroit dans un antique château; elle y vivroit seule avec lui, et ne jouiroit d'aucun des avantages attachés à cette grande fortune que vouloit lui procurer son oncle.
« Les discours de mademoiselle d'Arcy me touchoient, m'inspiroient une tendre compassion pour son amie. Dès les premiers jours de ma convalescence, je fus admis dans l'appartement des dames. Une parente âgée, dont l'austère gravité n'invitoit guère au plaisir, présidoit ?ux amusements de ces jeunes personnes. En me disposant à les partager, je me fis une loi de ne point manquer à la réserve que m'imposoient la reconnoissance et l'hospitalité. Soigneux d'éviter le reproche d'indiscrétion trop souvent fait aux François, je résolus de montrer les mêmes égards cl le même respect à toutes celles qui composoient ce petit cercle, sans me permettre la plus légère préférence, ou la moindre attention particulière capable d'annoncer un goût décidé pour une d'entre elles.
« Je vis dofia Louise. Elle me parut belle. Sa profonde tristesse me fit éprouver un sentiment pénible. Prévenu par les confidences de mademoiselle d'Arcy, je la plaignois, elle m'inspirois de l'estime, de l'amitié ; mais un mouvement plus vif ne m'y mêloit point, ne m'engageoit pointa désirer sa présence, et c'étoit sans me contraindre que je ne montrois aucun em-
pressemeril à m'approcher d'elle ou à l'entretenir; je tenois ma partie dans les concerts ou don Ramire assistoit toujours ; mais je m'en amusois peu, et si la politesse me l'eût permis, je me serois souvent dispensé de paroilre au salon .
« Dans le temps où j'attendois le retour de mes forces et les ordres de mon père pour repasser à Malte ou retourner en France, il se Ibrmoit chez don Ramire un projet imaginé par dona Louise, et secondé par les deux Françoises dont elle étoit si sincèrement aimée. On mêle cacha d'abord ; mais, mon secours paroissant nécessaire aux suites de son exécution, on jugea convenable de me le communiquer. Je venois de recevoir une lettre de mon père. Il me laissoit le choix de retourner à Malte ou de revenir auprès de lui. Une sorte d'engagement pris depuis ma convalescence avec le comte de Pienes, qui souhaitoit mon retour à Malte, me rendoit indécis. Je le disois à mademoiselle d'Arcy, et je fus surpris de l'entendre me prier avec instance de me déterminer pour la France, et m'assurerque j'obligerois trois personnes en cédant à ses désirs. Elle m'apprit alors les résolutions de dona Louise et la facilité qu'elle Irouvoit à les suivre.
« Peu de temps avant mon arrivée à Carthagène, une de ses cousines, nouvellement revenue du Pérou avec une fortune immense, avoit passé trois mois chez don Ramire, pour terminer des affaires d'intérêt qui leur étoient communes. Cette dame prit beaucoup de part aux chagrins de dona Louise, et le jour de son départ elle lui donna en secret une petite boite remplie de perles et de diamants, de la valeur d'environ cent mille livres. Elle lui recommanda de cacher ce présent, propre à exciter la jalousie de ses autres parentes, et de s'en servir seulement dans une occasion pressante. Des lettres de Naples annonçant le prochain retour du comte renouvelèrent l'effroi de dona Louise et la tirent penser à ce don. Il lui parut un moyen de se soustraire à l'autorité de sou oncle, et d'éviter le
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mariage odieux dont elle se voyoit menacée. Madame de Mauni alloit partir ; l'idée d'clre à jamais séparée de mademoiselle d'Arcy, rendoit ses peines plus insupportables. Elle prit enfin le parti de quitter sa patrie, de passer en France avec ses amies, de borner toutes ses espérances de fortune au petit fonds qu'elle possédoit. Le dessein de vivre dans un monastère le rendoit suffisant à ses besoins ; tous ses désirs se bornant alors à se conserver libre.
« Madame de Mauni, bonne et complaisante, applaudissoit à ce plan, tout étoit arrangé pour l'exécuter. Huit jours avant son embarquement, la nièce de don Ramire s'échapperoit furtivement de sa maison, se tiendroil cachée dans celle d'une femme dont la fidélité lui étoit connue ; ses effets les plus précieux y seroient secrètement transportés, et celte même femme la conduiroit au vaisseau la nuit du jour où l'on mettroit à la voile.
(( Surpris en écoutant mademoiselle d'Arcy, je ne concevois pas le motif de sa confiance. Pourquoi me faire part de ce projet? Elle m'en découvrit la raison.
« Après leur départ de Carthagène, don Ramire pourroit, en se rappelant leur intimité avec sa nièce, les soupçonner d'avoir favorisé sa fuite, faire d'exactes rechercher pour découvrir son asile. Dona Louise présentée dans une maison religieuse par madame de Mauni, arrivant d'Espagne, son âge, le temps de son évasion, un accent étranger la feroient connoître. L'autorité pourroit l'arracher de cette retraite, la remettre entre les mains de son parent irrité. Je dissiperois sa crainte à cet égard, si préférant l'invitation de mon père à celle du commandeur de Pienes, je consentois à retourner en France. Dofia Louise m'auroit une éternelle obligation, si je voulois la conduire de Marseille à Paris, lui procurer la connoissancede quelque dame de ma famille. La protection d'une personne distinguée lui ouvritoit l'entrée d'un couvent^ et la mettroit à l'abri des recherches
curieuses dont une étrangère jeune et sans abri devient naturellement l'objet.
« Cette confidence me fit éprouver une peine sensible. J'aurois souhaité n'être pas instruit de l'étrange démarche de doua Louise. Les égards de don Ramire pour moi mériloient ma reconnoissance. La nécessité de me taire me sembloit une espèce de trahison. On s'apprètoit à lui causer un extrême chagrin : je le savois, et me sentois gêné de le savoir. Je ne le reverrois plus sans émotion, sans ressentir à son aspect un mouvement semblable au reproche que doit exciter la feinte dans un cœur honnête.
« Rien ne me donnant le droit de m'ériger en censeur, ou de combattre des résolutions irrévocablement prises, je me serois accusé de durelé en refusant à dona Louise un service aussi léger. Ainsi je m'engageai à partir pour la France trois semaines après elle, à la prendre à Marseille, à la conduire à Paris, où je la remettrois entre les mains d'une de mes tantes, qui se feroit un devoir de l'obliger.... Mais ce paquet est déjà gros pour la poste. Cette partie de mon récit doit vous prouver que je n'ai point enlevé mademoiselle d'Arcy, qu'elle ne m'a point inspiré en Espagne celte passion dont vous m'avez tant parlé dans vos lettres. Ln de mes gens qui part après demain pour Paris, vous remettra la suite d'une aventure où je me croyois peu 'ntéressé. Mais prévoit-on les suites des démarches les plus indifférentes en apparence? Notre cœur se connoît-il, et peut-il s'assurer sur ses dispositions? »
En apprenant pour la première fois que le chevalier de Mussidan éprouvoit des peines secrètes, le maréchal se sdntit encore plus touché des expressions de sa lettre. Il ne concevoit pas sa longue réserve^ et se croyoit en droit de s'en plaindre. Il lui écrivit avec beaucoup de tendresse, sans lui marquer combien une conliance si tardive lui paroissoit blesser l'amitié. Il atlen-
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doit, pour le lui dire, les éclaircissements promis. Peu de jours après, il les reçut, et s'enferma dans son cabinet, où il lut cette continuation écrite de la main du chevalier.
« Tout fut parfaitement concerté entre la jeune Espagnole et ses deux amies. Le jour pris, doila Louise sortit de grand malin sans être aperçue. A l'heure où Ton entroit chez elle, sa i'ennne de chambre étonnée la chercha vainement. Un billet adressé à son oncle étoit sur sa toilette. On y trouva aussi une lettre pour mademoiselle d'Arcy, composée à dessein d'éloigner le soupçon de leur intelligence. On remit l'un et l'autre à don Ramire. Le billet de sa nièce contenoit ce peu de mots :
« Je crois être en droit, monsieur, de me soustraire à votre « autorité, quand vous vous obstinez à l'employer pour me ren- « drc la plus malheureuse de toutes les femmes. Il m'est bien « dur de vous paroître ingrate en cherchant de la protection « contre vous. Je vais demander un asile à mes parents maternels, u II me sera plus doux de passer mes jours dans un cloître que « de me liera l'objet odieux de votre choix. Je conserverai tou- « jours, monsieur, le souvenir de vos premières bontés ; et j'ou- « blierai, s'il m'est possible de le faire, que ni mes prières ni « mes larmes n'ont pu vous toucher en faveur d'une fille infor- « tunée qui vous désobéit à regret, et souffre une peine violente « en s'éloignant d'un parent qu'elle gémit de fuir et d'offenser. »
« Furieux après cette lecture, don Ramire donna des ordres pour tout préparer, voulant partir à l'instant. Me sachant éveillé, il accourut chez moi, me montra le billet de sa nièce, en faisant mille imprécations contre elle et contre tout son sexe. Comme elle avoit deux tantes abbesses à Madrid, ses expressions lui persuadèrent qu'elle se rendoit à l'un ou l'autre couvent. Il se flattoit de l'atteindre sur la route, de la ramener et de la punir sévèrement d'une démarche si hardie. Sa colère, son chagrin, la vaine espérance où il se livroit, me jetèrent
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dans un trouble, dans un embarras inexprimable. Il me sembloit qu'il pouvoit se plaindre de moi, m'accuser de lui en imposer par mon silence. Je rougissois, je perdois contenance, et n'osois parler. Trop agité lui-même pour faire attention à mes mouvements, il marchoit à grands pas, pressoit ses gens, s'impatienloit. On Pavertit enfin. 11 m'embrassa, me pria de le plaindre, d'attendre son retour, et partit.
« 11 resta près d'un mois absent, revint fatigué d'une inutile recherche, persuadé du séjour de dona Louise à Madrid, et désespéré de la voir échappée à son pouvoir et à sa vengeance. Je partis, deux jours après. J'arrivai à Marseille sans accident, et trouvai mes jeunes amies habitant une jolie bastide que madame de Mauni venoit d'acheter.
« Rien ne me parut changé dans l'air ni dans l'accueil de mademoiselle d'Arcy ; mais je ne pus me défendre d'une extrême surprise en examinant dona Louise. Je l'avois vue triste, distraite chez son oncle, l'esprit toujours occupé de fâcheuses idées, se prêtant avec répugnance aux jeux, aux amusements de ses compagnes; parlant peu, inquiète, rêveuse, négligeant tout, et même le soin de sa parure. Qu'elle étoit différente alors! Le plaisir de ne plus redouter un lien si longtemps l'objet de sa terreur, de se voir libre, donnoit de l'éclat à son teint, animoit ses yeux, embellissoit ses traits doux et réguliers, répandoit sur toute sa personne ce charme inexprimable dont on se sent touché sans connoître par quel attrait il émeut. Dona Louise, auparavant sombre et silencieuse, se livroit à l'enjouement montroitdes connoissances acquises ; cette vivacité modérée par la modestie, qui amuse et qui plaît: ses idées toujours justes, prouvoient la droiture de son cœur, et je ne sais quoi de tendre d'affectueux dans ses expressions, rendoit intéressant tout ce qu'elle pensoit, tout ce qu'elle disoit.
« En la regardant, en l'écoutant, je crus ne Pavoir jamais vue, jamais entendue. Je me demandois comment j'avois passé tant
d'heures a\ec elle sans m'apercevoir des grâces de sa personne, des agréinenls de son esprit. Chaque instant me la montroit plus aimable. Des mouvements inquiets, et pourtant flatteurs, m'agitoient en sa présence ; je la quittois avec peine, avec effort ; un désir ardent de la revoir me tourmentoi-t loin d'elle. Ses projets de retraite m'affligeoient. Je me sentois oppressé quand je songeois que j'allois la conduire à Paris, où l'attiroit le dessein de se soustraire au monde, de s'enfermer dans un cloître; contribuer moi-même à lui ouvrir ce triste asile, où peut-être elle consacreroit ses jours. Mon cœur se serroit à l'idée de perdre à jamais la liberté de la voir, de Fentrenir : liberté qui mç rendoit alors si heureux î Je ne me dissimulois point l'espèce de mes sentiments, mais je craignois de les avouer. Après ma longue froideur, dofia Louise ne s'étonneroit-elle pas de ce changement, pourroit-elle me croire sensible, n'imagineroit-elle pas qu'enhardi par sa position présente, j'osois m'écarter du respect que je lui avois montré dans le temps où tout devoit la rendre imposante à mes yeux? Timide, indécis, je cherchois des prétextes pour retarder notre départ de Marseille. Mademoiselle d'Arcy les saisissoit, et montroit une sorte de répugnance à faire le voyage de Paris. Je la voyois rêveuse, inquiète : toutes ses expressions devenoient mystérieuses. Souvent elle sembloit vouloir me parler, s'interrompoit, continuoit à se taire. Surpris de cette nouveauté, je me plaignis d'avoir perdu sa confiance ; je la pressai de m'ouvrir son cœur. Je ne le puis, me dit-elle, sans commettre une indiscrétion^ sans m'exposer aux reproches dedona Louise. Je me trompe peut*etre, mes craintes sont peutêtre vaines; mais ses projets m'alarment. Je redoute pour elle le séjour de Paris ; et vous m'obligeriez sensiblement, si vous la déterminiez à rester en Provence.
« Mais, luidis-jeun peu surpris, vous approuviez en Espagne un dessein appuyé sur des molifs encore subsistanis : d'où vient le condamnez-vous à présent? Je n'avois pas réfléchi, reprit-
elle, sur mille circonslances où je faisois alors peu d'attention. Avant de vous avoir vu, doua Louise vouloit fuir, se retirer dans un couvent à Madrid ; quand elle me montra un désir ardent de passer en France, son amitié pour moi me parut l'unique cause de ce changement. Sans cesse elle m'entretenoit de vous, de vos qualités aimables, des agréments de votre personne; elles me frappoient comme elle, et je la croyois juste, sans la croire prévenue. Hélas ! je me trompois. Je vois qu'un penchant irrésistible l'attire dans votre patrie, lui fait imaginer de la douceur à vivre près de vous, à se lier avec les dames de votre famille, à conserver au fond de sa retraite le plaisir d'entendre parler de vous, de vous voir prendre une sorte d'intérêt à elle. J'ignore, continua-t-elle, les effets d'une passion que j'ai toujours redoutée sans la connoître ; mais si cet attachement de dofia Louise pour vous étoit de l'amour ! si l'innocence de ces pensées déguisoit à ses yeux les sentiments de son cœur ! si elle vous aimoit ! Mais puis-je en douter, quand tout me dit, tout me prouve, tout m'assure que vous êtes cher à doiia Louise, que vous êtes aimé de doua Louise?
« Ah! quel mouvement cette confidence excita dans mon âme ! Emu, charmé, pénétré d'une douce joie, je pris les mains de mademoiselle d'Arcy, je les pressai entre les miennes avec une ardeur que rien encore ne m'avoit fait sentir : Est-il vrai, est-il bien vrai, lui demandois-je transporté de plaisir? Ah! répétezmoi cent fois, mille fois : vous êtes cher à doua Louise ; vous êtes aimé de dona Louise.
« Eh quoi ! me dit-elle d'un air étonné, quand je crois vous intéresser à la paix, à la tranquiUité. d'une fille digne à tant d'égards de votre estime, de votre amitié ; quand j'espère trouver en vous de l'appui contre sa foiblesse, vous engager à m'aider dans le dessein de la retenir ici, vous osez vous montrer sensible à ses sentiments, montrer de la joie d'être aimé ! Oubliezvous votre étati les obligations qu'il vous imposera? Ne vous
sépare-t-il pas à jamais de dofia Louise? R=en, rien, m'écriai-je avec vivacité, ne me sépare d'elle, rien ne s'oppose à mes désirs, si dona Louise les partage. Plus de retraite, plus de voile pour l'aimable fille dont vous venez de me faire espérer la tendresse. Si elle consent ù me rendre heureux, je puis lui engager ma foi au pied des autels, sans quitter la marque de cet état, que vous croyez contraire à d'autres vœux.
« J'appris alors à mademoiselle d'Arcy qu'une suite de chevaliers de mon nom s'étant distinguée dans l'ordre de Malte par leur zèle pour sa gloire, par d'éclatantes victoires remportées sur les infidèles, avoit acquis à ma maison les privilèges honorables dont elle jouissoit depuis près de deux siècles. Rassurée par cette explication, mademoiselle d'Arcy m'objecla mon âge, la dépendance où il m'assujetlissoit, le tort que feroit à ma fortune un mariage contracté sans l'aveu de mon père, et l'impossibilité d'espérer son consentement pour me lier avec une étrangère. Cet obstacle est puissant, lui répondis-je ; mais si votre amie m'aime, il n'est pas insurmontable. Aucun motif intéressé ne me porte à craindre de révolter mon père contre moi. Je puis me passer de ses bienfaits ; mais je ne me pardonnerois jamais de l'attrister, de répandre un instant d'amertume sur sa vie. Oserai-je proposer à dona Louise le seul moyen que j'imagine pour assurer notre commun bonheur? L'offre d'un mariage secret n'offensera-t-elle point sa délicatesse? Ne paroîtrai-je pas trop présumer de ses bontés, si je lui demande une preuve si grande de sa tendresse? En s'unissant à moi, voudra-t-elle attendre du temps et des événements l'occasion favorable d'avouer nos liens? Ou je connais mal ses sentiments, dit mademoiselle d'Arcy, ou je puis vous assurer qu'elle mettra tout son bonheur à faire le vôtre. Cependant je sonderai ses disposilions, et vous en serez instruit par moi-même.
« La noble franchise de dona Louise ne lui permit pas de dissimuler combien elle étoit sensible à l'ardente passion d'un
homme dont la simple amitié lui avoit paru un bien désirable. Elle consentit à se donner à moi. Avignon nous présentbit les moyens de surmonter toutes les difficultés. Madame de Mauni et mademoiselle d'Arcy y conduisirent dofia Louise ; je m'y rendis. Nous y fûmes pour jamais unis. Que le serment de nous aimer toujours fut sincère ! que nos cœurs le gardèrent avec fidélité ! Souvenir trop cher, trop présent à ma mémoire ! félicité si vivement sentie, heureux temps ! vous vous retracerez sans cesse à l'âme sensible dont le regret et la douleur n'ont pu vous effacer.
« Peu de jours après notre mariage, mademoiselle d'Arcy, ma charmante compagne et moi, nous prîmes la route de Paris. Mon père étoit alors dans une de ses terres. Son absence me donna le loisir de suivre les projets formés en Provence. Je louai à trois lieues de Paris une jolie maison où se trouvoit tout ce qui peut rendre une solitude agréable et sûre. J'y établis dona Louise et son amie. Après leur avoir procuré toutes les commodités nécessaires, tous les objets d'amusements dont elles pouvoient faire usage dans leur retraite, j'allai trouver mon père en Champagne. Vous y étiez. La maladie dont mon frère y fut attaqué, nous ramena promptement à Paris, où sa mort prématurée nous causa de sensibles regrets que vous partageâtes.
« Mon père se hâta de marier son second fils ; vous savez combien sacomplexion foible et délicate l'inquiétoit; il commençoit à fonder l'espoir de sa maison sur moi. Ses moindres discours sur ce sujet me jetoient dans de continuelles alarmes. Je me vis contraint de feindre un extrême éloigne ment pour le mariage, un grand désir de retourner à Malte, d'y faire mes vœux : je fuyois les vains plaisirs qui vous séduisoient alors. Que les miens éloient doux, qu'ils étoient vrais! Seul dans ma contidence, le valet de chambre que j'avois ramené d'Espagne me tenoità toute heure des chevaux prêts. Je saisissois les occasions de m'échapper, je courois, je volois chez ma chère Louise, je lui donnois tous les moments dont je pouvois disposer. Souvent elle vcnoit à
Paris, où un petit appartement meublé pour la recevoir nous offroit la commodité de passer un plus long temps ensemble.
« Mon frère eut un fils. La naissance de cet enfant me combla de joie ; elle dissipa les idées de mon père sur mon établissement. Cinq années s'écoulèrent rapidement au gré de mes désirs salisfails, et toujours renaissants. Le secret augmentoit les charmes de notre union. Dofia Louise devenue mère me paroissoit tenir à moi par un nouveau lien. Combien je me plaisois à voir la jolie petite créature qui me représentoit déjà les traits aimables, les grâces touchantes de dona Louise ! Quelle douce occupation pour cette tendre mère de caresser, de parer cet enfant chéri, de préparer les jeux ! combien elle-même s'en amusoit. Ah! si du moins l'objet de tant de soins, de tant d'amour, m'éloit resté! mais, condamné à tout perdre, à n'éprouver aucune consolation dans l'amertume de mes regrets, livré depuis quinze ans à la douleur, au tourment d'une dévorante inquiétude, je vois ma dernière espérance près de s'évanouir, et je vais dans peu de jours, peut-être, m'éloigner d'ici le plus malheureux de tous les hommes.
« Mon père me monlroit tant de bonté, que souvent je me reprochois de ne pas lui avouer mes engagements. Dona Louise m'en détournoit. Elle craignoit de passer aux yeux du comte de Mussidan pour une fille imprudente, capable de se laisser guider par une folle passion. Comment prouver à mon père, à toute ma famille, les motifs de sa suite, l'innocence de ses desseins? Les apparences étoient contre elle et contre moi. On penseroit qu'abusant de la confiance de don Ramire, j'avois séduit un cœur foible. Croiroit-on qu'une personne si tendrement aimée à Marseille me fut indifférente en Espagne? Eh! pourquoi risquer de lui faire éprouver des mortifications par cet aveu, que rienn'exigeoit encore? Heureuse d'être à moi; contente de sa situation présente, elle ne souhaitoit point paroître dans le monde, où peut-être une partie de son bonheur se dissiperoit au milieu des
soins et des égards dont la société la contraindroit à s'occuper.
« Ces considérations ne m'auroient point arrêté ; mais dofia Louise obtenoit tout de ma complaisance. Je jouissois avec délices du plaisir d'être mari, d'être père, quand Malte, alarmée d'un projet d'attaque contre elle, appela ses chevaliers à son secours. Il fallut me préparer à partir. Si je sentis une extrême douleur en me séparant de dona Louise, si ses larmes déchirèrent mon cœur, il ne se joignit à nos tristes adieux aucun de ces noirs pressentiments qui semblent annoncer aux âmes sensibles des malheurs imprévus. Je me proposois de vaincre à mon retour la répugnance de ma charmante compagne sur la publicité de notre mariage. Quelle riante perspective elle offroit à mes regards! passer les jours, les heures, tous les instants de ma vie auprès de doua Louise! Vain espoir de bonheur! trompeuses illusions, qu'êtes-vous devenues? Combien cet avenir dont j'emporlois l'attente flatteuse me préparoit de peines ! combien de fois j'ai souhaité qu'il n'eût jamais été pour moi !
« Je ne vous parlerai point des événements dont vous fûtes instruit dans le temps. Le lendemain de mon arrivée à Malte, je m'embarquai sur un vaisseau de la religion. Notre escadre, commandée par mon oncle, fut trois mois en mer. A mon retour dans l'île, je demandai avec empressement mes lettres. Peignez-vous ma surprise et mon effroi en ne reconnoissant la main de dofia Louise sur aucune, en apercevant celle de mademoiselle d'Arcy sur un paquet cacheté de noir! Un saisissement affreux glaça mon cœur. Je déchirai l'enveloppe en tremblant. Hélas ! Louise, ma chère Louise n'étoit plus ! Le soir même de mon départ elle avoit senti les premières atteintes de la plus dangereuse des maladies. Le pourpre s'y mêla, les vains secours de l'art ne purent sauver mon aimable, ma charmante femme; elle fut à jamais ravie à l'époux malheureux, qui, fidèle à sa mémoire, chérit encore, chérira toujours le souvenir ineffaçable de ses atlraits, de son amour, de ses vertus.
« A la lecture de celle fatale leltre mes sens m'abandonnèrent. Un long évanouissement laissa douter si je vivois encore. En revenant de cet état, je poussai des cris douloureux. Une fièvre ardente me jela dans une espèce de frénésie ; on désespéra longtemps de ma vie. Après six semaines de délire, d'accès furieux, ma triste et foible convalescence ne calma point les agitations de mon âme. , .
(( Beaucoup de lettres de mademoiselle d'Arcy éloient restées parmi celles que je n'avois point décachetées. Je les ouvris toutes. J'y cherchois de funestes détails sur le cruel événement dont je gémissois. J'appris que les soins de cette amie avoient préservé ma fille du mal affreux de son infortunée mère. Dans la dernière en date, elle m'annonçait son prochain départ pour Marseille. Madame de Mauni la pressoit de s'y rendre. La reconnoissance et l'amitié ne lui permettoient pas de différer à satisfaire cette dame. Ma fille Fembarrassoit. Son dessein de la laisser aux soins de sa gouvernante, femme honnêle, intelligente, très-attachée à l'enfant, devenoit impossible, celte femme étant retenue au lit par une sciatique très-douloureuse. Cette circonstance la délerminoit à emmener la petite. Je crois vous obliger, me disoit-elle, en vous procurant la satisfaction de voir plustôt votre fille, de jouir du plaisir de l'embrasser à Marseille, et de la douceur de la reconduire vous-même à Paris. Je ne désapprouvai point cet arrangement de mademoiselle d'Arcy. Qui m'eût dit alors combien il répandroit d'amertume sur le reste de ma vie !
« Tout sembloit s'unir pour redoubler mes chagrins. Je reçus la nouvelle de la mort de mon frère, et des ordres précis du comte de Mussidan de hâter mon retour en France. Dès que mes forces me permirent d'obéir, je m'embarquai. A la vue des côtes de Marseille, des lieux où j 'a vois senti les premières émotions de l'amour, le plaisir enchanteur d'en inspirer, le bonheur de m'unir à l'objet le plus digne de ma tendresse, toutes
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mes douleurs se ranimèrent. Jebrûloisde désir de serrer contre mon cœur affligé le gage de l'affection de ma chère Louise, de l'inonder de mes pleurs. J'arrive, je cours chez madame de Mauni ; de nouveaux malheurs m'y attendent. Ma fille n'y est point, elle n'est point venue à Marseille; et mademoiselle d'Arcy est hors d'état de dire comment elle s'en est séparée, et dans quelles mains elle l'a laissée.
« Cette dame me montre plusieurs lettres de mademoiselle d'Arcy, écrites avant son départ de Paris. Elle lui assure qu'elle part en poste avec ma fille. A son arrivée à Lyon, elle lui écrit de cette ville, où se trouvant un peu malade et très-fatiguée, elle se reposera deux jours. Elle ajoute que son naturel timide lui a fait préférer la voiture publique à la poste, n'osant s'exposer au danger de courir seule. Elle vient, dit-elle, de trouver une occasion de continuer sa route, bien accompagnée, et la prie d'envoyer au-devant d'elle.
« J'y allai moi-même, continua madame de Mauni. J'étois bien éloignée de prévoir l'état affreux où je devois revoir ma pauvre amie. A deux lieues de Marseille, des brigands ayant arrêté le postillon, ses compagnons de voyage, courageux et bien armés, descendirent : aidés de leurs. gens, ils blessèrent à mort deux des voleurs, et forcèrent les autres de fuir. Le péril où se trouvoit mademoiselle d'Arcy, le bruit des armes à feu, son laquais tué, la vue du sang d'un des voyageurs blessé, firent une si terrible impression sur ses sens, qu'elle perdit connoissance. On la porta chez un paysan. L'impossibilitéde la tirer de son évanouissement obligea de l'abandonner dans ce lieu, pour arriver à Marseille, d'où on lui enverroit du secours. La rencontre de la voiture m'instruisit de cette aventure et de l'accident de mon amie. J'allai la chercher. Je l'amenai chez moi fort malade, attaquée de violentes convulsions, donnant de continuelles marques de terreur, et retombant à tout moment en foiblesse. Elle ne me reconnoissoit point, pouvoit à peine parler, et le peu de mots
qu'elle prononçoit montroienl de régarement. Je l'aitribuois à son mal, à son effroi ; j'espérois lui voir recouvrer sa raison avec sa santé. Vaine attente ! Elle est sans fièvre, ses accidents ont cessé, la nature a repris son cours ordinaire, sans lui rendre ni son jugement ni sa mémoire. Elle respire, elle vit; elle ne pense plus. Son existence est celle d'un enfant qui ne connoît rien et s'ignore lui-même.
« Dans quel trouble, dans quelle inquiétude me jeta ce triste récit! Où étoit ma fille? où la chercher? Il me sembla perdre une seconde fois ma chère Louise, en perdant l'objet de ses tendres affections. Je vis mademoiselle d'Arcy. Je fis d'inutiles efforts pour me rappeler à l'idée de cette malheureuse fille ; elle me regardoit en silence, m'écoutoit sans paroître me comprendre ; et si je prenois sa main, elle poussoit des cris perçants, palissoit, et montroit la plus grande frayeur. Je partis {Pénétré de son état, désolé de l'ignorance où il me laissoit sur le sort de ma fdle. Mes recherches à Lyon, sur ma route, furent infructueuses. En arrivant à Paris, je vis sa gouvernante. Elle m'assura que son élève étoit partie avec mademoiselle d'Arcy. Les gens, de dona Louise, restés à la campagne en attendant mon retour, me le confirmèrent. Le jardinier avoit conduit et fait plomber ses malles à la douane, et le coffre où étoit renfermé ce qui appartenoit à ma fille. Une peine bien amère vint aigrir mes chagrins. Mon père, accablé de langueur, déjà foiblc, abattu, me fut enlevé trois mois après mon retour à Paris. Vous le pleurâtes avec moi, et je me rappellerai toujours les preuves d'attachement que vous me donnâtes dans cette triste occasion.
« Il ne me reste rien à vous apprendre. Le temps que m'a laissé le service et des devoirs indispensables, je l'ai employé à ces voyages en Provence dont vous m'avez fait tant de reproches. Je conservois toujours l'espérance de tirer mademoiselle d'Arcy de cet état de stupeur et d'enfance qui me laissoit dans une si cruelle incertitude. Les hommes les plus habiles ont
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tout tenté sans succès. Les recherches les plus exactes, les plus minutieuses même, faites cent fois de Paris à Lyon, dans la ville, dans ses environs, ne m'ont rien appris. Ma fille est à jamais perdue pour moi ! L'idée des malheurs qu'elle peut éprouver, si elle respire encore, me livre à cette mélancolie dont vous avez cru l'objet si bizarre. Je voudrois ne plus paroitre à la cour, fuir le monde, vivre dans une de mes terres ; mais le bonheur et l'élévation du marquis de Mussidan suspendent mes projets de retraite. Je l'aimai dès son enfance. Ses heureuses qualités ont toujours augmenté ma tendresse. Attrayant par la noblesse et les grâces de sa personne, aimable par son caractère, estimable par ses sentiments, il mérite que je lui sacrifie mes dégoûts. Ne m'affligez pas en lui communiquant mes peines. Je me reprocherois d'altérer un seul instant la douce tranquillité de son âme.
« J'accepte votre tendre invitation. J'irai vous trouver dès que le triste événement prévu me permettra de quitter pour jamais
Marseille On m'interrompt Mademoiselle d'Arcy se
meurt. Ma dernière espérance va s'anéantir, et vous me verrez peut-être à Nancé aussitôt que mon courrier. »
Pendant la lecture de ce cahier, mille mouvements avoient agité le maréchal. Des idées vagues, adoptées, rejetées, se mêloient à l'intérêt que lui inspiroient les chagrins de son ami. Il relisoit plusieurs endroits de ce manuscrit, le quittoit, le reprenoit encore, vouloit y trouver la confirmation de ces idées confuses, enfantées par ses propres désirs, quand madame de Nancé lui envoya la copie des détails demandés qu'elle venoit de recevoir du couvent des dames Annonciades. Il la prit avec émotion, se liâta de la parcourir, et trouva ce qui suit :
« Le 2i septembre 17...
« Madame de Saint-Ange, alors première maîtresse des pensionnaires, étant l'après-midi à son parloir, occupée à régler les mémoires de plusieurs ouvriers, y vit entrer une dame jeune, bien faite, dont l'air et la parure annonçoient une personne audessus du commun. Cette dame lui présenta une très-jolie petite fille, âgée au plus de quatre ans et demi ; elle étoit en deuil, et venoit de perdre sa mère. Celle qui le disoit ne put retenir ses larmes en parlant de l'amie dont l'enfant lui étoit confié. Forcée de partir le soir même pour la province, craignant d'exposer la petite à trop de fatigue, n'osant l'abandonner au soin d'aucun domestique, elle souhaitoit la mettre au couvent pendant son absence et celle de son père, actuellement en mer pour le service de son prince.
« Madame de Saint-Ange éleva des difficultés sur l'âge de la jeune demoiselle, sur les attentions qu'elle exigeoit; mais l'offre de payer une femme pour la servir, et les grâces touchantes de l'enfant, engagèrent à la recevoir avec le consentement de la supérieure, qui fut demandé et obtenu. On inscrivit sur la liste des pensionnaires, Clémence d'Arlenay, fille du comie d'Artenay, chef d'escadre de la marine royale. Toutes les conventions arrêtées, le laquais de la dame fit entrer des hommes qui apportèrent sur des brancards les meubles nécessaires, avec un grand coffre et plusieurs cassettes. Madame de Saint- Ange reçut des mains de la dame un inventaire de ce qu'ils contenoient, les premiers six mois de la pension de mademoiselle d'Artenay, des gages et de la nourriture de la gouvernanle que l'on se chargcoit de lui donner. Elle ajouta trente louis de plus pour des dépenses imprévues, et pour satisfaire les fantaisies de la petite, si elle souhaitoit quelques bagatelles.
« Ces arrangements finis, la dame, qui paroissoit se séparer
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de la jeune personne avec un extrême regret, la prit entre ses bras, rinorida de ses pleurs, la recommanda fortement à madame de Saint-Ange, la conduisit à la porte de clôture, la caressa, essaya d'apaiser ses cris, lui dit, lui répéta de se souvenir de sa mère, de son aimable et tendre mère, de prier pour elle, et pour l'heureux retour de son père. A peine la vil-elle entrée et la porte se refermer sur elle, que poussant un cri douloureux, elle courut tout en larmes à sa voiture, s'y jeta promptement et partit.
c< Tout s'éloit passé assez vite et avec beaucoup de distraction de la part de madame de Saint-Ange, fâchée de faire perdre du temps aux ouvriers qui attendoient d'elle le montant de leurs mémoires. Après les avoir réglés et payés, l'esprit plus libre, elle se rappela qu'elle n'avoit demandé à cette dame ni son nom ni le lieu où elle alloit. Elle s'étonna de cet oubli, plus encore de la négligence d'une personne qui, paroissant si allachéeà l'enfant, devoit bien songera s'en procurer des nouvelles; mais elle fit d'abord peu d'attention sur leur commune faute.
« On eut beaucoup de peine à calmer la jolie pensionnaire. Elle pleuroit amèrement, s'écrioit : Ma bonne amie ! ma bonne am'ie^ où allez-vous? On vous cachera dans la chapelle avec maman, je ne vous verrai plus ; on me dira de prier pour vous! On lui fil mille questions sur ses parents, sur sa demeure, sur la bonne amie qu'elle regrettoit. Ses réponses n'apprirent rien. Sa mémoire ne lui rappeloit que des noms caressanls et des épithètes enfantines. Elle parloit de jardins, de vergers, de fleurs, d'oiseaux; on jugea qu'elle vivoit à la campagne.
« En rangeant sa chambre, on s'étonna de la beauté de tout ce qui lui apparlenoit. Les meubles consistoient en un petit lit de satin blanc, doublé de la môme étoffe et d'une forme trèsagréable ; deux sièges pareils ; une petite toilette et plusieurs choses utiles et commodes. Le coffre renfermoit quanlité de trèsbeau linge ; des robes, des dentelles, des rubans; une profusion
de parures à son usage. En ouvrant les cassettes, la surprise augmenta. On vit dans la première un écrin. Il conlenoit des bracelets de perles très-rondes et de la plus belle eau ; une cbaîne des mêmes perles, d'où pendoit une miniature entourée de brillants ; elle représentoit une femme fort jeune et fort belle. L'enfant dit que c'étoit le portrait de sa mère. Il y avoit aussi des boucles d'oreilles, plusieurs poinçons de diamants et des bijoux, dont la petitesse montroit qu'ils éloients faits pour elle. Cet(e cassette, et deux autres remplies de jouets, d'un petit ménage de vermeil, et de mille jolies bagatelles, donnèrent une liaute opinion de la fortune de mademoiselle d'Artenay ; cl quand le temps eut produit sur elle son effet ordinaire, elle se montra si douce, si docile, si aimable, qu'elle devint l'objet de l'affeclion de toute la communauté.
« A l'extrême surprise des dames Annonciades, dix-huit mois s'écoulèrent sans que personne se présentât pour voir cette demoiselle. Un oubli si long, si étrange, causa de l'inquiétude, porta ces dames à faire des recherches. On apprit à l'amirauté qu'aucun officier de la marine ne portoit le nom d'Artenay, aucun chef d'escadre de ce nom n'y étoit connu. La compagnie des Indes, où l'on s'adressa, n'avoit aucun marin qui le portât. Celte supposition de nom et de qualité éleva enfin des soupçons sur l'état de l'enfant, sur le dessein de celle dont la mauvaise foi devenoit si apparente. Sans doute obligée de prendre soin de la petite fille, cette femme s'en étoit débarrassée par le vil artifice qui en chargeoit la maison. Mais avec cette basse intention, comment lui auroit-elle laissé ses perles, ses jouets, plusieurs bijoux de prix? On se perdoit dans une foule de conjectures. Le récit d'une tourière suspendoit encore l'opinion des religieuses sur la conduite de cette inconnue. En causant avec le laquais dont elle étoit suivie, cette tourière avoit appris de lui qu'elle devoit partir trois jours auparavant dans une chaise deposte avec la jeune demoiselle pour se rendre à Lyon et do
là à Marseille ; mais qu'effrayée par des histoires de vols, d'assassinats, elle prenoit la diligence, et n'osoit exposer l'enfant à la fatigue du voyage.... »
A peine le maréchal avoit-il contenu la vivacité de ses mouvements en lisant ces détails. A cet endroit il s'interrompit, et se levant brusquement : C'est elle ! oui, c est elle ! s'écria-t-il transporté, hors de lui-même : il sonnoit, appeloit, demandoit mademoiselle d'Arlenay, répétoit: Ah! mon Dieu, c'est elle! Il traversoil un perron pour aller la chercher, quand une chaise de poste, arrêtée au pied de l'escalier, lui fit voir le chevalier de Mussidan qui en descendoit. Il pousse un cri de joie, court au-devant de lui, l'embrasse, le presse contre son sein, lui dit : Elle est ici, mon ami ; elle est ici I
Le bruit qu'avoit fait le maréchal en sonnant avec violence, en appelant, venoit d'attirer tout le monde auprès de lui. Le chevalier de Mussidan, frappé de la répétition de ces mots, elle est ici, demandoit avec émotion : Eh ! qui donc est ici? Le marquis de Mussidan, charmé de voir son oncle, vouloit l'approcher ; le maréchal le repoussoit, crioit à mademoiselle d'Artenay : Venez, aimable Clémence, venez, fille heureuse, dans les bras d'un père qui vous cherche, qui vous pleure depuis si longtemps. Clémence! répéta le chevalier, ah! Dieu! quel nom! Seroit-il possible? Des explications données avec une joie vive, reçues avec transport, ne laissèrent aucun doute au chevalier de Mussidan. Les douces larmes de Clémence, les effusions du cœur de son père attendrirent les témoins de cette touchante reconnoissance.On vouloit parler, on ne pouvoit s'entendre. Ons'embrassoit, on pleuroit; mais quel plaisir se mêloit à ces larmes que l'amour, la nature et l'amitié forçoient de répandre !
Il seroit inutile de fatiguer l'attention d'un lecteur intelligent par des détails qu'il peut aisément se faire à lui-même. La généreuse, la constante amitié de Zéphirine pour mademoiselle
de Mussidan la rendit si chère à l'oncle de son amant, qu'il Punit avec plaisir à l'aimable marquis. Clémence, déjà sensible au mérite du maréchal, le devint à son amour. Ces heureux mariages furent célébrés à Nancé, et suivis de fêtes brillantes. Le chevalier de Mussidan avoua ses premiers engagements, et n'en contracta point d'autres. Instruit par la suite de l'écrit des dames Annonciades, de la pieuse compassion qui les avoit portées à élever sa fille, à la traiter avec bonté, à ne jamais lui faire sentir qu'elle étoit inconnue et sans appui, il acquitta magnifiquement ses obligations, et para leurs autels des marques de sa reconnoissance. Avant de quitter la Normandie, la jeune marquise de Mussidan y fit une visite à M. Rémond, qui vivoit alors dans sa terre ; et son mari trouva un moyen honnête de lui faire accepter un présent considérable, en l'offrant à une nièce qu'il marioit. Le chevalier de Mussidan, voyant dans sa chrmante fille l'image d'une femme adorée et toujours regrettée, recouvra enfin celte paix du cœur si désirable, dont la possession répand tant de douceurs sur nos jours. Calme heureux ! que tout être raisonnable semble ambitionner, et qu'il éloigne toujours de lui, en se trompant sur les moyens de l'acquérir et de le conserver.
FIN DE L IIISTO l\ K DE DEUX JEUNES A 511 ES
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