‹ ŒuvresChapitre 49 sur 87 · LEETTRE DE M. DE CLEMENGIS · texte numérisé non relu

LEETTRE DE M. DE CLEMENGIS

« 0 ma chère Ernestine! après la preuve touchante que vous venez de me donner de vos sentiments, puis-jc, sans expirer de douleur, vous annoncer mon départ et l'événement qui doit le suivre I Faut-il vous quitter, vous dire un éternel adieu ! faut-il percer votie cœur du même Irait dont le mien se sent déchirer î

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« Fille aimabic, née pour le bonheur de ma vie, digne du sort le plus brillant, ah ! que le mien ne dépond-il de moi I Le devoir, la rcconnoissance, des engagemcnls pris depuis longtemps, renversent toutes mes espérances : mais en avois-je? commenl mesuis-jc flatté.... Ah! falloit-il vous conduire à partager une passion inutile ! que d'amertume, que de regrets se mêlent à des peines si vives! me pardon nercz-vou s? ne me mépriserezvous point? ne me haïrez-vous jamais, ma chère, ma (c:i;h'e amie? daignez me rassurer sur mes craintes, dites-moi que vous me pardonnez; ne me refusez pas une consolation si nécessaire à mon cœur, à mon cœur affligé.

« Le malheur de ma vie est enfin déterminé. Mon oncle a levé Ions les obstacles qui éloignoient encore mon mariage ; il me contraini, il me force d'aller rendre des soins à mademoiselle de Sainl-André. Dans une heure, je pars avec son père; il me mène à une terre où la maréchale de Saint- André nous attend. Sa fille sort demain du couvent ; on va nous présenter l'un à l'autre; on nous unira bientôt, sans nous consulter, sans s'embarrasser si nos cœurs sont disposés à se donner. Quoi ! ma chère Krnestine, je vais me lier, me lier à jamais ! et ce n'est point à vous....

«Je croyois jouir plus longtemps de ma liberté. On devoil attendre la décision du parlement. L'incertitude de mes droits sur une riche succession, sur d'immenses arrérages, retardoit le consentement du maréchal de Saint-André. La libéralité de mon oncle me désole en ce moment, une donation m'assure (ous ses biens, je n'ai plus d'espoir*

a Vous prierai- je de m'oublier? non, oh! non, je ne puis Souhaiter d'éh'C oublié de vous, je ne puis désirer de vous oublier ! vous serez toujours présente à mon idée, toujours chère à mon cœur î je penserai sans cesse à vous : je vous écrirai ; je vous en I retiendrai de mon estime^ de mon amitié, et, malgié moi, peut-être^ de ma tendresse ; je ne vous la rappellerai point pour

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vous presser de la parlager encore, mais pour vous prouver que le temps ne peut ni l'affoiblir ni l'éteindre.

« Vivez paisible, vivez heureuse ; que le souvenir d'un sincère, d'un véritable, d'un constant ami vous arrache quelqueibis un soupir, mais que ce soupir soit tendre et non pas douloureux.... Je ne puis retenir mes larmes ; elles s'échappent de mes yeux, elles effacent ce que j'écris. 0 ma généreuse amie! vous en répandrez sans doute ; puissent-elles n'être pas aussi amères que les miennes! Je vous aime, je vous adore, je vous fuis, je vous perds, je suis le plus infortuné de tous les hommes. »

De quels mouvements cetle leclure agita le cœur de la sensible Ernesline ! Elle l'interrompit cent fois pour laisser un libre cours à ses pleurs, à ses soupirs, à ses gémissements. Il pari, disoit-elle, il me fuit, je ne le verrai plus ! il va s'unira l'heureuse épouse qu'on lui destine. Il me dit de vivre paisible^ heureuse ; ah ! comment serois-je paisible loin de lui, heureuse sans lui ! Elle passa tout le jour à s'affliger, à se plaindre du marquis. Quelle dureté ! s'écrioitelle; a-t-il pu parlir sans me voir, sans me parler, sans mêler ses larmes avec les miennes ! Elle pleuroit, elle écrivoit, déchiroit ses lettres commencées, s'abîmoit dans sa douleur, reprenoit sa plume et la quittoit encore. Son agitation, la violence de ses transports l'accablèrent enlin ; elle fut iualade, abattue, languissante pendant plusieurs jours ; mais les lellres du marquis, les représenlalions de madame de Ranci, le retour de mademoiselle Duménil, ses soins, son amilié, ramenèrent un peu de calme dans son ame. Elle s'accoutuma à se dire, à se répéter que jamais elle n'a voit rien espéré ; elle cessa de se plaindre de son sort, elle voulut s'y soumettre, et cherclia dans sa raison la force de supporter ses peines avec résignation.

Deux mois s'écoulèrent, pendant lesquels le marquis de Clémengis écrivoit régulièrement à son aimable amie. Il ne lui disoil point si ses nœuds étoient serrés, elle n'osoit le demander:

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elle craignoit de l'apprendre : mais elle devoit bienlùt être éclaircie du destin de M. de Clémengis, et sentir par une triste expé ; rience combien on éprouve de douleur pendant le cours de ces attachements trop tendres, où le cœur se livre avec tant de plaisir ; qui lui paroissent la source d'un bonheur si vif et si constant.

Une parente de mademoiselle Duménil se marioit à la campagne, environ à dix lieues de Paris. Elle épousoit un homme fort riche : comme il avoit longtemps désiré l'heureux moment d'être à elle, cet amant comblé de joie vouloit rendre ses noces brillantes, et'préparoit des fêtes pour les célébrer. Henriette, invitée à partager les plaisirs qu'on se promettoit de goûter dans de3 lieux consacrés à l'amusement, exigea de la complaisance d'Ernestine qu'elle l'accompagnât dans ce court et agréable voyage. Elle s'en défendit, mais elle céda enfin aux instances de son amie. Avant de partir, elle chargea madame de Ranci de lui envoyer ses lettres par un exprès : mais plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Ernestine reçût aucunes nouvelles, ni d'elle, ni du marquis.

En menant son amie à la campagne, mademoiselle Duménil n'avoit pas songé que de toutes les dissipations, la moins capable de la distraire étoit le spectacle dont elle la rendoit témoin. On donne peut-être les mêmes fêtes chez le maréchal de Saint-André, disoit Ernestine en soupirant; mais une joie si douce ne rempht pas le cœur du marquis ; il n'aime point, il ne jouit pas des plaisirs où se livrent ces heureux amants. Cependant il ne m' écrit plus ! Croyez-vous, demandoit-elle à Henriette, qu'il cesse de m'écrire? me privera-t-il de la seule consolation qui me reste? ahl sans doute il m'en privera ! il ne pensera plus à moi, il ne s'informera seulement pas si j'existe encore : n'importe, il me sera toujours cher, mes sentiments pour lui m'occuperont sans cesse ; jamais, jamais je ne^ perdrai l'idée du marquis de Clémengis ; et si le temps peut faire que je songe

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à lui sans douleur, je suis bien sûre de n'y songer jamais sans intérêt. Henriette s'ei'forçoil d'adoucir ses chagrins, de calmer ses inquiétudes : mais la situation d'Ernestine alloit devenir si lâcheuse, que les conseils et les soins de l'amitié ne pourroient plus rien sur son cœur.

M. de Maugis, ami des maîtres de la maison, arriva le malin du jour où tout le monde se disposoit à revenir à Paris. On lui reprocha de ne s'être point rendu à des invitations pressantes, on lui rappela sa promesse. Il répondit que l'événement, dont ondevoitêtre instruit, l'excusoit assez. Tout le monde l'environnant alors, dix personnes l'interrogèrent à la fois. Quoi, dit-il d'un air surpris, vous ignorez le malheur du comte de Saint- Servains, celui de mon frère et l'exil du marquis de Clémengis?

Ernestine entroit dans le salon; ces paroles la glacèrent, elleresta debout près de la porte, s'appuya contre un lambris, et recueillit toutes les forces que lui laissoit le saisissement de son cœur, pour écouter M. de Maugis.

Oui, poursuivit-il, le comte de Saint-Servains est étroitement gardé, ses papiers sont enlevés, ses effets, saisis. Mon frère avoit sa confiance, on s'est assuré de lui : un secret impénétrable dérobe la connoissance du crime qu'on leur suppose. Un homme, dont- le génie et l'application rendoient l'administration si heureuse, dont le désintéressement est connu, dont l'affabilité gagnoit tous les cœurs, est noirci par l'envie : puisset-il confondre la calomnie, et revoir à ses pieds ses vils accusateurs !

Que je plains votre frère, dit alors le chevalier d'Elmont, que je plains l'aimable marquis de Clémengis I il alloit épouser mademoiselle de Saint-André, ce mariage ne se fera plus. Non, assurément, reprit M. de Maugis, il a reçu cette accablante nouvelle et l'ordre d'aller à Clémengis, deux heures avant la signature des articles, et s'est hâté de prévenir le maréchal, en rompant lui-même leurs mutuels engagements;

Eh ! mon Dieu, dit encore le chevalier d'Elraonl, une circonstance bien cruelle lait que la disgrâce de son oncle devient un double malheur pour lui ; son procès ne se juge-t-irpas incessamment? Oui, réponditM. de Maugis, et tout Paris croit qu'il le perdra.

Pendant ces discours, Henriette s'approcha insensiblement d'Ernestine, et passant un bras autour d'elle, l'entraînant hors du salon, elle l'aida à marcher, et la conduisit dans sa chambre.

Pâle, froide, inanimée, Ernestine sembloit insensible à cette nouvelle terrible et imprévue ; elle promenoit autour d'elle des regards stupides, elles ne pouvoit parler, elle ne pouvoil respirer. Mademoiselle Duménil l'invitoit en vain à répandre des larmes , en la baignant des siennes ; le serrement de son cœur ne lui permeltoil pas d'en verser. Fixant enfin les yeux sur son amie, elle la regarda longtemps, et levant au ciel ses mains foibles et tremblantes : Que ne suis-je morte, dit-elle, ah! que ne suis-je morte, avant d'avoir appris que M. de Clémengis est malheureux !

Ses pleurs, coulant alors avec abondance, soulagèrent un peu l'oppression de son ame, rappelèrent ses esprits : mais quelle agitation, quels cris de douleur succédèrent à son accablement 1 Exilé, perdu! répètoit-elle; lui, le marquis de Clémengis!

Paroissant tout à coup se cnlmer, elle essuya ses pleurs, prit les mains d'Henriette, et la considérant un moment, baissant les yeux, les relevant sur elle, poussant de profonds soupirs, elle sembloit hésiter à lui découvrir sa pensée.

Je vous afflige, lui dit-elle ; hélas I je vais peut-être vous révolter ; mais, au nom de notre amitié, ne vous opposez point à mes desseins : j'ai un projet, ne le combattez par aucune raison, par aucun discours. 0 ma chère Henriette ! je n'abandonnerai point M. de Clémengis ; il est exilé, son mariage est rompu, su fortune détruite, il va perdre le reste de ses espéranc(;s î il

on IIISTOIKK D'KHNIiSTlNE.

est allligé, mulhcureux ! je veux partir, aller le trouver, ma vue sera peut-être un adoucissement à ses peines; si je ne puis le consoler, je partagerai ses maux ; je veux gémir, souffrir, mourir avec lui I Ne me dites rien, non, ne me dites rien ; ne me parlez ni du monde, ni de ses cruelles bienséances; je les rejette si la dureté les accompagne : est-il des lois plus saintes que celles de l'amitié? des devoirs plus sacrés que ceux de la reconnoissance? A qui dois-je des égards? je ne tiens à personne ; si ma démarche est une faute, j'en rougirai seule. Je veux dénaturer tout ce que je possède, je veux rendre en secret à M. de Clémengis tous les biens que j'ai reçus de lui ; ah ! pourrois-jeen jouir à présent! heureuse aux yeux des autres, ingrate aux miens, comment supporterois-je la vie?

Mademoiselle Duménil pensoit trop noblement pour ne pas approuver une partie tlu dessein de son amie ; et dans celle qui lui paroissoit mériter plus de considération, elle la vôyoit si attachée à ses propres idées, qu'entreprendre de la détourner d'aller à Clémengis, c'étoit l'affliger beaucoup, sans pouvoir s'assurer de changer sa résolution : elle ne lui dit donc rien, la laissa maîtresse d'interpréter son silence, et toutes deux se hâtèrent de revenir à Paris.

Pendant la route, Ernestine se souvint d'un honnête vieillard qui prenoit soin des affaires de M. de Clémengis et lui étoil extrêmement attaché ; il s'appeloit Lefranc. Pendant son séjour chez M. Duménil, elle le voyoit souvent avec lui. Le marquis a voit employé le peintre sur la parole de M. Lefranc, qui vantoit sans cesse son talent. Elle se rappela qu'il logeoit dans le voisinage, .et son premier soin en arrivant à Montmartre, où elle voulut descendre, fut d'inviter cet homme par un billet pressant à venir lui parler le lendemain de grand matin ; une affaire importante, où il pouvoit l'obliger, Pengageoit, lui disoit-elle, à l'entretenir et à le consulter. Il se rendit à l'abbaye à l'heure indiquée.

Ln prrsonco (l'un homme qui aimoit M. de Clémengis, qui tenoil à lui, excila la plus vive émotion dans le cœur d'Erneslino. Elle voulut s'expliquer, commença à parler, mais ses pleurs la forcèrent de s'arrêter.

Le bon vieillard, charmé de revoir la belle élève de son ancien ami, l'assuroit de son empressement à la servir, et lui faisoit mille protestations de suivre exactement les ordres qu'elle alloil lui donner. Il n'ignoroit pas combien elle étoit chère au marquis, et pensoit lui devoir les mêmes égards qu'il auroit eus pour la sœur de M. de Clémengis.

Ernestine accepta ses offres de service, elle lui ouvrit son cœur, s'étendit sur les bontés du marquis, sur la reconnoissance qu'elle en conserveroit toujours ; et remettant entre les mains de M. Lefranc ses bijoux, ses pierreries, et plusieurs effets commer cables, elle le chargea de les vendre et d'en faire toucher l'argent à M. de Clémengis, sans jamais lui découvrir d'où il venoit. Ensuite elle le pria de s'arranger avec mademoiselle Duménil pour emprunter sur sa terre, afin de grossir la somme, et lui recommanda la diligence et le secret.

M. Lefranc savoit qu'Ernestine devoit sa fortune à M. de Clémengis ; mais il ne savoit point de quels moyens il s'étoit servi en l'obligeant. Son billet lui persuadoit que cette.fortune dépendoit du marquis ; et son premier mouvement, en la voyant s affligée, avoit été de penser que, dans la circonstance présente, elle vouloit prendre des mesures avec lui sur ses intérêts.

Une surprise mêlée d'admiration le rendit muet pendant quelques instants; il regardoit Ernestine, portoitles yeux su le dépôt qu'elle lui confioit, la regardoit encore, sembloit douter s'il ne se trompoit point. Hésitez-vous à me servir, lui demandât-elle d'un air inquiet. Non, mademoiselle, non, lui dit-il, j remplirai vos désirs, je les surpasserai peut-être; soyez tranquille, je m'acquitterai fidèlement de l'emploi dont vous dai- ;;nez me charger. M. le marquis a bien placé les xiffections de

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son cœur ; je souhaite que le ciel lui rende le comle de Saint- Servains, sa fortune, sa santé, et lui conserve une amie aussi tendre, aussi respectable que vous.

Sa santé ! interrompit vivement Ernestine ; ah ! mon Dieu î seroit-il malade? Ne vous effrayez pas, mademoiselle, reprit M. Lefranc, il l'a été, il l'a beaucoup été, mais il se trouve mieux; j'espère le voir avant peu ; si le succès ne trompe point mon attente, je serai à Clémengis avant la fm de la semaine. Calmez-vous, mademoiselle, je ne partirai pas sans envoyer prendre vos ordres ; je vous écrirai peut-être ce que la crainte d'élever de fausses espérances dans votre cœur m'oblige de vous taire à présent. En achevant ses mots, il la salua respeclueusement et prit congé d'elle.

Quelle nouvelle amertune pénétra Pâme d'Ernestine ! Le marquis de Clémengis malheureux, le marquis de Clémengis malade, en danger peut-être! comment soutenir cette cruelle idée? Si le silence d'Henriette montroit qu elle condamnoit sa démarche, si la crainte de déplaire à cette véritable amie mêloit un peu d'indécision à ses desseins, l'état du marquis l'emporta sur toutes les considérations qui pouvoient l'arrêlor encore. Elle écrivit à mademoiselle Duménil. Sa lettre détermina Henriette à lui prêter une chaise, un de ses gens pour courir devant elle, et à lui envoyer des chevaux de poste, comme elle l'en pressoit. A midi, madame de Ranci et elles partirent.

Que d'impatience pendant la route, que de soupirs, de larmes! Ah! si je ne le voyois plus, disoit-elle à madame de Ranci, si le ciel me privoit de lui, sij'élois condamnée à pleurer sa mort? ah ! pourrois-je vivre, et me dire, et me répéter. Il n'est plus? Une nuit passée à gémir, tant de trouble, d'agitation, et la fatigue du voyage, épuisèrent ses forces ; dès le second jour de sa marche, elle fut obligée de s'arrêter dans un petit village : elle ne pouvoit supporter le mouvement de la chaise, elle s'évanouissoit à tous moments. Madame de Ranci obtint enfin de

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sa raison, de sa complaisance, de son amitié, qu'elle prendroit de la nourriture et du repos. Un sommeil long et paisible la rafraîchit, la mit en état de continuer sa route le lendemain, et d'arriver à Clémengis le soir du second jour.

Plusieurs des gens du marquis connoissoient Ernestine; les premiers qui l'aperçoivent courent l'annoncer à leur maître, il ne peut les croire. Elle entre. Il la voit, il doute encore si c'est elle. Elle avance en tremblant, tombe à genoux devant son lit, reçoit la main qu'il bii tend, la serre foiblement dans les siennes, la baise, l'inonde de ses pleurs.

Est-ce elle? est-ce Ernestine? répétoit le marquis, en l'obligeant à se relever, à s'asseoir près de lui. Quoi! ma charmante amie daigne me chercher! Chère Ernestine! quelle douce, quelle agréable surprise! Ah! je n'attendois pas cette faveur précieuse.

Eh ! pourquoi, monsieur, pourquoi ne l'attendiez-vous pas? lui demanda-t-elle du ton le plus touchant. Me mettiez-vous au rang de ces amies que la disgrâce éloigne ? me croyiez-vous insensible, ingrate? a vez-vous oublié que vous êtes tout pour moi dans l'univers? Ah ! si ma présence, si mes soins, si les plus fortes preuves de ma tendresse peuvent adoucir vos peines, parlez, monsieur, . parlez, je ne vous quitte plus; tous les instants de ma vie seront heureux, s'il en est un seul dans le jour où ma vue, où mon empressement à vous plaire, dissipent le souvenir de vos pertes, portent un rayon de joie dans votre âme.

Le visage de M de Clémengis se couvrit de rougeur, il prit les mains d'Emestine, il les arrosa de larmes brûlantes. Ahl comment, s'écria-t-il, ai-je immolé le plus grand bonheur à de vains égards! mes plus ardents désirs à de bizarres préjugés! Est-ce Ernestine, est-ce l'aimable fdle que je sacrifiois à l'avide ambition, au fol orgueil, qui conserve pour moi des sentiments si tendres? Elle cherche un malheureux, un proscrit peut-être ! sa généreuse compassion l'attire dans ce désert, elle vient me

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consoler: ah! jo sons déjà moins dos ,poinos qu'ollo daif^no partager; loul cède à présent dans mon cœur an regret de ne pouvoir reconnoître ses bontés.

Ernestine alloit parler, quand des voix confuses se tirent entendre ; on ouvrit brusquement; M, Lefranc, plutôt porté qu'introduit par les gens du marquis, entra en criant : Votre procès est gagné tout d'une voix, monsieur; on parle au comte de Saint-Servains, ses accusateurs sont arrêtés: je n'ai pas voulu qu'un autre vous apportât ces heureuses nouvelles.

Mon oncle justifié, mon procès gagné ! s'écria le marquis ; ah! je pourrai donc suivre les inspirations de mon cœur, payer tant d'amour, de noblesse, de vertus. Viens, ma chère Ernestine, viens, répéta-t-il transporté de plaisir; viens dans les l)ras de ton époux. Mes enfants, dit-il à ses gens qui versoienl des larmes de joie, mes chers enfants, voilà votre maîtresse ; et tendant la main à M. Lefranc : Et vous, mon zélé, mon honnête ami, soyez le premier à féliciter la marquise de Clémengis.

Des cris d'allégresse s'élevèrent alors dans la chambre. Ernestine étoit aimée, elle étoit respectée, elle méritoit le bonheur dont elle alloit jouir. Madame de Ranci levoit les mains au ciel, lui rendoit grâce, embrassoit Ernestine, prononçoit de tendres bénédictions sur le marquis et sur elle. M. Lefranc, trahissant le secret qu'on lui avoit confié, racontoit à M. de Clémengis l'action généreuse d'Ernestine. Elle seule, craignant encore pour des jours si chers, n'osoit se livrer à la joie. On la rassura ; le marquis étoit faible, mais il étoit convalescent, et le plaisir alloit lui rendre la santé...

Mais épargnons au lecteur fatigué, peut-être, des détails plus longs qu'intéressants. 11 peut aisément se peindre le bonheur de deux amants si tendres. Le comte de Saint-Servains, vengé de ses ennemis, rentra dans les fonctions de son ministère, il pardonna à son neveu un mariage qui le rendoit heureux. Henriette partagea la félicité de son amie. Madame de Ranci re-

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loiirnn dans sn roirailo, où los soins attonlifs do madame de Clémengis prévinront ses désirs : ot moi, qni n'ai pins rien à dire de cette donce et sensible Ernestine, je vais pent-êli-e m'occuper des inquiétndes et des embarras d'une autre.

FIN DE I, HISTOIRli D ERiSESTINE

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