COMPLAINTE
STANCES
Vous qui violentez nos volontez subjettes Oyez ce que je dis, voyez ce que vous faictes : Plus vous la fermerez, plus ferme elle sera.
Plus vous la forcerez, plus elle aura de force. Plus vous l'amortirez, plus elle aura d'amorce, Plus elle endurera, plus elle durera *.
Cachez-la, serrez-la, tenez-la bien contraincte. L'attache de nos cœurs d'une amoureuse estraincte
1. Même observation que pour les ftoncM précédentes , Régnier semble vouloir railler ici les vers maniérés en usage de sou temps. M. Viollet-Le-Duc considère cette pièce comme remontant à la jeunesse du poète; on y remarque plusieurs hiatus qu*il eût été très-facile d'éviter et qui offre de l'analogie avec les pièces inédites que je publie.
S. Cette strophe et la troisième imitent les vers dits couronnés.
t>OÉSIËâ DIVERSES. 33S
Nous couple beaucoup plus qu'elle ne nous desjoinct; Nos corps sont désunis, nos âmes enlacées , Nos corps sont séparés et non poinct nos pensées : Nous sommes désunis et ne le sommes point.
Vous me faictes tirer profict de mon dommage : Et croissant mon tourment vous croissez mon courage ; En me faisant du mal, vous me faictes du bien ; Vous me rendez content, me rendant misérable ; Sans vous estre obligé, je vous suis redevable ; Vous me faictes beaucoup et ne me faictes rien.
Ce n'est pas le moyen de me pouvoir distraire. L'ennemi se rend fort voyant son adversaire : Au fort d« mon malheur, je me roidis plus fort. ie mesure mes maux avecque ma constance :
J'ai de la passion et de la patience :
Je vis jusqu'à la mort, j'aime jusqu'à la mort.
Bandez-vous contre moi ; que tout me soit contraire,
Tous vos efforts sont vains ; or que pouvez-vous faire ?
Je sens moins de rigueur que je n'ai de vigueur.
Gomme l'or se rafine au milieu de la flamme
Je despite ce feu où j'épure mon ame.
Et vais contrecarrant ma force et ma langueur.
Le palmier généreux, d'une constante gloire, Tottsjours s'opiniastre à gagner la victoire; Qui ne se re^nd jamais à la mercy du poids.
Le poids le fait plus fort, et l'effort le renforce, Et surchargeant sa charge on renforce sa force % Il eslève te faix en eslevant son bois.
i. Ne serait-ce pas plutôt : ou renforçant sa force, qu*il faudrait lire?
336 POisiBS DIVBftSES^.
Et le fer, refrappé sous les mains résonnantes , DefBe des marteaux les secousses battantes.
Est battu, combattu , et non pas abattu ; Ne craint beaucoup le coup, se rend impénétrable. Se rend, en endurant, plus fort et plus durable ; Et les coups redoublés redoublent sa vertu.
Par le contraire vent en soufflantes bouffées Le feu va ratisant ses ardeurs estouffées :
Il bruit au bruit du vent, soufSe au soufQet venteux. Murmure, gronde^ craque à longues hallenées : Il tonne, estonne tout de flammes entonnées : Ce vent disputé bouffe et bouffit despiteux.
Le faix, le coup, le vent, roidit, durcit, embraze L'arbre, le fer, le feu par antiperistaze*.
On me charge, on me bat, on m'esvente souvent ; Eoidissant, durcissant, et bruslant en mon aroe. Je fais comme la palme, et le fer et la flamme Qui despite le faix, et le coup, et le vent.
Le faix de mes travaux esléve ma constance.
Le coup de mes malheurs endurcit ma souffrance, Le vent de ma fortune attise mes désirs. .
Toi, pour qui je pastis, subject de mon attente, ame de mon ame, sois contente et constante.
Et joyeuse jouis de mes tristes plaisirs.
Nos deux corps sont à toy, je ne suis plus que d'ombre ; Nos âmes sont à toy, je ne sers que de nombre :
i . Ici Régnier imite ce qu*on appelle les vers rêpportéê , comme '6pitaphe de Clément Marot , par Jodelle. — Il Caut lire : Le faix roidit l'arbre , le coup durcit le fer et le vent embrase le feu, etc.
poésies DtVERâCS. ââ7
Las ! puisque tu es tout et que je ne suis rien, Je n'ay rien en t'ayant, ou j'ay tout au contraire. Avoir et rien et tout, comment se peut-il faire ? C'est que j'ay tous les maux et je n'ay point de bien.
Clair soleil de mes yeiix, si je n'ay ta lumière ,
Une aveugle nuée esvite ma paupière,
Une pluye de pleurs découle de mes yeux.
Les clairs éclairs d'Amour, les esèlatsde son foudre
Entrefendent mes nuicts et m'écrasent en poudre :
Quand j'entonne mes cris, lors j'estonne les cieux.
Vous qui lisez ces vers, larmoyez tous mes larmes ; Souspirez mes souspirs, Vous qui lisez mes carmes * : Car vos pleurs et mes pleurs amortiront mes feux ; Vos souspirs, mes souspirs animeront ma flamme; Le feu s'esteint de Teau et le souffle renflamme\ Pleurez, pleurez toujours et ne souspirez plus.
Tout motte, tout venteux, je pleure, je souspire Pour, esteignant mon feu, amortir le martyre : Mais l'honneur est trop loing et le souffle trop près. Le feu s'esteint soudain, soudain il se renflamme. Si les eaux de mes pleurs amortissent ma flamme, Les vents de mes désirs les tarissent après.
La froide salamandre, au chaud antipathique.
Met parmy le brasier sa froideur en pratique. Et la bruslante ardeur n'y nuit que point ou peu. Je dure dans le feu comme la salamandre ; Le chaud ne la consomme, il ne me met en cendre, Elle ne craint la flamme et je ne crains le feu.