APRES LA MORT DE REGNIER
'AVOIR crainte de rien et ne rien espérer, Amy, c'est ce qui peut les hommes bien-heur er . ffj'ayme les gens hardis, dont l'ame non commune. Morgant les accidens,fait teste à la fortune, Et, voyant le soleil de flamme reluisant, La nuit au manteau noir les Astres conduisant, La Lune, se masquant déformes différentes, Faire naître les mois en ses courses errantes, Et les deux se mouvoir par ressorts discordans, Les uns chauds tempère^ et les autres ardens, Qui, ne s'emouvant point, de rien n'ont l'ame attainte, Et n'ont en les voyant espérance ni crainte. Mesme, si pesle mesle avec les Elemens Le Ciel d'airain tomboit jusques aux fondemens, Et que tout sefroissast d'une étrange tempes te, Les esclats sans frayeur leur frapper oyent la teste : Combien moins les assauts de quelque passion, Dont le bien et le mal n'est qu'une opinion!
Ni les honneurs perdus, ni la richesse acquise, Naîtront sur son esprit ni puissance ni prise. Dy moy, qu'est-ce qu'on doit plus chèrement aymer De tout ce que nous donne ou la Terre ou la Mer? Ou ces grans Diamans si brillans à la veuë, Dont la France se voit ~<à mon gré trop pourvoie; Ou ces honneurs cuisans que la faveur départ, Souvent moins par raison que non pas par hasard; Ou toutes ces grandeurs après qui l'on abbaye, Qui font qu'un Président dans les procès s'égaye? De quel œil, trouble ou clair, dy-moy, les doit-on voir. Et de quel appétit au cœur les recevoir?
Je trouve, quant à moy, bien peu de différence Entre la froide peur et la chaude espérance, D'autant que mesme doute également assaut Nostre esprit , qui ne sçait au vray ce qu'il luy faut.
Car, estant la Fortune en ses fins incertaine, L'accident non prévu nous donne de la peine ; Le bien inespéré nous saisit tellement Qu'il nous gelé le sang, l'ame et le jugement, Nous fait frémir le cœur, nous tire de nous-mesmes. Ainsi diversement saisis des deux extrêmes, Quand le succès du bien au désir n'est égal, Nous nous sentons trouble^ du bien comme du mal, Et, trouvant mesme effet en un sujet contraire, Le bienfait dedans nous ce que le mal peut faire.
Or donc, que gagne-t-on de rire ou de pleurer. Craindre confusément, bien ou mal espérer,
Puisque mesme le bien, excédant notre attente,
Nous saisissant le cœur, nous trouble et nous tourmente,
Et, nous desobligeant nous mesme en ce bon-heur,
Lajoye et le plaisir nous tient lieu de douleur?
Selon son roolle on doit jouer son personnage :
Le bon sera méchant, insensé l'homme sage,
Et le prudent sera de raison devestu,
S'il se monstre trop chaud à suivre la vertu.
Combien plus celuy-là, dont Vardeur non commune
Elève ses desseins jusqu'au Ciel de la Lune,
Et, se privant l'esprit de ses plus doux plaisirs,
A plus qu'il ne se doit laisse aller ses désirs!
Va donc, et, d'un cœur sain voyant le Pont -au- Change,
Désire l'or brillant sous mainte pierre étrange,
Ces gros lingots d'argent qu'à grans coups de marteaux
L'art forme en cent façons de plats et de vaisseaux;
Et, devant que le jour aux gardes se découvre,
Va d'un pas diligent à VArcenac, au Louvre,
Talonne un Président, suy-le comme un valet,
Mesme, s'il est besoin, estrille son mulet;
Suy jusques au Conseil les Maistres des Requestes;
Ne t'enquiers curieux s'ils sont hommes ou bestes,
Et les distingues bien : les uns ont le pouvoir
De juger finement un procès sans le voir,
Les autres comme Dieux près le soleil résident,
Et, Démons de Plutus, aux finances président,
Car leurs seules faveurs peuvent, en moins d'un an,
Te faire devenir Chalange ou Montauban,
Je veux encore plus, démembrant ta Province,
Je veux de partisan que tu deviennes Prince;
Tu seras des Badauts en passant adoré,
Et sera jusqu'au cuir ton carosse doré;
Chacun en ta faveur mettra son espérance,
Mille valets sous toy désoleront la France;
Tes logis, tapissés en magnifique arroy,
D'éclat aveugleront ceux-là mesmes du Roy.
Mais si faut- il enfin que tout vienne à son conte,
Et, soit avec l'honneur ou soit avec la honte,
Il faut, perdant le jour, esprit, sens et vigueur,
Mourir comme Enguerand ou comme Jacques Cœur,
Et descendre la-bas, oit, sans choix de personnes,
Les escuelles de bois s'égalent aux Couronnes.
En courtisant pourquoy perdrois-je tout mon temps, Si de bien et d'honneur mes esprits sont contens? Pourquoy dïame et de cœur faut-il que je me peine , Et qu'estant hors du sens aussi bien que d'haleine, Je suive un financier soir, matin, froid et chaud, Si j'ay du bien pour vivre autant comme il m'en faut? Qui n'a point de procès au Palais n'a que faire; Un Président pour moy n'est non plus qu'un notaire: Je fais autant d'état du long comme du court, Et mets en la Vertu ma faveur et ma Court. Voila le vray chemin, franc de crainte et d'envie, Qui doucement nous meine à cette heureuse vie Que parmy les rochers et les bois déserte^, Jeusne, veille, oraison, et tant d' austérité^,
Les Hermites jadis, ayant V Esprit pour guide, Cherchèrent si longtemps dedans la Thebdide. Adorant la Vertu de cœur, d'ame et de foy, Sans la chercher si loin chacun Va dedans soy, Et peut comme il luy plaist luy donner la teinture. Artisan de sa bonne ou mauvaise aventure.
ERCLUS d'une jambe et des bras, Tout de mon long entre deux dras, Il ne me reste que la langue
Pour vous faire cette harangue.
Vous sçavés quefay pension.
Et que Von a prétention,
Soit par sotise ou par malice,
Embarrassant le Bénéfice,
Me rendre, en me torchant le bec,
Le ventre creux comme un rebec.
On m'en baille en discours de belles,
Mais de V argent point de nouvelles;
Encore, au lieu de payement,
On parle d'un retranchement,
Me faisant au ne% grise mine :
Que F Abbaye est en ruine
Et ne vaut pas, beaucoup s'en faut,
Les deux mille francs qu'il me faut .
Si bien que je juge, à son dire,
Malgré le feu Roy nostre Sire,
Qu'il desireroit volontiers
Lâchement me réduire au tiers.
Je laisse à part ce fâcheux conte;
Au Primtems que la bile monte
Par les veines dans le cerveau,
Et que Von sent, au renouveau,
Son Esprit fécond en sornettes,
Il fait mauvais se prendre aux Poètes;
Toutesfois, je suis de ces Gens
De toutes choses négligens,
Qui, vivant au jour la journée,
Ne contrôllent leur destinée,
Oubliant, pour se mettre en paix
Les injures et les bien-faits,
Et s'arment de Philosophie :
Il est pourtant fou qui s'y fie,
Car la Dame indignation
Est une forte passion.
Estant donc en mon lit malade,
Les yeux creux et la bouche fade,
Le teint jaune comme un espy,
Et non pas l'esprit assoupy,
Qui dans ses caprices s'égaye
Et souvent se donne la baye,
Se feignant, pour passer le temps,
Avoir cent mille escus contans,
Avec cela large campagne ,
Je fais des chasteaux en Espagne,
fentreprens partis sur partis ; Toutes/ois je vous avertis, Pour le Sel, que je m'en déporte, Que je n'en suis en nulle sorte, Non plus que du droit Annuel :
Je riayme point le Casuè'l.
Tay bien un avis d'autre estoffe Dont du Luat le Philosophe Désigne rendre au Consulat Le ne^fait comme un cervelat.
Si le Conseil ne s'y oppose, Vous verre^ une belle chose.
Mais, laissant-là tous ces projets, Je ne manque d'autres sujets Pour entretenir mon caprice En un fantastique exercice; Je discours des neiges d'antan, Je prens au nid le vent d'autan, Je pet e contre le Tonnerre, Aux papillons je fais la guerre, Je compose Almanachs nouveaux, De rien je fais brides à Veaux, A la S. Jean je tends aux Grues, Je plante des pois par les rues, D'un baston je fais un cheval, Je voy courir la Seine à val, Et beaucoup de choses, beau sire, Que je ne veux et n'ose dire.
Apres cela, je peinds en l'air, fapprens aux asnes à voler, Du Bordel je fais la Chronique, Aux chiens j'apprens la Rhétorique Car, enfin, ou Plutarque ment, Ou bien ils ont du jugement.
Ce n'est pas tout : je dis sornettes, Je dégoise des Chansonnettes, Et vous dis qu'avec grand effort La Nature pâtit très-fort.
Je suis si plein que je regorge :
Si une fois je tens ma gorge, Esclatant ainsi qu'un pétard, On dira : Le Diable y ayt part.
Voila comme le temps je passe; Si je suis las, je me délasse; J'écris, je lis, je mange et boy, Plus heureux cent fois que le Roy ( Je ne dis pas le Roy de France ) , Si je n'estois court de finance.
Or, pour finir, voila comment Je m'entretiens bisarrement, Et prene% -moy les plus extrêmes, En sagesse ils vivent de mesmes, N'estant l'humain entendement Qu'une grotesque seulement.
Vuidant des bouteilles cassées. Je m'embarasse en mes pensées,
Et, quand j'y suis bien embrouillé, Je me couvre d'un sac mouillé.
Faute de papier, bona sere.
Qui a de l'argent si le serre.
Vostre Serviteur à jamais, Maistre Janin du Pontalais.
N quel obscur séjour le Ciel m'a-t-il réduit? Mes beaux jours sont voile% d'une effroyable nuit, Et dans un mesme instant, comme l'herbe fauchée. Ma jeunesse est seichée.
Mes discours sont change^ en funèbres regrets, Et mon ame d'ennuis est si fort éperdue Qu'ayant perdu Madame en ces tristes forests, Je crie et ne sçay point ce qu'elle est devenue.
O bois! ô pre\l ô monts 7 qui me fustes jadis En l'Avril de mes jours un heureux paradis, Quand de mille douceurs la faveur de Madame Entretenoit mon ame:
Or' que la triste absence, en l'Enfer où je suis, D'un piteux souvenir me tourmente et me tue, Pour consoler mon mal et flatter mes ennuis, Helas ! reponde^-moy, qu est-elle devenue?
Où sont ces deux beaux yeux? que sont-ils devenus? Où sont tant de beauté^, d} Amours et de Vénus, Qui regnoient dans sa veuë, ainsi que dans mes veines Les soucis et les peines ?
Hélas! fille de Vair, qui sens ainsi que moy Dans les prisons d'Amour ton ame détenue, Compagne de mon mal, assiste mon émoy Et réponds à mes cris, qu est-elle devenue?
Je voy bien, en ce lieu triste et désespéré, Du naufrage d'amour ce qui m est demeuré, Et, bien que loin d'icy le Destin l'ait guidée, Je m'en forme Vidée.
Je voy dedans ces fleurs les trésors de son teint, La fierté de son ame en la Mer toute esmeuë: Tout ce quon voit icy vivement me la peint, Mais il ne me peint pas ce quelle est devenue.
Las! voicy bien V endroit où premier je la vy, Où mon cœur, de ses yeux si doucement ravy, Rejettant tout respect, découvrit à la belle Son amitié fidelle .
Je revoy bien le lieu, mais je ne revoy pas
La Reyne de mon cœur, qu'en ce lieu j'ay perdue.
O Ciel! ô pre\! ô monts! ses fidèles esbas, Helas! reponde\-moy, qu' est-elle devenue?
Durant que son bel œil ces lieux embellissoit, L'agréable Printemps sous ses pieds florissoit ; Tout rioit auprès d'elle, et la terre parée Estoit énamourée.
Ores que le malheur nous en a sceu priver, Mes yeux, tousjours mouille^ d'une humeur continue, Ont changé leurs saisons en la saison d'hyver, N'ayant sceu découvrir ce qu'elle est devenue.
Mais quel lieu fortuné si long temps la retient ? Le soleil qui s'absente au matin nous revient, Et, par un tour réglé, sa chevelure blonde Eclaire tout le monde.
Si tost que sa lumière à mes yeux se perdit, Elle est comme un éclair pour jamais disparue, Et, quoy que faye fait, malheureux et maudit, Je n'ay pu descouvrir ce qu'elle est devenue.
Mais, Dieux! j'ay beau me plaindre et tousjours souspirer, J'ay beau de mes deux yeux deux fontaines tirer, J'ay beau mourir d'amour et de regret pour elle, Chacun me la recelle.
2l6 PLAINTE.
O bois! ô pre\! ô monts! ô vous qui la cache\, Et qui contre mon gré ïave\ tant retenue, Si jamais de pitié vous vous vistes touche^, Hélas! reponde\-moy, qu 'est-elle devenue?
Fut-il jamais mortel si malheureux que moy? Je lis mon infortune en tout ce que je voy, Tout figure ma perte, et le Ciel et la Terre A Venvy me font guerre;
Le regret du passé cruellement me point, Et rend ï objet présent ma douleur plus aiguë ; Mais, las! mon plus grand mal est de ne savoir point, Entre tant de malheurs, ce qu'elle est devenue.
Ainsi de toutes parts je me sens assaillir, Et, voyant que V espoir commence à me faillir, Ma douleur se rengrege, et mon cruel martyre S'augmente et devient pire;
Et si quelque plaisir s'offre devant mes yeux, Qui pense consoler ma raison abbatuè) Il m'' afflige, et le Ciel me seroit odieux Si là-haut j'ignor ois ce qu'elle est devenue.
Gesné de tant d'ennuis, je m'étonne comment, Environné d'Amour et du fâcheux tourment
Qu'entre tant de regrets son absence me livre, Mon esprit a pu vivre.
Le bien que j'ay perdu me va tyrannisant ; De mes plaisirs passeç mon ame est combatuè', Et ce qui rend mon mal plus aigre et plus cuisant, C'est qu'on ne peut sçavoir ce qu'elle est devenue.
Et ce cruel penser, qui sans cesse me suit, Du trait de sa beauté me pique jour et nuit. Me gravant en l'esprit la misérable histoire D'une si courte gloire.
Et ces biens qu'en mes maux encor il me faut voir Rendroient d'un peu d'espoir mon ame entretenue, Et m'y consolerois, si je pouvois sçavoir Ce qu'ils sont devenus, ce qu'elle est devenue.
Plaisirs si tost perdus, hélas! où estes-vous? Et vous, chers entretiens, qui me semble^ si doux, Où estes-vous alle\? hé! où s'est retirée Ma belle Cytherée?
Ha! triste souvenir d'un bien si-tost passé !
Las! pour quoy ne la voy-je, ou pourquoy l'ay-je veue?
Ou pourquoy mon esprit, d'angoisses oppressé,
Ne peut-il découvrir ce qu'elle est devenue?
En vain, helas! en vain la vas-tu dépeignant Pour flatter ma douleur, si le regret poignant De m'en voir séparé d'autant plus me tourmente Qu'on me la représente.
Seulement au sommeil fay du contentement. Qui la fait voir présente à mes yeux toute nuè) Et chatouille mon mal d'un faux ressentiment ; Mais il ne me dit pas ce quelle est devenue.
Encor ce bien m'afflige, il n'y faut plus songer; C'est se paistre du vent que la nuit s'alléger D'un mal qui tout le jour me poursuit et m'outrage D'une impiteuse rage.
Retenu dans des nœuds qu'on ne peut délier, Il faut, privé d'espoir, que mon cœur s'évertue Ou de mourir bien-tost, ou bien de l'oublier, Puis-qu'on ne peut sçavoir ce qu'elle est devenue.
Comment! que je l'oublie! ha! dieux! je ne le puis; L'oubly n'efface point les amoureux ennuis Que ce cruel tyran a grave\ dans mon ame En des lettres de flame.
Il me faut par la mort finir tant de douleurs, Ayons donc à ce point Y ame bien résolue,
Et, finissant nos jours, finissons nos malheurs, Puis-qu'on ne peut sçavoir ce qu'elle est devenue.
Adieu donc, clairs Soleils, si divins et si beaux, Adieu l'honneur sacré desforests et des eaux, Adieu monts, adieu pre\, adieu campagne verte, De vos beauté^ déserte.
Las! recevez mon ame en ce dernier adieu; Puis-que de mon malheur ma fortune est vaincue, Misérable amoureux, je vay quitter ce lieu, Pour sçavoir aux Enfers ce qu'elle est devenue.
Ainsi dit Amiante, alors que de sa voix Il entama les cœurs des rochers et des bois, Pleurant et soupirant la perte d' Yacée, L'object de sa pensée.
Afin de la trouver, il s'encourt au trépas, Et, comme sa vigueur peu à peu diminue, Son Ombre pleure et crie en descendant là-bas : Esprits, hé! dites-moy, qu est-elle devenue?
ODE
AMAIS ne pourray-je bannir Hors de moy V ingrat souvenir De ma gloire si tost passée?
Tousjours, pour nourrir mon soucy, Amour, cet enfant sans mercy, U offrir a-t-il à ma pensée?
Tyran implacable des cœurs,
De combien d'amerès langueurs
As-tu touché ma fantaisie?
De quels maux m'as-tu tourmenté?
Et dans mon esprit agité
Que n'a point fait la jalousie?
Mes y eux , aux pleurs accoutume^, Du sommeil n'estoient plus fermeq ; Mon cœur frémissoit sous la peine, A vetf d' œil mon teint jaunissoit, Et ma bouche, qui gémissoit, De souspirs estoit tousjours pleine.
ODE. 221
Aux caprices abandonné, J'errois d'un esprit forcené; La raison cédant à la rage, Mes sens, des désirs emportez, Flottoient confus de tous coste;(, Comme un vaisseau parmy Vorage.
Blasphémant la terre et les deux, Mesmes je m'estois odieux, Tant la fureur troubloit mon ame, Et, bien que mon sang amassé Autour de mon cœur fust glacé, Mes propos n'estoient que de flame.
Pensif , frénétique et resvant,
V esprit troublé, la teste au vent,
L'œil hagard, le visage blesme,
Tu me fis tous maux esprouver,
Et, sans jamais me retrouver,
Je m'allois cherchant en moy-mesme.
Cependant, lors que je voulois Par raison enfraindre tes loix, Rendant ma flame refroidie, Pleurant, j'accusay ma raison Et trouvay que la guérison Est pire que la maladie.
ODE
Un regret pensif et confus D'avoir esté, sans estre plus, Rend mon ame aux douleurs ouverte.
A mes despens, las! je voy bien Qu'un bon-heur comme estoit le mien Ne se connoist que par la perte.
LOVANGES DE MACETTE
ELLE et savoureuse Macette, Vous estes si gente et doucette, \Et ave% si doux le regard, Que, si vos Vertus et mérites N'estoyent en mes œuvres décrites, Je croirois mériter la hard.
Ouï, je croirois qu'on me deût pendre
Si je ne m'efforçois de rendre,
Avec de doubles interests,
Vostre nom autant en estime
Au mont des Muses, par ma ryme,
Comme il est dans les cabarets.
Puis vostre amour, qui s'abandonne, Ne refusa jamais personne, Tant elle est douce à V amitié; Aucun respect ne vous retarde, Et, fût -il crieur de moutarde, Vous en ave^ toujours pitié.
224 LOVANGES DE MACETTE.
Vostre poil, que le temps ne change.
Est aussi doré qu'une Orange, Et plus qu'un chardon frisotté ; Et vostre tresse non confuse Semble à ces mesches d'arquebuse Qu'un Cadet porte à son costé.
Vostre face est plus reluisante Que n'est une table d'attente Où Von assiet de la couleur, Et vostre œil a telle étincelle Que le soleil n'est, auprès d'elle, Qu'un Cierge de la Chandeleur.
La Muse, autour de vostre bouche Volant ainsi comme une mouche, De miel vous enbrene le bec, Et vos paroles nompareilles Resonnent doux à nos oreilles Comme les chordes d'un rebec.
Les Grâces, d'amour eschauffées, Nuds pieds, sans juppes, décoiffées, Se tiennent toutes par la main, Et, d'une façon sadinette, Se branslent à l'escarpolette Sur les Ondes de vostre sein.
LOVANGES DE MACETTE. 225
Venus, autour de vos œillades, En cotte fait mille gambades, Et les Amours, comme poussins Ou comme oysons hors de la mue Qui ont mangé de la Ciguë, Semblent dancer les matassins.
Vostre œil, chaud à la picorée, Uesbat de Venus la dorée, Ne laisse rien passer sans flus, Et vostre mine de poupée Prend les esprits à la pipée Et les appétits à la glus.
Je ne m'étonne donc, Macette, Estant si gente et si doucette, Vostre œil si saint et si divin, Si vous ave% tant de pratique, Et s'il n'est Courtaut de Boutique Qui chef -vous ne prenne du vin.
Car, sans nulle miséricorde,
Je serois digne de la corde
Si, d'un caprice fantastic,
Je n'allois chantant vos louanges,
Priant Dieu, les Saints et les Anges,
Qu'ils vous conservent au Public,
226 LOVANGES DE MACETTE.
Ce n'est pas pourtant qu'il me chaille Que che^-vous la vendange faille; Mais je craindrois d'oresnavant Que vostre vin, qui se disperse, Veu le long-- temps qu'il est en perce, Se sentit un peu de l'évent.
OQ^^/-
'HOMME s'oppose en vain contre la destinée; Tel a domté sur mer la tempeste obstinée. Qui, deceu dans le port, esprouve en un instant Des accidens humains le revers inconstant, Qui le jette au danger lors que moins il y pense. Ores à mes dépens j'en fais l'expérience, Moy qui, tremblant encor du naufrage passé, Du bris de mon navire au rivage amassé Bâiissois un autel aux Dieux légers des Ondes, Jurant mesme la mer et ses vagues profondes, Instruit à mes dépens et prudent au danger, Que je me garderois de croire de léger, Sçachant qu'injustement il se plaint de Vorage Qid, remontant sur mer, fait un second naufrage. Cependant ay-je à peine essuyé mes cheveux Et payé dans le port l'offrande de mes vœux, Que d'un nouveau désir le courant me transporte^ Et n'ay pour l'arr ester la raison asse^ forte;
Par un destin secret mon cœur s'y voit contraint, Et par un si doux nœud si doucement estreint, Que, me trouvant espris d'une ardeur si parfaite, Trop heureux en mon mal, je bénis ma défaite, Et me sens glorieux, en un si beau tourment, De voir que ma grandeur serve si dignement : Changement bien étrange en une amour si belle! Moy qui rangeois au joug la terre universelle, Dont le nom glorieux, aux Astres eslevé, Dans le cœur des mortels par vertu s'est gravé; Qui fis de ma valeur le hasard tributaire; A qui rien, fors l Amour, ne put estre contraire; Qui commande par tout, indomptable en pouvoir; Qui sçay donner des loix, et non les recevoir; Je me voy prisonnier aux fers d'un jeune Maistre, Où je languis esclave et fais gloire de V estre, Et sont à le servir tous mes vœux oblige^; Mes palmes, mes lauriers, en myrthes sont change^, Qui, servant de trophée aux beauté^ que f adore, Font en si beau sujet que ma perte m'honnore.
Vous qui dés le berceau de bon œil me voye%, Qui du troisième Ciel mes destins envoyé^, Belle et sainte planète, Astre de ma naissance, Mon bon-heur plus parfait, mon heureuse influence, Dont la douceur préside aux douces passions; Venus, preneq P*tté de mes affections, Soye% -moy favorable, et faites à cette heure, Plustost que découvrir mon amour, que je meure,
Et que ma fin témoigne, en mon tourment secret, Qu'il ne vescui jamais un amant si discret, Et qu'amoureux constant, en un si beau martyre, Mon trépas seulement mon amour puisse dire.
Ha! que la passion me fait bien discourir! Non, non, un mal qui pi aist ne fait jamais mourir. Dieux! que puis-je donc faire au mal qui me tourmente? La patience est foible et l'amour violente, Et, me voulant contraindre en si grande rigueur, Ma plainte se dérobbe et m'échappe du cœur, Semblable à cet enfant que la Mère en colère, Apres un châtiment, veut forcer à se taire: Il s'efforce de crainte à ne point soupirer, A grand peine ose-t-il son haleine tirer; Mais, nonobstant l'effort, dolent en son courage, Les sanglots à lajin débouchent le passage; S'' abandonnant aux cris, ses yeux fondent en pleurs, Et faut que son respect défère à ses douleurs. De mesme je m'efforce au tourment qui me tue, En vain de le cacher mon respect s'évertue ; Mon mal, comme un torrent, pour un temps revenu. Renversant tout obstacle, est plus fier devenu. Or, puis-que ma douleur n'a pouvoir de se taire, Et qu'il n'est ni désert, ni rocher solitaire, A qui de mon secret je m'osasse fier, Et que jusqu'à ce point je me dois oublier, Que de dire ma peine en mon cœur si contrainte, A vous seule, en pleurant, j'addresse ma complainte;
23o ELEGIE.
Aussi y puis-que vostre œil m'a tout seul asservy, C'est raison que luy seul voye comme je vy, Qu'il voye que ma peine est d'autant plus cruelle Que seule en V Univers je vous estime belle; Et si de mes discours vous entreq en courroux, Songe^ qu'ils sont en moy, mais qu'ils naissent de vous, Et que ce seroit estre ingrate en vos défaites Que de fermer les yeux aux playes que vous faites.
Donc, Beauté plus qu'humaine, objet de mes plaisirs. Délices de mes yeux et de tous mes désirs, Qui regneq sur les cœurs d'une contrainte aimable, Pardonne^ à mon mal, helas! trop véritable, Et, lisant dans mon cœur que valent vos attraits, Le pouvoir de vos yeux, la force de vos traits, La preuve de mafoy, l'aigreur de mon martyre, Pardonne^ à mes cris de l'avoir osé dire, Ne vous offence^ point de mes justes clameurs, Et si, mourant d'amour, je vous dis que je meurs.
DIALOGVE.
GLORIS ET PHILIS.
CLORI S.
HILIS, œil de mon cœur et moitié de moy-mesme, Mon Amour, qui te rend le visage si blesme? Quels sanglots, quels souspirs, quelles nouvelles pleurs, Noyent de tes beauté^ les grâces et les fleurs ?
PHILIS
Ma douleur est si grande, et si grand mon martyre, Qu'il ne se peut, Cloris, ni comprendre, ni dire,
CLORIS
Ces maintiens égare%, ces pensers esperdus,
Ces regrets et ces cris par ces bois espandus,
Ces regards languissans, en leurs flammes discrettes,
Me sont de ton Amour les paroles secrettes.
PHILIS
Ha! Dieu! qu'un divers mal diversement me point! J'ayme; helas! non, Cloris, non, non, je n'aime point.
232 DIALOGVE.
CLORIS
La honte ainsi dément ce que V Amour décelle, La flame de ton cœur par tes yeux estincelle, Et ton silence mesme, en ce profond malheur, N'est que trop éloquent à dire ta douleur. Tout parle en ton visage, et, te voulant contraindre, L'Amour vient, malgré-toy, sur ta lèvre à se plaindre. Pourquoy veux-tu, Philis, aymant comme tu fais, Que V Amour se démente en ses propres effets? Ne sçais-tu que ces pleurs, que ces douces œillades, Ces yeux qui, se mourant, font les autres malades, Sont théâtres du cœur où V amour vient jouer Les pensers que la bouche a honte d'avouer? N'en fais donc point la fine, et vainement ne cache Ce qu'il faut, malgré-toi, que tout le monde sache, Puis-que le feu d'Amour, dont tu veux triompher, Se montre d'autant plus qu'on le pense étouffer. L'Amour est un Enfant nud, sans fard et sans crainte, Qui se plaist qu'on le voye et qui fuit la contrainte. Force donc tout respect, ma chère fille, et croy Que chacun est sujet à l'Amour comme toy. En jeunesse j'aymay, ta Mère fit de mesme, Licandre ayma Lisis, et Félisque Philesme, Et si l'âge esteignit leur vie et leurs soupirs, Par ces plaintes encore on en sent les Zéphyrs; Ces fleuves sont encor tout-enfle^ de leurs larmes, Et ces pre\ tout-ravis de tant d'amoureux charmes; Encore oit-on l'Echo redire leurs chansons,
Et leurs noms sur ces bois graveç en cent façons. Mesmes, que penses-tu? Bérénice la belle. Qui semble contre Amour si fi ère et si cruelle, Me dit tout franchement en pleurant, Vautre jour, Qu'elle estoit sans Amant; mais non pas sans amour. Telle encor qu'on me voit, fayme de telle sorte Que V effet en est vif, si la cause en est morte-, Es cendres d'Alexis Amour nourrit le feu Que jamais par mes pleurs éteindre je n'ay peu ; Mais, comme d'un seul trait notre amefut blessée. S'il n'avoit qu'un désir, je n'eus qu'une pensée.
PHILIS
Ha ! n'en dis davantage, et, de grâce, ne rens
Mes maux plus douloureux, ni mes ennuis plus grans.
CLORIS
D'où te vient le regret dont ton ame est saisie ? Est-ce infidélité, mépris ou jalousie?
PHILIS
Ce n'est ni l'un ni l'autre, et mon mal rigoureux Excède doublement le tourment amoureux.
CLORIS
Mais ne peut-on sçavoir le mal qui te possède ?
PHILIS
A quoy serviroit-il, puis- qu'il est sans remède?
234 DIALOGVE.
CLORIS
Volontiers les ennuis s'alegent aux discours.
PHILIS
Las! je ne veux aux miens ni pitié ni secours.
CLORIS
La douleur que Von cache est la plus inhumaine.
PHILIS
Qui meurt en se taisant semble mourir sans peine.
CLORIS
Peut estre en la disant te pourray-je guérir.
PHILIS
Tout remède est fâcheux alors qu'on, veut mourir.
CLORIS
Au moins, avant la mort, dis où le mal te touche.
PHILIS
Le secret de mon cœur ne va point en ma bouche.
CLORIS
Si je ne me déçois, ce mal te vient d'aymer.
PHILIS
Chris, d'un double feu je me sens consumer.
CLORIS
La douleur, malgré -toy, la langue te dénoue.
PHILIS
Mais faut-il, à ma honte, hélas! que je l'avoue.
Et que je die un mal pour qui, jusques icy,
J'eus la bouche fermée et le cœur si transy
Qu'estouffant mes soupirs, aux bois, aux preq, aux plaines,
Je ne pus ni n'osay discourir de mes peines?
CLORIS
Avec toy mourront donc tes ennuis rigoureux?
PHILIS
Mon cœur est un sépulcre honnorable pour eux.
CLORIS
Je croy lire en tes yeux quelle est ta maladie.
PHILIS
Si tu la vois, pourquoy veux-tu que je la die?
Auray-je asse% d'audace à dire ma langueur?
Haï perdons le respect oîifay perdu le cœur.
J'ayme, j'ayme, Chris, et cet enfant d'Eryce,
Qui croit que c'est pour moy trop peu que d'un suplice,
De deux traits qu'il tira des yeux de deux amans,
Cause en moy ces douleurs et ces gemissemens :
Chose encor inou'ie, et toutes fois non feinte,
Et dont jamais Bergère à ces bois ne s'est plainte!
CLORIS
Seroit-il bien possible?
236 DIALOGVE.
PHILIS
A mon dam tu le vois.
CLOR1S
Comment! qu'on puisse aymer deux hommes à la fois!
PHILIS
Mon malheur en ceci n'est que trop véritable;
Mais, las! il est bien grand, puis qu'il n'est pas croyable.
CLOR1S
Qui sont ces deux Bergers dont ton cœur est espoint?
PHILIS
Amynte et Philemon, ne les connois-tu point?
CLORÏS.
Ceux qui furent blesse^ lors que tu fus ravie?
PHILIS
Oui, ces deux dont je tiens et l'honneur et la vie.
fen sçay tout le discours; mais dy-moy seulement Comme Amour par leurs yeux charma ton jugement.
PHILIS
Amour, tout dépité de n'avoir point de flesche Asse^ forte pour faire en mon cœur une bresche, Voulant qu'il ne fût rien dont il ne fût vainqueur, Fit par les coups d? autrui cette plaie en mon cœur,
CLORIS ET PHILIS. 23y
Quand ces Bergers navre\, sans vigueur et sans armes,
Tout-moites de leur sang, comme moy de mes larmes,
Près du Satyre mort et de moy, que Vennuy
Rendoit en apparence aussi morte que luy,
Firent voir à mes yeux, d'une piteuse sorte,
Qu'autant que leur Amour leur valeur estoit forte.
Ce traitre, tout couvert de sang et de pitié,
Entra dedans mon cœur sous couleur d'amitié,
Et n'y fut pas plustost que, morte, froide et blesme,
Je cessay, toute en pleurs, d'estre plus à moy-mesme ;
J'oubliay Père et Mère, et troupeaux et maison,
Mille nouveaux désirs saisirent ma raison ;
ferray deçà, de -là, furieuse, insensée,
De pensers en pensers s'égara ma pensée,
Et, comme la fureur estoit plus douce en moy,
Reformant mes façons, je leur donnois la Loy;
J 'accommodois ma grâce, agençois mon visage;
Un jaloux soin de plaire excitoit mon courage;
fallois plus retenue et composois mes pas,
fapprenois à mes yeux à former des appas,
Je voulois sembler belle et m'efforçois à faire
Un visage qui peut également leur plaire;
Et lors qu'ils me voioient par hasard tant soit peu,
Je frissonnois de peur, craignant qu'ils eussent veu,
Tant j'estois en amour innocemment coupable,
Quelque façon en moy qui ne fût agréable.
Ainsi, tousjours en trance, en ce nouveau soucy,
Je disois à part-moy : Las! mon Dieu! qu'est-ce-cy?
238 DIALOGVE.
Quel soin qui, de mon cœur s'estant rendu le maitre,
Fait que je ne suis plus ce que je soulois estre?
D'où vient que jour et nuit je n'ai point de repos,
Que mes soupirs ardens traversent mes propos,
Que loin de la raison tout conseil je rejette,
Que je sois sans sujet aux larmes si sujette?
Ha! sotte, répondois-je après en me tançant,
Non, ce n'est que pitié que ton ame ressent
De ces Bergers blesse^ : te fâches-tu, cruelle,
Aux doux ressentimens d'un acte si fidèle?
Serois-tu pas ingrate en faisant autrement?
Ainsi je me flattois en ce faux jugement,
Estimant en ma peine, aveugle et langoureuse,
Estre bien pitoyable, et non pas amoureuse.
Mais, las! en peu de temps je connus mon erreur,
Tardive connoissance à si prompte fureur !
J'apperceus, mais trop tard, mon amour véhémente;
Les connoissant Amans, je me connus Amante;
Aux rayons de leur feu, qui luit si clairement,
Hélas! je vis leur flame et mon embrasement,
Qui, croissant par le temps, s'augmenta d'heure en heure,
Et croistra, ç'ay-je peur, jusqu'à tant que je meure.
Depuis, de mes deux yeux le sommeil se bannit,
La douleur de mon cœur mon visage fannit,
Du soleil à regret la lumière m'éclaire,
Et rien que ces Bergers au cœur ne me peut plaire.
Mes flèches et mon arc me viennent à mépris,
Un choc continuel fait guerre à mes esprits ;
Je suis du tout en proye à ma peine enragée,
Et pour-moy, comme-moy, toute chose est changée.
Nos champs ne sont plus beaux, ces pre\ ne sont plus vers;
Ces arbres ne sont plus de fuëillages couver s,
Ces ruisseaux sont trouble^ des larmes que je verse,
Ces fleurs n'ont plus d'émail en leur couleur diverse,
Leurs attraits si plaisans sont change^ en horreur,
Et tous ces lieux maudits n'inspirent que fureur;
Icy comme autrefois ces pastis ne fleurissent,
Comme moy de mon mal mes troupeaux s'amaigrissent,
Et mon chien, m'abbayant, semble me reprocher
Quefaye ore à mépris ce qui me fut si cher.
Tout m'est à contre-cœur, horsmis leur souvenance.
Helasï je ne vis point, sinon lors que j'y pense,
Ou lors que je les vois, et que, vivante en eux,
Je puise dans leurs yeux un venin amoureux.
Amour, qui pour mon mal me rend ingénieuse,
Donnant trêve à ma peine ingrate et furieuse,
Les voyant, me permet l'usage de raison,
Afin que je m'efforce après leur guerison;
Me fait penser leurs maux; mais, las! en vain j'essaye
Par un mesme appareil pouvoir guérir ma playe !
Je sonde de leurs coups l'étrange profondeur
Et ne m'étonne point pour en voir la grandeur.
J'étuve de mes pleurs leurs blessures sanglantes,
Helasï à mon malheur blessures trop blessantes,
Puis-que vous me tue\, et que, mourant par vous,
Je souffre en vos douleurs et languis en vos coups!
24O DIALOGVE.
CLORIS
Brûlent-ils comme toy d'amour démesurée?
PHILIS
Je ne sçay; toutes/ois, fen pense estre assurée.
CLORIS
L'amour se persuade asse\ légèrement.
PHILIS
Mais ce que Von désire, on le croit aisément.
CLORIS
Le bon amour, pourtant, n'est point sans défiance.
PHILIS
Je te diray surquoy j'ay fondé ma croyance :
Un jour, comme il avint qu'Amynte estant blessé,
Et qu'estant de sa playe et d'amour opressé,
Ne pouvant clore l'œil, éveillé du martyre,
Se pleignoit en pleurant d'un mal qu'il n'osoit dire,
Mon cœur, qui du passé, le voyant, se souvint,
A ce piteux objet toute pitié devint,
Et, ne pouvant souffrir de si rudes alarmes,
S'ouvrit à la douleur, et mes deux yeux aux larmes ;
Enfin, comme ma voix, ondoyante à grans flots,
Eut trouvé le passage entre mille sanglots,
Me forçant en l'accès du tourment qui me grève,
J'obtins de mes douleurs à mes pleurs quelque trêve;
Je me mis à chanter, et, le voyant gémir,
En chantant j'invitois ses beaux y eux à dormir;
Quand luy tout-languissant, tournant vers moy sa teste, Qui sembloit un beau lis battu de la t empeste, Me lançant un regard qui le cœur me fendit, D'une voix rauque et casse ainsi me répondit : Philis, comme veux-tu qu'absent de toyje vive, Ou bien qu'en te voyant, mon ame, ta captive, Trouve, pour endormir son tourment furieux, Une nuit de repos au jour de tes beaux yeux? Alors, toute surprise en si prompte nouvelle, Je m'enfuy de vergongne où Filemon m'appelle, Qui, navré comme luy de pareils accidens, Languissoit en ses maux trop vifs et trop ardens. Moy qu'un devoir égal à mesme soin invite, Je m'approche de luy, ses playes je visite; Mais, las! en m'apprestant à ce piteux dessein. Son beau sang, qui s'émeut, jallit dessus mon sein; Tombant évanouy, toutes ses playes s'ouvrent, Et ses yeux comme morts de nuages se couvrent. Comme avecque mes pleurs je Veusfait revenir, Et me voyant sanglante en mes bras le tenir, Me dit : Belle Philis, si l'Amour n'est un crime, Ne méprise^ le sang qu'espand cette victime. On dit qu'estant touché de mortelle langueur, Tout le sang se resserre et se retire au cœur. Las! vous estes mon cœur, où, pendant que j'expire, Mon sang brûle d'amour, s'unit et se retire. Ainsi de leurs desseins je ne puis plus douter, Et lors, moy que l'Amour oncques ne sceut domter,
242 DIALOGVE.
Je me sentis vaincue, et glisser en mon ame,
De ces propos si chauds et si brûlans de flame,
Un rayon amoureux qui m'enflama si bien
Que tous mes froids dédains n'y servirent de rien.
Lors je m'en cours de honte où la fureur m'emporte,
N'ayant que la pensée et l'Amour pour escorte,
Et suis comme la biche à qui l'on a percé
Le flanc, mortellement d'un garot traversé,
Qui fuit dans lesforests, et toujours avec elle
Porte sans nul espoir sa blessure mortelle.
Las ! je vay tout de mesme et ne m'apperçois pas,
O malheur! qu'avec moy je porte mon trépas;
Je porte le Tyran qui de poison m'enyvre,
Et qui, sans me tuer, en ma mort méfait vivre;
Heureuse, sans languir si long temps aux abbois,
Si j'en puis échapper pour mourir une fois!
CLORIS
Si d'une mesme ardeur leur ame est enflamée, Te plains-tu d'aymer bien et d'estre bien aymée ? Tu les peux voir tous deux et les favoriser.
PHILIS
Un cœur se pourroit-il en deux parts diviser?
CLORIS
Pourquoy non? C'est erreur de la simplesse humaine; Lafoy n'est plus au cœur qu'une chimère vaine; Tu dois, sans t'arrester à la fidélité,
Te servir des Amans comme des fleurs d'Esté,
Qui ne plaisent aux yeux qu'estant toutes nouvelles.
Nous avons de nature au sein doubles mammelles,
Deux oreilles, deux yeux et divers sentimens:
Pourquoy ne pourrions -nous avoir divers Amans ?
Combien en connoissé-je à qui tout est de mise,
Qui changent plus souvent d'Amant que de chemise?
La grâce, la beauté, la jeunesse et l 'amour,
Pour les femmes ne sont qu'un Empire d'un jour,
Encor que d'un matin; car, à qui bien y pense,
Le midy n'est que soin, le soir que repentance.
Puis donc qu'Amour te fait d'Amans provision,
Uses de ta jeunesse et de l'occasion.
Toutes deux, comme un trait de qui Von perd la trace,
S'envolent ne laissant qu'un regret en leur place ;
Mais, si ce procéder encore t'est nouveau,
Choisy lequel des deux te semble le plus beau.
PHILIS
Ce remède ne peut à mon mal satisfaire, Puis Nature et l'Amour me défend de le faire; En un choix si douteux s'égare mon désir; Ils sont tous deux si beaux qu'on n'y peut que choisir. Comment beaux! Ha! Nature, admirable en ouvrages, Ne fit jamais deux yeux ni deux si beaux visages, Un doux aspect qui semble aux amours convier. L'un n'a rien qu'en beauté Vautre puisse envier; L'un est brun, Vautre blond, et son poil qui se dore
244 DIALOGVE.
En filets blondissans est semblable à V Aurore,
Quand toute échevelée, à nos yeux souriant,
Elle émaille de fleurs les portes d'Orient.
Ce teint blanc et vermeil où V Amour rit aux Grâces,
Cet œil qui fond des cœurs les rigueurs et les glaces,
Qui foudroyé en regards, éblouit la raison,
Et tue en basilic d'amoureuse poison j
Cette bouche si belle et si pleine de charmes,
Où V Amour prend le miel dont il trempe ses armes;
Ces beaux traits de discours si doux et si puissans,
Dont V Amour par Voreille assujettit mes sens,
A mafoible raison font telle violence
Qu'ils tiennent mes désirs en égale balance:
Car, si de Vun des deux je me veux départir,
Le Ciel non plus que moy ne le peut consentir ;
L'autre, pour estre brun, aux yeux n'a moins de flammes ;
Il semé en regardant du soufre dans les âmes,
Donne aux cœurs aveugle^ la lumière et le jour;
Ils semblent deux Soleils en la sphère d'Amour;
Car, si l'un est pareil à l'Aurore vermeille,
L'autre, en son teint plus brun, a la grâce pareille
A l'Astre de Venus, qui doucement reluit
Quand le Soleil tombant dans les ondes s'enfuit;
Sa taille haute et droite, et d'un juste corsage,
Semble un pin qui s'élève au milieu d'un bocage;
Sa bouche est de Coral, où l'on voit au dedans,
Entre un plaisant souris, les perles de ses dents,
Qui respirent un air embaumé d'une haleine
Plus douce que V œillet ni que la marjolaine ,-
D'un brun meslé de sang" son visage se peint,
Il a le jour aux yeux et la nuit en son teint,
Où l'Amour, flamboyant entre mille estincelles,
Semble un amas brillant des Estoiles plus belles,
Quand une nuit sereine avec ses bruns flambeaux
Rend le soleil jaloux en ses jours les plus beaux!
Son poil noir et retors en gros flocons ondoyé,
Et, crespelu, ressemble une toison de soye;
C'est enfin, comme l'autre, un miracle des deux.
Mon ame pour les voir vient toute dans mes yeux,
Et, ravie en l'objet de leurs beauté^ extrêmes,
Se retrouve dans eux et se perd en soy-mesmes.
Las! ainsi je ne sçay que dire ou que penser.
De les aymer tous deux, n'est-ce les offencer?
Laisser l'un, prendre l'autre, ô Dieux! est-il possible?
Ce seroit, les aymant, un crime irrémissible.
Ils sont tous deux égaux de mérite et defoy.
Las! je n'ayme rien qu'eux, ils n'ayment rien que moy;
Tous deux pour me sauver hasardèrent la vie,
Ils ont mesme dessein, mesme amour, mesme envie.
De quelles passions me senté-je émouvoir!
L'amour, l'honneur, lafoy, lapidé, le devoir,
De divers sentimens également me troublent,
Et, me pensant ayder, mes angoisses redoublent,
Car, si, pour essayer à mes maux quelque paix,
Parfois, oubliant l'un, en Vautre je me plais,
L'autre, tout en colère, à mes yeux se présente,
246 DIALOGVE.
Et, me monstrant ses coups, sa chemise sanglante, Son amour, sa douleur, safqy, son amitié, Mon cœur se fend d'amour et s'ouvre à la pitié. Las! ainsi combatue en cette étrange guerre, Il n'est grâce pour moy au Ciel ni sur la terre, Contre ce double effort débile est ma vertu, De deux vents oppose^ mon cœur est combattu, Et reste ma pauvre ame entre deux étouffée, Misérable dépouille et funeste trophée.
* uj UAND sur moy je jette les yeux, fmA trente ans me voyant tout vieux, Mon cœur de frayeur diminue; Estant vieilly dans un moment, Je ne puis dire seulement Que ma jeunesse est devenue'.
Du berceau courant au cercueil.
Le jour se dérobe à mon œil, Mes sens trouble^ s"1 évanoui s sent; Les hommes sont comme des fleurs, Qui naissent et vivent en pleurs, Et d'heure en heure sefanissent.
Leur âge à Vinstant écoulé, Comme un trait qui s'est envolé, Ne laisse après soy nulle marque, Et leur nom si fameux icy, Si tost qu'ils sont morts, meurt aussi, Du pauvre autant que du Monarque.
N'agueres verd, sain et puissant, Comme un Aubespin florissant, Mon printemps estoit délectable; Les plaisirs logeoient en mon sein, Et lors estoit tout mon dessein Du jeu d'amour et de la table.
Mais, las! mon sort est bien tourné; Mon âge en un rien s'est borné, Foible languit mon espérance; En une nuit, à mon malheur, De lajoye et de la douleur J'ay bien appris la différence!
La douleur aux traits vénéneux, Comme d'un habit épineux, Me ceint d'une horrible torture; Mes beaux jours sont changés en nuits.
Et mon cœur tout flestry d'ennuys N'attend plus que la sépulture.
Enyvré de cent maux divers, Je chancelle et vay de travers, Tant mon ame en regorge pleine; J'en ay l'esprit tout hebêté, Et si peu qui m'en est resté, Encor me fait-il de la peine.
La mémoire du temps passé.
Que f ay folement depencé, Espand du fiel en mes ulcères; Si peu que j'ay de jugement Semble animer mon sentiment, Me rendant plus vif aux misères.
Ha! pitoyable souvenir!
Enfin, que dois- je devenir?
Où se réduira ma constance?
Estant ja defailly de cœur, Qui me donra de la vigueur Pour durer en la pénitence?
Qu'est-ce de moy? Foible est ma main, Mon courage, hélas ! est humain, Je ne suis de fer ni de pierre.
En mes maux monstre -toy plus doux, Seigneur, aux traits de ton courroux Je suis plus fragile que verre.
Je ne suis à tes yeux sinon Qu'un festu sans force et sans nom, Qu'un hibou qui n'ose paroistre, Qu'un fantosme icy bas errant, Qu'une or de escume de torrent, Qui semble fondre avant que naistre.
Où toy, tu peux faire trembler
L'Univers et desassembler
Du Firmament le riche ouvrage.
Tarir les Flots audacieux,
Ou, les élevant jusqu'aux deux,
Faire de la Terre un naufrage.
Le Soleil fléchit devant toy, De toy les Astres prennent loy, Tout fait joug dessous ta parole; Et cependant tu vas dardant Dessus moy ton courroux ardent, Qui ne suis qu'un bourrier qui vole.
Mais quoyl si je suis imparfait, Pour me défaire m'as-tu fait? Ne sois aux pécheurs si severe.
Je suis homme, et toy Dieu Clément, Sois donc plus doux au châtiment, Et punis les tiens comme Père.
J'ay l'œil seellé d'un seau de fer,
Et déjà les portes d'Enfer
Semblent s 'entr 'ouvrir pour me prendre j
Mais encore, par ta bonté,
Si tu m'as osté la santé,
0 Seigneur, tu me la peux rendre.
STANCES. 25l
Le tronc de branches devestu, Par une secrette vertu, Se rendant fertile en sa perte, De rejettons espère un jour Ombrager les lieux d'alentour, Reprenant sa perruque verte.
Où l'homme, en la fosse couché,
Apres que la mort Va touché,
Le cœur est mort comme Vescorce ;
Encor Veau reverdit le bois,
Mais, Vhomme estant mort une fois,
Les pleurs pour luy n'ont plus de force.
SVR LA NATIVITE