‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 15 sur 107 · Quinze marcs d'argent · texte numérisé non relu

Quinze marcs d'argent

DE SAINT-ETREMOND. 65

semblent de vrais fanatiques ; mais ces gens-ci me paroissent fort sensés, dans la passion qu'ils ont eue pour une république reconnoissante , qui avoit autant de soin d'eux, pour le moins, qu'ils en avoient d'elle.

Je me représente Rome, en ce temps-là, comme une vraie communauté où chacun se désapproprie, pour trouver un autre bien, dans, celui de l'ordre : mais cet esprit-là ne subsiste guère que dans les petits États. On méprise, dans les grands, toute apparence de pauvreté; et c'est * beaucoup, quand on n'y approuve pas le mauvais usage des richesses. Si Fab'ricius avoit vécu dans la grandeur de la république, ou il auroit changé de mœurs, ou il auroit été inutile à sa patrie ; et, si les gens de bien des derniers temps avoient été de celui de Fabricius, ou ils eussent rendu leur probité plus rigide , ou ils auroient été chassés du sénat, comme des citoyens corrompus.

Après avoir parlé des Romains , il est raisonnable de parler de Pyrrhus , qui entre ici naturellement, en tant de choses. C'a été le plus grand capitaine de son temps, au jugement même d'Ânnibal , qui le mettoit immédiatement après Alexandre, et devant lui, comme il me parott , par modestie. Il avoit joint la délicatesse des négociations à la science de la guerre ; mais, avec cela, il ne put jamais

se faire un établissement solide. S'il savoît gagner des combats, il perdoit le fruit de la guerre ; s'il attiroit des peuples à son alliance, il ne savoit pas les y maintenir. Ses deux beaux talents, employés hors de saison , ruinoient Fouvrage Fun de l'autre.

Quand il avoit éprouvé ses forces heureusement, il songeoit aussitôt à négocier; et, comme s'il eût été d'intelligence avec les ennemis, il arrêtoit ses progrès lui-même. Avoitil su gagner l'affection d'un peuple? sa première pensée étoit de l'assujettir. Il arrivoit de là qu'il perdoit ses amis, sans gagner ses ennemis ; car les vaincus prenoient Fesprit de vainqueurs, et refusoient la paix qu'on leur offroit; et ceux-là retiroient non-seulement leur assistance, mais cherchoient à se défaire d'un allié qui se faisoit sentir un vrai maître.

Un procédé si extraordinaire doit s'attribuer en partie au naturel de Pyrrhus, en partie aux différents intérêts de ses ministres. Il y avoit auprès de lui deux personnes, entre les autres, dont il prenoit ordinairement les avis : Cynéas et Milon. Cynéas, éloquent, spirituel, habile, délicat dans les négociations, insinuoit les pensées du repos, toutes les fois qu'il s'agissoit de la guerre ; et , quand l'humeur ambitieuse de Pyrrhus l'avoit emporté sur ses raisons , il attendoit patiemment les difficultés : ou,

ménageant les premiers dégoûts de son maître, il lui toumoit bientôt Fesprit à la paix , afin de rentrer dans son talent , et de se remettre les affaires entre les mains. Milon étoit un homme d'expérience dans la guerre, qui ramenoit tout à la force : il n'oublioit rien, pour empêcher les traités, ou pour les rompre; conseilloit de vaincre les difficultés , et, si on ne pouvoit conquérir des nations ennemies, d'assujettir en tout cas les alliés.

Autant qu'on en peut juger, voilà la manière dont se gouvemoit Pyrrhus, tant par autrui que par lui-même. On poun^oit dirç, en sa faveur, qu'il a eu affaire à des nations puissantes, qui se trouvoient plus de ressource que lui. On pourroit dire qu'il gagnoit les combats, par sa vertu; mais qu'un foible et petit Etat, comme le sien, ne lui donnoit pas les moyens de pousser à bout une longue guerre. Quoi qu'il en soit, à le regarder, par les qualités de sa personne et par ses actions, c'a été un prince admirable, qui ne cède à pas un de l'antiquité. A considérer, en gros, le succès des desseins et la fin des affaires, il paroîtra souvent mal-habile, et perdi*a beaucoup de sa réputation. En effet, il occupa la Macédoine, et en fut chassé; il eut d'heureux commencements, en Italie, d'où il lui fallut sortir ; il se vit maître de la Sicile, où îl ne put demeurer.

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