‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 53 sur 107 · III · texte numérisé non relu

III

JUGEMENT SUR SÉNiQUE/ PLUTARQUE ET PÉTRONE. (1664)

E commencerai par bénèqùe , et vous dirai avec la dernure impudence, que j'estime beaucoup plus sa personne que ses ouvrages. J'estime le précepteur de Néron , l'amant d'Agrlppine, l'ambitieux qui prétendoit à l'empire. Du philosophe et de l'écrivain , je ne fais pas grand cas : je ne suis touché ni de son style ni de ses sentiments. Sa latinité n'a rien de celle du temps d'Auguste, rien de facile, rien de naturel : toutes pointes , toutes imaginations , qui sentent plus la chaleur d'Afrique ou d'Espagne, que la lumière de Grèce ou d'Italie. Vous y voyez des choses coupées , qui ont l'air et le tour de sentences , mais qui n'en ont ni la solidité, ni le bon sens; qui piquent et

poussent Tesprit , sans gagner le jugement. Son discours forcé me communique une espèce de contrainte ; et Tâme , au lieu d'y trouver sa satisfaction et son repos , y rencontre du chagrin et de la gêne.

Néron , qui pour être un des plus méchants princes du monde , ne laissoit pas d'être fort spirituel, avoit auprès de lui des espèces de petits maîtres fort délicats , qui traitoient Sénèque de pédant , et le tournoient en ridicule. Je ne suis pas de l'opinion de Berville , qui pensoit que le faux Eumolpe de Pétrone * fût le véritable Sénèque. Si Pétrone eût voulu lui donner un caractère injurieux, c'eût été plutôt sous le personnage d'un pédant philosophe, que d'un poète impertinent. D'ailleurs, il est comme impossible d'y trouver aucun rapport. Sénèque étoit le plus riche homme de l'empire, et louoit toujours la pauvreté : Eu-

1. Voy. Pétrone, ^<i/fjr., cap» xc, et seq,, de l'éd. de Burmann. — Quel est ce Eerville dont il est ici parlé? Ni Des Maizeaux, ni personne après lui, n'a cherché à l'éclaircir. Je crois que Berville, cité par notre auteur avec une estime familière, n'est autre que Bardouville, gentilhomme normand et fort bel esprit, nommé dans la Conversation du maréchal tT Hocquîncourt ^ et qui possédoit la seigneurie de Berville, dont il avoit probablement porté le nom, avant ou en même temps que celui de la seigneurie de Bardouville, laquelle en étoit voisine. Voyez, l'ouvrage indiqué par le P. Le Long, t. HI, no35 281 ; et notre tome I, pages 38 et 39.

molpe , un poëte fort mal dans ses affaires , et au désespoir de sa condition ; il se plaignoit de l'ingratitude du siècle, et trouvoit, pour toute consolation, que bonsa mentis soror est paupertas. Si Sénèque avoit des vices , il les cachoit avec soin , sous Tapparence de la sagesse : Ëumolpe faisoit vanité des siens , et traitoit ses plaisirs avec beaucoup de liberté.

Je ne vois donc pas sur quoi Berville pouvoit appuyer sa conjecture. Mais je suis trompé , si tout ce que dit Pétrone du style de son temps, de la corruption de l'éloquence et de la poésie; SI les controi^ersiss sententiolis çibrantibus pictaBy qui le choquoient si fort; si le çànus sententiarum strepitus^ dont il étoit étourdi, ne regardoient pas Sénèque; si le per ambages deorumque ministeria y etc,^ ne s'adressoit pas à la Pharsale de Lucain ; si les louanges qu'il donne à Virgile, à Horace, n'alloient pas au mépris de l'oncle et du neveu.

Quoi qu'il en soit, pour revenir à ce qui me semble de ce philosophe, je ne lis jamais ses écrits, sans m'éloigner des sentiments qu'il veut inspirer à ses lecteurs. S'il tâche de persuader la pauvreté , on meurt d'envie de ses richesses. Sa vertu fait peur , et le moins vicieux s'abandonneroit aux voluptés, par la peinture qu'il en fait. Enfin , il parle tant de la mort , et me laisse des idées si noires ^ que je fais ce

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qai m'est possible pour ne pas profiter de sa lecture. Ce que je trouve de plus beau dans ses ouvrages, sont les exemples et les cîtations qu'il y mêle. Cônmie il vivoit dans une cour délicate , et qu'il savoit mille belles choses de tous les temps , il en allègue de fort agi'éables , tantôt de César, d'Auguste, de Mécénas : car après tout, il avoit de l'esprit et de la connois^ sance infiniment; mais son style n'a rien qui me touche ; ses opinions ont trop de dureté , et il est ridicule qu'un homme qui vivoit dans l'abondance , et se conservoit avec tant de soin, ne prêchât que la pauvreté et la mort.

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