‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 71 sur 107 · Satjrr.y cap. cx-vili · texte numérisé non relu

Satjrr.y cap. cx-vili

orationis sub testibus fides. Mais TEnéide est une fable étemelle, où Ton introduit les dieux pour conduire et pour exécuter toutes choses. Quant au bon Enée , il ne se mêle guère des desseins importants et glorieux : il lui sufBt de ne pas manquer aux offices d'une âme pieuse, tendre et pitoyable. Il porte son père sur ses épaules; il regrette sa chère Creuse conjugalement; il fait enterrer sa nourrice, et dresse un bûcher à son pilote, en répandant mille larmes. G'étoit un pauvre héros dans le paganisme, qui pourroit être un grand saint chez les chré- . tiens : fort propre à nous donner des miracles, et plus digne fondateur d'un ordre que d'un État. A le considérer par les sentiments de religion, je puis révérer sa sainteté; si j'en veux juger par ceux de la gloire, je ne saurois souffrir un conquérant qui ne fournit de lui que des larmes aux malheurs et des craintes à tous les périls qui se présentent; je ne puis souffrir qu'on le rende maître d'un si beau pays que l'Italie , avec des qualités qui lui convenôient mieux pour perdre le sien , que pour en conquérir un autre. "*' '

Virgile étoit sans doute/ bien pitoyable. A mon avis, il ne fait plaindre les désolés Troyens de tant de malheurs, que par une douceur secrète qu'il trouvoit à s'attendrir. S^il n'eût été de ce tempérament -là, il n'eût pas donné

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tant d'amour au bon Enée pour sa chère terre; car les héros se défont aisément du souvenir de leur pays, chez les nations où ils doivent exécuter de grandes choses. Leur âme toute tournée à la gloire, ne garde aucun sentiment pour ces petites douceurs. Il falloit donc que lesTroyens se lamentassent moins de leur misère. Des gens de guerre, qui veulent exciter notre pitié pour leur infortune, n'inspirent que du mépris pour leur foiblesse ; mais Enée particulièrement, devoit être occupé de son giand dessein, et détourner ses, pensées de ce qu'il avoit souffert, sur 1- établissement qu'il alloit fairç. Celui qui alloit fonder la grandeur et la vertu des Romains, devoit avoir une élévation et une magnanimité dignes d'eux.

Aux autres choses, Segrais ne sauroit donner trop de louanges à Y Enéide] et peut-être que je suis touché du quatrième et du sixième livre autant que lui-même. Pour les caractères,* j'avoue qu'ils ne me plaisent pas, et je trouve ceux d'Homère aussi animés, que ceux de Virgile fades et dégoûtants.

En effet, il n'y a point d'âme qui ne se sente élevée, par l'impression que fait sur elle le caractère d'Achille. Il n'y en a point à qui le courage impétueux d'Ajax ne donne quelque mouvement d'impatience. Il n'y en a point qui ne s'anime et ne s'excite par la valeur de Diou 21

mède. Il n'y a personne à qui le rang et la gravité d'Agamemnon n'imprime quelque respect; qui n'ait de la vénération pour la longue expérience et pour la sagesse de Nestor; à qui l'industrie avisée du fin et ingénieux Ulysse n'éveille l'esprit. La valeur infortunée d'Hector le fait plaindi^e de tout le monde. La condition misérable du vieux roi Priam, touche l'âme la plus dure ; et quoique la beauté ait comme un privilège secret de se concilier les affections, celle de Paris, celle» d'Hélène n'attirent que de l'indignation ^ quand on considère le sang qu'elles font verser , et les funestes malheurs dont elles sont cause. De quelque façon que ce soit , tout anime dans Homère , tout émeut ; mais dans Virgile , qui peut ne s'ennuyer pas avec le bon Enée et son cher Achate? Si vous exceptez Nisus et Euryalus (qui, à la vérité vous intéressent dans toutes leurs aventures), vous languirez de nécessité avec tous les autres ; avec un Ilionée , un Sergesle , Mnestée , Cloante, Gyas, et le reste de ces hommes communs qui accompagnent un jchef médiocre.

Jugez par là combien nous devons admirer la poésie de Virgile , puisque malgré la vertu des héros d'Homère , et le peu de mérite des siens , les meilleurs critiques ne trouvent pas qu'il lui soit inférieur.

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