Comme le CatiUna et le Sejan de Ben Jonson
tume établie par un sentiment peut-être assez inhumain; mais une vieille habitude, ou le goût de la nation en général, l'emporte sur la délicatesse des particuliers. Mourir est si peu de chose aux Anglois, qu'il faudroit, pour les toucher, des images plus funestes que la mort même. De là vient que nous leur reprochons assez justement de donner trop à leurs sens, sur le théâtre. Il nous faut souffrir aussi le reproche qu'ils nous font de passer dans l'autre extrémité, quand nous admirons chez nous des tragédies par de petites douceurs qui ne font pas une impression assez forte sur les esprits. Tantôt peu satisfaits, dans nos cœurs, d'une tendresse mal formée, nous cherchons dans l'action des comédiens à nous émouvoir encore ; tantôt nous voulons que l'acteur, plus transporté que le poëte, prête de la fureur et du désespoir à une agitation médiocre, à une douleur trop commune. En effet, ce qui doit être tendre n'est souvent que doux; ce qui doit former la pitié fait à peine la tendresse : l'émotion tient lieu du saisissement, l'étonnenient de l'horreur. Il manque à nos sentiments quelque chose d'assez profond ; les passions à demi touchées n'excitent en nos âmes que des mouvements imparfaits, qui ne savent ni les laisser dans leur assiette, ni les enlever hors d'elles-mêmes.
SUR NOS comédies; excepté celles de MOLiiREy ou
L*0N TROUVE LE VRAI ESPRIT DE LA COMÉDIE '. ET SUR . LA COMÉDIE ESPAGNOLE.
t ouR la comédie, qui doit être la re- , présentation de la vie ordinaire, nous r avons tournée tout à fait sur la galanterie, à l'exemple des Espagnols; sans considérer que les anciens s'étoient attachés à représenter la vie humaine, selon la diversité des humeurs; et que les Espagnols, pour suivre leur propre, génie, n'avoient dépeint que la seule vie de Madrid, dans leurs intrigues et leurs aventures.
J'avoue que cette sorte d'ouvrage auroit pu avoir dans l'antiquité un air noble^ et je ne sais quoi de plus galant ; mais c'étoit plutôt le défaut de ces siècles-là, que la faute des auteurs. Aujourd'hui, la plupart de nos poëtes savent aussi peu ce qui est des mceurs, qu'on savoit en ces temps-là ce qui ,est de la galanterie. Vous diriez qu'il n'y a plus d'avares, de prodigues, d' humeurs douces et accommodées à la société, de naturels chagrins et austères.
Comme si la nature éloit changée, et que les hommes se fussent défaits de ces divers sentiments, on les représente tous sous un même caractère, dont je ne sais point la raison ; si ce n'est que les femmes aient trouvé, dans ce sièole-civ qu'il ne doit plus y avoir au monde que destgalants.
Nous avouerons bien que les esprits de Madrid sont plus fertiles en invention que les nôtreç; et c'est ce 'qui nous a fait tirer d'eux la plupart de nos sujets ^ lesquels nous avons remplis de tendresses et de discours amoureux, et où nous avons mis plus de régularité et de vraisemblance. La raison en est qu'en £spa* gne, où les femmes ne se laissent presque jamais voir, l'imagination du poëte se consomme aux moyens ingénieux de faire trouver les amants en même lieu; et en France, où la liberté du commerce est établie, la grande délicatesse de l'auteur est employée dans la tendre et amoureuse expression des sentiments.
Une femme de qualité espagnole * lisoit, il n'y a pas longtemps, le roman de Cléopatre ; et comme, après un long récit d'aventures, elle eut tombé sur une conversation délicate d'un amant et d'une amante également passionnés •» que desprit mal employé^ dit-elle ;