‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 14 sur 25 · L AGITATION EN AUTRICHE · texte numérisé non relu

L AGITATION EN AUTRICHE

même une république, dit domination et exploitation. C'est la domination soit d'une dynastie, soit d'une nation, soit d'une classe sur toutes les autres, c'està-dire c'est la négation même du socialisme.

Que veut le socialisme? La constitution d'une société humaine équitable, délivrée de toute tutelle, de toute autorité et domination politique aussi bien que de toute exploitation économique, et fondée uniquement sur le travail collectif, garanti à son tour par la propriété collective.

Pour atteindre ce but, que faut-il faire ? Abolir les Etats, qui n'ont d'autre mission à remplir que de protéger la propriété individuelle, c'est-à-dire l'exploitation du travail collectif des masses populaires par une minorité privilégiée quelconque, et qui, par là même, paralysent et rendent impossible le développement de la République économique universelle.

Une fois les Etats politiques abolis, et par conséquent l'antique système de l'organisation de la société de haut en bas, par la voie de l'autorité, rendu à jamais impossible, par quelle voie la nouvelle société pourra-t-elle se réorganiser? Par la libre fédération des associations locales — non plus politiques, comme elles le sont à présent, mais économiquement productives comme elles le deviendront nécessairement aussitôt qu'elles seront délivrées de toute tutelle politique — en une grande association internationale.

Eh bien, les travailleurs autrichiens se trouvent aujourd'hui dans une telle position qu'à moins de

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renoncer à tout espoir d'aqiélioration de leur sort, ils doivent fatalement marcher dans cette voie. Pour unir, en effet, les travailleurs de toutes les nations de l'Empire d'Autriche sous le même drapeau, ne doivent-ils point reconnaître à toutes ces nations les mêmes droits ? Ils doivent donc mettre fin à toute domination en Autriche. Ils doivent détruire l'empire.

Mais une fois cet empire détruit, l'association des travailleurs autrichiens, qui embrasse déjà tant de nationalités différentes, formera d'elle-même le commencement d'une vaste organisation internationale, et rien n'empêchera que les associations ouvrières de tous les autres pays de l'Europe, une fois émancipées, venant se joindre à elle, ne forment avec elle l'association universelle.

Telles sont les raisons qui nous font saluer avec une joie profonde ce magnifique mouvement du Parti démocrate socialiste en Autriche,

[Égalité du 19 juin 1869.)

La « Montag-ne » et M. Coullery.

[Le D"" Coullery avait été un des premiers propagandistes de l'Internationale en Suisse, 11 avait fondé en i865 la section de la Chaux-de-Fonds, et publié pendant trois ans (1S66-1868) un journal qu'il intitula la Voix de l'avenir. Mais il voulut se faire de l'Internationale un marchepied pour arriver à une situation politique, et à cette fin il fit alliance, au printemps de 1868, avec le

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parti conservateur protestant. Appuyé par ce parti, il fonda un petit journal quotidien, la Montagne , qualifié par lui d' « organe de la démocratie sociale ». Mécontent de voir l'Internationale prendre un caractère révolutionnaire, il attaqua dans la Montagne les résolutions votées par le Congrès de Bruxelles au sujet de la propriété collective, et combattit la propagande faite par V Egalité de Genève et le Progrès du Locle, en opposant au principe de la propriété collective celui de la coopération, représentée par lui comme le seul moyen d'améliorer le sort des travailleurs. Mais en même temps Coullery restait membre del'Internationale, et continuait àgrouper autour de lui un certain nom.bre d'ouvriers. Il devint nécessaire d'en finir avec une équivoque dont il profitait, et d'infliger à son journal la Montagne un désaveu public. En conséquence, les trois sections du Locle-, de la Chaux-de-Fonds et du district de Courtelary (Val de Saint-Imier) résolurent de convoquer une assemblée dans laquelle seraient votées des résolutions condamnant l'attitude de Coullery. La date de l'assemblée fut fixée au dimanche 3o mai 1869, et l'on choisit comme lieu de réuniqn une auberge qui se trouve sur le Crêt-du- Locle, entre le Locle et la Chaux-de- Fonds. J'écrivis à Bakounme pour l'inviter à venir de Genève assister à cette réunion; il me répondit par le billet suivant :

Ce 22 mai 186g

Cher ami, je ne demande pas mieux que de venir et je viendrai assurément, si tu veux et peux m'aider à emprunter une trentaine de francs pour le terme d'un mois, faute de quoi, malgré toute ma bonne volonté, il me sera impossible de venir prendre part au combat si intéressant que la Révolution et la Réaction masquée en coopération vont se livrer

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entre la Chaus-de-Fonds et le Locle... Je l'i^mbrasse. Réponds-moi.

Ton dévoué, M. B.

L'argent ayant été envoyé, et la venue de Bakounine se trouvant ainsi assurée, le Progrès du 29 mai annonça la réunion en ces termes ;

Meeting-

Des Sections internationales de la Chaux-de-Fonds,

du Locle et du Val de Saint-hnier,

Dimanche 3o mai, à deux heures après midi, à Thôtel de la Croix-Fédérale, sur le Crêt-du-Locle.

Ordre du jour : Quels sont les moyens de réaliser le but de l'hiternationale ?

Nous recommandons à nos amis cette importante réunion.

L'assemblée du 3o mai fut nombreuse. Y prirent la parole James Guillaume, Bakounine, Fritz Heng, Adhémar Schwitzguébel, Fritz Robert. Le meeting vota à l'unanimité — moins trois voix — des résolutions répudiant la Montagne et affirmant les principes révolutionnaires.

CouUery n'avait pas osé paraître au meeting; mais le lendemain il déclara à son entourage que s'il eût été présent, il aurait aisément réfuté les arguments de ses adversaires. Les collectivistes de la Chaux-de-Fonds lui offrirent alors de lui en fournir immédiatement l'occasion, et ils convoquèrent une réunion pour le soir même, priant Bakounine de s'y trouver pour soutenir contre CouUery les principes révolutionnaires dans une discussion publique. La réunion eut lieu; Bakounine s'y rendit, et y prit la parole : mais CouUery avait cru prudent de rester chez

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lui ; cette reculade après sa bravade du matin fut considérée comme l'aveu de sa défaite.

'L'Egalité publia les résolutions du meeting du Crêt-du- Locle dans son numéro du 5 juin; et un mois après, comme la Montagne s'était livrée contre les socialistes révolutionnaires et leurs « aberrations » à de nouvelles attaques, elle exécuta ce journal et son rédacteur Coullery en une série de quatre articles (voir p. 80).]

Résolutions du Meeting- du Crêt-du-Locle.

1. Le meeting, tout en reconnaissant que la coopération est la forme sociale de l'avenir, déclare que, dans les conditions économiques actuelles, elle est impuissante à émanciper le prolétariat et à résoudre la question sociale.

2. Le meeting demande au Conseil général de Londres de mettre à l'ordre du jour du Congrès de Bâle la question d'une organisation plus efficace et plus réelle de l'Internationale, afin que le prolétariat puisse opposer à la coalition de la bourgeoisie et des Etats une puissance capable d'en triompher.

3. Le meeting approuve la manière dont V Egalité et le Progrès défendent les principes socialistes, et répudie complètement la ligne de conduite adoptée par la Montagne.

Ildéclareen outre quel'Internationaledoit s'abstenir totalement de participer à la politique bourgeoise.

4. Le meeting demande que la propriété collective, ainsi que l'abolition du droit d'héritage, soient discutés dans le journal V Egalité.

[Egalité du 5 juin i86q.)

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La Montagne (*)

La Montagne est un journal paraissant à la Chauxde-Fonds sous la direction de M. Jeanrenaud p), connu de tous les ouvriers ayant travaillé dans cette localité' pour sa de'votion remarquable et pour sa propagande infatigable des idées religieuses de la secte des mômiers à laquelle il appartient.

Tous nos lecteurs connaissent le mouvement qui s'est accompli dans le canton de Neuchâiel; chacun sait que les conservateurs de ce canton ont fait une alliance avec des socialistes qui n'en sont pas, et ont constitué un parti politique assez semblable à celui qui a fleuri à Genève il y a quelques années.

La Montagne est l'organe de ce parti, avec lequel le mouvement ouvrier n'a rien de commun, et, cependant, elle ose s'intituler organe de la démocratie sociale.

Dans le meeting tenu au Crêt-du-Locle le 3o mai, cet organe a été unanimement désavoué avec beaucoup de raison, car en fait de questions sociales il s'occupe de misérables questions de politique locale et de propagande mômière; il professe un socia-

(i) Ce premier article est peut-être encore de Perron, avec des retouches de Bakounine.

(2) Louis Jeanrenaud était un ex-ouvrier graveur, un peu poète, devenu journaliste, à qui CouUery avait confié la rédaction de la Montagne.

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lisme que tous les réactionnaires signeraient des deux mains, répand les fausses nouvelles et les calomnies inventées par le Journal de Genève sur nos grèves et sur le mouvement ouvrier en général, en un mot trompe la classe ouvrière de la Chauxde-Fonds qu'il cherche à désaffectionner de l'Association internationale, dont il condamne et calomnie les résolutions et les principes.

Aussi ce journal vient-il de recevoir un satisfecit de son maladroit ami le Journal de Genève (numéro du 2 juillet), lequel dessille ainsi les yeux des ouvriers sachant ce que son approbation signifie.

Nous regrettons sincèrement que des hommes ayant fait tant de sacrifices pour la cause du peuple, que des hommes dont nous nous plaisons à reconnaître la noblesse de cœur, se soient laissé tromper et persistent à garder, par amour-propre, une situation fausse qui les sépare complètement de leurs anciens amis. Mais, si pénible que soit cette séparation, nous ne saurions faillir à notre devoir de signaler aux ouvriers de l'Europe entière leur désertion de la grande cause des travailleurs et leur intimité malheureuse avec la réaction bourgeoise.

Ouvriers de la Chaux-de-Fonds, prenez garde à vous, la Montagne est un organe de la réaction bourgeoise, et son titre d'organe de la démocratie sociale n'est qu'un masque pour vous tromper.

[Égalité du lo juillet i86g).

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A la Montagne, journal de la Chaux-de-Fonds^ fondé et rédigé par M. le docteur Coullery, et qui se donne pour un organe de la démocratie sociale (pas socialiste, remarquez bien la différence I), appartient rincontestable honneur d'avoir inventé un socialisme nouveau. Jusqu'à présent nous avons eu ditférentes sortes de socialismes hybrides : le socialisme doctrinaire, ou d'école, préparant des lits de Procruste pour l'humanité à venir ; le socialisme autoritaire, faisant de l'Etat une sorte de bon Dieu sur terre, le régulateur et le dispensateur de la vie et de la liberté humaines; le socialisme endormeur des bourgeois ('), s'eflforçant de prouver aux travailleurs, si durement exploités par le capital bourgeois, qu'ils ont tout à attendre de la mansuétude de leurs patrons ; nous avons enfin le socialisme des radicaux, qui voudraient se faire des passions subversives des masses ouvrières une pincette pour attirer à eux le pouvoir. A Monsieur Coullery appartient l'honneur insigne d'avoir ajouté au socialisme bourgeois, dont il a été toujours le plus fervent apôtre, une nouvelle invention de son cerveau : le socialisme

JÉSUITIQUE ou MÔMIER.

Pour le prouver, nous nous en référons à son propre discours prononcé récemment (le 5 juillet) dans la Section internationale des travailleurs de la

(i) Le premier article de la série les Endormeurs avait paru dansVEgalité du 26 juin (voir plus loin page 106).

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Ghaux-de-Fonds, et reproduit par lui-même dans le numéro 18 (2* anne'e) de la Montagne.

Mais pour expliquer ce discours il nous faut remonter à quelques faits antérieurs, notamment à l'accusation qui a été portée, non contre la personne de M. Coullery, mais contre ses tendances évidemment réactionnaires et bourgeoises, au meeting du Crêt-du-Locle, le 3o mai 1869, et à la condamnation qui a été prononcée, à l'unanimité moins trois voix, contre elles par une assemblée qui avait réuni en son sein plus de cent cinquante délégués des Sections des Montagnes, parmi lesquels une centaine à peu près de délégués de la Ghaux-de- Fonds ; nous devons enfin dire les faits sur lesquels était basée cette accusation aussi bien que cette condamnation.

Quiconque a suivi le développement des idées socialistes dans l'Internationale de la Suisse romande sait fort bien que dès le principe toute la propagande de M. Goullery a été frappée au coin du socialisme bourgeois le plus pur. Gomme rédacteur delà Voix de V Avenir, il s'est fait toujours le champion des principes sur lesquels est fondée principalement la toute-puissance du monde bourgeois ou d'où découle nécessairement, comme une conséquence naturelle, l'esclavage du prolétariat ; le principe de la propriété individuelle, le droit d'héritage, la concurrence sans frein dans l'industrie et dans le commerce, et avant tout, et au-dessus de tout : la liberté !

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Elève, admirateur et adorateur de Bastiat, qu'il considère, lui, comme le plus grand révolutionnaire, et qui, au point de vue du socialisme, est le plus grand réactionnaire qui ait existé au monde, M. CouUery professe un culte fanatique pour cette société, pour cette divine liberté. C'est une belle passion que nous ne demanderions pas mieux que de partager avec lui, et pour laquelle nous le louerions beaucoup, si nous ne savions pas que cette liberté, dont il s'est fait exclusivement le chevalier, n'est en réalité rien que le privilège de quelques-uns et l'esclavage du grand nombre. C'est la liberté du Journal de Genève, c'est la liberté préconisée par tous les bourgeois, lorsqu'ils font surveiller le travail de leurs ouvriers par les gendarmes.

Ah! nous aussi, nous la voulons, la liberté! Mais nous la voulons tout entière, non seulement religieuse, ou civile, ou politique, ou économique, mais humaine, — large comme le monde. Nous la voulons délivrée de toutes les chaînes dont l'écrasent les institutions religieuses, politiques, juridiques et économiques actuelles. Nous voulons la pleine liberté de chacun se manifestantpar le développement intégral de toutes ses facultés naturelles, et fondée sur la solidarité et sur l'égalité de tout le monde! Malheureusement pour M. Coullery, cette liberté sera la mort de la sienne, aussi sûr que l'émancipation des travailleurs sera la mort pour tous les privilèges économiques et politiques des bourgeois.

On se demande souvent : Ces prêcheurs si ardents

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et, en apparence, si sincères delà liberté bourgeoise, sont-ils des trompeurs ou des dupes?Mentent-ils aux ouvriers par défaut de cœur, ou par défaut d'esprit?

Voyons, Monsieur Coullery, dites-nous, la main sur le cœur, où prenez-vous le courage de venir parler de liberté à l'ouvrier esclave du capital, et de lui prêcher en même temps le respect des principes sur lesquels est fondée l'organisation économique et politique de la société, c'est-à-dire son esclavage? Est-il vraiment possible que, vous-même, vous ne soyez pas encore arrivé à comprendre qu'où bien la liberté doit renverser ces principes, ou qu'au contraire ces principes annuleront toujours la liberté?

Quels que soient les principes qui ont inspiré M. Coullery, il est certain que presque tous ses articles, dans la Voix de V Avenir, ont été dictés par ce socialisme hypocrite des bourgeois, si fraternel dans ses formes, si désespérant et si dur dans le fond. Aussi les réclamations des différentes sections de l'Internationale de la Suisse romande contre les tendances de ce journal n'avaient-elles point tardé à se produire et à se reproduire à plusieurs reprises ; seulement on le souffrait faute de mieux et tant qu'il était encore possible de le souffrir. Ce fut au mois d'octobre, en 1868, après le Congrès de Bruxelles, que la crise éclata.

Cette année est mémorable dans l'histoire du socialisme militant et pratique des travailleurs. Il s'y passa trois faits d'une excessive importance. D'abord, ce fut l'Association internationale des tra-

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vailleurs qui, ayant fini par comprendre que, tant que la bourgeoisie aurait une existence à part, fondée sur la propriété individuelle et héréditaire des capitaux et de la terre, une réconciliation sérieuse et sincère entre elle et les millions de travailleurs qu'elle exploite était impossible, a refusé Talliance que lui proposaient les bourgeois. Réunie en Congrès, à Bruxelles, l'Association internationale des travailleurs a déclaré que la Ligue toute bourgeoise de la paix et de la liberté, au point de vue du franc socialisme, ou à celui de l'émancipation intégrale des travailleurs, n'avait aucune raison d'être.

Deux semaines plus tard, la Ligue de la paix et de la liberté, réunie en Congrès à Berne, donnant raison à la perspicacité du Congrès de Bruxelles, rejeta de son programme à une immense majorité le principe de l'égalité économique et sociale, et s'affirma définitivement par là même comme une ligue bourgeoise et par conséquent hostile au programme des travailleurs.

La rupture a donc été constatée et déclarée franchement des deux côtés presque en même temps. L'impossibilité d'une conciliation quelconque était devenue manifeste pour tout le monde, et, à moins d'avoir la conscience assez large pour affirmer à la fois deux principes qui s'entredétruisent, chacun s'est vu forcé d'embrasser l'un des deux partis, à l'exclusion de l'autre,

A ces deux faits, il s'en est ajouté un troisième, d'une nature bien plus importante encore et surtout

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plus positive que les deux premiers ; ce fut l'adoption du grand principe de la propriété collective par le Congrès des travailleurs réunis à Bruxelles, et le maintien tout à fait naturel et logique delà propriété individuelle et héréditaire par le Congrès bourgeois de Berne.

Propriété collective et propriété individuelle /voila. donc les deux grands drapeaux sous lesquels vont se livrer désormais les grandes batailles de l'avenir.

Cette franche manière de poser les questions n'a pas plu à M. Coullery. Désolé de ne plus pouvoir rester l'ami des uns et des autres, et se laissant enfin aller librement à ses instincts bourgeois, il se tourna avec fureur contre le Congrès de Bruxelles et contre les dissidents du Congrès de Berne. Par contre, il se montra plein d'enthousiasme pour le socialisme de MM. Gœgg et Chaudey (i).

C'en fut trop pour l'Association internationale des travailleurs de la Suisse romande. M. Coullery se vit obligé d'abandonner la Voix de l'Avenir, qui cessa d'ailleurs de paraître. Sur les ruines de ce journal fut fondée plus tard V Egalité.

[Égalité du 17 juillet 1869.)

Quoi qu'en disent nos adversaires, nous avons le plus grand respect, non pour toutes les opinions,

(i) Deux des principaux membres de la Ligue de la paix et la liberté.

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mais pour le droit de chacun de professer les siennes; et plus un homme y met d'honnêteté et de franchise, plus il nous paraît estimable.

M. Coullery, après avoir été un fougueux radical, s'est séparé du radicalisme. C'était son droit. Ce pauvre radicalisme, après avoir rendu au monde des services incontestables, se voit abandonné aujourd'hui de tous les hommes vivants. M. Coullery, vivant, sinon par la pensée, au moins par l'imagination, l'a quitté comme les autres; le tout est donc de savoir quel chemin il a pris, après en être sorti. Il avait à choisir entre deux voies.

D'un côté, c'était la grande voie de l'avenir : celle de la grande Liberté, universelle et unique, de l'émancipation complète du prolétariat par l'égalisation économique et sociale de tous les hommes sur la terre. C'était le monde nouveau, un océan sans limites. C'était la Révolution sociale.

De l'autre, c'étaient les sentiers romantiques et pittoresques d'un passé à la fois mystique et brutal. C'étaient l'Eglise, la monarchie et l'aristocratie bénies et consacrées par l'Eglise, les privilèges bourgeois, la séparation des masses ouvrières en corps de métiers, — beaucoup de petites libertés bien restreintes, absence de la Liberté. Le règne de la violence, une réalité bien cynique, mais enveloppée dans un nuage de mysticisme divin qui dérobait en partie ses monstruosités quotidiennes et lui prêtait une fausse apparence de grandeur. C'était enfin le monde de la brutalité triomphante, mais

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égayé et cherchant à se consoler par les contes bleus de la religion et par d'autres fictions parlant d'amour. C'est encore aujourd'hui la patrie idéale de toutes les âmes romanesques et sentimentales, de tous les esprits faussés et corrompus par le spiritualisme.

Peut-on en vouloir à M. Coullery de ce qu'il n'a point préféré la première voie à la seconde? Nous ne le pensons pas ; ce serait injuste, car à la fin des comptes chacun se laisse déterminer par sa propre nature. En prenant parti pour la réaction contre la révolution, M. Coullery n'a fait qu'obéir à la sienne.

Nos reproches ne s'adressent donc pas à la résolution que M. Coullery, dans son for intérieur, a cru devoir prendre en sortant du parti radical, — ceci ne nous regarde pas, — mais à la position tout à fait équivoque dans laquelle il s'est placé depuis, vis-à-vis du parti de la démocratie socialiste, vis-àvis de l'Association internationale des travailleurs. Ce que nous lui reprochons, c'est un grand défaut de sincérité et de vérité. Comme la plupart des hommes religieux, il croit sans doute que, pour le propre bien des hommes, il peut être souvent utile de les tromper, et qu'on ne doit la vérité pure, la vérité tout entière, qu'à Dieu seul. Cela peut être encore une conviction légitime, en tant qu'individuelle; elle est depuis longtemps professée et mise en pratique par les jésuites aussi bien que par les mômiers, et nous ne l'aurions pas attaquée dans la personne de M. Coullery, si M. Coullery ne voulait

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s'en faire une arme pour pervertir l'Internationale.

Ce que nous combattons dans M. GouUery, c'est cette prétention énorme d'être l'ami et le coopérateur le plus intime d'un parti franchement réactionnaire, et de vouloir passer en même temps pour un franc socialiste, pour un partisan dévoué de l'émancipation des masses ouvrières. Il voudrait nous persuader que, depuis qu'il s'est rallié à la politique des aristocrates et des mômiers, il est devenu plus digne de notre sympathie, de notre confiance, et qu'il s'est rapproché davantage de l'esprit même de l'Internationale.

Nous ne nous arrêterons pas à discuter cette question, si c'est dans l'esprit ou dans le cœur de M. Coullery que cette étrange aberration a pu prendre naissance; mais il nous paraît absolument nécessaire de la combattre, parce que, si elle parvenait à se faire accepter par un nombre quelconque d'ouvriers, elle ne manquerait pas de pervertir leur esprit aussi bien que leur cœur, et de les conduire directement à l'esclavage.

M. Coullery a eu sans doute mille raisons excellentes pour se séparer du radicalisme. Peut-être le parti radical a-t-il eu le tort de ne point faire dans son sein une place assez large à ce personnage si profondément préoccupé de lui-même.

La nature de M. Coullery est une nature éminemment fantaisiste et sentimentale ; il lui faut de la chaleur, vraie ou fausse, beaucoup de mouvement dramatique et surtout beaucoup d'exhibition per-

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sonnelle ; il identifie naïvement sa chère personne avec les principes, il aime qu'on s'occupe de lui, au point que, quand le monde l'oublie ou l'ignore, M. Coullery s'imagine volontiers qu'on oublie les principes. Faut-il s'e'tonner qu'avec de telles dispositions il se soit senti à l'étroit dans le monde si prosaïque du radicalisme bourgeois, et qu'il se soit laissé convertir par la mômerie religieuse et politique ? Chacun ne cherche-t-il pas naturellement, et n'a-t-il pas le droit d'adopter, la sphère qui lui convient da-vantage?

M. Coullery n'a eu qu'un seul tort, un tort qu'en définitive nous voulons plutôt attribuer à son esprit qu'à son cœur. Ne s'est-il pas imaginé qu'en reculant dans le camp de la réaction, il a fait un progrès ! Son défaut de jugement ne lui a sans doute pas permis de comprendre que si les socialistes combattent le radicalisme bourgeois, ce n'est certainement pas au point de vue du passé, mais bien à celui de l'avenir, et que, s'il fallait choisir entre le présent et le passé, aucun homme de cœur et de sens ne devrait hésiter : car enfin le radicalisme présent, avec toutes ses imperfections et contradictions, vaut toujours mille fois davantage que ce passé infâme que la Révolution a brisé et que des esprits équivoques, vaniteux et confus, voudraient faire revivre.

Si le socialisme proteste contre le radicalisme, ce n'est point du tout pour reculer, mais bien pour avancer. Ce qu'il lui reproche, ce n'est pas d'être ce

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qu'il est, mais au contraire de ne point l'être assez, de s'être arrêté à mi-chemin et de s'être mis par là môme en contradiction avec le principe révolutionnaire, qui est le sien aussi bien que le nôtre. Le radicalisme révolutionnaire a proclamé les droits de l'homme, par exemple : ce sera son honneur éternel; mais il se déshonore aujourd'hui en repoussant la grande révolution économique sans laquelle tous les droits ne seront qu'une vaine parole, une tromperie. Le socialisme révolutionnaire, cet enfant légitime du radicalisme, méprise les hésitations de son père, l'accuse d'inconséquence et de lâcheté, il passe outre ; mais en même temps il reconnaît volontiers la solidarité révolutionnaire qui existe entre le radicalisme et lui, et jamais M. le docteiir Coullery ne parviendra à nous entraîner dans le camp de la réaction aristocratique et mômière.

M. Coullery désirerait bien pouvoir nier son alliance avec le parti des anciens royalistes, qui aujourd'hui s'intitulent les démocrates dans le canton de Neuchâtel. Mais cela lui est impossible. Les réactionnaires, vieux roués politiques, sont naturellement plus habiles et plus pratiques que lui, et il suflit de leur avoir donné le bout du doigt pour qu'ils s'emparent de toute votre personne. Ils connaissent l'art d'entortiller et d'absorber les individualités les plus récalcitrantes dans leurs filets. M. Coullery, dans sa fatuité naïve, s'imagine peutêtre qu'il va les tromper, et ils l'ont trompé déjà; il prétend les conduire, il les suit. Il leur sert aujour-

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d'hui d'instrument contre l'Association internationale des travailleurs, dont il essaie d'ouvrir les portes à leur propagande corruptrice.

Voici ce qu'il e'crit dans son Journal la Montagne, du 3 juillet ('), pour les recommander aux ouvriers de l'Internationale :

« Le parti conservateur ou libéral ne partage-t-il pas sur bien des points notre opinion r Son journal, ses orateurs, ses écrivains, ne demandent-ils pas avec nous la séparation de l'Eglise et de l'Etat? N'ont-ils pas, au Grand-Conseil, appuyé avec M. Coullery la suppression des privilèges (*), ainsi

(*) Remarquez que les rédacteurs principaux de ce journal sont, avec M. le D"' Coullery : M. Louis Jeanrenaud (un mômier, qui, différent en cela de beaucoup d'autres, ne s'est jamais cachédel'être, et que toutle monde connaît, à la Chauxde-Fonds, à Neuchâtel et au Locle comme l'un des membres les plus zélés et les plus fanatiques de cette secte anti-rationnelle, anti-libérale, anti-socialiste et anti-humanitaire), M. Edouard Perrochet et M. Henri Dupasquier, représentants tous les deux de l'ancien parti royaliste. On conçoit que, dans un tel entourage, M. Coullery, avec tout son amour de la liberté, n'est pas libre. Car ces derniers, qui savent fort bien ce qu'ils veulent, n'auraient pas accepté .M. Coullery, s'il ne leur avait pas donné des gages de sa fidélité, et s'ils n'espéraient pas pouvoir se servir de lui pour atteindre leur but. Force est donc à M. Coullery de conformer ses actes à leur volonté et de n'écrire dans le journal que ce qu'ils veulent bien lui permettre- Ils en recueillent l'utilité, lui la gloire. (Note de Bakounine.)

(i ) II s'agit, non pas, comme on pourrait le croire, de cesprivilèges qui constituent l'aristocratie et la bourgeoisie à l'état de classe privilégiée au détriment du prolétariat, mais d'un simple détail de la législation neuchâteloise sur les faillites. Coullery avait écrit à ce sujet (Voix de V Avenir du 26 mai 1867) : « Nous demandons la destruction de tout privilège. Nous désirons que, dans une faillite, il n'y ait aucun créancier privilégié, excepté le créancier hypothécaire, parce que ce genre de créance est un contrat stipulé entre deux parties. »

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que l'idée de la séparation ? N'ont-ils pas défendu chaudement la représentation Juste, honnête, équitable, proportionnelle? Un de ses membres les plus influents (*) ne s'occupe-t-il pas avec ardeur des problèmes sociaux, de la coopération? »

Et puis il ajoute :

« Que nous fait le passé de ceux qui partagent nos idées? » (M. CouUery aurait dû dire : de ceux dont nous partageons aujourd'hui les idées.) « Nous ne leur demandons pas : Qu'avez-vous été? » (Mais ils n'ont pas changé, ils font ce qu'ils ont toujours fait et restent sur leur vieille place. C'est M. Goulleryqui est allé à eux) — « mais bien: Qu'êtes-vous, que voulez-vous, marchez-vous avec nous ? » (Si M. CouUery avait voulu être franc, il aurait dit: Voulez-vou5 souffrir que nous marchions avec vous?)

Voilà les compliments et les certificats de socialisme que M. CouUery s'est mis dans Tobligation cruelle d'adresser à de vieux aristocrates de la république de Neuchâtel, à ceux-là mêmes qui ont combattu cetterépublique au profit du roi de Prusse. Voilà les nouveaux alliés qu'il s'efforce d'introduire, d'abord par contrebande, dans l'Association internationale, afin que plus tard ils puissent sans doute s'imposer à elle par violence. N'est-ce pas la manière des jésuites ou des mômiers ?

(**) M. Henri Dupasquier, un des rédacteurs de la Montagne, le même dont le discours réactionnaire avait soulevé l'indignation unanime au Congrès de la paix, en 1867, à Genève. {Note de Bakounine.)

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Dans la Montagne du i3 juillet nous lisons :

« A propos de quoi V Egalité prend-elle à partie le rédacteur de la Montagne, M. Louis Jeanrenaud? Et dans quel but lui fait-elle un crime de ses convictions religieuses ? Est-ce que par hasard, pour être membre de l'Internationale, il faut maintenant avoir un brevet de rationalisme ou d'athéisme ? Nous avions cru Jusqu'à présent que les opinions politiques et religieuses étaient indépendantes de la qualité de membre de V Internationale ; et quanta nous, c'est sur ce terrain que nous nous plaçons, »

Cette fois Taveu est complet. Poussé par son éloquence, ou par la nécessité peut-être de donner des gages à ses chers alliés et collaborateurs de la réaction neuchâteloise, M. Coullery nous avoue : premièrement que, selon lui, le réactionnaire le plus fanatique, pourvu qu'il s'occupe d'une manière ou d'une autre de la question sociale, fût-ce même à la façon de M. Henri Dupasquier et de M. le docteur Coullery, c'est-à-dire à un point de vue tout à fait rétrograde, a droit d'entrée dans l'Internationale ; et, en second lieu, il nous démasque son arrière-pensée et son intention désormais évidente d'ouvrir à deux battants les portes de l'Internationale aux aristocrates, aux jésuites, aux mômiers, sans aucun doute dans l'espoir qu'ils y planteront tôt ou tard le drapeau de la réaction.

La Montagne n'ose pas se dire encore un organe de l'Association internationale. Mais elle ambitionne évidemment ce titre, et le dernier discours

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prononcé par M. Coullery, à la séance du 5 juillet de la section de la Ghaux-de-Fonds ('), prouve son intention formelle de rendre cette section solidaire de sa politique réactionnaire. Qu'est-ce qu'on en doitconclure ? C'est que M. Coullery ne s'est tant préoccupé de l'Association internationale des travailleurs et qu'il ne s'est donné tant de peine à former de nouvelles sections dans les Montagnes que pour en faire à la fois un piédestal pour sa propre personne et un instrument pour la réaction. M. Coullery se trompe. L'Internationale est plus forte que lui et tous ses amis aristocrates et mômiers pris ensemble. Leurs intrigues pourront bien en troubler une très petite partie, à la surface, un instant, — mais il n'en paraîtra plus rien le lendemain. {Egalité du 24 juillet 1869.)

Le jugement de M. Coullery [^).

L'Association internationale des travailleurs a une loi fondamentale à laquelle chaque section et

(i) Voir p. {52.

(2) Ce titre esc une allusion à une manœuvre de Coullery. Après avoir soigneusement évité de se présenter au meeting du Crêt-du-Locle le 3o mai, et de se rencontrer avec Bakounine le lendemain, Coullery, au bout d'un mois, imagina de demander à être mis en jugement devant la section de la Chauxde-Fonds : il adressa, dans la Montagne, à « ses accusateurs » \— qu'il ne désignait pas nominativement — l'invitation d'avoir à se rendre, le lundi 5 juillet, à une séance de cette section, pour qu'elle prononçât entre eux et lui. Naturellement, les lidèles de Coullery assistèrent seuls à la séance, où ils

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chaque membre doivent se soumettre, sous peine d'exclusion. Cette loi est exposée dans les statuts généraux, proposés en 1866 par le Conseil général de l'Association au Congrès de Genève, discutés et unanimement acclamés par ce Congrès, enfin définitivement sanctionnés par l'acceptation unanime des sections de tous les pays. C'est donc la loi fondamentale de notre grande Association.

Les considérants qui se trouvent à la tête des statuts généraux définissent clairement le principe et le but de l'Association internationale. Ils établissent avant tout :

Que r émancipation des travailleurs doit être V œuvre des travailleurs eux-mêmes ;

Que les efforts des travailleurs doivent tendre à constituer pour tous les mêmes droits et les mêmes devoirs, — c'est-à-dire l'égalité politique, économique et sociale ;

Que V assujettissement des travailleurs au capital

firent une ovation à leur chef. Dans son numéro du 10 juillet, le Progrès du Locle mentionna en ces termes cette mise en •scène, qui ne donna le change à personne :

« Nous n'avons pas à nous occuper du ménage intérieur de la section internationale de la Ghaux-de-Fonds : aussi n'entretiendrons-nous pas les lecteurs du Progrès du petit mélodrame que M. Coullery a jugé à propos d'y jouer l'autre jour. Cette demande de jugement, cette sommation de comparaître adressée par la voie de la Montagne à trois accusateurs dont nous ignorons les noms, cette apothéose décernée lundi soir (b juillet) au héros de la farce, tout cela est du plus profond ridicule. »

Dans sesarticles de VEgalité des 17 et 24 juillet, Bakounine, comme on l'a vu, a parlé du discours prononcé le 5 juillet à la Ghaux-de-Fonds par Coullery.

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est la source de toute servitude, politique, morale et matérielle ;

Que, pour cette raison, l'émancipation des travail' leurs est le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique ;

Que Vémancipation des travailleurs n'est pas un problème simplement local ou national, mais imter-

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