‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 39 sur 46 · I. Genève, le 23 mai 1869. — Le Progrès, 11 (ag mai I86g · texte numérisé non relu

I. Genève, le 23 mai 1869. — Le Progrès, 11 (ag mai I86g

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L'élément physiologique est le fond principal de tout patriotisme naïf, instinctif et brutal. C'est une passion naturelle et qui, précisément parce qu'elle est par trop naturelle, c'est-à-dire tout à fait animale, est en contradiction flagrante avec toute politique, et qui pis est, embarrasse beaucoup le développement économique, scientifique et humain de la société.

Le patriotisme naturel est un fait purement bestial, qui se retrouve à tous les degrés de la vie animale et même, on pourrait dire jusqu'à un certain point, dans la vie végétale. Le patriotisme pris dans ce sens c'est une guerre de destruction, c'est la première expression humaine de ce grand et fatal combat pour la vie qui constitue tout le développement, toute la vie du monde naturel ou réel — combat incessant, entredévorement universel qui nourrit chaque individu, chaque espèce de la chair et du sang des individus des espèces étrangères, et qui se renouvelant fatalement à chaque heure, à chaque instant, fait vivre, prospérer et se développer les espèces les plus complètes, les plus imelugentes, les plus fortes aux dépens de toutes les autres.

Ceux qui s'occupent d'agriculture ou de jardinage savent ce qu'il leur coûte de préserver leurs plantes contre l'envahissement d'espèces parasites qui viennent leur disputer la lumière et les éléments chimiques de la terre indispensables à leur nourriture. L^

LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 2 2g

plante la plus puissante, celle qui se trouve être la mieux adaptée aux conditions particulières du climat et du sol, se développant toujours avec une plus grande vigueur relative, tend naturellement à étouffer toutes les autres. C'est une lutte silencieuse, mais sans trêve, et il faut toute l'énergique intervention de l'homme pour protéger contre cet envahissement fatal les plantes qu'il préfère.

Dans le monde animal la même lutte se reproduit, seulement avec plus de mouvement dramatique et de bruit. Ce n'est plus un étouffement silencieux et in« sensible. Le sang coule, et l'animal déchiré, dévoré, torturé, remplit l'air de ses gémissements. L'homme enfin, l'animal parlant, introduit la première phrase dans cette lutte, et celte phrase s'appelle le patriotisme.

Le combat pour la vie dans le monde animal et végétal n'est point seulement une lutte individuelle; c'est une lutte d'espèces, de groupes et de familles, les unes contre les autres. — Il y a dans chaque être vivant deux instincts, deux grands intérêts principaux : celui de la nourriture et celui de la reproduction. Au point de vue de la nourriture, chaque individu est l'ennemi naturel de tous les autres, sans considération aucune de liens de famille, de groupes et d'es pèces. Le proverbe, que les loups ne se mangent pas entre eux, n'est juste qu'autant que les loups trouvent

pour leur nourriture des animaux appartenant à d'autres espèces, mais nous savons fort bien qu'aussitôt que ces derniers viennent à leur manquer, ils se dévorent tranquillement entre eux. Les chattes et les truies et bien d'autres animaux encore mangent souvent leurs propres enfants, et il n'y a pas d'animal qui ne le fasse toutes les fois qu'il s'y trouve poussé parla faim. Les sociétés humaines n'ont-elles pas débuté par l'ant'iropophagie ? Et qui n'a pas entendu ces lamentables histoires de marins naufragés et perdus dans l'océan, sur quelque frêle embarcation, privés de nourriture, et décidant par le sort lequel d'entre eux devait être sacrifié et mangé par les autres ? Enfin, pendant cette terrible famine qui vient de décimer l'Algérie, n'avons-nous pas vu des mères dévorer leurs propres enfants ?

C'est que la faim est un rude et invincible despote, et la nécessité de se nourrir, nécessité tout individuelle, est la première loi, la condition suprême de la vie. C'est la base de toute vie humaine et sociale, comme c'est aussi celle de la vie animale et végétale. Se révolter contre elle, c'est anéantir tout le reste, c'est se condamner au néant.

Mais à côté de cette loi fondamentale de la nature vivante, il y en a une autre, tout aussi essentielle, celle de !a reproduction. La première tend à la conservation des individus, la seconde à la constitution

des familles, des groupes, des espèces. Les individus pour se reproduire, poussés par une nécessité naturelle, cherchent à s'accoupler avec les individus qui parleur organisation sont le plus rapprochés d'eux, qui leur sont semblables. Il y a des différences d'organisation qui rendent l'accouplement stérile ou même tout à fait impossible. Cette impossibilité est évidente entre le monde végétal et le monde animal ; mais même dans ce dernier, l'accouplement des quadrupèdes par exemple avec les oiseaux, les poissons, les reptiles ou les insectes, est également impossible. Si nous nous limitons aux seules quadrupèdes, nous retrouvons la même impossibilité entre des groupes différents, et nous arrivons à cette conclusion que la capacité de l'accouplement et la puissance de la reproduction ne deviennent réelles pour chaque individu que dans une sphère très restreinte d'individus qui, étant doués d'une organisation identique ou rapprochée de la sienne, constituent avec lui le même groupe ou la même famille.

L'instinct de reproduction établissant le seul lien de solidarité, qui puisse exister entre les individus du monde animal, là où cette capacité d'accouplement cesse, toute solidarité animale cesse aussi. Tout ce qui reste en dehors de cette possibilité de reproduction pour les individus, constitue une espèce différente, un monde absolument étranger, hostile et con-

damné à la destruction; tout ce qui est au-dedans constitue la grande patrie de l'espèce, — comme, par exemple, l'humanité pour les hommes.

Mais cette destruction ou cet entre-dévorement mutuel des individus vivants ne se rencontrent pas seulement aux limites de ce monde restreint que nous appelons la grande patrie ; nous les retrouvons aussi féroces et quelquefois plus féroces au milieu même de ce monde, à cause même de la résistance et de la compétition qu'ils y rencontraient et parce que les luttes tout aussi cruelles de l'amour viennent s'y ajouter encore à celles de la faim.

D'ailleurs chaque espèce d'animaux se subdivise en groupes et en familles différentes, sous l'influence des conditions géographiques et climatologiques des diiférenis pays qu'elle habite. La différence plus ou moins grande des conditions de la vie détermine une différence correspondante dans l'organisation même des individus qui appartiennent à la même espèce. On sait d'ailleurs que tout individu animal cherche naturellement à s'accoupler avec l'individu qui lui est le plus semblable, d'où résulte naturellement le développement d'une grande quantité de variations dans la même espèce ; et comme les différences qui séparent toutes ces variations les unes des autres, sont fondées principalement sur la reproduction, et que la reproduction est Tunique base de toute solida-

rite animale, il est évident que la grande solidarité de l'espèce doit se subdiviser en autant de solidarités plus restreintes, ou que la grande patrie doit se morceler en une foule de petites patries animales, hostiles et destructives les unes des autres.

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