I. Le Progrès, 17 (21 août 1869), pp
OU animal, puisqu'il est commune toutes les espèces d'animaux, et que de l'autre, il est essentiellement localj puisqu'il ne peut jamais embrasser que l'espace ou le monde très restreinc dans lequel l'homme privé de civilisation passe sa vie, — je vais passer maintenant à l'analyse du patriotisme exclusivement humain, du patriotisme économique, politique, et religieux.
C'est un fait constaté par les naturalistes et désormais passé à l'état d'axiome, que le nombre de chaque population animale correspond toujours à la quantité des moyens de subsistance qui se trouvent dans le pays qu'elle habite. La population augmente toutes les fois que ces moyens se trouvent en plus grande quantité; elle diminue avec la diminution de cette quantité. Lorsqu'une population animale a dévoré toutes les subsistances d'un pays, elle émigré. Mais cette émigration rompant toutes ses anciennes habitudes, toutes ses manières quotidiennes et routinières de vivre, et lui faisant chercher, sans aucune connaissance, sans aucune pensée, instinctivement et tout à fait à l'aventure, les moyens de subsister dans des pays absolument inconnus, est toujours accompagnée de privations et de souffrances immenses. La plus grande partie de la population animale émigrante périt de faim, servant souvent de nourriture aux survivants; et la plus petite partie seulement parvient à
s'acclimater et à trouver de nouveaux moyens de vivre dans un nouveau pays.
Puis vient la guerre, la guerre entre les espèces qui se nourrissent des mêmes aliments, la guerre entre celles qui pour vivre ont besoin de se dévorer l'une l'autre. Considéré à ce point de vue, le monde naturel n'est rien qu'une hécatombe sanglante, une tragédie e.Trayante et lugubre écrite par la faim.
Ceux qui admettent l'existence d'un Dieu créateur ne se doutent pas du beau compliment qu'ils lui font en le représentant comme le créateur de ce monde. Comment ! un Dieu toute puissance, toute intelligence, toute bonté, n'aurait pu aboutir qu'à créer un monde pareil, une horreur.
Il est vrai que les théologiens ont un excellent argument par expliquer cette contradiction révoltante. Le monde avait été créé parfait, disent-ils, il y régna d'abord une harmonie absolue, jusqu'à ce que, l'homme ayant péché, Dieu, furieux contre lui, maudit l'homme et le monde.
Cette explication est d'autant plus édifiante qu'elle est pleine d'absurdités, et l'on sait que c'est dans l'absurde que consiste toute la force des théologiens. Pour eux, plus une chose est absurde, impossible, plus elle est vraie. Toute religion n'est que la déifification de l'absurde.
Ainsi, Dieu parfait a créé un monde parfait, et
voilà que cette perfection dégringole, et peut attirer sur elle la malédiction de son créateur, et, après avoir été une perfection absolue, devient une imperfection absolue. Comment la perfection a-t-elle pu devenir l'imperfection? A ceci on répondra que c'est précisément parce que le monde, quoique parfait au moment de la création, n'était pas néanmoins une perfection absolue, Dieu seul étant absolu, le Plus-que-parfait. Le monde n'étant parfait que d'une manière relative et en comparaison de ce qu'il est maintenant.
Mais alors pourquoi employer ce mot de perfection, qui ne comporte rien de relatif? La perfection n'estelle pas nécessairement absolue ? Dites donc que Dieu avait créé un monde imparfait, mais meilleur que celui que nous voyons maintenant. Mais s'il n'était que meilleur, s'il était déjà imparfait au sortir des mains du créateur, il ne présentait pas cette harmonie et cette paix absolue dont Messieurs les théologiens nous rabattent les oreilles. Et alors nous leur demanderons : Tout créateur, selon votre propre dire, ne doit-il pas être jugé d'après sa création, comme l'ou vrier d'après son œuvre ? Le créateur d'une chose imparfaite est nécessairement un créateur imparfait ; le monde ayant été imparfait, Dieu, son créateur, est nécessairement imparfait. Car ce fait qu'il a créé un monde imparfait ne peut s'expliquer que par son inintelligence, ou par son impuissance, ou par sa mé« chanceté.
Mais, dira-t-on, le monde était parfait, seulement il était moins parfait que Dieu. A cela, je répondrai que, lorsqu'il s'agit dû. la perfection, on ne peut pas parler de plus ou de moins ; la perfection est complète, entière, absolue, ou bien elle n'existepas. Donc, si le monde était moins parfait que Dieu, le monde était imparfait ; d'où il résulte que Dieu, créateur d'un monde imparfait, était imparfait lui-même, qu'il reste imparfait, qu'il n'a Jamais été Dieu^ que Dieu n'existe pas.
Pour sauver l'existence de Dieu, Messieurs les théologiens seront donc forcés de m'accorder que le monde créé par lui était parfait à son origine. Mais alors je leur poserai deux petites questions. D'abord, si le monde a été parfait, comment deux perfections pouvaient-elles exister en dehors l'une de l'autre ? I.,a perfection ne peut être qu'unique ; elle ne permet pas de dualité, parce que, dan? la dualité, l'un limitant l'autre, le rend nécessairement imparfait. Donc, si le monde a été parfait, il n'y a pas eu de Dieu ni audessus ni même en dehors de lui, — le monde luimême était Dieu. — Une autre question. Si le monde a été parfait, comment a-t-il fait pour déchoir ? Jolie perfection que celle qui peut s'altérer et se perdre ! Et si l'on admet que la perfection peut déchoir, donc Dieu peut déchoir aussi ! — Ce qui veut dire que Dieu a bien existé dans l'imagination croyante des
hommes, mais que la raison humaine, qui triomphe de plus en plus dans l'histoire, le détruit.
Enfin, qu'il est singulier, ce Dieu des chrétiens! Il créa Thomme de manière à ce qu'il puisse, à ce qu'il io/v'<? pécher et tomber. Dieu aj'ant parmi ses attributs infinis la toute-science, ne pouvait ignorer, en créant l'homme, qu'il tomberait ; et puisque Dieu le savait, l'homme devait tomber: autrement il aurait donné un démenti insolent à la toute-science divine. Que nous parle-t-on donc de liberté humaine?, il y avait fatalité! Obéissant à cette pente fatale, — ce que d'ailleurs le plus simple père de famille aurait pu prévoir à la place du bon Dieu, — l'homme tombe : et voilà que la divine perfection se met dans une ter rible colère, dans une colère aussi ridicule qu 'odieuse; Dieu ne maudit pas seulement les transgresseurs de sa loi, mais toute la descendance humaine, alors même qu'elle n'existait pas encore, et que, par conséquent elle était absolument innocente du péché de nos premiers parents ; et non content de cette révoltante in. justice, il maudit encore ce monde harmonieux qui n'y était pour rien, et le transforme en un réceptacle de crimes et d'horreurs, en une perpétuelle boucherie. Puis, esclave de sa propre colère et de la malédiction prononcée par lui-même contre les hommes et le monde, contre sa propre création, et se rappelant un peu tard qu'il était un Dieu d'amour, que fait-il ?
Ce n'est pas assez d'avoir ensanglanté le monde par sa colère ; il verse encore le sang de son Fils unique, ce Dieu sanguinaire ; il l'immole sous k prétexte de réconcilier le monde avec sa divine Majesté! Encore s'il y avait réussi! Mais non, le monde naturel et humain reste aussi déchiré et ensanglanté qu'avant cette monstrueuse rédemption. — D'où il résulte clairement que le Dieu des chrétiens, comme tous les Dieux qui l'ont précédé, est un Dieu aussi impuissant que cruel, aussi absurde que méchant.
Et ce sont de pareilles absurdités qu'on veut iuiposer à notre liberté, à notre raison ! C'est avec de pareilles monstruosités qu'on prétend moraliser, humaniser les hommes! Que Messieurs les théologiens aient donc le courage de renoncer franchement à l'humanité aussi bien qu'à la raison. Ce n'est pas assez de dire avec Tertullien : « Credo quia absitr^ dum. Je crois en ce qui est absurde » ; — qu'ils tâchent encore, s'ils le peuvent, de nous imposer leur christianisme par le knout, comme le czar de toutes les Russies, par le bûcher, comme Calvin, par la Sainte Inquisition, comme les bons catholiques, par la violence, la torture et la mort comme voudraiem pouvoir le faire encore les prêtres de toutes les religions possibles, — qu'ils essaient tous ces jolis moyens, mais qu'ils n'espèrent pas triomp'ier jamais d'une autre façon.
Quant à nous, laissons une fois pour toutes ces absurdités et ces horreurs divines à ceux qui croient follement pouvoir longtemps encore exploiter la plèbe, les masses ouvrières en leur nom ; et retournant à notre raisonnement tout humain, rappelons-nous toujours que la lumière humaine, la seule qui puisse nous éclairer, nous émanciper, nous rendre dignes et heureux, n'est point au début, mais relativement au temps où l'on vit, à la fin de l'histoire, et que l'homme, dans son développement historique, est parti de l'animalité pour arriver de plus en plus à l'humanité. Ne regardons donc jamais en arrière, toujours en avant, car en avant est notre soleil et notre salut; et s'il nous est permis, s'il est même utile de regarder quelquefois en arrière, ce n'est que pour constater ce que nous avons été et ce que nous ne devons plus être, ce que nous avons fait et ce que nous ne devons plus faire jamais.
Le monde naturel est le théâtre constant d'une lutte interminable, de la lutte pour la vie. Nous n'avons pas à nous demander pourquoi cela est ainsi. Nous ne l'avons pas fait, nous l'avons trouvé en naissant à la vie. C'est notre point de départ naturel, et nous n'en sommes nullement responsables. Qu'il nous suffise de savoir que cela est, que cela a été, et qu'il en sera probablement toujours ainsi. L'harmonie s'y établi par le combat, par le triomphe des uns, par la défaite
et le pius souvent par la mort des autres. La croissance et le développement des espèces y sont limités par leur propre faim et par l'appétit des autres espèceSj c'est-à-dire par la souffrance, par la mort. Nous ne disons pas avec les chrétiens, que cette terre soit une vallée de douleurs, mais nous devons convenir qu'elle n'est pas du tout aussi tendre mère qu'on le dit, et que les êtres vivants ont besoin de beaucoup d'énergie pour y vivre. Dans le monde naturel, les forts vivent et les faibles succombent, et les premiers ne vivent que parce que les autres succombent.
Est-il possible que cette loi fatale de la vie naturelle soit aussi celle du monde humain et social?
LE PATRIOTISME {suite ').
Les hommes sont-ils condamnés par leur nature à s'entre-dévorerpour vivre, commele font les animaux des autres espèces ?
Hélas! nous trouvons au berceau de la civilisation humaine l'anthropophagie, en même temps et ensuite les guerres d'extermination, la guerre des races et des peuples : guerres de conquête, guerres d'équilibre,
t. Le Progrès, 19 (18 septembre 18G9), p. 4.
guerres poHiiques et guerres religieuses, guerres pour les grandes idées comme celles que fait là France dirigée par son empereur actuel, et guerres patriotiques pour la grande unité nationale comme celles que méditent d'un côté le ministre pangermaniste de Berlin et de Tautre le czar panslaviste de Saint-Pétersbourg!
Et au fond de tout cela, à travers toutes les phrases hypocrites dont on se sert pour se donner une apparence d'humanité et dedroit, que trouvons-nous ?Toujours la même question économique : la tendance des unsdevivre et deprospérer aux dépensdes autres. Tout le reste n'est que de la blague. Les ignorants, les naïfs et les sots s'y laissent prendre, mais les hommes forts qui dirigent les destinées des Etats savent fort bien qu'au fond de toutes les guerres, il n'y a qu'un seul intérêt: le pillage, la conquête des richesses d'auirui et l'asservissement du travail d'autrui !
Telle est la réalité à la fois cruelle et brutale que les bons Dieux de toutes les religions, les Dieux des batailles, n'ont jamais manqué de bénir ; à commencer par Jéhovah, le Dieu des Juifs, le Père éternel de Xotre-Seigneur Jésus-Christ, qui a commandé à son peuple élu de massacrer tous les habitants de la Terre promise ; — et à finir par le Dieu catholique, représenté parles papes, qui, en récompense du massacre des païens, desmahométans et des hérétiques, ont fait don de la terre de ces malheureux à leurs heureux
massacreurs tout dégouttants de leur sang. Aux victimes, i'enfer ; aux bourreaux, leurs dépouilles, les biens de la terre, — tel est donc le but des guerres les plus saintes, des guerres religieuses,
Il est é-^'ident que, jusqu'à cette heure au moins, l'humanité n'a point fait exception à cette loi générale de l'animalité qui condamne tous les êtres vivants à s'entre dévorer pour vivre. Le socialisme, comme je tâcherai de le démontrer parla suite de ces articles, le socialisme, en mettant à la place de la justice politique, juridique et divine la justice humaine, en remplaçant le patriotisme par la solidarité universelle des hommes, et la concurrence économique par l'organisation internationale d'une société toute fondée sur le travail, pourra seul mettre fin à ces manifestations brutales de l'animalité humaine, à la guerre.
Mais jusqu'à ce qu'il ait triomphé sur la terre, tous les Congrès bourgeois pour la paix et pour la liberté auront beau protester, et tous les Victor Hugo du monde auront beau les présider, les hommes continueront à s'entre-déchirer comme les bêtes fauves.
Il est bien constaté que l'histoire humaine, comme celle de toutes les autres espèces d'animaux a commencé par la guerre. Cette guerre, qui n'a eu et qui n'a d'autre but que de conquérir les moyens de la vie, a eu différentes phases de développement, parallèles aux différentes phases delà civilisation, c'est-à-dire du
développement des besoins de l'homme et des moyens de les satisfaire.
Ainsi, animal omnivore, l'homme a vécu d'abord comme tous les autres animaux, de fruits et de plantes, de chasse et de pêche. Pendant bien des siècles, sans doute, l'homme chassa et pécha comme le font les bétes encore aujourd'hui, sans l'aide d'jiuires ins. truments que ceux dont la nature l'avait doué. La première fois qu'il se servit de l'arme la plus grossière, d'un simple bâton ou d'une pierre, il fit acte de réflexion, et s'affirma, sans en avoir sans doute le soupçon, comme un animal pensant, comme homme ; car l'arme même la plus primitive, devant nécessairement s'adapter au but que l'homme se propose d'atteindre, suppose un certain calcul de l'esprit, calcul qui distingue essentiellement l'homme animal de tous les autres animaux de la terre. Grâce à cette faculté de réfléchir, de penser, d'inventer, l'homme perfectionna ses armes, très lentement il est vrai, à travers beaucoup de siècles, et se transforma par là même en chasseur ou en bête féroce armée.
Arrivés à ce premier degré de civilisation, les petits groupes humains eurent naturellement plus de facilité à se nourrir en tuant les êtres vivants, sans en excepter les hommes, qui devaient leur servir d'aliments, que les bétes privées de ces instruments de chasse ou de guerre ; et comme la multiplication de
toutes les espèces animales est toujours en proportion directe des moyens de subsistance, il est é" ident que le nombre des hommes devait augmenter dans une proportion plus forte que celui des animaux des autres espèces, et qu'enfin il devait arriver un moment où la nature inculte ne pouvait plus suf'ire à nourrir tout le monde.
Si * la raison humaine n'était pas progressive ; si, s'appuyant d'un côté sur la tradition qui conserve au profit des générations futures les connaissances acquises par les générations passées, et se propageant d'un autre côté, grâce à ce don de la parole qui est inséparable de celui de la pensée, elle ne se développait pas toujours davantage ; si elle n'était pas douée de la faculté illimitée d'inventer de nouveaux procédés pour défendre l'existence humaine contre toutes les forces naturelles qui lui sont contraires, cette insuffisance de la nature aurait été nécessairement la limite de la multiplication de l'espèce humaine.
Mais grâce à cette précieuse faculté qui lui permet desavoir, de réfléchir, de comprendre, l'homme peut franchir cette limite naturelle qui arrête le développement de toutes les autres espèces animales. Quand les sources naturelles furent épuisées, il en créa d'artificielles. Profitant non de sa force physique, mais de sa supériorité d'intelligence, il se mit non plus