XXVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
toutes ses dents tombèrent. Voici ce que l'auteur de la présente notice a écrit, au lendemain de la mort de Bakounine, d'après des souvenirs recueillis de la bouche de celui-ci, sur cette dernière période de sa captivité : « L'atroce régime de la prison avait complètement délabré son estomac; vers la fin, nous a-t-il raconté, il avait pris en dégoût tous les aliments, et en était arrivé à se nourrir exclusivement de choux aigres hachés (chtchi). Mais si le corps s'affaiblissait, l'esprit restait inflexible. Il craignait une chose par-dessus tout : c'était de se trouver un jour amené, par l'action débilitante de la prison, à l'état d'abêtissement dont Silvio Pellico offre un type si connu ; il craignait de cesser de haïr, de sentir s'éteindre dans son cœur le sentiment de révolte qui le soutenait, et d'en arriver à pardonner à ses bourreaux et à se résigner à son sort. Mais cette crainte était superflue; son énergie ne l'abandonna pas un seul jour, et il sortit de son cachot le même homme qu'il y était entré. Il nous a raconté aussi que pour distraire les longs ennuis de sa solitude, il aimait à repasser dans son esprit la légende de Prométhée, le titan bienfaiteur des hommes, enchaîné sur un rocher du Caucase par les ordres du tsar de l'Olympe; il songeait à la dramatiser, et nous avons retenu la mélodie douce et plaintive, composée par lui, du chœur des nymphes de l'Océan venant apporter leurs consola-
NOTICE BIOGRAPHIQUK XXVII
tions à la victime des vengeances de Jupiter. » [Bulletin de la Fédération jurassienne de Vlnternationale, supplément au numéro du 9 juillet
A la mort de Nicolas, on put espérer que le changement de règne apporterait quelque adoucissement à la situation de l'indomptable révolutionnaire : mais Alexandre II effaça de sa propre main le nom de Bakounine de la liste des amnistiés. La mère du prisonnier s'étant présentée au nouveau tsar, un mois plus tard, pour le supplier de lui accorder la grâce de son fils, l'autocrate répondit : a Sachez, madame, que tant que votre fils vivra, il ne pourra jamais être libre ». La captivité de Bakounine se prolongea deux ans encore après la mort de Nicolas; Alexandre restait sourd à toutes les prières qui lui étaient adressées. Un jour, le tsar, tenant à la main la lettre que Michel Bakounine avait écrite en i85i à Nicolas, aborda le prince Gortchakof, ministre des affaires étrangères, en lui disant : « Mais je ne vois pas le moindre repentir dans cette lettre ! » Enfin, en mars 1857, Alexandre se laissa fléchir, et consentit à transformer la prison perpétuelle en exil en Sibérie.
Bakounine fut interné à Tomsk. Il s'y maria, vers la fin de i858, avec une jeune Polonaise, Antonie Kwiatkowska; bientôt après, par l'intervention de