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geois, et même bon nombre de soi-disant représentants du peuple, comme votre citoyen Brialou par exemple, transfuges de la cause populaire et qu'une ambition misérable, ne'e d'hier, pousse aujourd'hui dans le camp des bourgeois ; je les | 5 entends s'écrier :
« La Révolution! Y pensez-vous, mais ce serait le comble du malheur pour la France! Ce serait un déchirement intérieur, la guerre civile, en présence d'un ennemi qui nous écrase, nous accable! La confiance la plus absolue dans le gouvernement de la Défense nationale ; l'obéissance la plus parfaite vis-à-vis des fonctionnaires militaires et civils auxquels il a délégué le pouvoir; l'union la plus intime entre les citoyens des opinions politiques, religieuses et sociales les plus différentes, entre toutes les classes et tous les partis : voilà les seuls moyens de sauver la France. »
| 7 La confiance produit V union et V union crée la force, voilà sans doute des vérités que nul ne tentera de nier. Mais pour que ce soient des vérités, il faut deux choses : il faut que la confiance ne soit pas une sottise, et que l'union, également sincère de tous les côtés, ne soit pas une illusion, un mensonge, ou une exploitation hypocrite d'un parti par un autre. Il faut que tous les partis qui s'unissent, oubliant tout à fait, non pour toujours saris doute, mais pour tout le temps que doit durer cette union, leurs intérêts
particuliers et nécessairement opposés, ces intérêts
ci ces buts qui dans les temps ordinaires les divisent, se laissent également absorber dans la poursuite du but commun. Autrement qu"arrivera-t-il? Le parti sincère deviendra nécessairement la victime et la dupe de celui qui le sera moins ou qui ne le sera pas du tout, et il se verra sacrifié non au triomphe de la cause commune, mais au détriment de cette cause et au profit exclusif du parti qui aura hypocritement exploité cette union.
|6 Pour que l'union soit réelle et possible, ne fautil pas au moins que le but au nom duquel les partis doivent s'unir soit le même? En est-il ainsi aujourd'hui? Peut-on dire que la bourgeoisie et le prolétariat veulent absolument la même chose? Pas du tout.
Les ouvriers de France veulent le salut de la France à tout prix: dût-on même, pour la sauver, faire de la France un désert, faire sauter toutes les maisons, détruire et incendiertoutes les villes, ruiner tout ce qui est si cher au cœur des bourgeois : propriétés, capitaux, industrie et commerce ; convertir en un mot le pays tout entier en un immense tombeau pour enterrer les Prussiens. Ils veulent la guerre à outrance, la guerre barbare au couteau s'il le faut. N'ayant aucun bien matériel à sacrifierais donnent leur vie. Beaucoup d'entre eux, et précisément la plus grande partie de ceux qui sont membres de l'Association internationale des Travailleurs, ont la pleine conscience de la haute mission qui
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incombe aujourd'hui au prolétariat de France. Ils savent que si la France succombe, la cause de l'humanité en Europe sera perdue pour un demi-siècle au moins. Ils savent qu'ils sont responsables du salut de la France, non seule | 8 ment vis-à-vis de la France, mais vis-à-vis du monde entier. Ces idées ne sont répandues sans doute que dans les milieux ouvriers les plus avancés, mais tous les ouvriers de France, sans aucune distinction, comprennent instinctivement que l'asservissement de leur pays sous le joug des Prussiens serait la mort pour leurs espérances d'avenir; et ils sont déterminés à mourir plutôt que de léguer à leurs enfants une existence de misérables esclaves. Ils veulent donc le salut de la France à tout prix et quand même.
La bourgeoisie, ou au moins l'immense majorité de cette classe respectable, veut absolument le contraire. Ce qui lui importe avant tout, c'est la conservation quand même de ses maisons, de ses propriétés et de ses capitaux ; ce n'est pas autant l'intégrité du | 7 territoire national, que l'intégrité de ses poches, remplies parle travail du prolétariat par elle exploité sous la protection des lois nationales. Dans son for intérieur et sans oser l'avouer en public, elle veut donc la paix à tout prix, dût-on même l'acheter par l'amoindrissement, par la déchéance et par l'asservissement de la France.
Mais si la bourgeoisie et le prolétariat de France poursuivent des buts non seulement différents, mais
absolument opposes, par quel miracle une union réelle et sincère pourrait-elle s'établir entre eux ? Il est clair que cette conciliation tant prônée, tant prêchée, ne sera jamais rien qu'un mensonge. C'est *c mensonge qui a tue' la France, espère-t-on qu'il lui rendra la vie? On aura beau condamner la division, elle n'en existera pas moins dans le fait, et puisqu'elle existe, puisque par la force même des choses elle doit exister, il serait pue'ril, je dirai même plus, il serait funeste, au point de vue du salut de la France, d'en ignorer, d'en nier, de ne point en confesser hautement l'existence. Et puisque le salut de la France vous appelle à l'union, oubliez, sacrifiez tous vos inte'rêts, toutes vos ambitions et toutes vos divisions personnelles; oubliez et sacrifiez, autant qu'il sera possible de le faire, toutes les différences de partis ; mais au nom de ce même salut, gardez-vous de toute illusion : car dans la situation pre'sente les illusions sont mortelles. Ne cherchez l'union qu'avec ceux qui aussi sérieusement, aussi 9 passionne'ment que vous-mêmes, veulent sauver la France à tout prix.
Quand on va à l'encontre d'un immense danger, ne vaut-il pas mieux marcher en petit nombre, avec la pleine certitude de ne point être abandonné au moment de la lutte, que de traîner avec soi une foule de faux alliés | 8 qui vous trahiront sur le premier champ de bataille?
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Il en est de la discipline et de la confiance comme de l'union. Cesont des choses excellentes lorsqu'elles sont bien placées, funestes lorsqu'elles s'adressent à qui ne les mérite pas. Amant passionné delà liberté, j'avoue que je me défie beaucoup de ceux qui ont toujours le mot de discipline à la bouche. Il est excessivement dangereux surtout en France, où discipline, pour la plupart du temps, signifie, d'un côté, despotisme, et de l'autre, automatisme. En France, le culte mystique de l'autorité, l'amour du commandement et l'habitude de se laisser commander ont détruit dans la société, aussi bien que dans la grande majorité des individus, tout sentiment de liberté, toute foi dans l'ordre spontané et vivant que la liberté seule peut créer. Parlez-leur de la liberté, et ils crieront aussitôt à l'anarchie ; car il leur semble que du moment que cette discipline, toujours oppressive et violente, de l'Etat, cessera d'agir, toute la société doit s'entredéchirer et crouler. Là gît le secret de l'étonnant esclavage que la société française endure depuis qu'elle a fait sa grande révolution . Robespierre et les Jacobins lui ont légué le culte de la discipline de l'Etat. Ce culte, vous le retrouverez en entier dans tous vos républicains bourgeois, officiels et officieux, et c'est lui qui perd la France aujourd'hui. Il la perd en paralysant l'unique source et l'unique moyen de délivrance qui lui reste : le déploiement libre des forces populaires ; et en lui faisant chercher son salut dans l'autorité et dans l'action illusoire d'un Etat, qui ne représente
plus rien aujourd'hui qu'une vaine prétention despotique, accompagnée d'une impuissance absolue.
|9Tout ennemi que je sois de ce qu'on appelle en France la discipline, je reconnais toutefois qu'une certaine discipline, non automatique, mais volontaire et réfléchie, et s'accordant| 10 parfaitement avec la liberté des individus, reste et sera toujours nécessaire, toutes les fois que beaucoup d'individus, unis librement, entreprendront un travail ou une action collective quelconques. Cette discipline n'est alors rien que la concordance volontaire et réfléchie de tous les efforts individuels vers un but commun. Au moment de l'action, au milieu de la lutte, les rôles se divisent naturellement, d'après les aptitudes de chacun, appréciées et jugées par la collectivité tout entière : les uns dirigent et commandent, d'autres exécutent les commandements. Mais aucune fonction ne se pétrifie, ne se fixe et ne reste irrévocablement attachée à aucune personne. L'ordre et l'avancement hiérarchiques n'existent pas, de sorte que le commandant d'hier peut devenir subalterne aujourd'hui. Aucun ne s'élève au-dessus des autres, ou s'il s'élève, ce n'est que pour retomber un instant après, comme les vagues de la mer, revenant toujours au niveau salutaire de l'égalité.
Dans ce système, il n'y a proprement plus de pouvoir. Le pouvoir se fond dans la collectivité, et il devient l'expression sincère de la liberté de chacun, la réalisation fidèle et sérieuse de la volonté de tous ;