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règne de la démocratie, la souveraineté' du peuple, l'émancipation de la canaille populaire, et ils ne veulent ni de votre république ni de cette émancipation à aucun prix, et ils le prouvent en tenant leurs coffres fermés, en ne sacrifiant pas un sou.
Vous savez mieux que moi, cher ami, quel a été le sort de ce malheureux emprunt ouvert pour l'organisation de | 20 la défense de Lyon, par la municipalité de cette ville. Com | 19 bien de souscripteurs sont-ils venus? Si peu que lesprôneurs du patriotisme bourgeois s'en montrent eux-mêmes humiliés, désolés et désespérés.
Et on recommande au peuple d'avoir confiance en cette bourgeoisie! Cette confiance, elle a le front, le cynisme, de la demander, que dis-je, de l'exiger ellemême. Elle prétend gouverner et administrer seule cette république qu'au fond de son cœur elle maudit. Au nom de la république, elle s'efforce de rétablir et de renforcer son autorité et sa domination exclusive, un moment ébranlées. Elle s'est emparée de toutes les fonctions, elle a rempli toutes les places, n'en laissant quelques-unes que pour quelques ouvriers transfuges qui sont trop heureux de siéger parmi Messieurs les bourgeois. Et quel usage fontils du pouvoir dont ils se sont emparés ainsi? On peut en juger en considérant les actes de votre municipalité.
Mais la municipalité, dira-t-on, vous n'avez pas le droit de l'attaquer; car, nommée après la révolution, par l'élection directe du peuple lui-même, elle est le
produit du suffrage universel. A ce titre, elle doit vous être sacrée.
Je vous l'avoue franchement, cher ami, je ne partage aucunement la de'votion superstitieuse de vos bourgeois radicauxou de vos républicains bourgeois pour le suffrage universel. Dans une autre lettre, je vous exposerai les raisons qui ne me permettent pas de m'exalter pour lui. Qu'il me suffise de poser ici, en principe, une vérité qui me paraît incontestable et qu'il ne me sera pas difficile de prouver plus tard, tant par le raisonnement, que par un grand nombre de faits pris dans la vie politique de tous les pays qui jouissent, à l'heure qu'il est, d'institutions démocratiques et républicaines, savoir que le suffrage universel, tant quil sera exercé dans une société où le peuple, la masse des travailleurs, sera économiquement dominée par une minorité \ 21 détentrice de lapropriétéet du capital, quelque indépendant ou libre d'ailleurs qu'il soit ou plutôt quil paraisse sous le rapport politique, ne | 20 pourra jamais produire que des élections illusoires, anti-démocratiques et absolument opposées aux besoins, aux instincts et à la volonté réelle des populations.
Toutes les élections qui, depuis le coup d'Etat de Décembre, ont été faites directement par le peuple de France, n'ont-elles pas été diamétralement contraires aux intérêts de ce peuple, et la dernière votation sur le plébiscite impérial n'a-t-elle pas donné
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sept millions de « OUI » à l'empereur? On dira sans doute que le suffrage universel ne fut jamais librement exercé sous l'empire, la liberté' de la presse, celle de l'association et des réunions, conditions essentielles de la liberté politique, ayant été proscrites, et le peuple ayant été livré sans défense à l'action corruptrice d'une presse stipendiée et d'une administration infâme. Soit, mais les élections de 1848 pour la Constituante et pour la présidence, et celles de mai 1849 pour l'Assemblée législative; furent absolument libres, je pense. Elles se firent en dehors de toute pression ou même intervention officielle, dans toutes les conditions de la plus absolue liberté. Et pourtant qu'ont-elles produit? Rien que la réaction.
« Un des premiers actes du gouvernement provisoire, dit Proudhon (*), celui dont il s'est applaudi le plus, est l'application du suffrage universel. Le jour même où le décret a été promulgué, nous écrivions ces propres paroles, qui pouvaient alors passer pour un paradoxe : Le suffrage universel est la contre-révolution. On peut juger, d'après | 22 l'événement, si nous nous sommes trompé. Les élections de 1848 ont été faites, à une immense majorité, par les prêtres, les légitimistes, par les dynastiques, par tout ce que la France renferme de plus réactionnaire, de plus rétrograde. Cela ne pouvait être autrement. »
Non, cela ne pouvait être et aujourd'hui encore cela ne pourra pas être autrement, tant que l'inéga-
(*) Idées révolutionnaires. (Note de Bakounine.)
lité des conditions économiques et sociales de la vie continuera de prévaloir dans l'organisation de la société' ; tant que la société continuera d'être divisée en deux classes, dont l'une, la classe exploi | 2l tante et privilégiée, jouira de tous les avantages de la fortune, de l'instruction et du loisir, et l'autre, comprenant toute la masse du prole'tariat, n'aura pour partage que le travail manuel assommant et forcé, l'ignorance, la misère, et leur accompagnement obligé, l'esclavage, non de droit, mais de fait.
Oui, l'esclavage, car quelque larges que soient les droits politiques que vous accorderez à ces millions de prolétaires salariés, vrais forçats de la faim, vous ne parviendrez jamais à les soustraire à l'influence pernicieuse, à la domination naturelle des divers représentants de la classe privilégiée, à commencer par le prêtre jusqu'au républicain bourgeois le plus •jacobin, le plus rouge; représentants qui, quelque divisés qu'ils paraissent ou qu'ils soient réellement entre eux dans les questions politiques, n'en sont pas moins unis dans un intérêt commun et suprême : celui de l'exploitation de la misère, de l'ignorance, de l'inexpérience politique et de la bonne foi du prolétariat, au profit de la domination économique de la classç possédante.
Comment le prolétariat des campagnes et des villes pourrait-il résister aux intrigues de la politique cléricale, nobiliaire et bourgeoise? Il n'a pour se défendre qu'une arme, son instinct qui tend presque toujours au | 23 vrai et au juste, parce qu'il est lui-
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même la principale, sinon l'unique victime de l'iniquité' et de tous les mensonges qui régnent dans la socie'te' actuelle, et parce qu'opprimé par le privilège, il re'clame naturellement l'égalité' pour tous.
Mais l'instinct n'est pas une arme suffisante pour sauvegarder le prolétariat contre les machinations réactionnaires des classes privilégiées. L'instinct abandonné à lui-même, et tant qu'il ne s'est pas encore transformé en conscience réfléchie, en une pensée clairement déterminée, se laisse facilement désorienter, fausser et tromper. Mais il lui est impossible de s'éleverà cette conscience de lui-même, sans l'aide de l'instruction, de la science; et la science, la connaissance des affaires et des hommes, l'expérience politique, manquent complètement au prolétariat. La conséquence est facile à tirer : Le prolétariat veut une chose; des hommes | '22 habiles, profitant de son ignorance, lui en font faire une autre, sans qu'il se doute même qu'il fait tout le contraire de ce qu'il veut; et lorsqu'il s'en aperçoit à la fin, il est ordinairement trop tard pour réparer Je mal qu'il a fait et dont naturellement, nécessairement et toujours, il est la première et principale victime.
C'est ainsi que les prêtres, les nobles, les grands propriétaires et toute cette administration bonapartiste, qui, grâce à la niaiserie criminelle du gouvernement qui s'intitule le gouvernement de la Défense nationale (*), peut tranquillement continuer aujour-
(*) Ne serait-il pas plus juste de l'appeler le gouvernement de la ruine de la Franc. dû Bakouniiie.)
d'hui sa propagande impérialiste | 24 clans les campagnes; c'est ainsi que tous ces fauteurs de la franche réaction, profitant de l'ignorance crasse du paysan de la France, cherchent à le soulever contre la république, en faveur des Prussiens. Et ils n'y réussissent que trop bien, hélas! Car ne voyons nous pas des communes, non seulement ouvrir leurs portes aux Prussiens, mais encore dénoncer et chasser les corpsfrancs qui viennent pour les délivrer?
Les paysans de France auraient-ils cessé d'être Français? Pas du tout. Je pense même que nulle part le patriotisme, pris dans le sens le plus étroit et le plus exclusif de ce mot, ne s'est conservé aussi puissant et aussi sincère que parmi eux; car ils ont plus que toutes les autres parties de la population cet attachement au sol, ce culte de la terre, qui constitue la base essentielle du patriotisme.. Comment se fait-il donc qu'ils ne veulent pas ou qu'ils hésitent encore à se lever pour défendre cette terre contre les Prussiens? Ahl c'est parce qu'ils ont été trompés et qu'on* continue encore à les tromper. Par une propagande machiavélique, commencée en 1848 par les légitimistes et par les orléanistes, de concert avec républicains modérés, comme M. Jules Favre et Cie, puis continuée, avec beaucoup de succès, par la presse et par l'administration bonapartistes, on est parvenu à les persuader que les ouvriers socialistes, les partageux, ne songent à rien de moins qu'à confisquer leurs terres; que l'em| 23pereur seula voulu etpu les défendre contre cette spoliation, et que, pour s'en
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venger, les révolutionnaires socialistes l'ont livré, lui et ses armées, aux Prussiens ; mais que le roi de Prusse vient de se réconcilier avec l'empereur, et qu'il le ramènera victorieux pour rétablir l'ordre en France.
1 25 C'est très bête, mais c'est ainsi. Dans beaucoup, que dis-je? dans la majorité des provinces françaises, le paysan croit très sincèrement à tout cela. Et c'est même l'unique raison de son inertie et de son hostilité contre la république. C'est un grand malheur, car il est clair que si les campagnes restent inertes, si les paysans de France, unis aux ouvriers des villes, ne se lèvent pas en masse pour chasserles Prussiens, la France est perdue. Quelque grand que soit l'héroïsme que déploieront les villes, — et tant s'en faut que toutes en déploient beaucoup, — les villes, séparées par les campagnes, seront isolées comme des oasis dans le désert. Elles devront nécessairement succomber.
Si quelque chose prouve à mes yeux la profonde ineptie de ce singulier gouvernement de la Défense nationale, c'est que dès le premier jourde son avènement au pouvoir, il n'ait point pris immédiatement toutes les mesures nécessaires pour éclairer les campagnes sur l'état actuel des choses et pour provoquer, pour susciter partout le soulèvement armé des paysans. Etait-il donc si difficile de comprendre cette chose si simple, si évidente pour tout le monde,
que du soulèvement en masse des paysans, uni à celui du peuple des villes, a dépendu et dépend encore aujourd'hui le salut de la France.' Mais le gouvernement de Paris et de Tours a-t -il fait jusqu'à ce jour une seule démarche, a-t-il pris une seule mesure pour provoquer le soulèvement des paysans? Il n'a rien fait pour les soulever, mais, au contraire, il a tout fait pour rendre ce soulèvement impossible. Telle est sa folie et son crime; folie et crime qui peuvent tuer la France.
1 16 II a rendu le soulèvement des campagnes impossible, en maintenant dans toutes les communes de France l'admini | u stration municipale de l'empire : ces mêmes maires, juges de paix, gardes-champêtres, sans oublier MM. les cure's, qui n'ont été' triés, choisis, institués et protégés par MM. les préfets et les sous-préfets, aussi bien que par les évêques impériaux, que dans un seul but : celui de servir contre tous et contre tout, contre les intérêts de la France elle-même, les intérêts de la dynastie; ces mêmes fonctionnaires qui ont fait toutes les élections de l'empire, y compris le dernier plébiscite, et qui au mois d'août dernier, sous la direction de M. Chevreau, ministre de l'intérieur dans le gouvernement Palikao, avaient soulevé contre les libéraux et les démocrates de toute couleur, en faveur de Napoléon III, au moment même où ce misérable livrait la France aux Prussiens, une croisade sanglante, une propagande atroce, répandant dans toutes les communes cette calomnie aussi ridicule qu'odieuse,
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que les républicains, après avoir pousse' l'empereur à cette guerre, se sont alliés maintenant contre lui avec les soldats de l'Allemagne.
Tels sont les hommes que la mansuétude ou la sottise également criminelles du gouvernement de la Défense nationale ont laissés jusqu'à ce jour à la tête de toutes les communes rurales de la France. Ces hommes, tellerrient compromis que tout retour pour eux est devenu impossible, peuvent-ils se déjuger maintenant, et, changeant tout d'un coup de direction, d'opinion, de paroles, peuvent-ils agir comme des partisans sincères de la république 1 27 et du salut de la France ? Mais les paysans leur riraient au nez. Ils sont donc forcés de parler et d'agir aujourd'hui comme ils ont fait hier; forcés de plaider et de défendre la cause de l'empereur contre la république, de la dynastie contre la France, et des Prussiens, aujourd'hui alliés de l'empereur et de sa dynastie, contre la Défense nationale. Voici ce qui explique pourquoi toutes les communes, loin de résister aux Prussiens, leur ouvrent leurs portes.
Je le répète encore, c'est une grande honte, un grand malheur et un immense danger pour la France, et toute la faute en retombe sur le gouvernement de la Défense nationale. Si les choses continuent de marcher ainsi, si l'on ne |25 change pas au plus vite les dispositions des campagnes, si l'on ne soulève pas les paysans contre les Prussiens, la France est irrévocablement perdue.
Mais comment les soulever? J'ai traité amplement
BT LA RHV0I.UT10N SOCIALE }l<)
cette question dans une autre brochure (*). Ici je n'en dirai que peu de mots. La première condition sans doute, c'est la révocation immédiate et en masse de tous les fonctionnaires communaux actuels, car tant que ces bonapartistes resteront en place, il n'y aura rien à faire. Mais cette révocation ne sera qu'une mesure négative. Elle est absolument nécessaire, mais elle n'est pas suffisante. Sur le paysan, nature réaliste et déliante s'il en fut, on ne peut agir efficacement que par des moyens positifs. C'est assez dire ' que les décrets et les proclamations, fussent-ils même contresignés par tous les membres, d'ailleurs à lui parfaitement inconnus, du gouvernement 1 28 de la Défense nationale, aussi bien que les articles de journaux, n'ont aucune prise sur lui. Le paysan ne lit pas. Ni son imagination, ni son cœur ne sont ouverts aux idées, tant que ces dernières apparaissent sous une forme littéraire ou abstraite. Pour le saisir, les idées doivent se manifester à lui par la parole vivante d'hommes vivants et parla puissance des faits. Alors il écoute, il comprend et finit par se laisser convaincre.
Faut-il envoyer dans les campagnes des propagateurs, des apôtres de la république? Le moyen ne serait point mauvais; seulement il présente une difficulté et deux dangers. La difficulté consiste en ceci, c'est que le gouvernement de la Défense nationale, d'autant plus jaloux de son pouvoir que ce
(*) Lettres à un Français sur la crise actuelle. Septembre 1870. [Note de Bakounine.)
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pouvoir est nul, et fidèle à son malheureux système de centralisation politique, dans une situation où cette centralisation est devenue absolument impossible, voudra choisir et nommer lui-même tous les apôtres, ou bien il chargera de ce soin ses nouveaux préfets et commissaires extraordinaires, tous ou presque tous appartenant à la même religion politique que lui, c'est-à-dire tous ou presque touse'tant des républicains bourgeois, des avocats ou des rédacteurs de | 26 journaux, des adorateurs soit platoniques, — et ce sont les meilleurs, mais non les plus sensés, — soit très intéressés, d'une république dont ils ont pris l'idée non dans la vie, mais dans les livres, et qui promet aux uns la gloire avec la palme du martyre, aux autres des carrières brillantes et des places lucratives ; d'ailleurs très modérés, des républicains conservateurs , | 29 rationnels et positivistes, comme M. Gambetta, et, comme tels, ennemis acharnés de la révolution et du socialisme, et adorateurs quand même du pouvoir de l'Etat.
Ces honorables fonctionnaires de la nouvelle république ne voudront naturellement envoyer comme missionnaires, dans les campagnes, que des hommes de leur propre trempe et qui partageront absolument leurs convictions politiques. Il en faudrait, pour toute la France, au moins quelques milliers. Où diable les prendront-ils ? Les républicains bourgeois sont aujourd'hui si rares, même parmi la jeunesse I Si rares que, dans une ville comme Lyon, par exemple, on n'en trouve pas assez
pour remplir les fonctions les plus importantes et qui ne devraient être confiées qu'à des républicains sincères.
Le premier danger consiste en ceci : que si même les préfets et les sous-préfets trouvaient, dans leurs départements respectifs, un nombre suffisant de jeunes gens pour remplir l'office de propagateurs dans les campagnes, ces missionnaires nouveaux seraient nécessairement, presque toujours et partout, inférieurs, et par leur intelligence révolutionnaire et par l'énergie de leurs caractères, aux préfets et aux sous-préfets qui les auront envoyés, comme ces derniers sont évidemment, eux-mêmes, inférieurs à ces enfants dégénérés et plus ou moins châtrés de la grande révolution qui, remplissant aujourd'hui les suprêmes fonctions de membres du gouvernement de la Défense nationale, ont osé prendre dans leurs mains débiles les destinées de la France. Ainsi descendant toujours plus bas, d'impuissance à plus grande impuissance, 1 30 on ne trouvera rien de mieux à envoyer, comme propagateurs de la république dans les campagnes, que des républicains dans le genre de M. Andrieux, le procureur de la République, ou de M. Eugène Véron, le|27 rédacteur du Progrès à Lyon; des hommes qui, au nom de la république, feront la propagande de la réaction. Pensez -vous, cher ami, que cela puisse donner aux paysans le goût de la république?
Hélas! je craindrais le contraire. Entre les pâles adorateurs de la république bourgeoise, désormais
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impossible, et le paysan de France, non positiviste et rationnel comme M. Gambetta, mais très positif et plein de bon sens, il n'y a rien de commun. Fussent-ils même anime's des meilleures dispositions du monde, ils verront échouer toute leur rhétorique littéraire, doctrinaire et avocassière devant le mutisme madré de ces rudes travailleurs des campagnes. Ce n'est pas chose impossible, mais c'est chose très difficile que de passionner les paysans. Pour cela, il faudrait avant tout porter en soi-même cette passion profonde et puissante qui remue les âmes et provoque et produit ce que dans la vie ordinaire, dans l'existence monotone de chaque jour, on appelle des miracles; des miracles de dévouement, de sacrifice, d'énergie et d'action triomphante. Les hommes de 1792 et de 1793, Danton surtout, avaient cette passion, et avec elle et par elle ils avaient la puissance de ces miracles. Ils avaient le diable au corps, et ils étaient parvenus à mettre le diable au corps à toute la nation ; ou plutôt ils furent eux-mêmes l'expression la plus énergique de la passion qui animait la nation.
Parmi tous les hommes d'aujourd'hui et d'hier qui composent le parti radical bourgeois de la France, avez-vous rencontré ou seulement entendu parler d'un seul, duquel on puisse dire qu'il porte 1 31 en son cœur quelque chose qui approche au moins quelque peu de cette passion et de cette foi qui ont animé les hommes de la grande révolution? Il n'y en a pas un seul, n'est-ce pas? Plus tard je vous exposerai les
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raisons auxquelles doit être attribuée, selon moi, cette décadence désolante du républicanisme bourgeois. Je nie contente maintenant de la constater et d'affirmer en général, sauf à le prouver plus tard, que le républicanisme bourgeois a été' moralement et intellectuellement châtré, rendu bête, impuissant, faux, lâche, réactionnaire, et définitivement rejeté comme tel en dehors de la réalité his | 28 torique, par l'apparition du socialisme révolutionnaire.
Nous avons étudié avec vous, cher ami, les représentants de ce parti à .Lyon même. Nous les avons vus à l'œuvre. Qu'ont-ils dit, qu'ont-ils fait, que font-ils au milieu de la crise terrible qui menace d'engloutir la France? Rien que de la misérable et petite réaction. Ils n'osent pas encore faire la grande. Deux semaines leur ont suffi pour montrer au peuple de Lyon qu'entre les autoritaires de la république et ceux de la monarchie, il n'y a de différence que le nom. C'est la même jalousie d'un pouvoir qui déteste et craint le contrôle populaire^ la même défiance du peuple, le même entraînement et les mêmes complaisances pour les classes privilégiées. Et cependant M. Challemel-Lacour, préfet, et aujourd'hui, devenu, grâce à la servile lâcheté de la municipalité de Lyon, le dictateur de cette ville, est un ami intime de M. Gambetta, son cher élu, le délégué confidentiel et l'expression fidèle des pensées les plus intimes de ce grand républicain, de cet homme viril, dont la France attend aujourd'hui bêtement son salut. Et pourtant M. Andrieux, aujour-
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d'hui procureur de la République, et procureur vraiment 1 32 digne de ce nom, car il promet de surpasser bientôt, par son zèle ultra-juridique et par son amour démesuré pour Tordre public, les procureurs les plus zélés de l'empire, — M. Andrieux s'était posé sous le régime précédent comme un libre-penseur, comme l'ennemi fanatique des prêtres (*), comme un partisan dévoué du socialisme et comme un ami de l'Internationale. Je pense même que peu de jours avant la chute de l'empire, il a eu l'insigne honneur d'être mis en prison à ce titre, et qu'il en a été retiré par le peuple de Lyon en triomphe.
Comment se fait-il que ces hommes aient changé, et que, révolutionnaires d'hier, ils soient devenus des réactionnaires si résolus aujourd hui? Serait-ce l'effet d'une ambition satisfaite, et parce que se trouvant placés aujourd'hui, grâce à une révolution populaire, assez lucrativement, assez haut, ils tiennent plus qu'à toute autre chose à la conservation de leurs places? Ah ! sans doute l'intérêt et l'ambition sont de puissants mobiles et qui ont dépravé bien des gens, | 20 mais je ne pense pas que deux semaines de pouvoir aient pu suffire pour corrompre les sentiments de ces nouveaux fonctionnaires de la République. Auraient-ils trompé le peuple, en se présentant à lui, sous l'empire, comme des partisans de la
(i) Après les mots « des prêtres », le manuscrit de Bakounine contient encore ceux-ci : « comme un révolutionnaire échevelé, voire même... » Ces mots ont été supprimés sur l'épreuve à Genève. — J. G.
révolution? Eh bien, franchement, je ne puis le croire; ils n'ont voulu tromper personne, mais ils s'étaient trompés eux-mêmes sur leur propre compte, en s'imaginant qu'ils étaient des révolutionnaires. Ils avaient pris leur haine très sincère, sinon très énergique ni très passionnée, contre l'empire, pour un amourviolent de la révolution, et, se faisant illusion sur eux-mêmes, ils ne se doutaient pas qu'ils étaient des partisans de la république et des réactionnaires en même temps.
« La pensée réactionnaire, dit Proudhon (*), que le peuple ne l'oublie jamais, a été conçue au sein même 1 33 du parti républicain. » Et plus loin il ajoute que cette pensée prend sa source dans « son \èle gouvernemental », tracassier, méticuleux, fanatique, policier, et d'autant plus despotique qu'il se croit tout permis, son despotisme ayant toujours pour prétexte le salut même de la république et de la liberté.
Les républicains bourgeois identifient à grand tort leur république avec la liberté. C'est là la grande source de toutes leurs illusions lorsqu'ils se trouvent dans l'opposition, de leurs déceptions et de leurs inconséquences, lorsqu'ils ont en mains le pouvoir. Leur république est toute fondée sur cette idée du pouvoir et d'un gouvernement fort, d'un gouvernement qui doit se montrer d'autant plus énergique et puissant qu'il est sorti de- l'élection
(*) Idée générale delà Révolution. (Note de Bakounine.)
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populaire; et ils ne veulent pas comprendre cette vérité pourtant si simple, et confirmée d'ailleurs par l'expérience de tous les temps et de tous les pays, que tout pouvoir organisé, établi, agissant sur le peuple, exclut nécessairement la liberté du peuple. L'Etat politique n'ayant d'autre mission que de protéger l'exploitation du travail populaire par les classes économiquement privilégiées, le pouvoir de l'Etat ne peut être compatible qu'avec la liberté exclusive de ces classes dont | 30 il représente les intérêts, et par la même raison il doit être contraire à la liberté du peuple. Qui dit Etat ou pouvoir dit domination, mais toute domination présume l'existence de masses dominées. L'Etat, par conséquent, ne peut avoir confiance dans l'action spontanée et dans le mouvement libre des masses, dont les intérêts les plus chers sont contraires à son existence. Il est leur ennemi naturel, leur oppresseur obligé, et, tout en prenant bien garde de l'avouer, il doit toujours agir comme tel.
Voilà ce que la plupart des jeunes partisans de la république autoritaire ou bourgeoise ne comprennent pas, tant qu'ils restent dans l'opposition, tant qu'ils n'ont pas encore essayé eux-mêmes du pouvoir. Parce qu'ils détestent du fond de leurs cœurs, avec toute la passion dont ces pauvres natures abâtardies, énervées, sont capables, le despotisme monarchique, | 34 ils s'imaginent qu'ils détestent le despotisme en général; parce qu'ils voudraient avoir la puissance et le courage de renverser un trône, ils
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se croient des révolutionnaires ; et ils ne se doutent pas que ce n'est pas le despotisme qu'ils ont en haine, mais seulement sa forme monarchique, et que ce même despotisme, pour peu qu'il revête la forme républicaine, trouvera ses plus zélés adhérents en eux-mêmes.
Ils ignorent que le despotisme n'est pas autant dans la forme de l'Etat ou du pouvoir, que dans le principe de l'Etat et du pouvoir politique lui-même, et que, par conséquent, l'Etat républicain doit être par son essence aussi despotique que l'Etat gouverné par un empereur ou un roi. Entre ces deux Etats, il n'y a qu'une seule différence réelle. Tous les deux ont également pour base essentielle et pour but l'asservissement économique des masses au profit des classes possédantes. Mais ils diffèrent en ceci, que, pour atteindre ce but, le pouvoir monarchique, qui, de nos jours, tend fatalement à se transformer partout en dictature militaire, n'admet la liberté d'aucune classe, pas même de celle qu'il protège au détriment du peuple. Il veut bien et il est forcé de servir les intérêts de la bourgeoisie, mais sans lui permettre d'intervenir, d'une manière sérieuse, dans le gouvernement des affaires du pays.
| J1 Ce système, quand il est appliqué par des mains inhabiles ou par trop malhonnêtes, ou quand il met en opposition trop flagrante les intérêts d'une dynastie avec ceux des exploiteurs de l'industrie et du commerce du pays, comme cela vient d'arriver en France, peut compromettre gravement les inté-
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rets de la bourgeoisie. Il pre'sente | 35 un autre désavantage, fort grave, au point de vue des bourgeois : il les froisse dans leur vanité et dans leur orgueil. Il les protège, il est vrai, et leur offre, au point de vue de l'exploitation du travail populaire, une sécurité parfaite, mais en même temps il les humilie en posant des bornes très étroites à leur manie raisonneuse, et, lorsqu'ils osent protester, il les maltraite. Cela impatiente naturellement la partie la plus ardente, si vous voulez la plus généreuse et la moins réfléchie, de la classe bourgeoise, et c'est ainsi que se forme en son sein, en haine de cette oppression, le parti républicain-bourgeois.
Que veut ce parti? L'abolition de l'Etat? La tin de l'exploitation des masses populaires officiellement protégée et garantie par l'Etat? L'émancipation réelle et complète pour tous par le moyen de l'affranchissement économique du peuple? Pas du tout. Les républicains bourgeois sont les ennemis les plus acharnés et les plus passionnés de la révolution so ciale. Dans les moments de crise politique, lorsqu'ils ont besoin du bras puissant du peuple pour renverser un trône, ils condescendent bien à promettre des améliorations matérielles à cette classe si intc-ressante des travailleurs ; mais comme, en même temps, ils sont animés de la résolution la plus ferme de conserver et de maintenir tous les principes, toutes les bases sacrées de la société actuelle, toutes ces institutions économiques et juridiques qui ont pour conséquence nécessaire la servitude
réelle du peuple, leurs promesses s'en vont naturellement toujours en fumée. Le peuple, déçu, murmure, menace, se révolte, et alors, pour contenir l'explosion du mécontentement populaire, ils se voient forces, eux les révolutionnaires bourgeois, de recourir à la répression toute-puissante de l'Etat. D'où il résulte que l'Etat républicain est tout aussi oppressif que 1 36 |" l'Etat monarchique; seulement, il ne l'est point pour les classes possédantes, il ne l'est qu'exclusivement contre le peuple.
Aussi nulle forme de gouvernement n'eût-elle été aussi favorable aux intérêts de la bourgeoisie, ni* aussi aimée de cette classe, que la république, si elle avait seulement, dans la situation économique actuelle de l'Europe, la puissance de se maintenir contre les aspirations socialistes, de plus en plus menaçantes, des masses ouvrières. Ce dont le bourgeois doute, ce n'est donc pas de la bonté de cette république, qui est toute en sa faveur, c'est de sa puissance comme Etat, ou de sa capacité de se maintenir et de le protéger contre les révoltes du prolétariat. Il n'y a pas de bourgeois qui ne vous dise : « La république est une belle chose, malheureusement elle est impossible ; elle ne peut durer, parce qu'elle n£ trouvera jamais en elle-même la puissance nécessaire pour se constituer en Etat sérieux, respectable, capable de se faire respecter et de nous faire respecter par les masses. » Adorant la république d'un amour platonique, mais doutant de sa possibilité ou au moins de sa durée, le bourgeois tend par conséquent
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à se remettre toujours sous la protection d'une dictature militaire qu'il déteste, qui le froisse, l'humilie et qui finit toujours par le ruiner tôt ou tard, mais qui lui offre au moins toutes les conditions de la force, de la tranquillité dans les rues et de l'ordre public.
Cette prédilection fatale de l'immense majorité de la bourgeoisie pour le régime du sabre fait le désespoir des républicains bourgeois. Aussi ont-ils fait et font-ils précisément aujourd'hui des efforts « surhumains » pour lui faire aimer la république, pour lui prouver que, loin de nuire aux intérêts de la bourgeoisie, elle leur sera au contraire tout à fait favorable, ce qui revient à dire qu'elle sera toujours opposée aux intérêts du prolétariat, et qu'elle aura toute la force nécessaire pour imposer au peuple le respect des lois | 37 qui garantissent la tranquille domination économique et politique des bourgeois.
Telle est aujourd'hui la préoccupation principale de tous les membres du gouvernement de la Défense nationale, aussi |33 bien que de tous les préfets, souspréfets, avocats de la République et commissaires généraux qu'ils ont délégués dans les départements. Ce n'est pas autant de défendre la France contre l'invasion des Prussiens, que de prouver aux bourgeois qu'eux, républicains et détenteurs actuels du pouvoir de l'Etat, ont toute la bonne volonté et toute la puissance voulues pour contenir les révoltes du prolétariat. Mettez-vous à ce point de vue, et vous comprendrez tous les actes, autrement incom-
prdhensiblcs, de ces singuliers défenseurs et sauveurs de la France.
Animes de cet esprit et poursuivant ce but, ils sont forcement poussés vers la réaction. Comment pourraient-ils servir et provoquer la révolution, alors même que la révolution serait, comme elle l'est évidemment aujourd'hui, l'unique moyen de salut qui reste à la France? Ces gens qui portent la mort officielle et la paralysie de toute action populaire en eux-mêmes, comment porteraient-ils le mouvement et la vie dans les campagnes? Que pourraient-ils dire aux paysans pour les soulever contre l'invasion des Prussiens, en présence de ces curés, de ces juges de paix, de ces maires et de ces gardes-champétres bonapartistes, que leur amour démesuré de l'ordre public leur commande de respecter, et qui font et qui continueront de faire, eux, du matin jusqu'au soir, et armés d'une influence et d'une puissance d'action bien autrement efficaces que la leur, dans les campagnes, une propagande toute contraire ? S'efïbrceront-ils d'émouvoir les paysans par des phrases, lorsque tous les faits seront opposés à ces phrases?
Sachez-le bien, le paysan a en haine tous les gouvernements. |38 Illes supporte par prudence; il leur paie régulièrement les impôts et souffre qu'ils lui prennent ses fils pour en faire des soldats, parce qu'il ne voit pas comment il pourrait faire autrement, et il ne prête la main à aucun changement, parce qu'il se dit que tous les gouvernements se
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valent et que le gouvernement nouveau, quelque nom qu'il se donne, ne sera pas meilleur que l'ancien, et parce qu'il veut éviter les risques et les frais d'un changement inutile. De tous les régimes d'ailleurs, le gouvernement républicain lui | 34 est le plus odieux, parce qu'il lui rappelle les centimes additionnels de 1848 d'abord, et qu'ensuite on s'est occupé pendant vingt ans de suite à le noircir dans son opinion. C'est sa bête noire, parce qu'il représente à ses yeux le régime de la violence saccadée, sans aucun avantage, mais au contraire avec la ruine matérielle. La république, pour lui, c'est le règne de ce qu'il déteste plus que toute autre chose, la dictature des avocats et des bourgeois de ville, et, dictature pour dictature, il a le mauvais goût de préférer celle du sabre.
Comment espérer alors que des représentants officiels de la république pourront le convertir à la république? Lorsqu'il se sentira le plus fort, il se moquera d'eux, et les chassera de son village ; et lorsqu'il sera le plus faible, il se renfermera dans son mutisme et dans son inertie. Envoyer des républicains bourgeois, des avocats ou des rédacteurs de journaux dans les campagnes, pour y faire la propagande en faveur de la république, ce serait donc donner le coup de grâce à la république.
Mais alors que faire? Il n'y a qu'un seul moyen, c'est de révolutionner les campagnes aussi bien que les villes. Et qui peut le faire? La seule classe qui porte aujourd'hui réellement, franchement, larévo-
luiion en son sein : La classe des travailleurs j m des villes.
Mais comment les travailleurs s'y prendront-ils pour révolutionner les campagnes ? Enverront-ils dans chaque village des ouvriers isole's comme apôtres de la république? Mais où prendront-ils l'argent nécessaire pour couvrir les frais de cette propagande? Il est vrai que MM. les préfets, les sous-préfets et commissaires généraux pourraient les envoyer aux frais de l'Etat. Mais alors ils ne seraient plus les délégués du monde ouvrier, mais ceux de l'Etat, ce qui changerait singulièrement leur caractère, leur rôle, et la nature même de leur propagande, qui deviendrait par là même une propagande non révolutionnaire, mais forcément réactionnaire ; car la première chose qu'ils seraient forcés de faire, ce serait d'inspirer aux paysans la confiance dans toutes les autorités nouvellement établies ou conservées par | :i:i la république, donc aussi la confiance dans ces autorités bonapartistes doni Faction malfaisante continue de peser encore sur les campagnes. D'ailleurs, il est évident que MM. les sous-préfets, les préfets et les commissaires généraux, conformément à cette loi naturelle qui fait préférer à chacun ce qui concorde avec lui et non ce qui lui est contraire, choisiraient, pour remplir ce rôle de propagateurs de la république, les ouvriers les moins révolutionnaires, les plus dociles ou les plus complaisants. Ce serait encore la réaction sous la forme ouvrière; et, nous l'avons dit, la révo-
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luîion seule peut révolutionner les campagnes.
Enfin, il faut ajouter que la propagande individuelle, fût-elle même exercée par les hommes les plus révolutionnaires du monde, ne saurait avoir une très grande influence sur les paysans. La rhétorique pour eux n'a point de charme, et les paroles, lorsqu'elles ne sont pas la manifestation de la force, et ne sont pas immédiatement | 40 accompagnées par des faits, ne sont pour eux que des paroles. L'ouvrier qui viendrait seul tenir des discours dans un village, courrait bien le risque d'être bafoué et chassé comme un bourgeois.
Que faut-il donc faire?
Il faut envoyer dans les campagnes, comme propagateurs de la révolution, des Corps- francs.
Règle générale : Qui veut propager la révolution doit être franchement révolutionnaire lui-même. Pour soulever les hommes, il faut avoir le diable au corps; autrement on ne fait que des discours qui avortent, on ne produit qu'un bruit stérile, non des actes. Donc, avant tout, les corps-francs propagateurs doivent être, eux-mêmes, révolutionnairement inspirés et organisés. Ils doivent porter la révolution en leur sein, pour pouvoir la provoquer et la susciter autour d'eux. Ensuite, ils doivent se tracer un système, une ligne de conduite conforme au but qu'ils se proposent.
Quel est ce but ? Ce n'est pas d'imposer la révolu-
ET LA RÉVOLUTION SOCIALE 3 3 <î
tion aux campagnes, mais de l'y provoquer et de l'y susciter. Une révolution imposée, soit par des décrets officiels, soit à main armée, n'est plus la révolution, mais le contraire delà révo | Kj lution, car elle provoque nécessairement la réaction. En même temps, les corps-francs doivent se présenter aux campagnes comme une force respectable et capable de se faire respecter; non sans doute pour les violenter, mais pour leur ôter l'envie d'en rire et de les maltraiter, avant même de les avoir écoutés, ce qui pourrait bien arriver à des propagateurs individuels et non accompagnés d'une force respectable. Les paysans sont quelque peu grossiers, et les natures grossières se laissent facilement entraîner par le prestige et par les manifestations de la force, sauf à se révolter contre elle plus tardai si cette force leur impose des conditions trop contraires à leurs instincts et à leurs intérêts.
Voilà ce dont les corps-francs doivent bien se garder. Ils ne doivent rien imposer et tout susciter. Ce qu'ils peuvent et ce qu'ils doivent naturellement faire, c'est d'écarter, dès l'abord, tout ce qui pourrait entraver le succès de la propagande. Ainsi ils doivent commencer par casser, sans coup férir, toute l'administration communale, nécessairement infectée de bonapartisme, sinon de légitimisme ou d'orléanisme ; attaquer, expulser et, au besoin, arrêter MM. les fonctionnaires communaux, aussi bien que tous les gros propriétaires réactionnaires, et M. le curé avec eux, pour aucune autre cause que
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leur connivence secrète avec les Prussiens. La municipalité légale doit être remplacée par un comité révolutionnaire formé d'un petit nombre de paysans les plus énergiques et les plus sincèrement convertis à la révolution.
Mais avant de constituer ce comité, il faut avoir produit une conversion réelle dans les dispositions sinon de tous les paysans, au moins de la grande majorité. Il faut que cette majorité se passionne pour la révolution. Comment produire ce miracle? Par l'intérêt. Le paysan français est cupide, dit-on; eh bien, il faut que sa cupidité elle-même s'intéresse à la révolution. Il faut lui offrir, et lui donner immédiatement, de grands avantages matériels.
Qu'on ne se récrie pas contre l'immoralité d'un pareil système. Par le temps qui court et en présence des exemples |37 que nous donnent tous les gracieux potentats qui tiennent en leurs mains les destinées de l'Europe, leurs gouvernements, leurs généraux, leurs ministres, leurs hauts et bas| 42 fonctionnaires, et toutes les classes privilégiées, clergé, noblesse, bourgeoisie, on aurait vraiment mauvaise grâce de se révolter contre lui. Ce serait de l'hypocrisie en pure perte. Les intérêts aujourd'hui gouvernent tout, expliquent tout. Et puisque les intérêts matériels et la cupidité des paysans perdent aujourd'hui la France, pourquoi les intérêts et la cupidité des
paysans ne la sauveraient-ils pas? D'autant plus qu'ils l'ont déjà sauvée une fois, et cela en 1792.
Ecoutez ce que dit à ce sujet le grand historien de la France, Michelet, que certes personne n'accusera d'être un matérialiste immoral (*) :
« Il n'y eut jamais un labour d'octobre comme celui de 91, celui où le laboureur, sérieusement averti par Varennes et par Pillnitz, songea pour la première fois, roula en esprit ses périls, et toutes les conquêtes de la Révolution qu'on voulait lui arracher. Son travail, animé d'une indignation guerrière, était déjà pour lui une campagne en esprit. Il labourait en soldat, imprimait à la charrue le pas militaire, et, touchant ses bêtes d'un plus sévère aiguillon, criait à l'une : « Hue! la Prusse ! » à l'autre : «Va donc, Autriche! » Le bœuf marchait comme un cheval, le soc allait âpre et rapide, le noir sillon fumait, plein de souffle et plein de vie.
« C'est que cet homme ne supportait pas patiemment de se voir ainsi troublé dans sa possession récente, dans ce premier moment où la dignité humaine s'était réveillée en lui. Libre et foulant un champ libre, s'il frappait du pied, il sentait sous lui une terre sans droit ni dîme, qui déjà était à lui ou serait à lui demain... Plus de seigneurs! | 43 Tous seigneurs! Tous rois, chacun sur sa terre, le vieux dicton réalisé : Pauvre homme, en sa maison, Roi est.
(*) Histoire de la Révolution française, par Michelet, tome III. (Note de Bakounine.)
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1 38 « En sa maison, et dehors. Est-ce que la France entière n'est pas sa maison maintenant? »
Et plus loin, en parlant de l'effet produit sur les paysans par l'invasion de Brunswick :
« Brunswick, entre' dans Verdun, s'y trouva si commodément qu'il y resta une semaine. Là, déjà, les émigrés qui entouraient le roi de Prusse commencèrent à lui rappeler les promesses qu'il avait faites. Ce prince avait dit, au départ, ces étranges paroles (Hardenberg les entendit) : « Qu'il ne se mêlerait pas du gouvernement de la France, que seulement il rendrait au roi l'autorité absolue ». Rendre au roi la royauté, les églises aux prêtres, les propriétés aux propriétaires, c'était toute son ambition. Et pour tous ces bienfaits, que demandait-il à la France? Nulle cession de territoire, rien que les frais d'une guerre entreprise pour la sauver.
« Ce petit mot : rendre les propriétés, contenait beaucoup. Le grand propriétaire était le clergé, il s'agissait de lui restituer un bien de quatre milliards, d'annuler les ventes qui s'en étaient faites pour un milliard dès janvier 92, et qui depuis, en neuf mois, s'étaient énormément accrues. Que devenaient une infinité de contrats dont cette opération avait été l'occasion directe ou indirecte? Ce n'étaient pas seulement les acquéreurs qui étaient lésés, mais ceux qui leur prêtaient de l'argent, 1 44 mais les sous-acquéreurs auxquels ils avaient vendu, une foule d'autres personnes..., un grand peuple, et véritablement attaché à la Révolution par un intérêt respectable. Ces
propriétés, détournées depuis plusieurs siècles du but des pieux fondateurs, la Révolution les avait rappelées à leur destination véritable, la vie et l'entretien du pauvre. Elles avaient passé de la main morte à la vivante, des paresseux aux travailleurs, des abbés libertins, des chanoines ventrus, des cvêques fastueux, à V honnête laboureur. Une France nouvelle s' était faite dans ce court espace de temps. Et ces ignorants (les émigre's) qui amenaient l'étranger ne s'en doutaient pas...
« A ces mots significatifs de restauration des prêtres, de restitution, etc., le paysan dressa l'oreille et comprit que| 39 c'était toute la contre-révolution qui entrait en France, qu'une mutation immense et des choses et des personnes allait arriver. Tous n'avaient pas de fusils, mais ceux qui en eurent en prirent ; qui avait une fourche prit la fourche, et qui une faux, une faux. Un phénomène eut lieu sur la terre de France. Elle parut changée tout à coup au passage de l'étranger. Elle devint un désert. Les grains disparurent, et, comme si un tourbillon les eût emportés, ils s'en allèrent à l'ouest. Il ne resta sur la route qu'une chose pour l'ennemi, les raisins verts, la maladie et la mort. »
Et encore plus loin, Michelet trace ce tableau du soulèvement des paysans de la France :
« La population courait au combat d'un tel élan que l'autorité commençait à s'en effrayer et la retenait en arrière. Des masses | 45 confuses, à peu près sans armes, se précipitaient vers un même point ;
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on ne savait comment les loger ni les nourrir. Dans l'Est, spécialement en Lorraine, les collines, tous les postes dominants e'taient devenus des camps grossièrement fortifiés d'arbres abattus, à la manière de nos vieux camps du temps de César. Vercingétorix se serait cru, à cette vue, en pleine Gaule. Les Allemands avaient fort à songer, quand ils dépassaient, laissaient derrière eux ces camps populaires. Quel serait pour eux le retour.- Qu'aurait été une déroute à travers ces masses hostiles qui, de toutes parts, comme les eaux, dans une grande fonte de neige, seraient descendues sur eux?... Ils devaient s'en apercevoir: ce n'était pas à une armée qu'ils avaient affaire, mais bien à la France. »
Hélas! n'est-ce pas tout le contraire de ce que nous voyons aujourd'hui? Mais pourquoi cette même France qui, en 1702, s'était levée tout entière pour repousser l'invasion étrangère, pourquoi ne se lève-t-elle pas aujourd'hui qu'elle est menacée par un danger bien plus terrible que celui de Ah !
c'est qu'en 1792 elle a été électrisée par la Révolution, et qu'aujourd'hui elle est paralysée par la Réaction, protégée et représentée par son gouvernement de la soi-disant Défense nationale.
|;o Pourquoi les paysans s'étaient- ils soulevés en masse contre les Prussiens de 1702, et pourquoi 1 46 restent-ils non-seulement inertes, mais plutôt fa-
vorables à ces mêmes Prussiens contre cette même République, aujourd'hui? Ah ! c'est que, pour eux, Ce n'est plus la même Republique. La République fondée par la Convention nationale, le 22 septembre 1702, était une République éminemment populaire et révolutionnaire. Elle avait offert au peuple un intérêt immense, ou, comme dit Michelet, respectable. Par la confiscation en masse des biens de l'Eglise d'abord, et plus tard de la noblesse émigrée ou révoltée, ou soupçonnée et décapitée, elle lui avait donné la terre, et pour rendre la restitution de cette terre à ses anciens propriétaires impossible, le peuple s'était levé en masse. — Tandis que la République actuelle, nullement populaire, mais au contraire pleine d'hostilité et de défiance contre le peuple, République d'avocats, d'impertinents doctrinaires, et bourgeoise s'il en fut, ne lui offre rien que des phrases, un surcroît d'impôts et des risques, sans la moindre compensation matérielle.
Le paysan, lui aussi, ne croit pas en cette république, mais par une autre raison que les bourgeois. Il n'y croit pas précisément parce qu'il la trouve trop bourgeoise, trop favorable-aux intérêts de la bourgeoisie, et il nourrit au fond de son cœur contre les bourgeois une haine sournoise, qui, pour se manifester sous une forme différente, n'est pas moins intense que la haine des ouvriers des villes contre cette classe devenue aujourd'hui si peu' respectable.
Les paysans, l'immense majorité des paysans au moins, ne l'oublions jamais, quoique devenus pro-
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priétaires en France, n'en vivent pas moins du travail de leurs bras. C'est là ce qui les se'pare foncièrement de la classe bourgeoise, dont la plus grande majorité vit de V exploitation lucrative du travail des masses populaires ; et ce qui l'unit, d'un autre côte', aux travailleurs des villes, malgré la différence de leurs positions, toute au désavantage 1 47 de ces derniers, et la différence d'idées, les malentendus dans les principes qui en résultent malheureusement trop souvent.
Ce qui éloigne surtout les paysans des ouvriers des villes, | 41 c'est une certaine aristocratie d'intelligence, d'ailleurs très mal fondée, que les ouvriers ont le tort d'afficher souvent devant eux. Les ouvriers sont sans contredit plus lettrés, leur intelligence, leur savoir, leurs idées sont plus développés. Au nom de cette petite supériorité scientifique, il leur arrive quelquefois de traiter les paysans d'en haut, de leur marquer leur dédain. Et, comme je l'ai déjà fait observer dans un autre écrit (*), les ouvriers ont grand tort, car à ce même titre, et avec beaucoup plus de raison apparente, les bourgeois, qui sont beaucoup plus savants et beaucoup plus développés que les ouvriers, auraient encore plus le droit de mépriser ces derniers. Et les bourgeois, comme on sait, ne manquent pas de s'en prévaloir.
(*) Lettres à un Français sur la crise actuelle. Septembre. (Note de Bakounine.) — Voir ci-dessus, pages ioô-n5. — J. G.
Permettez-moi, cher ami, de répéter ici quelques pages de l'écrit que je viens de citer :
« Les paysans, ai-je dit dans cette brochure, considèrent les ouvriers des villes comme desp artageux, et craignent que les socialistes ne viennent confisquer leur terre qu'ils aiment au-dessus de toute chose. — Que doivent donc faire les ouvriers pour vaincre cette défiance et cette animosité des paysans contre eux ? D'abord, cesser de leur te'moigner leur mépris, cesser de les mépriser. Cela est nécessaire pour le salut de la révolution, car la haine des paysans constitue un immense danger. S'il n'y avait pas cette défiance et cette haine, la révolution aurait été faite depuis longtemps, car l'animosité qui existe malheureusement dans les campagnes contre les villes constitue, non-seulement en France, mais dans tous les pays, la base et la force principale] 48 de la réaction. Donc, dans l'intérêt de la révolution qui doit les émanciper, les ouvriers doivent cesser au plus vite de témoigner ce mépris aux paysans. Ils le doivent par justice, car vraiment ils n'ont aucune raison pour les mépriser et pour les détester. Les paysans ne sont pas des fainéants, ce sont de rudes travailleurs comme eux-mêmes, seulement ils travaillent dans des conditions différentes. Voilà tout. En présence du bourgeois exploiteur, l'ouvrier doit se sentir le frère du paysan.
| ,2 « Les paysans marcheront avec les ouvriers des villes pour le salut de la patrie aussitôt qu'ils seront
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convaincus que les ouvriers des villes ne prétendent pas leur imposer leur volonté ni un ordre politique et social quelconque inventé par les villes pour la plus grande félicité des campagnes ; aussitôt qu'ils auront acquis V assurance que les ouvriers n'ont aucunement V intention de leur prendre leur terre.
« Eh bien, il est de toute ne'cessité aujourd'hui que les ouvriers renoncent réellement à cette prétention et à cette intention, et qu'ils y renoncent de manière à ce que les paysans le sachent et en demeurent réellement convaincus. Les ouvriers doivent y renoncer, car alors même que des prétentions pareilles seraient réalisables, elles seraient souverainement injustes et réactionnaires ; et maintenant que leur réalisation est devenue absolument impossible, elles ne constitueraient qu'une criminelle folie.
« De quel droit les ouvriers imposeraient-ils aux paysans une forme de gouvernement ou d'organisation quelconque? Du droit de la révolution, dit-on. Mais la révolution n'est plus révolution, lorsqu'au lieu de provoquer la liberté dans les masses, elle suscite la réaction dans leur sein. Le moyen et la condition, sinon le but principal 1 49 de la révolution, c'est l'anéantissement du principe de l'autorité dans toutes ses manifestations possibles, c'est l'abolition complète de l'Etat politique et juridique, parce que l'Etat, frère cadet de l'Eglise, comme l'a fort bien démontré Proudhon, est la consécration historique de tous les despotismes, de tous les privilèges, la raison politique de tous les asservissements écono-
ET LA RÉVOLUTION SOCIALE }/\<j
miqucs et sociaux, l'essence même et le centre de toute réaction. Lorsque, au nom de la révolution, on veut faire de l'Etat, ne fût-ce que de l'Etat provisoire, on fait de la réaction et on travaille pour le despotisme, non pour la liberté; pour l'institution du privilège contre l'égalité.
« C'est clair comme le jour. Mais les ouvriers socialistes de la France, élevés dans les traditions politiques des Jacobins, n'ont jamais voulu le comprendre. Maintenant ils seront forcés de le comprendre, par bonheur pour la révolution et pour euxmêmes. D'où leur est venue cette prétention aussi |v3 ridicule qu'arrogante, aussi injuste que funeste, d'imposer leur idéal politique et social à dix millions de paysans qui n'en veulent pas ? C'est évidemment encore un héritage bourgeois, un legs politique du révolutionnarisme bourgeois. Quel est le fondement, l'explication, la théorie de cette prétention ? C'est la supériorité prétendue ou réelle de l'intelligence, de l'instruction, en un mot de la civilisation ouvrière, sur la civilisation des campagnes. Mais savez-vous qu'avec un tel principe on peut légitimer toutes les conquêtes, consacrer toutes les oppressions? Les bourgeois n'en ont jamais eu d'autre pour prouver leur mission de gouverner, ou, ce qui veut dire la même chose, d'exploiter le monde ouvrier. De nation à nation, aussi bien que d'une classe à une autre, ce principe fatal, et qui n'est autre que celui de l'autorité, explique et pose comme un droit tous les envahissements et toutes les conquêtes. Les Aile-
J4& l'empire knouto-germanique
mands ne s'en sont-ils pas toujours servis pour excuser tous leurs attentats 1 50 contre la liberté et contre l'indépendance des peuples slaves et pour en légitimer la germanisation violente et forcée ? C'est, disent-ils, la conquête de la civilisation sur la barbarie. Prenez garde ; les Allemands commencent à s'apercevoir aussi que la civilisation germanique, protestante, est bien supérieure à la civilisation catholique représentée, en général, par les peuples de race latine, et à la civilisation française en particulier. Prenez garde qu'ils ne s'imaginent bientôt qu'ils ont la mission de vous civiliser et de vous rendre heureux, comme vous vous imaginez, vous, avoir la mission de civiliser et d'émanciper vos compatriotes, vos frères, les paysans de la France. Pour moi, l'une et l'autre prétention sont également odieuses, et je vous déclare que, tant dans les rapports internationaux que dans les rapports d'une classe à une autre, je serai toujours du côté de ceux qu'on voudra civiliser par ce procédé. Je me révolterai avec eux contre tous ces civilisateurs arrogants, qu'ils s'appellent les ouvriers ou les Allemands, et, en me révoltant contre eux, je servirai la révolution contre la réaction.
« Mais s'il en est ainsi, dira-t-on, faut-il abandonner les paysans ignorants et superstitieux à toutes les influences et | ** à toutes les intrigues de la réaction? Point du tout. Il faut écraser la réaction dans les campagnes aussi bien que dans les villes; mais il faut pour cela l'atteindre dans les faits, et ne pas lui faire la guerre à coups de décrets. Je l'ai déjà
dît, on n'extirpe rien avec les décrets. Au contraire, les décrets et tous les actes de l'autorité' consolident ce qu'ils veulent détruire.
« Au lieu de vouloir prendre aux paysans les terres qu'ils possèdent aujourd'hui, laissez-les suivre leur instinct naturel, et savez-vous ce qui arrivera alors ? | :,i Le paysan veut avoir à lui toute la terre ; il regarde le grand seigneur et le riche bourgeois, dont les vastes domaines, cultivés par des bras salariés, amoindrissent son champ, comme des e'trangers et des usurpateurs. La re'volution de 1789 a donné aux paysans les terres de l'Eglise; ils voudront profiter d'une autre révolution pour gagner celles de la noblesse et de la bourgeoisie.
« Mais si cela arrivait, si les paysans mettaient la main sur toute la portion du sol qui ne leur appartient pas encore, n'aurait-on pas laissé renforcer par là d'une manière fâcheuse le principe de la propriété individuelle, et les paysans ne se trouveraient-ils pas plus que jamais hostiles aux ouvriers socialistes des villes ?
« Pas du tout, car, une fois l'Etat aboliy la consécration juridique et politique, la garantie de la propriété par VEtat, leur manquera, La propriété ne sera plus un droit, elle sera réduite à l'état d'un simple fait.
« Alors ce sera la guerre civile, direz-vous. La propriété individuelle n'étant plus garantie par aucune autorité supérieure, politique, administrative, judiciaire et policière, et n'étant plus défendue
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que par la seule énergie du propriétaire, chacun voudra s'emparer du bien d'autrui, les plus forts pilleront les plus faibles.
« Il est certain que, d'abord, les choses ne se passeront pas d'une manière absolument pacifique; il y aura des luttes; Y ordre public, cette arche sainte des bourgeois, sera troublé, et les premiers faits qui résulteront d'un état de choses pareil pourront constituer ce qu'on est convenu | 4B d'appeler une guerre civile. Mais aimez-vous mieux livrer la France aux Prussiens?...
1 52 « D'ailleurs, ne craignez pas que les paysans s'entredévorent; s'ils voulaient même essayer de le faire dans le commencement, ils ne tarderaient pas à se convaincre de l'impossibilité matérielle de persister dans cette voie, et alors on peut être certain qu'ils tâcheront de s'entendre, de transiger etde s'organiser entre eux. Le besoin de manger et de nourrir leurs familles, et par conséquent la nécessité de continuer les travaux de la campagne, la nécessité de garantir leurs maisons, leurs familles et leur propre vie contre des attaques imprévues, tout cela les forcera indubitablement à entrer bientôt dans la voie des arrangements mutuels.
« Et ne croyez pas non plus que dans ces arrangements amenés en dehors de toute tutelle officielle, par la seule force des choses, les plus forts, les plus riches exercent une influence prédominante. La richesse des riches, n'étant plus garantie par les institutions juridiques, cessera d'être une puissance.
Les riches ne sont si influents aujourd'hui que parce que, courtisés par les fonctionnaires de l'Etat, ils sont spécialement protégés par l'Etat. Cet appui venant à leur manquer, leur puissance disparaîtra du même coup. Quant aux plus madrés, aux plus forts, ils seront annulés par la puissance collective de la masse des petits et des très petits paysans, ainsi que des prolétaires des campagnes, masse aujourd'hui réduite à la souffrance muette, mais que le mouvement révolutionnaire armera d'une irrésistible puissance.
« Je ne prétends pas, notez-le bien, que les campagnes qui se réorganiseront ainsi, de bas en haut, créeront du premier coup une organisation idéale, conforme dans tous les points à celle que nous rêvons. Ce dont je suis convaincu, c'est que ce sera une organisation vivante, et, comme telle, supérieure mille fois à ce qui existe maintenant. D'ailleurs, cette organisation nouvelle, | 53 restant toujours ouverte à la propagande des villes, et ne pouvant plus être fixée et pour ainsi dire pétrifiée par la sanction juridique de l'Etat, pro | *6 gressera librement, se développant et se perfectionnant d'une manière indéfinie, mais toujours vivante et libre, jamais décrétée ni légalisée, jusqu'à arriver à un point aussi raisonnable qu'on peut l'espérer de nos jours.
« Gomme la vie et l'action spontanées, suspendues pendant des siècles par l'action absorbante de l'Etat, seront rendues aux communes, il est naturel que chaque commune prendra pour point de départ de
son développement nouveau, non l'état intellectuel et moral dans lequel la fiction officielle la suppose, mais l'état réel de sa civilisation ; et comme le degré de civilisation réelle est très différent entre les communes de France, aussi bien qu'entre celles de l'Europe en général, il en résultera nécessairement une grande différence de développement; mais l'entente mutuelle, l'harmonie, l'équilibre établi d'un commun accord, remplaceront l'unité artificielle et violente des Etats. Il y aura une vie nouvelle et un monde nouveau...
« Vous me direz : « Mais cette agitation révolutionce naire, cette lutte intérieure qui doit naître néces- « sairement de la destruction des institutions police tiques et juridiques, ne paralyseront-elles pas la « défense nationale, et, au lieu de repousser les Prus- « siens, n'aura-t-on pas au contraire livré la France « à l'invasion? »
« Point du tout. L'histoire nous prouve que jamais les nations ne se montrèrent aussi puissantes au dehors, que lorsqu'elles se sentirent profondément agitées et troublées à l'intérieur, et qu'au contraire elles ne furent jamais aussi faibles que lorsqu'elles apparaissaient unies et tranquilles sous une autorité quelconque. Au fond, rien de plus naturel : la lutte, c'est la pensée active, c'est la vie, | 54 et cette pensée active et vivante, c'est la force. Pour vous en convaincre, comparez entre elles quelques époques de votre propre histoire. Mettez en regard la France sortie de la Fronde, développée, aguerrie par les
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luttes de la Fronde, sous la jeunesse de Louis XIV, et la France de sa vieillesse, la monarchie fortement établie, unifiée, pacifie'e par le grand roi : la première toute resplendissante de victoires, la seconde marchant de défaite en défaite à la ruine. Comparez |47 de même la France de 1792 avec la France d'aujourd'hui. Si jamais la France a été déchirée par la guerre civile, c'est bien en 1792 et 1793; le mouvement, la lutte, une lutte à vie et à mort se produisait sur tous les points de la République ; et pourtant la France a repoussé victorieusement l'invasion de l'Europe presque tout entière coalisée contre elle. En 1870, la France unie et pacifiée de l'empire est battue par les armées de l'Allemagne, et se montre démoralisée au point qu'on doit trembler pour son existence. »
Ici se présente une question : La révolution de 1792 et de 1793 a pu donner aux paysans, non gratis, mais à un prix très bas, les biens nationaux, c'est-à-dire les terres de l'Eglise et de la noblesse émigrée, confisquées par l'Etat. Mais, objecte-t-on, elle n'a plus rien adonner aujourd'hui. Oh! que si; l'Eglise, les ordres religieux des deux sexes, grâce à la connivence criminelle delà monarchie légitime et du second empire surtout, ne sont-ils pas redevenus fort riches? Il est vrai que la plus grande partie de leurs richesses a été fort prudemment mobilisée, en
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prévision de 1 55 révolutions possibles. L'Eglise, qui, à côté de ses préoccupations célestes, n'a jamais négligé ses intérêts matériels et s'est toujours distinguée par l'habile profondeur de ses spéculations économiques, a placé sans doute la majeure quantité de ses biens terrestres, qu'elle continue d'accroître chaque jour pour le plus grand bien des malheureux et des pauvres, dans toutes sortes d'entreprises commerciales, industrielles et banquières, tant privées que publiques, et dans les rentes de tous les pays, de sorte qu'il ne faudrait rien de moins qu'une banqueroute universelle, qui serait la conséquence inévitable d'une révolution sociale universelle, pour la priver de cette richesse qui constitue aujourd'hui le principal instrument de sa puissance, hélas! encore par trop formidable. Mais il n'en reste pas moins vrai qu'elle possède aujourd'hui, surtout dans le Midi de la France, d'immenses propriétés en terres et en bâtiments, aussi bien qu'en ornements et ustensiles du culte, de véritables trésors en argent, 48 en or et en pierres précieuses. — Eh bien ! tout cela peut et doit être confisqué, non au profit de l'Etat, mais par les communes.
Il y a ensuite les biens de ces milliers de propriétaires bonapartistes qui, pendant les vingt années du régime impérial, se sont distingués par leur zèle et qui ont été ostensiblement protégés par l'empire.
Confisquer ces biens n'était pas seulement un droit, c'était et cela reste encore uVi devoir. Car le parti bonapartiste n'est point un parti ordinaire, historique, sorti organiquement et d'une manière régulière des développements successifs, religieux, politiques et économiques du" pays, et fondé sur un principe national quelconque, vrai ou faux. C'est une bande de | 56 brigands, d'assassins, de voleurs, qui, s'appuyant d'un côté sur la lâcheté réactionnaire d'une bourgeoisie tremblante devant le spectre rouge, et encore rouge elle-même du sang des ouvriers de Paris qu'elle avait versé de ses mains, et de l'autre sur la bénédiction des prêtres et sur l'ambition criminelle des officiers supérieurs de l'armée, s'était nuitamment emparée de la France : « Une douzaine de Robert Macaires de la vie élégante, rendus solidaires par le vice et par une détresse commune, ruinés, perdus de réputation et de dettes, pour se refaire une position et une fortune, n'ont pas reculé devant un des plus affreux attentats connus dans l'histoire. Voilà en peu de mots toute la vérité sur le coup d'Etat de décembre. Les brigands ont triomphé. Ils régnent depuis dix-huit ans sans partage sur le plus beau pays de l'Europe, et que l'Europe considère avec beaucoup de raison comme le centre du monde civilisé. Ils ont créé une France officielle à leur image. Ils ont gardé à peu près intacte l'apparence des institutions et des choses, mais ils en ont bouleversé le fond en le ravalant au niveau de leurs mœurs et de leur propre esprit. Tous
les anciens mots sont restés. On y parle comme toujours de liberté, de justice, de dignité, de droit, de civilisation et d'humanité; mais le sens de ces mots s'est complètement transformé dans leur bouche, chaque parole signi | 49 fiant en réalité tout le contraire de ce qu'elle semble vouloir exprimer : on dirait une société de bandits qui, par une ironie sanglante, ferait usage des plus honnêtes expressions pour discuter les desseins et les actes les plus pervers. N'est-ce pas encore aujourd'hui le caractère de la France impériale? — Y a-t-il quelque chose J57de plus dégoûtant, de plus vil, par exemple, que le Sénat impérial, composé, aux termes de la constitution, de toutes les illustrations du pays ? N'est-ce pas, à la connaissance de tout le monde, la maison des invalides de tousles complices du crime, de tous les décembristes repus ? Sait-on quelque chose de plus déshonoré que la justice de l'empire, que tous ces tribunaux et ces magistrats qui ne connaissent d'autre devoir que de soutenir dans toutes les occasions et quand même l'iniquité des créatures de l'empire (*) ? »
Voilà ce qu'au mois de mars, alors que l'empire était encore florissant, écrivait un de mes plus intimes amis (1). Ce qu'il disait des sénateurs et des juges était également applicable à toute la gent offi-
(*) Les Ours de Berne et COurs de Saint-Pétersbourg, complainte patriotique d'un Suisse humilié et désespéré. Neuchâtel, 1870. (Note de Bakounine.) — Voirci- dessus, p. 22. — J.G.
(1) Bakounine lui-même. — J. G.
cielle et officieuse, aux fonctionnaires militaires et civils, communaux, et départementaux, à tous les électeurs dévoués ainsi qu'à tous les députés bonapartistes. La bande de brigands, d'abord pas trop nombreuse, mais grossissant chaque année davantage, attirant dans son sein, par le lucre, tous les éléments pervertis et pourris, puis les y retenant par la solidarité de l'infamie et du crime, avait fini par couvrir toute la France, l'enlaçant de ses anneaux, comme un immense reptile.
Voilà ce qu'on appelle le parti bonapartiste. S'il y eut jamais un parti criminel et fatal à la France, ce fut celui-là. Il n'a pas seulement violé sa liberté, | 58 dégradé son caractère, corrompu sa conscience, avili son intelligence, déshonoré son nom; il a détruit, par un pillage effréné, exercé pendant dix-huit ans de suite, sa fortune et ses forces, puis l'a livrée, désorganisée, à la conquête des Prussiens. Au | 50 jourd'hui encore, alors qu'on aurait dû le croire déchiré de remords, mort de honte, anéanti sous le poids de son infamie, écrasé par le mépris universel, après quelques jours d'inaction apparente et de silence, il relève la tête, il ose parler de nouveau, et il conspire ouvertement contre la France, en faveur de l'infâme Bonaparte, désormais l'allié et le protégé des Prussiens.
Ce silence et cette inaction de courte durée avaient été causés non par le repentir, mais uniquement par la peur atroce que lui avait causée la première explosion de l'indignation populaire. Dans les premiers
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jours de septembre, les bonapartistes avaient cru à une révolution, et, sachant fort bien qu'il n'y a point de punition qu'ils n'eussent méritée, ils s'enfuirent et se cachèrent comme des lâches, tremblant devant la juste colère du peuple. Ils savaient que la re'volution, elle, n'aime pas les phrases, et qu'une fois qu'elle se réveille et agit, elle n'y va jamais de main morte. Les bonapartistes se crurent donc politiquement ane'antis, et, pendant les premiers jours qui suivirent la proclamation de la République, ils ne songèrent qu'à mettre en lieu sûr leurs richesses accumulées par le vol et leurs chères personnes.
Ils furent agréablement surpris de voir qu'ils pouvaient effectuer l'un et l'autre sans la moindre difficulté et sans le moindre danger. Gomme en février et mars 1848, les doctrinaires bourgeois et les avocats qui se trouvent aujourd'hui à la tête du nouveau gouvernemement provisoire de la République, au lieu de prendre des mesures de salut, firent des phrases. Ignorants de la pratique révolutionnaire et de la situation réelle de la France, tout aussi bien que leurs prédécesseurs, ayant comme eux la Révolution en horreur, MM. Gambetta|r,9et Gie voulurent étonner le monde par une générosité chevaleresque et qui fut non seulement intempestive, mais criminelle; qui constitua une vraie trahison contre la France, puisqu'elle rendit la confiance et les armes à son ennemi le plus dangereux, à la bande des bonapartistes.
Animé par ce désir vaniteux, par cette phrase, le
gouvernement de la Défense nationale prit donc toutes les mesures l"'1 nécessaires, et, cette fois, même les plus énergiques, pour que MM. les brigands, les pillards et les voleurs bonapartistes pussent tranquillement quitter Paris et la France, emportant avec eux toute leur fortune mobilisable et laissant sous sa protection toute spe'ciale leurs maisons et leurs terres qu'ils ne pouvaient emporter avec eux. Il poussa même sa sollicitude e'tonnante pour cette bande d'assassins de la France au point de. risquer toute sa popularité en les protégeant contre la trop légitime indignation et la défiance populaires. Notamment, dans plusieurs villes deprovince, le peuple, qui n'entend rien à cette exhibition ridicule d'une générosité si mal placée, et qui, lorsqu'il se lève pour agir, marche toujours droit à son but, avait arrêté quelques hauts fonctionnaires de l'empire qui s'étaient spécialement distingués par l'infamie et par la cruauté de leurs actes tant officiels que privés. A peine le gouvernement de la Défense nationale, et principalement M. Gambetta comme ministre de Tintérieur, en eut-il connaissance, que — se prévalant de ce pouvoir dictatorial qu'il croit avoir reçu du peuple de Paris, et dont, par une contradiction singulière, il ne croit devoir faire usage que contre le peupte des provinces, mais non dans ses rapports diplomatiques avec l'envahisseur étranger — il s'empressa d'ordonner de la manière la plus hautaine et la pluspéremptoirede remettre immédiatement tous ces coquins en pleine liberté.
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Vous vous rappelez sans doute, cher ami, les 1 60 scènes qui se sont passées dans la seconde moitié de septembre, à Lyon, par suite de la mise en liberté de l'ancien préfet, du procureur général et des sergents de ville de l'empire. Cette mesure, ordonnée directement par M. Gambetta, et exécutée avec zèle et bonheur par M. Andrieux, procureur de la République, assisté par le conseil municipal, avait d'autant plus révolté le peuple de Lyon, qu'à cette heure même se trouvaient, dans les forts de cette ville, beaucoup de soldats emprisonnés, mis aux fers, pour le seul crime d'avoir manifesté hautement leur sympathie pour la République, et dont le peuple, depuis plusieurs jours, réclamait vainement la délivrance.
| 52 Je reviendrai sur cet incident, qui fut la première manifestation de la scission qui devait nécessairement se produire entre le peuple de Lyon et les autorités républicaines, tant municipales, électives, que nommées par le gouvernement de la Défense »* nationale. Je me bornerai maintenant, cher ami, à vous faire observer la contradiction plus qu'étrange qui existe entre l'indulgence extrême, excessive, je dirai plus, impardonnable de ce gouvernement pour des gens qui ont ruiné, déshonoré et trahi le pays, et qui continuent de le trahir encore aujourd'hui, et la sévérité draconienne dont il ui>e vis-à-vis des républicains, plus républicains et infiniment plus révolutionnaires que lui. On dirait que le pouvoir dictatorial lui a été donné non par la révolution, mais
par la réaction, pour sévir contre la révolution, et que ce n'est que pour continuer la mascarade de l'empire qu'il se donne le nom de gouvernement républicain.
On dirait qu'il n'a délivré et renvoyé des prisons les serviteurs les plus zélés et les plus compromis de Napoléon 1 1 1 , que pour faire place aux républicains. Vous avez été le témoin et en partie aussi la victime de l'empressement et de la brutalité qu'ils ont mis à les persécuter, à les pourchasser, à les arrêter et à les emprisonner. Ils ne se sont pas contentés de cette persécution) ci officielle et légale, ils ont eu recours à la plus infâme calomnie. Ils ont osé dire que ces hommes, qui, au milieu du mensonge officiel survivant à l'empire et qui continue de ruiner les dernières espérances de la France, ont osé dire la vérité, toute la vérité au peuple, étaient des agents payés par les Prussiens.
Ils délivrent les Prussiens de l'intérieur, notoires, avérés, les bonapartistes, car qui peut mettre en doute maintenant l'alliance ostensible de Bismarck avec les partisans de Napoléon III ? Ils font euxmêmes les affaires de l'invasion étrangère ; au nom de je ne sais quelle légalité ridicule et d'une direction gouvernementale qui n'existe que dans leurs phrases et sur le papier, ils paralysent partout le mouvement populaire, le soulèvement, l'armement et l'organisation spontanés des communes, qui, dans les circonstances terribles où se trouve le pays, peuvent seuls sauver la France ; et par là | '63 même eux, les Défen-
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seurs nationaux, ils la livrent infailliblement aux Prussiens. Et non contents d'arrêter les hommes franchement révolutionnaires, pour le seul crime d'avoir osé dénoncer leur incapacité, leur impuissance et leur mauvaise foi, et d'avoir montré les seuls moyens de salut pour la France, ils se permettent encore de leur jeter à la face ce sale nom de Prussiens ! Ah ! que Proudhon avait raison lorsqu'il disait (permettez-moi de vous citer tout ce passage, il est trop beau et trop vrai pour qu'on puisse en retrancher un seul mot) :
« Hélas ! on n'est jamais trahi que par les siens. En 1848 comme en 1793, la Révolution eut pour enrayeurs ceux-là| 62 même qui la représentaient. Notre républicanisme n'est toujours, comme le vieux jacobinisme, qu'une humeur bourgeoise, sans principe et sans plan, qui veut et ne veut pas ; qui toujours gronde, soupçonne et n'en est pas moins dupe ; qui ne voit partout, hors de la coterie, que des factieux et des anarchistes ; qui, furetant les archives de la police, ne sait y découvrir que les faiblesses, vraies ou supposées, des patriotes ; qui interdit le culte de Châtel et fait chanter des messes par l'archevêque de Paris ; qui, sur toutes les questions, esquive le mot propre, de peur de se compromettre, se réserve sur tout, ne décide jamais rien, se méfie des raisons claires et des positions nettes. N'est-ce pas là, encore une fois, Robespierre, le parleur sans initiative, trouvant à Danton trop de virilité, blâmant les hardiesses généreuses dont il se sent inca»
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pable, s'abstenant au 10 août (comme M. Gambctta et Cio jusqu'au 4 septembre), n'approuvant ni ne desapprouvant les massacres de septembre (comme ces mêmes citoyens, la proclamation delà republique par le peuple de Paris), votant la constitution de y 3 et son ajournement à la paix ; flétrissant la fête de la Raison et faisant celle de Y Etre suprême ; poursuivant Carrier et appuyant Fouquier-Tinville ; donnant le baiser de paix à Camille Desmoulins dans la matinée et le faisant arrêter dans la 1 63 nuit ; proposant l'abolition de la peine de mort et re'digeant la loi du 22 prairial; enchérissant tour à tour sur Sieyès, sur Mirabeau, sur Barnave, sur Pétion, sur Danton, sur Marat, sur Hébert, puis faisant guillo | 8i tiner et proscrire, l'un après l'autre, Hébert, Danton, Pétion, Barnave, le premier comme anarchiste, le second comme indulgent, le troisième comme fédéraliste, le quatrième comme constitutionnel ; n'ayant d'estime que pour la bourgeoisie gouvernementale et le clergé réfractaire ; jetant le discrédit sur la révolution, tantôt à propos du serment ecclésiastique, tantôt à l'occasion des assignats ; n'épargnant que ceux à qui le silence ou le suicide assurent un refuge, et succombant enfin le jour où, resté presque seul avec les hommes du juste milieu, il essaie d'enchaîner à son profit, et de connivence avec eux, la Révolution (*). »
Ah ! oui, ce qui distingue tous ces républicains
(*) Proudhon, Idée générale de la Révolution. {Note de Bakounine.)
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bourgeois, vrais disciples de Robespierre, c'est leur amour de l'autorité de l'Etat quand même* et la haine de la Révolution. Cette haine et cet amour, ils l'ont en commun avec les monarchistes de toutes les couleurs, voire même avec les bonapartistes, et c'est cette identité de sentiments, cette connivence instinctive et secrète, qui les rendent précisément si indulgents et si singulièrement généreux pour les serviteurs les plus criminels de Napoléon III. Ils reconnaissent que parmi les hommes d'Etat de l'empire, il en est de bien criminels,] 64 et que tous ont fait à la France un mal énorme et à peine réparable. Mais après tout, c'étaient des hommes d'Etat ; les commissaires de police, ces mouchards patentés et décorés, qui dénoncèrent constamment aux persécutions impériales tout ce qui restait d'honnête en France, les sergents de ville eux-mêmes, ces assommeurs privilégiés du public, n'étaient-ils pas après tout des serviteurs de l'Etat ? Et entre hommes d'Etat on se doit des égards, car les républicains officiels et bourgeois sont des hommes d'Etat avant tout, et ils en voudraient beaucoup à celui qui se permettrait d'en douter. Lisez tous leurs discours, ceux de M. Gambetta surtout. Vous y trouverez dans chaque mot cette préoccupation constante de l'Etat, cette prétention ridicule et naïve de se poser en homme d'Etat.
Il ne faut jamais le perdre de vue, car cela explique tout ; | 55 et leur indulgence pour les brigands de l'empire, et leurs sévérités contre les républicains révo-
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lutionnaircs. Monarchiste ou républicain, un homme d'Etat ne peut faire autrement que d'avoir la Révolution et les révolutionnaires en horreur; car la Révolution, c'est le renversement de l'Etat, les révolutionnaires sont les destructeurs de l'ordre bourgeois, de l'ordre public.
Croyez-vous que j'exagère ? Je vous le prouverai par des faits.
Ces mêmes républicains bourgeois qui, en février et en mars 1848, avaient applaudi à la générosité du gouvernement provisoire qui avait protégé la fuite de Louis-Philippe et de tous les ministres, et qui, après avoir aboli la peine de mort pour cause politique, avait pris la résolution magnanime de ne poursuivre aucun fonctionnaire public pour des méfaits commis sous le régime précédent ; ces mêmes républicains bourgeois, | 65 — y compris M. Jules Favre sans doute, l'un des représentants les plusfanatiques, comme on sait, de la réaction bourgeoise en 1848 dans la Constituante et en 1849 dans l'Assemblée législative, et aujourd'hui membre du gouvernement de la Défense nationale et représentant de la France républicaine à l'extérieur, — ces mêmes républicains bourgeois, qu'ont-ils dit, décrété et fait en Juin ? Ontils usé de la même mansuétude envers les masses ouvrières, poussées à l'insurrection par la faim?
M. Louis Blanc, qui est un homme d'Etat aussi, mais un homme d'Etat socialiste, vous répondra (*) :
(*) Histoire de la Révolution de 1848, par Louis Blanc, tome II. (Xotc de Bakounine.)
« Quinze mille citoyens furent arrêtés après les éve'nements de Juin, et quatre mille trois cent quarante-huit frappés de la transportation sans jugement, par mesure de sûreté générale. Pendant deux ans^ ils demandèrent des juges : on leur envoya des commissions de clémence, et les mises en liberté furent aussi arbitraires que leurs arrestations. Croirait-on qu'un homme se soit trouvé qui ait osé prononcer devant une Assemblée, en plein dix-neuvième siècle, les paroles que voici : « Il serait impossible « de mettre en jugement les transportés de Belle- « Isle, contre beaucoup d'entre eux il n'existe pas de «preuves matérielles ». | 56 Et comme, selon l'affirmation de cet homme, qui était Baroche (le Baroche de l'empire, et en 1848 le complice de Jules Favre, et de bien d'autres républicains avec lui, dans le crime commis en Juin contre les ouvriers), — il n'existait pas de preuves matérielles qui donnassent d'avance la certitude que le jugement aboutirait à une condamnation, on condamna quatre cent soixante-huit proscrits des pontons, sans les juger, à être transportés en Algérie. Parmi eux figurait Lagarde, exprésident des délégués du Luxembourg. Il écrivit de Brest, aux | 6e ouvriers de Paris, l'admirable et poignante lettre que voici :
« Frères, — Celui qui, par suite des événements de février 1848, fut appelé à l'insigne honneur de marcher à votre tête; celui qui, depuis dix-neuf mois, souffre en silence, loin de sa nombreuse famille, les tortures de la plus monstrueuse captivité; celui, enrïn, qui vient d'être
condamné, sans jugement, à di\ années de travaux forcés sur la terre étrangère, et cela, en vertu d'une loi rétroactive, d'une loi conçue, votée et promulguée sous l inspiration de la haine et de la peur (par des républicains bourgeois); celui-là, dis-je, n'a pas voulu quitter le sol de la mèrepatrie, sans connaître les motifs sur lesquels un ministre audacieux a osé échafauder la plus terrible des proscriptions.
« En conséquence, il s'est adressé au commandant du ponton la Guerrière, lequel lui a donné communication de ce qui suit, textuellement extrait des notes jointes à son dossier :
« Lagarde, délégué du Luxembourg, homme d'une « probité incontestable, homme très paisible, instruit, « généralement aimé, et, par cela même, très dangereux « pour la propagande. »
« Je ne livre que ce fait à l'appréciation de mes concitoyens, convaincu que leur conscience saura bien juger qui, des bourreaux ou de la victime, mérite le plus leur compassion.
1 67 «Quant à vous, frères, permettez-moi de vous dire : Je pars, mais je ne suis pas vaincu, sachez-le bien 1 Je pars, mais je ne vous dis pas adieu.
« Non, frères, je ne vous dis pas adieu. Je crois au bon sens du peuple; j'ai foi dans la sainteté de la cause à la- | 57 quelle j'ai voué toutes mes facultés intellectuelles; j'ai foi en la République, parce qu'elle est impérissable comme le monde. C'est pourquoi je vous dis au revoir, et surtout union et clémence!
« Vive la République !
« En rade de Brest, ponton la Guerrière.