P. — Nos plus sûrs protecteurs sont nos talents
Tous les hommes se jugent dignes des plus grandes places : mais la nature, qui ne les en a pas rendus capables, fait aussi qu'ils se tiennent trèscontents dans les dernières.
On me'prise les grands desseins lorsqu'on ne se sent pas capable des grands succès.
Les hommes ont de grandes prétentions et de petits projets.
Les grands hommes entreprennent les grandes choses parce qu'elles sont grandes; et les fous, parce qu'ils les croient faciles.
136. P. — 11 est quelquefois plus facile de former un parti, que de venir par degrés à la tête d'un parti déjà formé.
137. P. — Il n'y a point de parti si aisé à détruire que celui que la prudence seule a formé. Les caprices de la nature ne sont pas si frêles que les chefs-d'œuvre de l'art.
On peut dominer par la force, mais jamais par la seule adresse.
Ceux qui n'ont que de l'habileté, ne tiennent en aucun lieu le premier rang.
La force peut tout entreprendre contre les habiles.
Le terme de l'habileté est de gouverner sans la force.
C'est être médiocrement habile, que de faire des dupes.
La probité, qui empêche les esprits médiocres de parvenir à leurs fins , est un moyen de plus de réussir pour les habiles.
Ceux qui ne savent pas tirer parti des autres hommes sont ordinairement peu accessibles.
Les habiles ne rebutent personne.
L'extrême défiance n'est pas moins nuisible que son contraire. La plupart des hommes deviennent inutiles à celui qui ne veut pas risquer d'être trompé.
Il faut tout attendre et tout craindre du temps et des hommes.
Les méchants sont toujours surpris de trouver de l'habileté dans les bons.
Trop et trop peu de secret sur nos affaires témoignent également une ame faible.
La familiarité est l'apprentissage des esprits.
Nous découvrons en nous-mêmes ce que les autres nous cachent, et nous reconnaissons dans les autres ce que nous nous cachons nous-mêmes1.
Les maximes des hommes décèlent leur cœur.
Les esprits faux changent souvent de maximes.
Les esprits légers sont disposés à la complai-
1 Variante : u L'auteur ajoute : 11 faut donc allier ces « deux études. »
Les menteurs sont bas et glorieux.
Peu de maximes sont vraies à tous égards.
147. P. — On dit peu de choses solides, lorsqu'on cherche à en dire d'extraordinaires.
148. P. — Nous nous flattons sottement de persuader aux autres ce que nous ne pensons pas nousmêmes.
On ne s'amuse pas longtemps de l'esprit d'autrui.
Les meilleurs auteurs parlent trop.
250. P. — La ressource de ceux qui n'imaginent pas est de conter.
La stérilité de sentiment nourrit la paresse.
Un homme qui ne soupe ni ne dîne chez lui , se
croit occupé. Et celui qui passe la matinée à se laver la bouche et à donner audience à son brodeur, se moque de l'oisiveté d'un nouvelliste qui se promène tous les jours avant dîner.
Il n'y aurait pas beaucoup d'heureux, s'il appartenait à autrui de décider de nos occupations et de nos plaisirs.
Lorsqu'une chose ne peut pas nous nuire, il faut nous moquer de ceux qui nous en détournent.
Il y a plus de mauvais conseils que de caprices.
Il ne faut pas croire aisément que ce que la nature a fait aimable soit vicieux. 11 n'y a point de siècle et de peuple qui n'aient établi des vertus et des vices imaginaires.
251. P. — La raison nous trompe plus souvent que la nature 1.
1 Rapprochez cette Maxime du VIIe Dialogue entre un Américain et un Portugais, qui se trouve au tome II, p. 323.
La raison ne connaît pas les intérêts du cœur.
Si la passion conseille quelquefois plus hardiment que la réflexion , c'est qu'elle donne plus de force pour exécuter.
Si les passions font plus de fautes que le juge ment, c'est par la même raison que ceux qui gouvernent font plus de fautes que les hommes privés.
Les grandes pensées viennent du cœur.
Le bon instinct n'a pas besoin de la raison, mais il la donne.
On paye chèrement les moindres biens, lorsqu'on ne les tient que de la raison.
La magnanimité ne doit pas compte à la prudence de ses motifs.
Personne n'est sujet à plus de fautes que ceux qui n'agissent que par réflexion.
On ne fait pas beaucoup de grandes choses par conseil.
La conscience est la plus changeante des règles.
La fausse conscience ne se connaît pas.
253. P. — La conscience est présomptueuse dans les forts, timide dans les faibles et les malheureux, inquiète dans les indécis, etc.; organe du sentiment, qui nous domine, et des opinions qui nous gouvernent 1.
La conscience des mourants calomnie leur vie.
1 «La conscience nous faict trahir, accuser et combattre « nous-mêmes, et faulte de tesmoing estrangier, elle nous « produict contre nous, i (Montaigne, liv. II, chap. v, tome II, p. 140.)
La fermeté ou la faiblesse de la mort dépend de la dernière maladie.
La nature, épuisée par la douleur, assoupit quelquefois le sentiment dans les malades, et arrête la volubilité de leur esprit: et ceux qui redoutaient la mort sans péril , la souffrent sans crainte.
La maladie éteint dans quelques hommes le courage, dans quelques autres la peur, et jusqu'à l'amour de la vie.
On ne peut juger de la vie par une plus fausse règle que la mort1.
Il est injuste d'exiger d'une ame atterrée et vaincue par les secousses d'un mal redoutable , qu'elle conserve la même vigueur qu'elle a fait paraître en d'autres temps. Est-on surpris qu'un malade ne puisse plus ni marcher, ni veiller, ni se soutenir? Ne serait-il pas plus étrange, s'il était
1 Voyez ci-après le n° 461.
encore le même homme qu'en pleine santë? Si nous avons eu la migraine et que nous ayons mal dormi, on nous excuse d'être incapables ce jour-là d'application, et personne ne nous soupçonne d'avoir toujours été inappliqués. Refuserons-nous à un homme qui se meurt le privilège que nous accordons à celui qui a mal à la tête; et oserons-nous assurer qu'il n'a jamais eu de courage pendant sa santé, parce qu'il en aura manqué à l'agonie?
Pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir.
La pensée de la mort nous trompe, car elle nous fait oublier de vivre.
Je dis quelquefois en moi-même : La vie est trop courte pour mériter que je m'en inquiète. Mais si quelque importun me rend visite et qu'il m'empêche de sortir et de m'habiller, je perds patience, et je ne puis supporter de m'ennuyer une demiheure.
La plus fausse de toutes les philosophies est celle qui , sous prétexte d'affranchir les hommes
des embarras des passions, leur conseille l'oisiveté, l'abandon et l'oubli d'eux-mêmes.
Si toute notre prévoyance ne peut rendre notre vie heureuse, combien moins notre nonchalance î
Personne ne dit le matin : Un jour est bientôt passé, attendons la nuit. Au contraire, on rêve la veille à ce que l'on fera le lendemain. On serait bien marri de passer un seul jour à la merci du temps et des fâcheux. On n'oserait laisser au hasard la disposition de quelques heures, et on a raison. Car qui peut se promettre de passer une heure sans ennui, s'il ne prend soin de remplir à son gré ce court espace? Mais ce qu'on n'oserait se promettre pour une heure, on se le promet quelquefois pour toute la vie, et l'on dit : Nous sommes bien fous de nous tant inquiéter de l'avenir; c'est-à-dire, nous sommes bien fous de ne pas commettre au hasard nos destinées, et de pourvoir à l'intervalle qui est entre nous et la mort.
Ni le dégoût est une marque de santé, ni l'appétit est une maladie ; mais tout au contraire. Ainsi pense-t-on sur le corps. Mais on juge de l'ame sur
d'autres principes. On suppose qu'une ame forte est celle qui est exempte de passions; et comme la jeunesse est ardente et plus active que le dernier âge, on la regarde comme un temps de fièvre; et on place la force de l'homme dans sa décadence.
L'esprit est l'œil de l'ame, non sa force. Sa force est dans le cœur, c'est-à-dire, dans les passions. La raison la plus éclairée ne donne pas d'agir et de vouloir. Suffit-il d'avoir la vue bonne pour marcher? Ne faut-il pas encore avoir des pieds, et la volonté avec la puissance de les remuer?
269. P. — La raison et le sentiment se conseillen t et se suppléent tour à tour. Quiconque ne consulte qu'un des deux et renonce à l'autre, se prive inconsidérément dune partie des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire.
Nous devons peut-être aux passions les plus grands avantages de l'esprit.
Si les hommes n'avaient pas aimé la gloire, ils n'avaient ni assez d'esprit ni assez de vertu pour la mériter.
Aurions-nous cultivé les arts sans les passions? et la réflexion toute seule nous aurait -elle fait connaître nos ressources , nos besoins et notre industrie ?
Les passions ont appris aux hommes la raison.
Dans l'enfance de tous les peuples, comme dans celle des particuliers, le sentiment a toujours précédé la réflexion, et en a été le premier maître.
Qui considérera la vie d'un seul homme y trouvera toute l'histoire du genre humain, que la science et l'expérience n'ont pu rendre bon.
256. P. — S'il est vrai qu'on ne peut anéantir le vice , la science de ceux qui gouvernent est de le faire concourir au bien public.
Les jeunes gens souffrent moins de leurs fautes que de la prudence des vieillards.
Les conseils de la vieillesse éclairent sans échauffer, comme le soleil de l'hiver.
Le prétexte ordinaire de ceux qui font le malheur des autres, est qu'ils veulent leur bien.
Il est injuste d'exiger des hommes qu'ils fassent, par déférence pour nos conseils, ce qu'ils ne veulent pas faire pour eux-mêmes.
Il faut permettre aux hommes de faire de grande fautes contre eux-mêmes, pour éviter un plus grand mal, la servitude.
Quiconque est plus sévère que les lois, est un tyran
Ce qui n'offense pas la société n'est pas du ressort de la justice.
C'est entreprendre sur la clémence de Dieu, de punir sans nécessité.
257. P. — La morale austère anéantit la vigueur de l'esprit , comme les enfants tl'Esculape détruisent le corps, pour détruire un vice du sang souvent imaginaire.
La clémence vaut mieux que la justice.
Nous blâmons beaucoup les malheureux des moindres fautes , et les plaignons peu des plus grands malheurs.
Nous réservons notre indulgence pour les parfaits.
On ne plaint pas un homme d'être un sot, et peut-être qu'on a raison; mais il est fort plaisant d'imaginer que c'est sa faute.
Nul homme n'est faible par choix.
Nous querellons les malheureux pour nous dispenser de les plaindre.
La générosité souffre des maux d'autrui, comme si elle en était responsable.
L'ingratitude la plus odieuse, mais la plus commune et la plus ancienne, est celle des enfants envers leurs pères.
Nous ne savons pas beaucoup de gré à nos amis d'estimer nos bonnes qualités, s'ils osent seulement s'apercevoir de nos défauts *.
On peut aimer de tout son cœur ceux en qui on reconnaît de grands défauts. Il y aurait de l'impertinence à croire que la perfection a seule le droit de nous plaire. Nos faiblesses nous attachent quelquefois les uns aux autres autant que le pourrait faire la vertu.
Les princes font beaucoup d'ingrats, parce qu'ils ne donnent pas tout ce qu'ils peuvent.
1 Addition. « Nous voudrions sottement des hommes « qui fussent clairvoyants sur nos vertus , et aveugles sur « nos faiblesses. »
50. P. — La haine est plus vive que l'amitié, moins que la gloire.
243. P. — Si nos amis nous rendent des services, nous pensons qu'à titre d'amis ils nous les doivent, et nous ne pensons pas du tout qu'ils ne nous doivent pas leur amitié.
On n'est pas né pour la gloire lorsqu'on ne connaît pas le prix du temps.
L'activité fait plus de fortunes que la prudence.
Celui qui serait né pour obéir, obéirait jusque sur le trône.
Il ne paraît pas que la nature ait fait les hommes pour 1 indépendance.
Pour se soustraire à la force, on a été obligé de se soumettre à la justice. La justice ou la force, il
a fallu opter entre ces deux maîtres, tant nous
étions peu faits pour être libres.
La dépendance est née de la société.
Faut-il s'étonner que les hommes aient cru que les animaux étaient faits pour eux , s'ils pensent même ainsi de leurs semblables, et si la fortune accoutume les puissants à ne compter qu'eux sur la terre *?
183. P. — Entre rois, entre peuples, entre particuliers, le plus fort se donne des droits sur le plus faible, et la même règle est suivie par les animaux et les êtres inanimés; de sorte que tout s'exécute dans l'univers par la violence : et cet ordre que nous blâmons avec quelque apparence de justice, est la loi la plus générale, la plus immuable, et la plus importante de la nature.
1 « Est-il possible de rien imaginer de si ridicule, que « cette misérable et chestive créature, qui n'est pas seule- « ment maistresse de soy, exposée aux offenses de toutes «choses, se die maistresse et emperiere de l'univers?» (Montaigne, liv. II, chap. xu, tome II, p. 275.)
221. P. — Les faibles veulent de'pendre , afin d'être protèges. Ceux qui craignent les hommes aiment les lois.
Qui sait tout souffrir peut tout oser.
Il est des injures qu'il faut dissimuler, pour ne pas compromettre son honneur.
Il est bon d'être ferme par tempe'rament , et flexible par réflexion.
Les faibles veulent quelquefois qu'on les croie méchants ; mais les méchants veulent passer pour bons.
Si l'ordre domine dans le genre humain, c'est une preuve que la raison et la vertu y sont les plus fortes.
La loi des esprits n'est pas différente de celle
des corps , qui ne peuvent se maintenir que par
une continuelle nourriture.
Lorsque les plaisirs nous ont épuisés , nous croyons avoir épuisé les plaisirs; et nous disons que rien ne peut remplir le cœur de l'homme.
Nous méprisons beaucoup de choses pour ne pas nous mépriser nous-mêmes.
262. P. — Notre dégoût n'est point un défaut et une insuffisance des objets extérieurs, comme nous aimons à le croire ; mais un épuisement de nos propres organes, et un témoignage de notre faiblesse.
Le feu, l'air, l'esprit, la lumière, tout vit par l'action; de là la communication et l'alliance de tous les êtres; de là l'unité et l'harmonie dans l'univers. Cependant cette loi de la nature, si féconde, nous trouvons que c'est un vice dans l'homme : cl, parce qu'il est obligé d'y obéir, ne pouvant subsister dans le repos, nous concluons qu'il est hors de sa place.
ET MAXIMES. 4i
L'homme ne se propose le repos que pour s'affranchir de la sujétion et du travail; mais il ne peut jouir que par l'action, et n'aime qu'elle.
Le fruit du travail est le plus doux des plaisirs.
Où tout est dépendant, il y a un maître : l'air appartient à l'homme, et l'homme à l'air; et rien n'est à soi , ni à part.
263. P. — O soleil! ô cieux ! qu'êtes-vous? Nous avons surpris le secret et l'ordre de vos mouvements. Dans la main de l'Etre des êtres, instruments aveugles et ressorts peut-être insensibles, le monde, sur qui vous régnez, mériterait-il nos hommages? Les révolutions des empires, la diverse face des temps, les nations qui ont dominé, et les hommes qui ont fait la destinée de ces nations mêmes, les principales opinions et les coutumes qui ont partagé la créance des peuples dans la religion , les arts, la morale et les sciences, tout cela, que peutil paraître? Un atome presque invisible, qu'on appelle l'homme, qui rampe sur la face de la terre,
et qui ne dure qu'un jour, embrasse en quelque
sorte d'un coup d'ceil le spectacle de l'univers dans tous les âges.
Quand on a beaucoup de lumières , on admire peu; lorsque l'on en manque, de même. L'admiralion marque le terme de nos connaissances, et prouve moins souvent la perfection des choses que l'imperfection de notre esprit.
Ce n'est point un grand avantage d'avoir l'esprit vif, si on ne l'ajuste. La perfection d'une pendule n'est pas d'aller vite, mais d'être réglée.
Parler imprudemment et parler hardiment, est presque toujours la même chose ; mais on peut parler sans prudence, et parler juste ; et il ne faut pas croire qu'un homme a l'esprit faux , parce que la hardiesse de son caractère ou la vivacité de ses passions lui auront arraché, malgré lui-même, quelque vérité périlleuse.
63. P. — H y a plus de sérieux que de folie dans l'esprit des hommes. Peu sont nés plaisants. La
plupart le deviennent par imitation, froids copistes de la vivacité et de la gaieté.
Ceux qui se moquent des penchants sérieux, aiment sérieusement les bagatelles.
Différent génie, différent goût. Ce n'est pas toujours par jalousie que réciproquement on se rabaisse.
On juge des productions de l'esprit comme des ouvrages mécaniques. Lorsque l'on achète une bague, on dit : Celle-là est trop grande, l'autre est trop petite; jusqu'à ce qu'on en rencontre une pour son doigt. Mais il n'en reste pas chez le joaillier, car celle qui m'est trop petite va bien à un autre.
Lorsque deux auteurs ont également excellé en divers genres, on n'a pas ordinairement assez d'égard à la subordination de leurs talents; et Despréaux va de pair avec Racine : cela est injuste.