LETTRE LXX
VAUVENARGDES A VOLTAIRE.
A Paris, lundi matin , 23 mai 1746.
Vous me soutenez, mon cher maître, contre l'extrême découragement que m'inspire le sentiment de mes défauts. Je vous suis sensiblement obligé d'avoir lu si tôt mes Réflexions. Si vous êtes chez vous ce soir, ou demain ou après-demain, j'irai vous remercier.
Je n'ai pas répondu hier à votre lettre , parce ({Lie celui qui me l'a apportée l'a laissée chez le portier, et s'en était allé avant qu'on ne me la rendît. Je vous écrirais et je vous verrais tous les jours de ma vie, si vous n'étiez pas responsable au inonde de la vôtre. Ce qui a fait que je vous
ai si peu parlé de votre tragédie * , c'est que mes yeux souffraient extrêmement lorsque je l'ai lue, et que j'en aurais mal jugé après une lecture si mal faite. Elle m'a paru pleine de beautés sublimes. Vos ennemis répandent dans le monde qu'il n'y a que votre premier acte qui soit supportable, et que le reste est mal conduit et mal écrit. On n'a jamais été si horriblement déchaîné contre vous, qu'on l'est depuis quatre mois. Vous devez vous attendre que la plupart des gens de lettres de Paris feront les derniers efforts pour faire tomber votre pièce. Le succès médiocre de la Princesse de Navarre et du Temple de la Gloire, leur fait déjà dire que vous n'avez plus de génie. Je suis si choqué de ces impertinences, qu'elles me dégoûtent, nonseulement des gens de lettres, mais des lettres mêmes. Je vous conjure, mon cher maître, de polir si bien votre ouvrage , qu'il ne reste à l'envie aucun prétexte pour l'attaquer; je m'intéresse tendrement à votre gloire, et j'espère que vous pardonnerez au zèle de l'amitié ce conseil, dont vous n'avez pas besoin.
1 Vauvenargues veut ici parler de Sémiramis, qui ne fut représentée que deux ans plus tard, le 29 septembre 1748. — B.
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