‹ Œuvres moralesChapitre 22 sur 90 · SUR LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

SUR LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD

Le duc de La llochefoucauld a saisi admirablement le côté faible de l'esprit humain ; peut-être n'en a-t-il pas ignoré la force ; peut-être n'a-t-ii contesté le mérite de tant d'actions éblouissantes, que pour démasquer la fausse sagesse. Quelles qu'aient été ses intentions , l'effet m'en paraît pernicieux; son livre, rempli d'invectives contre l'hypocrisie, détourne, encore aujourd'hui, les hommes de la vertu, en leur persuadant qu'il n'y en a point de véritable.

Cet illustre auteur mérite, d'ailleurs, de grandes louanges , pour avoir été , en quelque sorte , l'inventeur du genre d'écrire qu'il a choisi *. J'ose dire que cette manière hardie d'exprimer, briè-

1 Les Maximes de La Rochefoucauld sont sorties du .salon de madame de Sablé. La Rochefoucauld n'y a pas introduit le goût de ce genre d'occupation, et il a fait des Maximes parce que tout le monde en faisait autour de lui. Il est bien loin de se donner pour l'inventeur de cette manière de passer le temps. Dans ses lettres, il se plaint assez souvent que d'un délassement on lui a fait une fatigue, et il reproche à Esprit d'avoir suscité en lui le goût des sentences pour troubler son repos. (Note de M. Victor Cousin.)

veinent et sans liaison, de grandes pensées, a quelque chose de bien élevé. Les esprits timides ne sont pas capables de passer ainsi, sans gradation et sans milieu, d'une idée à une autre; l'auteur des Maximes les étonne par les grandes démarches de son jugement; son imagination agile se promène, sans s'arrêter, sur toutes les faiblesses de l'esprit humain, et l'on voit en lui une vaste intelligence qui. laissant tomber au hasard ses regards rapides, prend toutes les folies et tous les vices pour le champ de ses réflexions.

Cependant M. de La Rochefoucauld n'était pas peintre * , talent sans lequel il est bien difficile d'être éloquent; il savait exprimer avec précision et avec finesse des pensées profondes; il avait cette liberté et cette hardiesse qui caractérisent le génie; mais son style n'est ni gracieux, ni touchant, ni véhément, ni sublime; on ne trouve dans ses écrits ni la magnificence de Bossuet, ni la simplicité et l'énergie de Pascal, ni le pathétique de Fénelon, ni le coloris de La Bruyère. Aussi plaît-il moins, ce me semble, par ses expressions que par la finesse de son esprit ; mais je crois qu'il sera toujours dans le premier rang des philosophes qui ont su écrire.

1 Voir au tome III la Vie Maxime de Vauvenargues (Série posthume). — B.

Iïî.

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