SUR LA VÉRITÉ ET LELOQUENCE
Deux études sont importantes : la vérité et l'éloquence; la vérité, pour donner un fondement solide à l'éloquence, et bien disposer notre vie; l'éloquence, pour diriger la conduite des autres hommes, et défendre la vérité. La plupart des grandes affaires se traitent par écrit; il ne suffit donc pas de savoir parler : tous les intérêts subalternes, les engagements, les plaisirs, les devoirs de la vie civile, demandent qu'on sache parler; c'est donc peu de savoir écrire. Nous aurions besoin tous les jours d'uuir lune et l'autre éloquence ; mais nulle ne peut s'acquérir, si d'abord on ne sait penser; et on ne sait guère penser, si l'on n'a des principes fixes et puisés dans la vérité. Tout confirme notre maxime : l'étude du vrai la première , l'éloquence après.
r Rapprochez des LIVe et LVe Réflexions sur divers sujets , tome l«r, pages 166 à 171.
sur l'expression dans le style.
Combien toutes les règles sont-elles inutiles, si on "voit encore aujourd'hui des gens de lettres qui , sous prétexte d'aimer les choses, non les mots, ne témoignent aucune estime pour la véritable beauté de l'expression dans le style1! Je n'admire pas l'élégance, lorsqu'elle ne recouvre que des pensées faibles , et n'est point soutenue de l'éloquence du cœur et des images; mais les plus mâles pensées ne peuvent être rendues que par des paroles , et nous n'avons encore aucun exemple d'un ouvrage qui ait passé à la postérité sans éloquence dans l'expression. La méprisera-t-on, parce qu'on n'écrit pas comme Bossuet et comme Racine? Quand on n'a pas de talent, il faudrait, au moins, avoir du goût.
sur la difficulté de peindre les caractères.
Lorsque tout un peuple est frivole et n'a rien de grand dans ses mœurs, un homme qui hasarde des
1 On a vu plus haut (Corneille et Racine, pages 54, 55), que ce reproche est un de ceux que Vauvenargues adresse au grand Corneille.
peintures un peu hardies doit passer pour un visionnaire. Ses tableaux manquent de vraisemblance parce qu'on n'en trouve pas les modèles dans le monde; car l'imagination des hommes se renferme dans le présent, et ne trouve de vérité que dans les images qui lui représentent ses expériences. Il faudrait donc, quand on veut peindre avec hardiesse, attacher de semblables peintures à un corps d'histoire , ou du moins , à une fiction qui pût leur prêter, avec la vraisemblance de l'histoire, son autorité. C'est ce que La Bruyère a senti à merveille. Il ne manquait pas de génie pour faire de grands caractères ; mais il ne l'a presque jamais osé. Ses portraits paraissent petits, quand on les compare à ceux du Télémaque ou des Oraisons de Bossuet; mais il a eu de bonnes raisons pour écrire comme il a fait, et on ne peut trop l'en louer. Cependant c'est être sévère que d'obliger tous les écrivains à se renfermer dans les mœurs de leur temps ou de leur pays. On pourrait, si je ne me trompe, leur donner un peu plus de liberté, et permettre aux peintres modernes de sortir quelquefois de leur siècle , à condition qu'ils ne sortiraient jamais de la nature.