ERGASTE, GU L'OFFICIEUX PAR VANITE
Ergaste n'avait ni esprit ni passions , mais une excessive vanité qui lui tenait lieu d'âme, et qui était le principe de tout ce qu'on voyait en lui, sentiments, pensées, discours; c'était là tout son fonds et tout son être. Il n'aimait ni les femmes, ni le jeu, ni la musique, ni la conversation; tous les hommes, tous les pays, tous les livres lui étaient égaux, il n'aimait rien. Il n'avait que cette passion démesurée d'éblouir et de plaire, qui possède si souverainement les âmes faibles ; tout ce qui donne de la considération dans le monde lui élait également propre, et il n'y cherchait que cela. Empressé,, par cette raison, à faire valoir ses petits talents» servant beaucoup de gens sans obliger personne, facile et léger, il promettait en même temps à plusieurs personnes ce qu'il ne pouvait tenir qu'à une seule. Un étranger arrivait dans la ville; Ergaste , ne le connaissant point, allait le voir le premier, lui offrait ses chevaux et sa maison, et faisait redemander à son ami une remise 1 qu'il l'avait force de prendre peu auparavant. Toujours vain et pré-
1 On dirait aujourd'hui ira remise , ou mieux une voilure de remise. — G.
SUR QUELQUES CARACTÈRES. 211 cipité dans ses actions , il ne peut faire aucune démarche avec profit, et il est aussi peu capable de bien faire que de bien penser.
CYRUS, OU L'ESPRIT AClTE.
Cyrns cache sous un extérieur simple et calme un esprit ardent et inquiet; il a, au dehors, cette insensibilité et cette indifférence qui couvrent si souvent une ame blessée et fortement occupée au dedans *. Plus agité dans le repos que dans l'action, son esprit remuant et ambitieux le tient appliqué sans relâche, et, lorsque les affaires lui manquent, il se lasse et se consume dans la réflexion. Trop libre et trop hardi dans ses idées pour donner des bornes à ses passions, plus près d aimer les vices forts que les vertus faibles, il suit avec indépendance tous ses sentiments, et subordonne toutes les règles à son instinct2, comme un homme qui se croit maître de son sort et ne répond qu'à soi de sa conduite3. Dénué des petits talents, qui sou-
1 Variante : «Modéré au dehors, mais extrême; toujours occupé au dedans.»
2 Rapprochez du XIVe Caractère {Thyeste). — G.
3 Variante : « Et se confie au penchant invincible de « son naturel. » — Autre Variante : « Et se confie à son • naturel présomptueux et inflexible. »
lèvent les hommes médiocres dans les conditions subalternes, et qui ne se rencontrent pas avec des passions si sérieuses; supérieur à celte réputation qu'on acquiert par de frivoles agréments, et à cette fortune qui se renferme dans l'enceinte d'une ville ou d'une petite province, fruit ordinaire d'une sagesse assez bornée; éloquent, simple, véhément, profond, pénétrant, et impénétrable à ses amis mêmes; né avec le discernement des hommes, découvrant sans envie le mérite des autres, et confiant au sien; insinuant et hardi, également propre à persuader par la force de la raison et par les charmes de la séduction; fertile et puissant en moyens pour plier les faits et les esprits à ses fins; vrai par caractère, mais faisant de la vérité même un artifice, et plus dangereux lorsqu'il dit la vérité, que les plus trompeurs ne le sont par les déguisements et le mensonge, c'est un de ces hommes que les autres hommes ne comprennent point, que la médiocrité de leur fortune déguise et avilit, et que la prospérité seule peut développer et mettre à leur place J.
1 Nos éditions de 1821 et de 1823 renferment, sous le titre de Cyrus, ouVEsprit extrême , une variante incomplète de ce caractère; nous ne la reproduisons pas.