ISOCRATE, OU LE BEL ESPKIT MODERNE
Le bel esprit moderne1 n'est ni philosophe, ni poêle, ni historien, ni théologien; il a toutes ces qualités réunies et beaucoup d'autres. Avec un talent très-borné, il a une teinture de toutes les sciences, sans en posséder aucune; il connaît les arts, la navigation, le commerce2; et, parler de tout sans rien savoir, tel est son système. Aussi mettons-nous à la tête des philosophes son illustre auteur, et je veux avouer qu'il y a peu d'hommes d'un esprit si philosophique, si fin, si facile, si net,
1 Rémond de Saïnt-Mard (Toussaint). Il a fait imprimer, en 1743, trois volumes de littérature, où Ton trouve de l'esprit, mais point de goût, et un jugement souvent faux. C'était le frère de Rémond de Montmort, le mathématicien, de qui on a recueilli quelques lettres qu'il écrivait à mademoiselle de Launay (madame de Staal). — B.
11 est possible que Rémo.id de Saint-Mard soit ['occasion de ce portrait; mais nous croyons que Vauvenargues vise plus loin, et qu'il en a aux sceptiques , en général , et aux esprits dits universels. — G.
2 Ici, les diverses éditions répètent un passage qui appartient à la XLHC Réflexion. ( Voir tome Ier, p. 152.)
et d'une si grande surface; mais nul n'est parfait ; et je crois que les plus sublimes esprits ont euxmêmes des endroits faibles. Ce sage et subtil philosophe n'a jamais compris que la vérité nue pût intéresser; la simplicité, la véhémence, le sublime ne le touchent point. Il me semble , dit-il, quil ne faudrait donner dans le sublime qu'à son corps défendant; il est si peu naturel! Isocrate veut qu'on traite toutes les choses du monde en badinant; aucune ne mérite, selon lui, un autre ton. Si on lui représente que les hommes aiment sérieusement jusqu'aux bagatelles, et ne badinent que des choses qui les touchent peu, il n'entend pas cela, dit-il; pour lui, il n'estime que le naturel; cependant son badinage ne l'est pas toujours, et ses réflexions sont plus fines que solides. Isocrate est le plus ingénieux de tous les hommes, et compte pour peu tout le reste. C'est un homme qui ne veut ni persuader, ni corriger, ni instruire personne; le vrai et le faux, le frivole et le grand, tout ce qui lui est occasion de dire quelque chose d'agréable , lui est aussi propre. Si César vertueux peut lui fournirun trait, il peindra César vertueux; sinon, il fera voir que toute sa fortune n'a été qu'un coup du hasard , et Brutus sera tour à tour un héros ou un scélérat, selon qu'il sera plus utile à Isocrate. Cet auteur n'a jamais écrit que dans une seule pensée; est parvenu à son but : les hommes ont enfin
lire de ses ouvrages ce plaisir solide de savoir qu'il a de l'esprit. Quel moyen après cela de condamner un genre d'écrire si intéressant et si utile?
On ne finirait point sur Isocrate et sur ses pareils, si on voulait tout dire. Ces esprits si fins ont paru après les grands hommes du siècle passé. Chaque siècle a son caractère : le génie du nôtre est peut-être un esprit trop philosophique, enté sur un goût trop frivole, et dans un terrain trèsléger. Ce génie nous rend susceptibles de toutes sortes d'impressions; mais le pyrrhonisme nous plaît, parce qu'il nous met à notre aise , et il est aujourd'hui une de nos modes. Il ne leur était pas facile de donner à la vérité la même autorité et la même force que l'éloquence lui avait prêtées; et, pour se faire remarquer après de si grands hommes, il fallait avoir leur génie , ou marcher dans une autre voie. Isocrate, né sans passions, privé de sentiment pour la simplicité et l'éloquence, s'attacha bien plus à détruire qu'à rien établir. Ennemi des anciens systèmes, et savant à saisir le faible des choses humaines, il voulut paraître à son siècle comme un philosophe impartial, qui n'obéissait qu'aux lumières de la plus exacte raison, sans chaleur et sans préjugés. Les hommes sont faits de manière que si on leur parle avec autorité, leurs passions et leur pente à croire les persuadent facilement; mais si, au contraire, on badine, et si on
leur propose des cloutes, ils écoutent également, ne se déliant pas qu'un homme qui raisonne de sangfroid puisse se tromper, car peu savent que le raisonnement n'est pas moins trompeur que le sentiment, et d'ailleurs l'intérêt des faibles, qui composent le plus grand nombre, est que tout soit cru équivoque. Isocrate n'a donc eu qu'à lever l'étendard de la révolte contre l'autorité et les dogmatiques, pour faire aussitôt beaucoup de prosélytes. Il a comparé le génie et l'esprit ambitieux des héros de la Grèce à l'esprit de ses courtisanes; il a méprisé les beaux-arts. L'éloquence, a-t-il dit, et la poésie sont peu de chose; et ces paradoxes brillants, il a su les insinuer avec beaucoup d'art, en se jouant , et sans paraître s'y intéresser. Qui n'eut cru qu'un pareil système n'eût fait un progrès pernicieux, dans un siècle si amoureux du raisonnement et du vice? Cependant la mode a son cours, et l'erreur périt avec elle : on a bientôt senti le faible d'un auteur qui, paraissant mépriser les plus grandes choses , ne méprisait pas de dire des pointes , et n'avait point de répugnance à se contredire, pour ne pas perdre un trait d'esprit1. Il a plu par la nou-
1 Variante : « Peut-on estimer un auteur qui, affectant « de mépriser les grandes choses , ne dédaigne pas de dire
* des pointes,- qui, pour conserver un trait d'esprit, aban-
* donne une vérité, et n'a aucune honte de se contredire;
SUR QUELQUES CARACTÈRES. 257 veauté et par la petite hardiesse de ses opinions; mais sa réputation précipitée a déjà perdu tout son lustre; il a survécu à sa gloire, et il sert à son siècle de preuve qu'il n'y a que la simplicité , la vérité et l'éloquence, c'est-ù-dire toutes les choses qu'il a méprisées, qui puissent durer1.